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Subject Area: Economics
Topic: General Treatises on Economics
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APPENDICE - Gustave de Molinari, Cours d’Economie Politique vol. 1 [1854]

Edition used:

Cours d’Economie Politique (Paris: Guillaumin, 1863). 2 vols. 2nd revised edition. Vol. 1.

Part of: Cours d’Économie Politique 2 vols.

About Liberty Fund:

Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals.


APPENDICE

(1)

Je m’étais chargé, au commencement de l’année qui vient de finir, de faire hommage à l’Académie du premier volume du Cours d’économie politique que professe M. de Molinari au Musée royal de l’industrie belge. Un dérangement grave survenu alors dans ma santé, et depuis des préoccupations de famille de la nature la plus cruelle, m’ont successivement fait perdre de vue l’engagement que j’avais pris, et ce n’est que fortuitement, en quelque sorte, que l’ouvrage que je devais vous offrir a été replacé sous mes yeux et est venu me rappeler la promesse que j’avais faite. Je regrette véritablement, malgré les circonstances qui m’ont si tristement servi d’excuse, d’avoir autant différé de la remplir; car l’auteur a droit à beaucoup d’égards et d’estime. M. de Molinari n’est pas seulement un écrivain de talent, un économiste éclairé c’est un homme recommandable par les sentiments non moins que par les lumières, et dont le caractère mérite tout à fait d’être honoré. C’est notamment un ami par excellence des idées d’ordre, d’autant plus dévoué à ces idées qu’il ne les sépare pas des idées de liberté qui n’estime pas, et il a raison, qu’en dehors de la liberté il puisse exister d’ordre véritable; qui croit la liberté nécessaire surtout au bon enseignement des sciences, en particulier des sciences morales et sociales; et c’est même sa manière de sentir à cet égard, et la sorte d’impossibilité où il craignait d’ètre, dans la situation où nous venions de nous placer, de s’expliquer sur ces sciences avec un degré suffisant de sincérité, qui l’ont déterminé, à la suite de nos derniers revirements politiques, à aller s’établir plus loin et à porter ses pénates en Belgique. Je signale cette circonstance parce qu’elle se lie naturellement à mon sujet, et parce que c’est l’espèce d’expatriation (1) à laquelle s’est volontairement condamné M. de Molinari, qui est devenuel’occasion du cours qu’il fait à Bruxelles, et de la publication dont il m’a prié de vous offrir la première partie.

Ce n’est pas sans une certaine hésitation que M. de Molinari s’est décidé à faire imprimer son ouvrage. Il s’est démandé si, après Adam Smith, J.-B. Say, Ricardo, Malthus et nombre d’autres, il y avait encore lieu de publier des traités d’économie politique; et il répond qu’il se fῦt abstenu de composer et de mettre au jour le sien, s’il n’avait été entraîné par la réaction anti-libérale et néo-réglementaire de l’école socialiste à envisager la science sous un point de vue spécial; s’il n’avait voulu rechercher ce qu’au fond il y avait sujet de penser du régime de librté que les maîtres de la science économique avaient uniformément présenté comme la loi naturelle du travail, et s’il était vrai, comme l’affirmait le socialisme, que, sous l’empire de cette loi, la production dῦt être fatalement vouéeà l’anarchie, que la liberté du travail nefῦt bonne qu’à enfanter le désordre et à écraser les faibles au profit des forts.

“Il me semble, observe M. de Molinari, que les ouvrages d’économie politique publiés jusqu’à ce jour présentent une lacune importante. Je veux parler de l’absence qui s’y fait remarquer d’une démonstration suffisamment claire de la loi générale qui, en établissant un juste et nécessaire équilibre entre les différentes branches de la production, comme aussi entre les rémunérations des divers agents productifs, fait régner l’ordre dans le monde économique. “Or, l’objet qu’il s’est proposé, c’est précisément de remplir cette lacune. “J’ai essayé de démontrer, dit-il, que ce monde économique, où le socialisme n’aperçoit aucun principe régulateur, est gouverné par une loi d’équilibre qui agit incessamment et avec une irrésistible puissance pour maintenir une proportion nécessaire entre les différentes branches et les différents agents de la production. J’ai essayé de montrer que, sous l’impulsion de cette loi, l’ordre s’établit de lui-même dans le monde économique, comme il s’établit dans le monde physique en vertu de la loi de la gravitation. “

