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Front Page Titles (by Subject) SEIZIÈME LEÇON: thÉorie de la population (suite) - Cours d'Economie Politique vol. 1
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SEIZIÈME LEÇON: thÉorie de la population (suite) - Gustave de Molinari, Cours d’Economie Politique vol. 1 [1854]Edition used:Cours d’Economie Politique (Paris: Guillaumin, 1863). 2 vols. 2nd revised edition. Vol. 1.
Part of: Cours d’Économie Politique 2 vols.About Liberty Fund:Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals. Copyright information:The text is in the public domain. Fair use statement:This material is put online to further the educational goals of Liberty Fund, Inc. Unless otherwise stated in the Copyright Information section above, this material may be used freely for educational and academic purposes. It may not be used in any way for profit.
SEIZIÈME LEÇONthÉorie de la population(suite)Causes perturbatrices de la loi de la population. — Des institutions et des lois qui suppléent à l’insuffisance du self-government de l’homme en matière de reproduction. — De l’esclavage et de son action utile sur la multiplication des races inférieures. — Du servage. — Des lois qui restreignent la liberté de la reproduction, et, en particulier, de celles qui empêchent les mariages hâtifs. — La liberté de la reproduction doit-elle être laissée entière? — Maux du régime actuel. — Nécessité d’une législation et d’une opinion publique suffisamment répressives des nuisances causées par l’abus de la liberté de la reproduction. — Théorie de Malthus. — Exposé et examen critique de cette théorie. — En quoi elle est erronée. — Qu’il n’est pas vrai que la population ait une tendance organique et virtuelle à dépasser ses moyens d’existence. — Qu’elle tend, au contraire, toujours, irrésistiblement, à s’y proportionner. — Autre erreur de Malthus. — Que la population ne tend à se multiplier en raison géométrique qu’autant que ses moyens d’existence se multiplient dans la même proportion. — De l’influence perturbatrice de l’incontinence sur le mouvement de la population. — Qu’elle a toujours pour résultat de diminuer le nombre des hommes et non de l’accroitre. — Comment elle peut être combattue. — Que le vice et le malheur aggravent les maux qu’elle cause. — Que la contrainte morale seule peut lui être opposée d’une manière efficace et utile. — Que la contrainte morale sainement appliquée a pour résultat de permettre à la population de recevoir son maximum de développement. — De l’application de la contrainte morale, — sous l’ancien régime, sous le régime actuel. — Que la contrainte libre doit se substituer à la contrainte imposée. — Réfutation de diverses objections relatives à l’exercice de la contrainte morale et à l’application d’une législation répressive des abus de la liberté de la reproduction. — Que la contrainte morale n’est contraire ni à la morale ni à la religion. Nous avons constaté que la même loi d’équilibre qui gouverne la production de toutes choses gouverne aussi celle de l’homme; qu’en vertu de cette loi, l’offre des générations nouvelles tend incessamment à se mettre en équilibre avec la demande, au niveau des frais de production, augmentés des profits ordinaires, c’est à dire à un niveau tel que la nouvelle génération mise au marché de la population puisse non seulement couvrir ses frais d’existence, mais encore reconstituer le capital employé à sa formation, pour l’appliquer à celle de la génération suivante, dans la proportion requise. Est-ce à dire cependant que le jeu de cette loi régulatrice ne puisse être troublé et qu’aucune part ne soit laissée, en cette matière, à l’action de la liberté humaine? Non, sans doute. S’il ne dépend pas de l’homme d’augmenter au delà de certaines limites sa population; si, lorsqu’elle demeure insuffisante, il est irrésistiblement poussé à l’accroître, il n’en peut pas moins exercer une influence considérable sur le nombre, la composition et par conséquent sur les destinées des générations qui doivent succéder à la sienne, et cette influence qu’il exerce sur la condition des générations futures réagit, en bien ou en mal, selon qu’elle est bonne ou mauvaise, sur la sienne propre. S’il ne tient point compte de l’état du débouché qui est ouvert à sa population, s’il obéit aveuglément à l’instinct physique et même aux sentiments moraux qui le poussent à se multiplier au delà du nécessaire; s’il applique à sa reproduction une portion trop considérable de sa force reproductive, de son travail et de ses capitaux; s’il produit en conséquence une génération trop nombreuse eu égard au débouché dont elle dispose, il en résulte, comme nous l’avons démontré, une baisse désastreuse de la rémunération du personnel de la production, la misère et la dégradation des masses, et finalement la destruction, soit rapide, soit lente, de l’excédant. Ou bien encore, en admettant que cet excédant soit entretenu oisif sur la part de produit net qui serait revenue à la classe des travailleurs dans l’hypothèse d’une population normale, il en résulte une consommation improductive des capitaux ainsi absorbés par l’entretien d’une population inutile. Dans cette hypothèse, la production ne peut se développer autant qu’elle le ferait si l’entretien de l’excédant de population ne prélevait point une dîme sur les capitaux en voie de formation, et par conséquent elle ne peut offrir un aussi grand nombre d’emplois à la population future. De même, — et ce cas est plus fréquent encore, — lorsque la force reproductive, le travail et le capital ne sont point convenablement et dans la proportion requise appliqués au renouvellement de la population, lorsque la force reproductive est employée, par exemple, sans l’auxiliaire d’une quantité suffisante de travail et de capital, les générations nouvelles contiennent un grand nombre de non valeurs ou de demi-valeurs, c’est à dire d’individus, ou qui périssent hâtivement, sans avoir couvert leurs frais d’existence et reconstitué le capital employé à les former, ou qui demeurent jusqu’à la vieillesse, entièrement ou en partie, à la charge de leurs semblables: dans ce cas encore, disons-nous, une partie du capital de la société étant absorbée par l’entretien de ces non valeurs ou de ces demi-valeurs, la production ne peut s’augmenter, les emplois disponibles se multiplier et la population croître autant que si le renouvellement de la génération existante s’opérait d’une manière saine et utile. Enfin, si l’homme, cédant non à l’imprévoyance, mais à des penchants égoïstes et dépravés, se refuse à fonder une famille et à remplir les obligations de la paternité, afin de réserver ses ressources à la satisfaction de ses besoins personnels, si les femmes redoutent les labeurs de la maternité et s’y soustraient, s’il en résulte, en conséquence, un renouvellement insuffisant de la population, qu’arrive-t-il? C’est qu’une partie des capitaux mobiliers et immobiliers constituant le matériel de la production deviennent inactifs et, finalement, se détruisent faute d’un personnel assez nombreux pour les mettre en œuvre, et que la société s’appauvrit d’autant, à moins qu’elle ne réussisse à combler au moyen d’une immigration le déficit de sa population. Si l’immigration n’est point possible, et si les vices préventifs de la multiplication de l’espèce continuent à agir, en dépit de l’encouragement que la rareté des bras et des intelligences donne à la formation d’un personnel nombreux, la société tombera en décadence et elle finira par s’éteindre. L’homme doit done agir pour se conformer à la loi qui gouverne la production de l’espèce humaine comme celle de toutes choses. De même que, industriel ou