Si donc M. de Molinari a publié un nouveau cours d’économie politique après tous ceux qui avaient déjà paru, ce n’est pas, semble-t-il, et l’auteur a même soin de l’observer, “dans la pensée de refaire ce que les maîtres de la science avaient déjà fait et bien fait,” mais c’est dans le dessein de vérifier un point de doctrine particulier et considérable, c’est à dire dans la vue d’examiner si l’un des principes les plus fondamentaux qu’ils ont assignés à la science a eu ou serait susceptible d’avoir les effets que le socialisme lui attribue. Ami de la liberté, mais ami assez éclairé pour bien comprendre à quelles conditions elle est possible, il sait fort bien qu’elle ne peut exister qu’à la condition qu’on réprimera du mieux qu’on pourra tout ce qu’il pourrait s’y mêler de faits nuisibles et naturellement réprimables. Mais, ce point admis, et il n’est pas douteux qu’il ne l’admette, que le premier besoin de la communauté est de définir, de défendre, de punir, dans tous les travaux, tout ce qu’il pourrait se commettre de mauvaises actions, il est d’avis, avec les principaux maîtres de la science, que la liberté est la vraie loi de tous les travaux, que l’initiative en doit être laissée à tout le monde; et non seulement, en se renfermant dans ces limites, il n’admet pas que la producduction, abandonnée à elle-même, soit, comme le disent les socialistes, fatalement vouée à l’anarchie, qu’elle doive avoir pour résultat inévitable d’écraser les pauvres et les faibles au profit des riches et des forts; mais il soutient, tout au contraire, qu’au milieu de son activité la plus spontanée, elle contient en elle-même un principe régulateur d’une efficacité souveraine, et que loin d’être particulièrement et partialement favorable à certaines de ses branches et à certains de ses agents, elle tend à maintenir l’équilibre entre toutes ses branches et tous ses agents avec une continuité et une énergie qui ont la force et la durée des lois physiques les plus constantes. Telle est la donnée du livre de M. de Molinari, à en juger du moins par la dédicace qui sert de préface à l’ouvrage; et, par la manière dont l’auteur s’exprime, on serait porté à croire qu’elle est spécialement et pour ainsi dire exclusivement celle qu’il s’est proposé de développer.

Or, si cette donnée peut, sous quelques rapports, être critiquée, elle est, à d’autres égards, foncièrement irréprochable et de nature à fournir matière à d’heureux et utiles développements. Seulement, et pour dire toute ma pensée à M. de Molinari, dont la parfaite sincérité est si bien faite pour encourager la mienne, j’ai, après avoir lu attentivement son ouvrage, quelques doutes à lui proposer:

Le premier, c’est que la donnée même qu’il a eu le dessein de développer fasse suffisamment l’objet de son livre. — Le second, c’est qu’lle y soit suffisamment expliquée. — La troisième enfin, c’est que, l’eῦt-il assez expliquée, elle fῦt la meilleure réponse qu’il y eῦt à faire aux reproches qu’adresse à la liberté le socialisme.

Au vrai, l’ouvrage de M. de Molinari est un traité général beaucoup plutôt que spécial d’économie politique. C’est un exposé plus ou moins complet de la science, telle que les derniers maîtres l’ont enseignée, et qui, pour le fond des idées, offre de grandes analogies avec ceux entre autres de J.-B. Say et surtout de Rossi. L’auteur, avec le talent d’écrire qui lui est naturel, et dans un langage heureux et lucide, expose successivement ce qu’il faut entendre par les mots production, produits, richesse; quels sont les instruments généraux de la production; quelle force elle puise dans le travail, dans les capitaux, dans les agents naturels; sous quelles formes diverses elle s’exerce, etc. Seulement, dès ses premières remarques sur la production et ses agents, et beaucoup trop tôt à mon avis, quoiqu’il ne fasse en cela qu’imiter les maîtres, il se laisse conduire par ce qu’il dit du travail et de la division du travail à traiter aussitôt des échanges et de tout ce qui s’y rapporte, des marchés, des débouchés, de la valeur, de la demande, de l’offre, du prix, de la manière dont les prix se forment, de celle par suite dont la production s’asseoit; et il arrive ainsi, d’une façon tout incidente, à s’occuper de l’objet fondamental de son livre, c’est à dire de l’équilibre que la loi de la formation des prix tend à établir entre la production et la consommation, observant que cet équilibre s’établit d’autant mieux que le travail et les échanges sont plus laissés à leur propre impulsion; et il revient plus loin à son objet, considéré sous un autre aspect, dans une série de chapitres, où il traite tour à tour de la part qu’obtiennent dans la production le travail, la terre, le capital, et où il est conduit à observer que, sous l’empire de la liberté, la richesse tend à se répartir toujours plus également entre les diverses classes de producteurs comme entre les diverses classes d’agents productifs, bien qu’ici même et dans cette partie de son travail il s’occupe moins de développer la proposition spéciale qu’il avait entrepris de prouver, que de traiter les questions ordinaires qui se rattachent au sujet de la distribution des richesses.

Il n’est donc pas contestable, je crois, que l’ouvrage de M. de Molinari ne soit devenu, contre son intention, un traité général d’économie politique, plutôt qu’il n’est resté une œuvre spéciale destinée, comme la préface l’avait annoncé, à établir une proposition dont l’auteur jugeait la démonstration d’une importance majeure pour la science.

Ma seconde remarque, c’est qu’au tort de se trouver mêlée dans l’ouvrage à un grand nombre de sujets qui lui sont plus ou moins étrangers, la proposition capitale a, je crains, celui de ne pas y être établie d’une manière suffisante.

A dire vrai, l’auteur parle de la loi d’équilibre qu’il voulait démontrer plus qu’en réalité il ne l’expose et ne la démontre, et c’est surtout dans les détails, c’est à dire dans le développement de la proposition, que l’insuffisance dont je parle se fait sentir. Il ne manque pas de clarté, en effet, dans ce qu’il dit en termes généraux de l’assiette de la production et de la manière dont la production et la consommation se mettent en équilibre. Il énonce cette proposition naturellement juste que, sous l’empire de la liberté, il n’y a foncièrement rien d’arbitraire ni d’anarchique dans la manière dont se passent à cet égard les choses; que l’assiette de la production se détermine par la loi qui préside à la formation des prix, par la loi de l’offre et de la demande, et que c’est par l’effet des mêmes lois que la production tend sans cesse à se mettre en harmonie avec les besoins de la consommation.

“Sans doute, observe-t-il, cette harmonie est parfois troublée. Différentes causes agissent incessamment pour la rompre. Tantôt, c’est l’inconstance des saisons qui rend la production agricole insuffisante ou surabondante. Tantôt, c’est l’ignorance de la situation du marché qui rétrécit on qui exagère d’une manière nuisible l’approvisionnement. Tantôt enfin, ce sont des monopoles naturels ou artificiels qui occasionnent un déficit de certaines denrées. Mais ces causes perturbatrices sont énergiquement combattues par la loi des quantités et des prix. Sous l’empire de cette loi, tel est l’intérêt des producteurs à ce qu’il n’y ait jamais surabondance d’une denrée, et tel est l’intérêt des consommateurs à ce qu’il n’y ait jamais déficit de cette même denrée, que la production et la consommation tendent constamment à se mettre en équilibre. C’est ainsi que se résout de lui-même, par une impulsion naturelle, le problème de l’équilibre de la production et de la consommation, que M. de Sismondi, et les socialistes après lui, ont regardé comme insoluble sous le régime du laisser faire. Cette solution si simple d’un problème qui paraît si compliqué n’est-elle pas véritablement admirable? Les produits les plus divers entrent dans la consommation de chacun des membres de la grande famille humaine, et ces produits sont créés sur tous les points du globe. Des nègres, des Indous, des Chinois, produisent des denrées qui sont consommées par les Anglais, les Franç, les Belges, et en échange desquelles ceux-ci leur fournissent d’autres denrées. Au premier abord, ne semblerait-il pas que ces échanges, qui s’opèrent à de si longues distances et parfois à de si longs intervalles, devraient être impossibles à ajuster; qu’il devrait y avoir tantôt surabondance, tantôt déficit des denrées offertes en échange. Pourtant il n’en est rien, ou du moins les perturbations de ce genre sont l’exception, et même, dans les échanges à distance, c’est l’ordre qui est la règle.”