commerçant, il doit éviter de mettre au marché une quantité de produits qui dépasse la quantité demandée au niveau du prix rémunérateur, s’il ne veut s’exposer à des pertes et à une banqueroute, de même encore qu’il doit s’efforcer de produire toujours et de mettre au marché des marchandises en qualité et en quantité suffisantes, s’il ne veut point s’exposer à être supplanté tôt ou tard par des concurrents plus intelligents et plus actifs, tandis que son stock de marchandises invendables ira grossissant, père de famille, il doit éviter, à la fois, d’encombrer le marché d’un personnel surabondant, et de n’y mettre qu’un personnel insuffisant en nombre ou en qualité, c’est à dire impropre à satisfaire à la demande. Dans le premier cas, il voue à la misère l’immense majorité de la génération qui succède à la sienne; dans le second, il prépare et rend inévitable la substitution à sa descendance affaiblie de races ou de classes concurrentes, dont la reproduction aura été mieux gouvernée. Si nous nous rendons bien compte des conditions naturelles du renouvellement utile de la population, et des obstacles que l’ignorance et les penchants vicieux de l’immense majorité des hommes ont de tous temps opposés à leur accomplissement, nous ne nous étonnerons pas que cette espèce particulière d’industrie ait, de tous temps aussi, attiré l’attention des législateurs, et provoqué l’établissement d’une réglementation destinée soit à assurer la bonne formation de ses produits, par l’application de quantités suffisantes de travail et de capital, soit à en proportionner le nombre aux besoins du marché de la population. Cette réglementation, incarnée dans une multitude d’institutions, de lois, de coutumes, de prescriptions civiles ou religieuses dont le sens nous échappe trop souvent aujourd’hui, avait, en général, sa raison d’être, quoiqu’elle ne fῦt toujours ni pleinement intelligente ni pleinement efficace. Elle constituait une mise en tutelle des individus incapables de gouverner eux-mêmes utilement leur reproduction ou considérés comme tels. Cette tutelle, tantôt supprimait complétement la liberté d’initiative de l’individu en matière de reproduction, tantôt se bornait à la restreindre, en lui imposant des règles dont l’expérience avait démontré l’utilité, soit pour la conclusion des associations nécessaires à la formation des familles, soit pour la consécration des obligations des associés, etc., etc. Il nous faudrait des volumes pour esquisser l’histoire de ce gouvernement de la reproduction de l’espèce humaine (1) Bornonsnous à quelques indications essentielles. On trouve, par exemple, dans les nécessités du gouvernement de la reproduction de l’espèce humaine, la principale raison d’être de l’esclavage. Moins l’homme se différencie des espèces animales inférieures, et moins il est capable d’accumuler et de bien appliquer le capital nécessaire à sa reproduction. Quand donc les races inférieures demeurent abandonnées à elles-mêmes, quand des hommes appartenant à des races plus intelligentes ou parvenues à un degré plus élevé de civilisation, ne se chargent point de les gouverner, qu’arrive-t-il? C’est que les races inférieures ne maîtrisent pas plus que ne le font les animaux eux-mêmes le penchant qui les pousse à se multiplier; mais, comme elles ne possèdent point les ressources nécessaires pour élever tous les êtres auxquels elles donnent le jour, ou elles les laissent périr ou elles les détruisent par l’avortement, l’infanticide et d’autres pratiques odieuses (2) . Dans cet état de choses, l’esclavage est un progrès, non seulement en ce qu’il améliore la condition des enfants et des femmes, mais encore en ce qu’il permet aux races asservies de se multiplier davantage, en augmentant les ressources nécessaires d’abord pour renouveler et accroître leur population, ensuite pour l’utiliser. L’éleveur d’esclaves ne tolère ni l’avortement ni l’infanticide, il s’abstient même d’assujettir les enfants à un labeur hâtif et meurtrier (non point, il est vrai, sous l’impulsion de sentiments particuliers de moralité et d’humanité, mais simplement pour empêcher la détérioration de son personnel, comme fait l’éleveur de bétail). Il n’autorise la reproduction de ses esclaves que dans la proportion utile, et il veille à ce qu’elle s’opère dans de bonnes conditions; enfin, il applique à la formation de ses “produits” le capital nécessaire pour leur donner la plus grande valeur possible. L’esclave ne gouverne donc, en aucune manière, sa reproduction. Son maître se charge de la gouverner pour lui. Lorsque le servage succède à l’esclavage, le gouvernement de la reproduction de la classe asservie se partage entre le serf et le seigneur. Celui-ci n’autorise les mariages qu’autant qu’il le juge utile; mais, cette autorisation accordée, le serf en use comme bon lui semble, et il forme à sa guise la génération qui doit remplacer la sienne. Enfin lorsque le servage disparait, lorsque l’homme des classes inférieures est affranchi de la tutelle du seigneur, il acquiert, du même coup, la liberté de gouverner sa reproduction à ses risques et périls. Cependant cette liberté n’est point partout entière: dans beaucoup de pays, la tutelle de l’autorité communale ou gouvernementale remplace à cet égard celle du seigneur. Témoin ce relevé des lois préventives des mariages hâtifs et imprévoyants, que reproduit M. John Stuart Mill: On ne sait pas généralement, dit M. Stuart Mill, dans combien de pays européens des obstacles légaux directs s’opposent aux mariages imprévoyants. Les communications faites à la première commission pour la loi des pauvres par nos consuls et ministres dans les divers pays de l’Europe fournissent des renseignements abondants sur cette matière. M. Senior, dans la préface dont il a fait précéder le recueil de ces renseignements, affirme que dans les pays où le droit à l’assistance est légalement reconnu, le mariage est interdit aux personnes qui reçoivent cette assistance, et qu’on laisse marier seulement un petit nombre de celles qui ne semblent pas posséder les moyens de vivre par elles-mêmes. Ainsi, on nous dit qu’en Norvége nul ne peut se marier s’il ne constate, au jugement du prêtre, qu’il est établi de manière à faire penser que très probablement il aura le moyen d’élever sa famille. Dans le Mecklembourg, les mariages sont retardés par la conscription jusqu’à la vingt-deuxième année et par le service militaire pendant six ans de plus; en outre, les futurs époux doivent avoir un domicile, faute de quoi le prêtre n’a pas le droit de les marier. Les hommes se marient de 25 à 30 ans, et les femmes presqu’au même âge, parce que les uns et les autres doivent gagner d’abord de quoi s’établir. En Saxe, l’homme ne peut se marier avant 21 ans, s’il est propre au service militaire. A Dresde, les professionnistes (expression qui désigne sans doute les artisans) ne peuvent se marier qu’après être passés maîtres. Dans le Wurtemberg, l’homme assujetti au service militaire ne peut se marier avant 25 ans que par une permission spéciale obtenue ou achetée: à cet âge même il est tenu de se procurer une permission qu’il obtient en prouvant que lui et sa future possèdent ensemble de quoi s’établir et élever une famille. Dans les grandes villes, il faut posséder de 800 à 1,000 florins; dans les petites, de 400 à 500 florins, et 200 florins dans les villages. Le ministre d’Angleterre à Munich dit: “La grande cause qui maintient à un chiffre si bas le nombre des pauvres en ce pays est la loi qui empêche les mariages, dans le cas où il est prouvé que les futurs n’ont pas des moyens suffisants d’existence; cette loi est observée strictement dans toutes les localités et en tout temps. L’observation constante de cette règle a eu pour effet d’empêcher l’accroissement de la population de la Bavière, population qui, en effet, est peu nombreuse par rapport à l’étendue du territoire, mais elle a eu pour effet heureux d’éloigner l’extrême pauvreté et, par suite, le paupérisme.” A Lubeck, les mariages entre pauvres sont retardés, premièrement par l’obligation imposée à l’homme de prouver qu’il a un emploi, un métier ou une profession régulière qui le met en état de soutenir un ménage; secondement, par l’obligation où il est de se faire recevoir bourgeois et d’acquérir l’uniforme de la garde bourgeoise qui coῦte environ 4 liv. A Francfort, le gouvernement ne fixe point d’âge avant lequel on ne puisse se marier, mais on n’accorde la permission de se marier qu’à celui qui prouve qu’il a de quoi vivre. Lorsque ces documents parlent des devoirs militaires, ils indiquent un obstacle indirect opposé aux mariages par les lois particulières de certains pays où l’on n’a point établi de restrictions directes. En Prusse, par exemple, les lois qui obligent tout homme qui n’est pas physiquement impropre au service militaire à passer plusieurs années dans les rangs de l’armée à l’âge où les mariages imprudents sont le plus souvent contractés, exercent probablement sur le mouvement de la population la même influence que les restrictions légales des petits États de l’Allemagne. Les Suisses, dit M. Ray, savent si bien par expérience qu’il est convenable de retarder l’époque du mariage de leurs fils et de leurs filles, que les conseils de gouvernement des quatre ou cinq cantons les plus démocratiques, élus, il ne faut pas l’oublier, par le suffrage universel, ont fait des lois par lesquelles tous les jeunes gens qui se marient sans avoir prouvé au magistrat du district qu’ils sont en état d’entretenir une famille sont passibles d’une grave amende. A Lucerne, à Argovie, dans l’Unterwald, et, je crois, à Saint-Gall, Schwytz et Uri, des lois semblables sont en vigueur depuis longues années (1) Un bon nombre d’institutions ou de coutumes contribuent, de même, directement ou indirectement, à restreindre dans les pays où l’esclavage et le servage ont cessé d’exister, la liberté de la reproduction. En général, on peut opposer à la réglementation ou aux institutions préventives du renouvellement libre de la population, les mêmes arguments que l’on dirige contre le régime préventif dans ses applications aux autres branches de l’industrie humaine. Cependant, peut-on affirmer qu’il existe parmi les hommes de toutes les classes de la société une capacité suffisante pour pratiquer utilement le self-government en cette matière? L’expérience qui s’est faite à cet égard dans les pays où les obstacles préventifs de la multiplication de l’espèce humaine ont disparu n’a pas été, il faut le dire, des plus satisfaisantes. Les classes inférieures surtout se sont montrées fort peu propres à gouverner utilement leur reproduction. En cette matière plus qu’en aucune autre, elles ont cru que la liberté signifiait absence de frein et de règle. Elles n’ont pas paru et elles ne paraissent pas encore se douter (qui donc, à la vérité, le leur aurait appris?) que ce frein et cette règle que le maître ou le seigneur ou finalement la loi leur imposaient naguère, elles doivent se les imposer à elles-mêmes, sous peine de tomber dans une condition pire que celle dont elles sont sorties. Elles ne paraissent pas croire qu’en s’abandonnant sans prévoyance au penchant physique qui les pousse à se reproduire, elles travaillent à leur ruine absolument comme feraient les éleveurs d’esclaves, s’ils ne réglaient point la multiplication de leurs “produits,” conformément à l’état du marché. Que résulte-t-il de cette ignorance des conditions naturelles de la reproduction et de cette absence, trop générale aussi, d’une force morale suffisante pour les observer? C’est que les classes inférieures gouvernent fort mal leur reproduction ; c’est que, d’une part, elles se multiplient sans s’enquérir de l’état du débouché ouvert à leur population, d’une autre part, sans s’assurer préalablement les quantités de travail et de capital nécessaires à la formation de la génération nouvelle. Le plus souvent, ces quantités de travail et de capital sont insuffisantes: aussi plus de la moitié des enfants des classes inférieures meurent-ils avant l’âge, et les survivants sont-ils appliqués à un travail hâtif et meurtrier qui dévore en germe leurs forces physiques et leurs facultés intellectuelles. La race dégénère ainsi et s’affaiblit de plus en plus. Il y a apparence même que si cet état de choses ne se modifiait point, les classes inférieures proprement dites disparaîtraient à la longue, devant la concurrence des classes moyennes qui gouvernent mieux leur reproduction, comme s’éteignent les peuples sauvages abandonnés au gouvernement d’eux-mêmes, en présence de la concurrence des peuples civilisés. Que faire donc? Faudrait-il en revenir à l’esclavage, au servage ou, tout au moins, au régime des lois préventives en matière de population? Non, sans doute. Mais il faudrait, d’un côté, — et la chose est plus urgente qu’on ne suppose, — réformer le régime soi-disant protecteur des classes pauvres qui encourage artificiellement leur multiplication, en affaiblissant le poids des obligations de la paternité; d’un autre côté, il faudrait compléter et renforcer la législation répressive des “nuisances” provenant de l’usage abusif de la liberté, en matière de reproduction. Cette législation repressive existe déjà à la vérité; mais elle présente de nombreuses lacunes, et elle n’est qu’imparfaitement appliquée. Elle punit l’avortement et l’infanticide; mais, dans la pratique, elle ne réprime point assez sῦrement ces crimes, qui affaiblissent l’espèce en la dépravant; elle impose aux parents l’obligation de nourrir et d’élever leurs enfants, mais elle ne spécifie point suffisamment les limites de cette obligation, et elle leur permet trop aisément de l’éluder ou de s’y soustraire. Complétée et fortifiée, la législation répressive agirait certainement, surtout si l’opinion publique lui venait en aide, pour réduire le nombre et la gravité des nuisances que cause aujourd’hui l’usage abusif de la liberté en matière de reproduction. Enfin, la tutelle volontaire ou pénale apparaîtrait comme une ressource dernière contre ceux-là qui se montreraient décidément incapables de porter le poids de la responsabilité attachée à l’exercice de cette branche de la liberté humaine (1) . En résumé, si l’incapacité originaire de l’immense majorité des hommes à gouverner utilement leur reproduction a pu donner une raison d’être à des institutions et à des réglementations préventives, en matière de population, on peut aujourd’hui abandonner à la liberté le soin de la multiplication de l’espèce humaine, mais avec l’auxiliaire d’une législation et d’une opinion publique suffisamment répressives des “nuisances” que peut engendrer en cette matière un mauvais self-government. La théorie que nous venons d’exposer n’est qu’une application à la production de l’homme lui-même de la loi générale d’équilibre qui gouverne la production de toutes choses. Nous ne devons pas dissimuler qu’elle diffère par un point fondamental de la théorie de Malthus qui fait actuellement autorité dans la science. Il nous reste donc à montrer en quoi consiste cette différence et à la justifier. Voici les deux propositions essentielles dans lesquelles se résume la théorie de Malthus: “Première proposition. Nous pouvons tenir pour certain que, lorsque la population n’est arrêtée par aucun obstacle, elle va doublant tous les vingt-cinq ans, et croit de période en période suivant une progression