L’auteur va peut-être bien loin dans ces dernières lignes, et je ne sais si l’on peut affirmer que c’est effectivement l’ordre qui est ici la règle. Ce qui est indubitablement la règle, j’en conviens, c’est la tendance de la production à se mettre en équilibre avec la consommation. Mais ne serait-il pas difficile de soutenir que le fait ici est habituellement d’accord avec la tendance? En fait, non seulement il arrive sans cesse que l’ordre soit troublé dans la production par l’action de causes naturelles, sur lesquelles l’homme ne peut rien ; mais il l’est aussi par l’action de causes dont il lui est moins impossible de tenir compte, et, par exemple, par l’ignorance presque insurmontable où il est si souvent du véritable état du marché, de la véritable étendue des besoins, de celle des moyens qui sont employés à les satisfaire, du moment où il conviendrait d’agir, de celui où il serait à propos de se ralentir ou de s’arrêter; ignorance dont le résultat est, si fréquemment et sur tant de points, d’amener des embarras commerciaux, du vide ou du trop plein, de l’encombrement ou de la disette. Et néanmoins il ne faut pas croire, à cet égard même, que l’activité des populations se conduise absolument au hasard, qu’elle ne tienne aucun compte de l’étendue des débouchés, de l’état de l’offre et de la demande. Il est indubitable, loin de là, que sa tendance instinctive,énergique, persévérante, est de régler l’étendue de ses efforts sur celle des besoins éprouvés, et que le résultat de cette tendance est, dans une certaine mesure, de maintenir entre la production et la consommation cet équilibre dont parle M. de Molinari, et qu’il présente, sous l’empire de la liberté surtout, comme une loi du monde économique. Il n’y a, je crois, rien que de foncièrement juste dans l’affirmation de l’existence de cette loi. Seulement il est permis de ne pas trouver l’exposition qu’il en fait suffisamment explicite, et de trouver, au contraire, la conclusion à laquelle il arrive un peu absolue.

L’auteur est moins explicite encore, et, je le crois aussi, moins exact dans ce qu’il dit à propos de la distribution des richesses, d’un autre équilibre qui, suivant lui, se ferait naturellement, sous l’empire de la liberté surtout, et les choses étant laissées à elles-mêmes, entre les parts afférentes aux diverses classes de travailleurs comme entre les diverses classes d’agents productifs. J’ai de la peine, je l’avoue, à me rendre bien compte de la manière dont l’auteur entend que cet équilibre s’établit. Il développe successivement et d’une manière en général satisfaisante les causes diverses qui font varier le prix du travail, les profits des capitaux, les revenus des fonds de terre. Mais de cette diversité, qui est précisément la chose sensible partout, comment arriver à la conclusion qu’il y a partout égalité, balance, équilibre, entre les parts faites à ceux qui concourent à la production? M. de Molinari semble quelquefois vouloir réduire sa pensée sur l’équilibre qu’il signale ici à affirmer que le niveau vers lequel gravite le prix des services productifs de toute espèce est le même, quelle que soit la forme sous laquelle ce prix est perçu, et, par exemple, que l’ouvrier reçoive le prix de son travail sous forme de profit, de dividende ou de salaire, que le capitaliste reçoive le prix du service de son capital sous forme d’intérêt ou de loyer. Ceci est possible, et je ne le conteste pas. Mais la pensée de l’auteur, qui n’offre rien d’inexact, ainsi restreinte, ne répond plus, sous cette forme amoindrie, à ce qu’il dit d’une manière générale, à savoir que la loi d’équilibre dont il poursuit la démonstration joue dans la distribution des richesses le méme r∘le que dans leur production, et que, de même que cette loi maintient une sorte de balance entre la production et la consommation, de même elle fait graviter vers un certain niveau le prix de tous les services; qu’elle tend sans cesse, par exemple, à faire que la rémunération du salarié se proportionne à celle de l’entrepreneur, etc, Or, c’est ici surtout que des justifications seraient nécessaires, et ici surtout qu’elles me semblent faire défaut. Il est certain que l’équilibre entre les parts afférentes aux diverses classes de producteurs, affé par l’auteur à maintes reprises, n’est nulle part, dans cette partie de son ouvrage, véritablement démontré. Bien plus, il ne semble pas qu’il soit susceptible de l’être, et, loin de là, s’il est une chose qui paraisse évidente dans la manière dont les richesses se doivent distribuer entre ceux qui les produisent, c’est la diversité des parts à faire à chacun, selon l’importance du concours que chacun apporte à la production. De sorte qu’à vrai dire, la loi qui doit dominer ici c’est une loi, non pas d’équilibre, non pas d’égalité, mais de proportionnalité.