géométrique. Seconde proposition. Nous sommes en état de prononcer, en partant de l’état actuel de la terre habitée, que les moyens de subsistance, dans les circonstances les plus favorables à l’industrie, ne peuvent jamais augmenter que selon une progression arithmétique. La conséquence inévitable de ces deux lois d’accroissement comparées, ajoute Malthus, est assez frappante. Portons à onze millions la population de la Grande-Bretagne, et accordons que le produit actuel de son sol suffit pour maintenir une telle population. Au bout de vingtcinq ans, la population serait de vingt-deux millions; et la nourriture étant aussi doublée, suffirait encore à son entretien. Après une seconde période de vingt-cinq ans, la population serait portée à quarante-quatre millions et les moyens de subsistance n’en pourraient plus soutenir que trente-trois. Dans la période suivante, la population, arrivée à quatrevingt-huit millions, ne trouverait des moyens de subsistance que pour la moitié de ce nombre. A la fin du premier siècle, la population serait de cent soixante-seize millions, et les moyens de subsistance ne pourraient suffire à plus de cinquante-cinq millions; en sorte qu’une population de cent vingt et un millions d’hommes serait réduite à mourir de faim. Substituons à cette île qui nous a servi d’exemple, la surface entière de la terre; et d’abord on remarquera qu’il ne sera plus possible, pour éviter la famine, de recourir à l’émigration. Portons à mille millions le nombre des habitants actuels de la terre; la race humaine croîtrait comme les nombres 1, 2, 4, 8, 16, 32, 64, 128, 256; tandis que les subsistances croîtraient comme ceux-ci: 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9. Au bout de deux siècles, la population serait aux moyens de subsistance comme 256 est à 9; au bout de trois siècles, comme 4,096 est à 13, et après deux mille ans, la différence serait immense et comme incalculable. On voit que, dans nos suppositions, nous n’avons assigné aucune limite aux produits de la terre. Nous les avons conçus comme susceptibles d’une augmentation indéfinie, comme pouvant surpasser toute grandeur qu’on voudrait assigner. Dans cette supposition même, le principe de population, de période en période, l’emporte tellement sur le principe productif des subsistances, que, pour maintenir le niveau, pour que la population existante trouve des aliments qui lui soient proportionnés, il faut qu’à chaque instant une loi supérieure fasse obstacle à ses progrès; que la dure nécessité la soumette à son empire; que celui, en un mot, de ces deux principes contraires, dont l’action est si prépondérante, soit contenu dans certaines limites.” Cette loi supérieure se résume dans l’action d’obstacles, de nature diverse, qui se mettent en travers de la tendance de la population à dépasser ses moyens de subsistance, et qui ont pour effet de l’y proportionner. “Ces obstacles à la population, qui agissent constamment, avec plus ou moins de force, dans toutes les sociétés humaines, et qui y maintiennent le nombre des individus au niveau de leurs moyens de subsistance, peuvent être rangés sous deux chefs. Les uns agissent en prévenant l’accroissement de la population, et les autres en la détruisant à mesure qu’elle se forme. La somme des premiers compose ce qu’on peut appeler l’obstacle privatif; celle des seconds, l’obstacle destructif. ....Les obstacles privatifs et destructifs peuvent se réduire aux trois suivants: la contrainte morale, le vice et le malheur. Parmi les obstacles privatifs, l’abstinence du mariage, jointe à la chasteté, est ce que j’appelle contrainte morale (moral restraint). J’emploie ici le mot moral dans un sens limité. J’entends par contrainte morale celle qu’un homme s’impose à l’égard du mariage par un motif de prudence, lorsque sa conduite pendant ce temps est strictement morale. Le libertinage, les passions contraires aux vœux de la nature, la violation du lit nuptial, en y joignant tous les artifices employés pour cacher les suites des liaisons criminelles ou irrégulières, sont des obstacles privatifs qui appartiennent manifestement à la classe des vices. Parmi les obstacles destructifs, ceux qui paraissent une suite inévitable des lois de la nature composent exclusivement cette classe que je désigne par le mot de malheur (misery). Ceux au contraire que nous faisons évidemment naître nous-mêmes, comme les guerres, les excès de tous genres et plusieurs autres maux inévitables, sont d’une nature mixte. C’est le vice qui les suscite, et ils amènent à leur suite le malheur. La somme de tous les obstacles privatifs et destructifs forme ce que j’appelle l’obstacle immédiat à la population. Dans un pays où la population ne peut pas croître indéfiniment, l’obstacle privatif et l’obstacle destructif doivent être en raison inverse l’un de l’autre, c’est à dire que dans les pays malsains ou sujets à une grande mortalité, quelle qu’en soit d’ailleurs la cause, l’obstacle privatif aura peu d’influence. Dans ceux au contraire qui jouissent d’une grande salubrité et où l’obstacle privatif agit avec force, l’obstacle destructif agira faiblement, et la mortalité sera très petite. En tous pays, quelques-uns des obstacles que nous avons énumérés agissent avec plus ou moins de force, mais d’une manière constante, et malgré l’influence de cette action permanente, il y a très peu de pays où l’on n’observe pas un constant effort de la population pour croître an delà des moyens de subsistance. Cet effort, constant dans son action, tend non moins constamment à plonger dans la détresse les classes inférieures de la société, et s’oppose à toute espèce d’amélioration de leur état (1) .” En définitive, Malthus affirme que “la population tend à s’accroître en raison géométrique, tandis que les subsistances ne peuvent s’augmenter qu’en raison arithmétique,” ou, pour nous servir d’une formule de son savant commentateur et abréviateur M. Joseph Garnier, que “la population a une tendance organique et virtuelle à s’accroître plus rapidement que les moyens d’existence (2) , “tendance que combattent incessamment les obstacles privatifs et destructifs, mais qu’ils combattent rarement, remarque Malthus, avec une efficacité suffisante. Il ressort, au contraire, de nos démonstrations que “la population a une tendance organique et virtuelle à se proportionner toujours à ses moyens d’existence, ou, ce qui revient au même, à son débouché. Car, à mesure qu’elle s’en écarte en raison arithmétique, soit en plus soit en moins, elle y est ramenée sous l’impulsion d’une force qui se développe en raison géométrique.” D’où il résulte que l’intervention des obstacles privatifs ou destructifs n’est point nécessaire pour proportionner la population à ses moyens d’existence ou à son débouché. L’erreur de Malthus provient, comme nous allons nous en convaincre, d’une analyse insuffisante des éléments de la production de l’homme. Son attention s’est portée d’une manière trop exclusive sur l’un de ces éléments, savoir la force reproductive, et il a négligé les deux autres, savoir le travail et le capital, qui concourent avec elle à la formation d’une génération nouvelle. La force reproductive existant et devant exister en quantité surabondante, si elle suffisait seule pour former des hommes, la population tendrait incessamment et virtuellement à dépasser ses moyens d’existence. Mais il n’en est pas ainsi: la force reproductive ne peut former qu’un embryon, et il faut pour faire de cet embryon un homme utile, c’est à dire un homme capable de trouver un débouché, une quantité plus ou moins considérable de travail et de capital, selon que l’emploi auquel on le destine est plus ou moins relevé. Or la quantité de travail et de capital que l’on peut appliquer à la formation d’une génération nouvelle n’est point, comme celle de la force reproductive, naturellement surabondante ou illimitée; elle est, au contraire, naturellement rare ou limitée. Elle ne peut, en aucun cas, dépasser une certaine portion de la quantité totale, — naturellement limitée aussi, — du travail et du capital dont la société dispose. En effet, la plus grande partie de ce travail et de ce capital est nécessairement absorbée par l’entretien de la génération existante, et c’est l’excédant seulement qui peut être appliqué à la formation d’une génération nouvelle. Cela étant, peut-on dire qu’il existe au sein de la population une tendance organique et virtuelle à consacrer à la formation d’une génération nouvelle, non seulement au delà de la proportion utile de la force reproductive mais encore au delà de la proportion utile du travail et du capital, qui sont aussi indispensables à cette œuvre que la force reproductive elle-méme? Sans doute, l’espèce humaine est affligée du vice de l’incontinence, comme elle est sujette à l’ivrognerie, à la gourmandise, à l’orgueil, à la paresse, à la prodigalité et à l’avarice. Mais ce vice, débordement ou déviation maladive d’un penchant nécessaire, a-t-il et peut-il avoir le pouvoir de déterminer ceux qui en sont atteints à mettre au service de la reproduction, les quantités de travail et de capital requises pour produire autant d’hommes qu’il les pousse à former d’embryons? Non, à coup sῦr. D’abord, le plus souvent, ceux qui s’abandonnent à leur incontinence ne disposent ni du travail ni du capital nécessaires pour former autant d’hommes qu’ils risquent d’en mettre au monde. Ensuite, alors même qu’ils possèdent ce travail et ce capital, ils sont généralement peu disposés à les détourner des emplois auxquels ils les affectent pour les appliquer à cette destination, et ils le sont d’autant moins que l’homme coῦte plus cher à former. Admettons toutefois, par hypothèse, que l’incontinence ait le pouvoir de déterminer une génération à appliquer à sa reproduction non seulement une quantité excessive de force reproductive, mais encore une quantité excessive de travail et de capital, et qu’elle mette, en conséquence, sur le marché de la population, une nouvelle génération surabondante. Qu’en résultera-t-il? C’est que l’excédant pèsera sur la rémunération du personnel nouveau, de manière à diminuer la portion de cette rémunération, applicable au renouvellement de la population. A quoi il faut ajouter que le capital en voie de formation sera énergiquement sollicité par l’appât de la rente, qui, dans cette situation, s’attachera aux capitaux immobiliers, à augmenter le matériel plutôt que le personnel de la production. Le capital reproductif diminuant sous cette double influence, la reproduction devra inévitablement se ralentir. Sans doute, ce ralentissement peut être arrêté temporairement si l’on alloue un fonds spécial comme celui de la taxe des pauvres, par exemple, à la reproduction de la classe inférieure, ou ne se produire que d’une manière insensible si, comme en Irlande, l’homme coῦte peu de chose à former, mais un moment arrive toujours, où, sous l’influence de ces deux causes, diminution de la rémunération du personnel, augmentation de celle du matériel, le ralentissement a lieu. Ceci se remarque notamment chaque fois que, par le fait d’une crise ou d’une calamité quelconque, le débouché de la population diminue. On voit alors diminuer le nombre des mariages et des naissances, tandis que le phénomène opposé se manifeste chaque fois que la production se développe et, par conséquent, que le débouché de la population s’accroit. Dans le premier cas, la baisse de la rémunération du personnel amenée par le retrécissement du débouché, diminue la quantité de capital disponible pour la reproduction, tandis que dans le second cas, cette quantité se trouve augmentée. L’équilibre tend ainsi continuellement et de lui-même à s’établir par l’accroissement ou la diminution, l’apport ou le retrait du capital nécessaire à la reproduction. En tous cas, les perturbations que l’incontinence, c’est à dire l’exercice immodéré et déréglé de la force reproductive peut causer, en déterminant l’application d’une quantité surabondante de travail et de capital au renouvellement de la population, ces perturbations sont de moins en moins à redouter à mesure que la civilisation progresse: d’une part, les sacrifices que l’homme est obligé de s’imposer pour former une créature semblable à lui s’augmentant, il est plus excité à résister à l’excitation qui le pousse à commettre un acte dont les conséquences se trouvent pour lui aggravées; d’une autre part aussi, il devient plus capable de gouverner utilement ses appétits, et peut-être enfin est-il sollicité avec moins de véhémence par ses penchants matériels, en se spiritualisant davantage. La population n’a donc point, comme l’affirme Malthus, une tendance organique et virtuelle à se multiplier plus rapidement que ses moyens de subsistance, ou ce qui revient au même, à déborder le débouché qui lui est ouvert, au niveau de la rémunération nécessaire pour l’entretenir et la renouveler. Si cette tendance existait, remarquons le bien, et si elle se manifestait d’une manière constante, l’accroissement de la population serait impossible, car l’entretien de l’excédant en entamant progressivement le capital disponible pour la reproduction ne permettrait même point à celle-ci de s’opérer dans la proportion utile. Sans doute, l’incontinence pousse à une multiplication excessive de la population, mais son pouvoir ne va point jusqu’à neutraliser l’action de la loi économique qui sert de régulateur à la production des hommes comme à celle de toutes choses. Dès que la population se multiplie avec excès, en proportion de son débouché, le capital spécial de la reproduction compris dans la rémunération du personnel diminue, et le capital général est attiré, par l’appât d’une prime croissante, vers la formation du matériel; dès que la multiplication de la population devient insuffisante, au contraire, le capital spécial de la reproduction compris dans la rémunération du personnel augmente, et le capital général est attiré comme vers l’emploi le plus avantageux, du côté de la formation du personnel. Sous cette double impulsion qui agit en raison géométrique, alors que les écarts en plus ou en moins se produisent simplement en raison arithmétique, l’équilibre tend perpétuellement à s’établir entre la population et ses moyens de subsistance, ou ce qui revient au même, entre la population et les emplois qui lui fournissent les moyens de subsister comme aussi de reconstituer le capital nécessaire pour se renouveler. Cette inexactitude de son analyse des éléments constitutifs de la production de l’homme a conduit Malthus à formuler l’hypothèse peu scientifique de la multiplication de l’espèce humaine en progression géométrique et sans limites assignables. Cette hypothèse est aussi oiseuse que pourrait l’être celle de la multiplication des grains en admettant que la production des céréales n’exigeât l’application d’aucun capital. La multiplication des grains n’aurait, dans ce cas, selon toute apparence, d’autres limites que celles de la force productive du sol et peut-être de la place nécessaire pour faire pousser le blé. Mais quelles lumières une telle hypothèse apporterait-elle sur le développement possible de la production du blé, dans les conditions réelles où elle peut s’opérer, c’est à dire avec l’auxiliaire indispensable d’un capital. Quand Malthus assure que la population peut s’accroïtre en raison géométrique, il avance une proposition applicable aussi bien