M. de Molinari observe, il est vrai, et la justesse de l’observation n’est pas contestable, qu’à mesure que la société fait des progrès, la position de tout le monde s’améliore. Mais en tenant pour juste cette observation, qui est en effet très exacte, comment ne pas voir que toutes les positions peuvent s’améliorer sans cesser pour cela d’être inégales, et qu’en réalité c’est l’inégalité, c’est l’absence de niveau, à prendre ces mots dans leur acception rigoureuse, qui est ici la vraie loi du monde laborieux?

Aussi l’équilibre que M. de Molinari croit apercevoir dans la manière dont les richesses se distribuent fùt-il exposé dans son travail plus explicitement qu’il ne l’a été, et démontré vrai dans la mesure et sous les aspects où à la rigueur il pouvait l’être, resterait-il encore à dire, et c’est là ma dernière observation, que la démonstration de cet équilibre nétait pas la meilleure réponse qu’il y eῦt à faire ici aux reproches que le socialisme adresse à la liberté.

Il est en effet très essentiel de bien reconnaître que la liberté n’est pas et qu’elle ne peut pas être, surtout d’une manière absolue, un obstacle à l’inégalité. Elle peut faire, nous l’avons dit, que toutes les conditions deviennent meilleures; elle ne peut pas faire qu’elles deviennent toutes égales. L’inégalité, dans une mesure très étendue, est la plus essentielle, la plus générale, la plus constante des lois qui président au développement de l’humanité. A quelque époque de son histoire que l’on considère la société, on y voit les hommes, pour arriver à certaines fins que tous veulent plus ou moins atteindre, au bien-être, à la fortune, à la considération, à l’importance, partir des points les plus différents, se trouver placés dans les conditions les plus diverses, agir avec les moyens les plus inégaux. Il est donc impossible, non pas, j’espère, qu’ils avancent tous plus ou moins vers les biens qui sont l’objet de leur commune poursuite, mais qu’ils en approchent d’un pas égal, qu’ils les atteignent avec un succès semblable; et la seule chose qu’ils puissent justement et sensément demander à la communauté, c’est de les protéger assez, dans le légitime usage de leurs facultés naturelles et de leurs ressources légitimement amassées, pour qu’ils en puissent tirer le meilleur parti possible. Il ne résultera pas de là sans doute qu’ils aient rigoureusement la même destinée: cela ne peut pas être et, en plus d’un sens, il n’est pas même désirable que cela soit; mais il en devra résulter, et que peut-on exiger davantage? qu’ils aient le degré de bonheur auquel leur donnera droit l’usage plus ou moins intelligent et bien réglé qu’ils sauront faire de leurs facultés.