à tout autre genre de produits, — bien qu’il affirme à tort que les subsistances, par exemple, ne peuvent croître qu’en raison arithmétique. En effet, on peut admettre telle situation où, le capital croissant en raison géométrique, la production croîtrait dans la même proportion, soit qu’il s’agît d’hommes, de bêtes de somme, de machines, de tissus ou de subsistances. C’est ainsi que les choses se sont passées depuis soixante ans dans les États-Unis. Grâce à l’augmentation progressive du capital américain, le débouché ouvert à la population s’est accru de même. La demande du personnel des entreprises allant ainsi croissant, les salaires étaient élevés et ils contenaient un fort tantième applicable à la reproduction, en sus de la somme nécessaire à l’entretien des travailleurs. Mais que le capital cesse de croître avec la même rapidité aux États-Unis,—et il y a apparence que cela ne tardera guère,—que le débouché ouvert à la population se rétrécisse, que la rémunération du personnel baisse, que le capital reproducteur diminue en conséquence, et l’accroissement de la population deviendra plus lent. Le phénomène de la multiplication si rapide de l’espèce humaine aux États-Unis prouve sans aucun doute que l’homme possède une force reproductive extrêmement intense et élastique; mais comme cette force illimitée ne suffit pas seule pour produire une population, comme il lui faut l’auxiliaire d’un capital, qui est essentiellement limité et dont l’accroissement échappe à toute formule mathématique, on ne peut inférer de ce que la multiplication de la population américaine s’est opérée depuis soixante ans en raison géométrique que la population ait une tendance générale et permanente à s’accroître en raison géométrique; pas plus que l’on ne pourrait inférer du phénomène du développement de la production de la laine, en raison géométrique aussi, dans les immenses solitudes de l’Australie, qu’il existe une tendance générale et permanente à multiplier les moutons en raison géométrique et sans limites assignables. Cependant, si l’incontinence n’exerce point l’influence prépondérante que Malthus lui attribue, s’il est hors de son pouvoir de déterminer, d’une manière générale et constante, l’application d’une quantité excessive de capital à la reproduction de l’espèce humaine, et, par conséquent, de provoquer une surabondance continue de population, elle n’en exerce pas moins une action perturbatrice et nuisible qu’il importe de combattre. Quelle est cette action? Elle consiste principalement dans la consommation improductive d’une partie du capital employé à la reproduction. Ou l’incontinence détermine l’application à la reproduction d’une quantité surabondante de travail et de capital: dans ce cas, qui est le plus rare et qui se présente de moins en moins, à mesure que la quantité de travail et de capital nécessaire à la production d’un homme vient à s’accroître, il se forme une génération nouvelle trop nombreuse. De deux choses l’une, ou l’excédant inutile de cette génération périt ou il subsiste. S’il périt, il y perte du capital reproducteur employé à le former; s’il subsiste, il y a perte non seulement du capital employé à le former, mais encore du capital employé à l’entretenir à l’état oisif. Dans les deux cas, il y a consommation improductive, destruction d’une partie du capital de la société. Ou,comme c’est le cas le plus ordinaire, l’incontinence contribue seulement à mettre au monde plus d’êtres vivants qu’il n’y a de travail et de capital disponibles pour en faire des hommes utiles. Dans ce cas, qu’arrive-t-il encore? De deux choses l’une, ou l’excédant meurt avant l’âge faute de soins et d’entretien, et dans ce cas, le travail et le capital dépensés à le former jusqu’au moment où il périt est encore consommé d’une manière improductive, ou cet excédant ne peut être qu’imparfaitement formé, et il constitue une population incapable de subvenir, entièrement du moins, à ses frais d’existence, et qu’il faut, en conséquence, soutenir au moyen de ressources spécialement affectées à cet usage stérile: dans ce cas encore, il y a consommation improductive, destruction d’une partie du capital de la société. Or que faut-il à une société pour croître et se développer au maximum? Il lui faut une quantité croissante, au maximum aussi, d’agents productifs, travail, capital et agents naturels appropriés, ou, en d’autres termes, une quantité croissante du matériel et du personnel nécessaires pour établir, mettre en activité et développer les entreprises de production, qui fournissent des moyens d’existence à la population. Que fait donc l’incontinence en détruisant du capital? Elle ralentit la formation et le développement des entreprises, et elle diminue ainsi le nombre des emplois qui pourraient fournir des moyens d’existence à la génération nouvelle. Elle diminue le débouché de la population, et, par une conséquence inévitable, la population elle-même. Maintenant, de quelle manière l’incontinence peut-elle être combattue? Selon Malthus, elle peut l’être d’une manière préventive et d’une manière répressive, par des obstacles qu’il nomme privatifs et destructifs, et qui se résument dans “la contrainte morale, le vice et le malheur,” en comprenant, sous ces deux derniers chefs, tous les fléaux, la guerre, les épidémies, les famines, etc., que le vice et le malheur engendrent. Tout d’abord, on est choqué comme d’une dissonnance dans les lois de la nature de cette association hétérogène de la contrainte morale, du vice et du malheur pour l’accomplissement d’une œuvre nécessaire, savoir l’établissement de l’équilibre entre le population et les subsistances. Que les voies de la Providence soient impénétrables, nous ne l’ignorons point. Mais que le vice soit employé par elle aux mêmes fins que la vertu, dans le gouvernement économique du monde, voilà ce qui renverse toutes nos notions sur l’harmonie du juste et de l’utile, en impliquant un désaccord profond et irrémédiable entre la morale et l’économie politique, puisque le vice que la morale condamne quand même et toujours, peut, dans certains cas, à défaut de la contrainte morale, par exemple, remplir dans l’économie de la société une fonction nécessaire. Mais, hâtons-nous de le dire, cette dissonnance n’existe pas. La contrainte morale que Malthus recommande avec raison, et c’est là son grand mérite, exerce sur la multiplication de l’espèce humaine une action précisément opposée à celle du vice et du malheur. Elle contribue toujours, du moins quand elle est sainement appliquée, à perfectionner et à augmenter la population, tandis que le vice et le malheur contribuent toujours, au contraire, à la dégrader et à la diminuer. Elle exerce toujours une action utile, tandis que le vice et le malheur (en y comprenant tous les fléaux qu’ils engendrent) exercent toujours une action nuisible. Que le vice et le malheur aggravent les maux causés par l’incontinence au lien de les faire disparaitre, rien n’est plus facile à démontrer. En e ffet, les fléaux, les calamités et les infections dont ils sont la source ont pour résultat uniforme de détruire du capital, soit que le capital se trouve investi dans le matériel ou dans le personnel de la production. La guerre, par exemple, détruit du personnel et du matériel. La peste et toutes les infections analogues atteignent spécialement le personnel, mais sans remédier davantage aux effets nuisibles de l’incontinence. Comme ces fléaux n’atteignent pas le vice dans sa racine, il subsiste et repousse plus dru que jamais: une population luxurieuse et imprévoyante ne tarde guère, après une épidémie, à mettre au monde plus d’êtres vivants qu’elle n’en peut former utilement, eu égard à la quantité