Encore une fois donc, ce qu’avait à soutenir ici M. de Molinari pour défendre victorieusement la liberté contre les agressions du socialisme, ce n’est pas qu’elle tend à niveler le prix des services et à rendre égale la condition des travailleurs. Non, ce n’est pas cela, ce n’est pas là l’effet essentiel qu’elle produit; elle ne tend pas précisément à rendre la condition des travailleurs égale; elle se contente de les placer tous dans une situation où il leur devienne plus aisé de la rendre meilleure, où tous l’aient aussi bonne, en tenant compte de leur point de départ et des moyens d’action dont ils disposent, que le comporte l’emploi fait par eux de leurs moyens. Les inégalités naturelles et trop souvent indestructibles qu’elle laisse subsister entre eux ne sont un obstacle à l’avancement proportionnel de personne. Ce n’est pas, il s’en faut, un mal pour les faibles et pour les moins bien doués qu’il existe, en plus ou moins grand nombre, dans la société, des natures d’élite, des esprits éminents qui découvrent d’utiles vérités, d’habiles chefs d’industrie qui, sans nuire à qui que ce soit, parviennent à accumuler de grandes ressources; c’est, au contraire, un notable avantage pour tous, en particulier pour les impuissants et les pauvres, et il ne serait certes pas plus heureux pour ceux-ci qu’il n’y eῦt dans la société que des gens faibles et dénués comme eux. En général, “les supériorités qui ne sont dues qu’à un usage plus intelligent et mieux réglé de nos facultés naturelles, loin d’être un mal, sont un véritable bien; elles sont la source de tout ce qui se fait de grand et d’utile. C’est dans la plus grande prospérité qui accompagne un plus grand ou plus heureux effort qu’est le principe de tout développement. Rendez les conditions pareilles, et nul ne sera intéressé à mieux faire qu’un autre. Réduisez tout à l’égalité, et vous aurez tout réduit à l’inaction, vous aurez détruit tout principe d’activité, d’honnêteté, de vertu parmi les hommes (1) .”

C’est plutôt, je le crois très sérieusement, en se livrant à des considérations de cet ordre que la liberté peut être solidement et heureusement défendue, qu’en essayant d’établir qu’elle tend à mettre un certain niveau entre les existences, d’autant que ceci n’est vrai qu’à un point de vue très général, très incomplétement exact, et qu’en réalité la loi qu’elle a introduit et qu’elle devra introduire de plus en plus dans la distribution des richesses est une loi de proportion et non une loi de parité.

Je crains donc beaucoup que ma dernière observation sur le travail de M. de Molinari, et la plus essentielle, ne soit aussi la mieux fondée, et que la donnée particulière qu’il s’est proposé de développer ne joigne, comme je l’ai dit, au tort de ne pas faire assez essentiellement l’ objet de son livre, et de n’y avoir pas été suffisamment expliquée, celui peut-être de n’avoir pas été heureusement choisie, au moins pour ce qui tient à la distribution des richesses. Considéré comme œuvre spéciale, l’ouvrage, malgré son incontestable mérite, laisserait donc plus ou moins à désirer.

Il est, comme traité général, plus complétement irréprochable, au moins à prendre la science dans l’état où l’ont laissée Smith et ses principaux successeurs. C’est en effet en la formulant comme eux et en la renfermant à peu près dans le même cadre qu’il en a fait une nouvelle exposition. Il s’est contenté, pour le fond essentiel des idées et pour l’arrangement général des matières, de suivre les errements des anciens maîtres. Il me fait, il est vrai, dans sa classification des formes de la production, l’honneur d’approuver la nouvelle division que j’en ai faite, et il comprend expressément, avec moi, dans la nomenclature des revenus productifs, ceux qui épuisent leur activité sur l’homme aussi bien que ceux qui agissent uniquement sur la matière. Mais cette adoption, en principe, d’idées qu’il ne s’est pas, je crains, suffisamment appropriées, ne tire pas précisément à conséquence dans son travail, et il ne fait pas plus figurer dans son exposition des phénomènes de la production les arts qui s’occupent de l’éducation de l’homme, que ne l’avaient fait avant lui la plupart de ses prédécesseurs; il ne prend, comme eux, ses exemples et ses preuves que dans des faits empruntes aux arts qui agissent sur le monde matériel, et l’idée qu’il donne de l’économie de la société laborieuse ne rappelle dans son ouvrage, comme dans ceux de ses anciens devanciers, que des idées de richesse matérielle. Son exposition d’ailleurs, pour qui veut considérer la science ainsi que je l’ai fait, n’a pas seulement le tort de ne rouler que sur des travaux et des produits de l’ordre le moins élevé; elle a plus sensiblement encore celui de ne: faire des agents de la production qu’une analyse à la fois inexacte et incomplète, qui continue à tout rapporter à l’action originaire des trois forces désignées par les appellations banales de travail, terre et capital, et de réduire à ces trois forces tous les moyens d’action du genre humain. J’aurais donc, sans parler d’autres lacunes et d’autres incorrections, essentielles que présentent les traités ordinaires d’économie politique, et que je retrouve dans celui de M. de Molinari, plusieurs sérieuses observations à faire sur son ouvrage considéré comme traité général. Mais ce procès, qui ne s’adresserait pas plus à lui qu’à beaucoup d’autres économistes, me mènerait infiniment plus loin que je ne peux avoir ici la pensée d’aller, et je me borne à redire, en prenant la science dans l’état où l’ont laissée les maîtres, que l’exposition qu’il en a faite, et dont il a puisé les idées principales dans leurs meilleurs traités, est un travail recommandable qui semble ne laisser à désirer, comme exposition des idées reçues, que des corrections peu nombreuses.

Je souhaiterais, par exemple, que pour l’établissement de certaines de ses propositions, M. de Molinari ne partît pas, comme il l’a fait à maintes reprises, de l’hypothèse de l’homme isolé; hypothèse gratuite, essentiellement contraire à la vérité des faits, et qui, en donnant un caractère peu scientifique à ses démonstrations, doit naturellement les affaiblir un peu.

Je souhaiterais aussi que, pour l’illustration de ses idées, il ne lui arrivât pas d’emprunter des exemples, ainsi qu’il le fait quelquefois, à des professions naturellement odieuses ou immorales, telles que la profession de bourreau ou l’industrie des courtisanes, dont on ne conçoit pas même que le nom ait pu arriver à la pensée d’un homme de goῦt comme M. de Molinari.

J’aurais voulu quelquefois, en parcourant son livre, trouver l’auteur plus au courant de l’ensemble des faits commerciaux, plus complétement familier avec les procédés de la société laborieuse. Mais il vit dans un pays où il acquerra rapidement ce qui pourrait, sous ce rapport, manquer à son expérience, et l’on ne peut que féliciter nos voisins, non seulement de l’avoir accueilli, mais de lui avoir confié l’enseignement important dont il est chargé à Bruxelles.

Je ne doute pas qu’il ne soit destiné à honorer également l’hospitalité qu’il reçoit et la chaire qu’on l’a appelé à remplir, et que, dans un avenir prochain, il ne compte au nombre des meilleurs instituteurs de la science économique. C’est en effet un esprit essentiellement ouvert à cet ordre d’idées, qui en a naturellement l’intelligence, qui apporte à l’étude qu’il en fait un esprit dégagé de toute préoccupation intéressée, et à qui notamment ne font jamais défaut la sincérité, la droiture et l’honnête amour de la liberté qu’un tel enseignement réclame. Ce sont des témoignages que je suis heureux d’avoir l’occasion de lui rendre ici, et qui justifient d’une façon toute spéciale l’hommage que je me suis chargé de faire de sa part à l’Académie.

Ch. Dunoyer..

fin du tome premier.

[(1)]La première édition, sur laquelle ce rapport a été fait, présente quelques différences notables avec celle que nous publions aujourd’hui. Nous y avons ajouté une leçon sur la propriété et refait, en les développant, les leçons sur la part du travail et la population.

[(1)]L’honorable rapporteur commet ici une erreur involontaire. L’auteur de cours est Belge.

[(1)]V. le Traité de la liberté du travail, liv. IX, ch. IX, p. 394. V. aussi le chapitre V du même livre, Sur les effets attribués à la concurrence.