existante de capital. En attendant, une portion supplémentaire de ce capital a dῦ être consacrée à réparer les brêches que l’épidémie a faites dans le personnel employé ou en voie de formation: d’où une diminution du capital applicable aux entreprises productives de moyens d’existence, un rétrécissement du débouché de la population et, par conséquent une aggravation du mal causé par l’incontinence et non point un remède à ce mal. Si les fléaux engendrés par “le vice et le malheur” n’étaient point intervenus pour détruire une partie de la population déjà produite, et dont la production a occasionné une dépense de capital plus ou moins considérable, que serait-il arrivé? C’est que la pression de l’excédant provenant d’une reproduction surabondante aurait agi pour diminuer la quantité du capital reproducteur, qu’il y aurait eu moins de mariages et moins de naissances, et que la population se serait remise en équilibre avec ses moyens d’existence, sans perdre le capital investi dans le personnel que l’épidémie a fauché. Ceci nous amène à ce passage fameux de la première édition de l’Essai sur le principe de population, retranché dans les éditions suivantes, quoiqu’il résume parfaitement l’esprit de la doctrine de Malthus, mais qui n’en a pas moins largement contribué à rendre l’économie politique impopulaire: “Un homme qui naît dans un monde déjà occupé, si sa famille n’a pas le moyen de le nourrir, ou si la société n’a pas besoin de son travail, cet homme, dis-je, n’a pas le moindre droit à réclamer une portion quel-conque de nourriture: il est réellement de trop sur la terre. Au grand banquet de la nature, il n’y a point de couvert mis pour lui. La nature lui commande de s’en aller, et elle ne tarde pas à mettre elle-même cet ordre à exécution.” Il en serait ainsi assurément si, comme l’affirme Malthus, la population pressait incessamment sur ses moyens d’existence, avec une force d’impulsion qui se développe en raison géométrique, tandis que la force de résistance que lui opposent les moyens d’existence ne peut se développer qu’en raison arithmétique; s’il fallait en conséquence, incessamment aussi, faire obstacle à l’empiètement de la population sur les subsistances, soit en empêchant de naître la folle végétation humaine, soit en la fauchant, d’une main impitoyable, quand elle est née. Mais cette pression formidable, — si formidable que Malthus lui-même, tout en recommandant l’exercice de la contrainte morale pour la combattre, semble désespérer de la victoire; car, déclare-t-il, cet effort, constant dans son action, tend non moins constamment à plonger dans la détresse les classes inférieures de la société et s’oppose à toute espèce d’amélioration de leur état, — cette pression formidable qui livrerait fatalement l’humanité à la faux tranchante du vice et du malheur, n’existe point. Sans doute, il peut se glisser dans la salle du banquet plus de convives qu’il n’y a de couverts préparés: et si les derniers venus sont repoussés de la table par un égoïsme étroit et sans pitié, ils ne feront que traverser tristement la salle en glaçant la joie sur les lèvres des conviés. Mais la table est immense, le nombre des couverts n’est point limité, et, à chaque instant, les places occupées se vident. Pendant que les uns arrivent, les autres s’en vont. Quand les invitations ont été lancées en trop grand nombre, il n’est donc pas nécessaire d’expulser brutalement l’excédant des invités, il suffit de se serrer un peu, en attendant que ceux qui sont rassasiés laissent des places vacantes. Et le grand ordonnateur du banquet ayant ainsi arrangé les choses, que les convives sont obligés non seulement de pourvoir à leur dépense, mais encore de faire à ceux qu’ils invitent à les remplacer l’avance des frais de route, ils ne peuvent, si hospitaliers qu’ils soient, multiplier indéfiniment les invitations. Trop souvent, à la vérité, ils négligent de remplir cette obligation ou ils ne la remplissent qu’à demi. Alors, une partie des invités périssent soit dès le point de départ, soit en chemin, quelques-uns même aux abords de la salle. Ils ont beau partir en grand nombre, ils n’arrivent que clairsemés, et comme la dépense faite pour les conviés qui n’arrivent point est perdue, la somme à l’aide de laquelle il est pourvu aux frais du transport et à ceux du banquet se trouve diminuée d’autant. On se ruine en faux frais d’invitations, et la longue avenue qui conduit au banquet est assombrie par une multitude de petites croix, pendant que la salle demeure à moitié vide. Il faut donc réprimer le penchant hospitalier qui pousse les convives à lancer sans cesse de nouvelles invitations, mais en omettant trop souvent d’y joindre le viatique nécessaire. C’est à quoi sert la contrainte morale. A-t-elle, comme le suppose Malthus, pour résultat de diminuer le nombre des convives? Non! elle agit, au contraire, pour l’accroître. Lorsque les hôtes attablés s’appliquent à proportionner leurs invitations au nombre des places disponibles, comme aussi à joindre scrupuleusement à chacune la somme requise pour amener l’invité, frais et dispos, jusqu’à la porte de la salle, quel est le résultat? C’est que la somme à l’aide de laquelle il est pourvu à cette double dépense n’étant point grevée de faux frais, peut servir à convoyer et à nourrir un nombre maximum de convives, jusqu’au moment où la nature, après les avoir laissés se réconforter à leur aise, leur commandera de continuer leur voyage vers une destination inconnue. Mais peut-on espérer de voir jamais la contrainte morale triompher de l’incontinence qui nous pousse à multiplier nos invitations au banquet de la vie, sans y joindre le viatique nécessaire? Non! pas plus qu’on ne peut espérer de la voir triompher jamais de nos autres penchants et de nos autres appétits, dans ce qu’ils ont d’excessif et de nuisible aux autres et à nousmêmes; pas plus qu’on ne peut espérer de la voir empêcher jamais le besoin et le goῦt de l’alimentation d’engendrer l’intempérance, et le besoin de repos, la paresse. Quelque parfait que puisse devenir le gouvernement de l’homme sur lui-même, quelles que soient les lumières et la force morale qu’il y déploie, ce serait une utopie de croire qu’il réussisse un jour à maîtriser et à diriger ses penchants, de façon à n’en faire qu’un usage sain et utile. L’incontinence continuera donc de subsister, comme l’intempérance et la paresse, en dépit de la contrainte morale, et de contribuer comme elles à appauvrir et à avilir les créatures faites à l’image de Dieu. Mais elle n’agira point et elle n’a jamais agi pour accélérer la multiplication de l’espèce humaine, elle agira et elle a toujours agi pour la ralentir. D’où il résulte qu’en recommandant l’exercice judicieux de la contrainte morale pour refréner l’incontinence, on ne contribue point à diminuer le nombre des hommes, on contribue, au contraire, à l’accroître. En résumé, nous croyons avoir établi:
Il ne nous appartient point de porter un jugement sur la théorie de M. Pouchet; mais il est évident que les propositions émises par le savant défenseur du principe des générations spontanées mériteraient un examen sérieux. En tous cas, et quoi qu’il en soit de la théorie de M. Pouchet, il demeure bien entendu qu’en recommandant la contrainte morale nous ne voulons point préconiser la débauche stérile, comme nous en avons été accusé par l’Univers, le Journal de Bruxelles et quelques autres feuilles plus zélées qu’intelligentes, lors de la publication de la première édition de ce cours. Nous recommandons la contrainte morale comme l’instrument nécessaire d’un bon self-government en matière de population, mais nous n’avons jamais songé certes, pas plus que ne l’a fait Malthus lui-même, à recommander la “contrainte immorale.” La théorie que nous venons d’exposer n’a, croyons-nous, rien de contraire à la morale la plus sévère. Est-elle davantage en désaccord avec la religion? Si la contrainte morale a pu effaroucher les âmes religieuses, lorsqu’on lui assignait un but opposé au précepte de l’Écriture: Crescite et multiplicabimini, en devra-t-il encore être de même lorsqu’il sera clairement démontré, — et cette démonstration nous croyons l’avoir faite d’une manière suffisante, — que la contrainte morale est au contraire indispensable à l’accomplissement du précepte que l’Église opposait, non sans quelque raison, à la théorie de Malthus? De tous temps, remarquons-le bien, l’Église a sanctionné et fortifié par ses institutions et ses préceptes la contrainte morale, codifiée dans le régime préventif en matière de population. Aujourd’hui que le régime préventif s’écroule; que la reproduction de l’espèce humaine n’est plus gouvernée par un État, un maître ou un seigneur; qu’elle est abandonnée au self-government de chacun, l’Église doit-elle se comporter comme si le régime préventif était encore debout? Ne doit-elle pas fortifier de sa sanction et de ses préceptes les règles volontaires que chacun est tenu de suivre pour la bonne solution du problème de la population, comme elle fortifiait autrefois de sa sanction et de ses préceptes les règles qui étaient, dans le même but, imposées à chacun? Pourquoi, après avoir prêté son appui à la contrainte morale imposée, le refuserait-elle à la contrainte morale volontaire? Ne se montrerait-elle pas, en agissant ainsi, singulièrement illogique et, chose plus grave, ne ferait-elle pas positivement obstacle à l’accomplissement du précepte: Crescite et multiplicabimini? APPENDICE(1)
Je m’étais chargé, au commencement de l’année qui vient de finir, de faire hommage à l’Académie du premier volume du Cours d’économie politique que professe M. de Molinari au Musée royal de l’industrie belge. Un dérangement grave survenu alors dans ma santé, et depuis des préoccupations de famille de la nature la plus cruelle, m’ont successivement fait perdre de vue l’engagement que j’avais pris, et ce n’est que fortuitement, en quelque sorte, que l’ouvrage que je devais vous offrir a été replacé sous mes yeux et est venu me rappeler la promesse que j’avais faite. Je regrette véritablement, malgré les circonstances qui m’ont si tristement servi d’excuse, d’avoir autant différé de la remplir; car l’auteur a droit à beaucoup d’égards et d’estime. M. de Molinari n’est pas seulement un écrivain de talent, un économiste éclairé c’est un homme recommandable par les sentiments non moins que par les lumières, et dont le caractère mérite tout à fait d’être honoré. C’est notamment un ami par excellence des idées d’ordre, d’autant plus dévoué à ces idées qu’il ne les sépare pas des idées de liberté qui n’estime pas, et il a raison, qu’en dehors de la liberté il puisse exister d’ordre véritable; qui croit la liberté nécessaire surtout au bon enseignement des sciences, en particulier des sciences morales et sociales; et c’est même sa manière de sentir à cet égard, et la sorte d’impossibilité où il craignait d’ètre, dans la situation où nous venions de nous placer, de s’expliquer sur ces sciences avec un degré suffisant de sincérité, qui l’ont déterminé, à la suite de nos derniers revirements politiques, à aller s’établir plus loin et à porter ses pénates en Belgique. Je signale cette circonstance parce qu’elle se lie naturellement à mon sujet, et parce que c’est l’espèce d’expatriation (1) à laquelle s’est volontairement condamné M. de Molinari, qui est devenuel’occasion du cours qu’il fait à Bruxelles, et de la publication dont il m’a prié de vous offrir la première partie. Ce n’est pas sans une certaine hésitation que M. de Molinari s’est décidé à faire imprimer son ouvrage. Il s’est démandé si, après Adam Smith, J.-B. Say, Ricardo, Malthus et nombre d’autres, il y avait encore lieu de publier des traités d’économie politique; et il répond qu’il se fῦt abstenu de composer et de mettre au jour le sien, s’il n’avait été entraîné par la réaction anti-libérale et néo-réglementaire de l’école socialiste à envisager la science sous un point de vue spécial; s’il n’avait voulu rechercher ce qu’au fond il y avait sujet de penser du régime de librté que les maîtres de la science économique avaient uniformément présenté comme la loi naturelle du travail, et s’il était vrai, comme l’affirmait le socialisme, que, sous l’empire de cette loi, la production dῦt être fatalement vouéeà l’anarchie, que la liberté du travail nefῦt bonne qu’à enfanter le désordre et à écraser les faibles au profit des forts. “Il me semble, observe M. de Molinari, que les ouvrages d’économie politique publiés jusqu’à ce jour présentent une lacune importante. Je veux parler de l’absence qui s’y fait remarquer d’une démonstration suffisamment claire de la loi générale qui, en établissant un juste et nécessaire équilibre entre les différentes branches de la production, comme aussi entre les rémunérations des divers agents productifs, fait régner l’ordre dans le monde économique. “Or, l’objet qu’il s’est proposé, c’est précisément de remplir cette lacune. “J’ai essayé de démontrer, dit-il, que ce monde économique, où le socialisme n’aperçoit aucun principe régulateur, est gouverné par une loi d’équilibre qui agit incessamment et avec une irrésistible puissance pour maintenir une proportion nécessaire entre les différentes branches et les différents agents de la production. J’ai essayé de montrer que, sous l’impulsion de cette loi, l’ordre s’établit de lui-même dans le monde économique, comme il s’établit dans le monde physique en vertu de la loi de la gravitation. “ Si donc M. de Molinari a publié un nouveau cours d’économie politique après tous ceux qui avaient déjà paru, ce n’est pas, semble-t-il, et l’auteur a même soin de l’observer, “dans la pensée de refaire ce que les maîtres de la science avaient déjà fait et bien fait,” mais c’est dans le dessein de vérifier un point de doctrine particulier et considérable, c’est à dire dans la vue d’examiner si l’un des principes les plus fondamentaux qu’ils ont assignés à la science a eu ou serait susceptible d’avoir les effets que le socialisme lui attribue. Ami de la liberté, mais ami assez éclairé pour bien comprendre à quelles conditions elle est possible, il sait fort bien qu’elle ne peut exister qu’à la condition qu’on réprimera du mieux qu’on pourra tout ce qu’il pourrait s’y mêler de faits nuisibles et naturellement réprimables. Mais, ce point admis, et il n’est pas douteux qu’il ne l’admette, que le premier besoin de la communauté est de définir, de défendre, de punir, dans tous les travaux, tout ce qu’il pourrait se commettre de mauvaises actions, il est d’avis, avec les principaux maîtres de la science, que la liberté est la vraie loi de tous les travaux, que l’initiative en doit être laissée à tout le monde; et non seulement, en se renfermant dans ces limites, il n’admet pas que la producduction, abandonnée à elle-même, soit, comme le disent les socialistes, fatalement vouée à l’anarchie, qu’elle doive avoir pour résultat inévitable d’écraser les pauvres et les faibles au profit des riches et des forts; mais il soutient, tout au contraire, qu’au milieu de son activité la plus spontanée, elle contient en elle-même un principe régulateur d’une efficacité souveraine, et que loin d’être particulièrement et partialement favorable à certaines de ses branches et à certains de ses agents, elle tend à maintenir l’équilibre entre toutes ses branches et tous ses agents avec une continuité et une énergie qui ont la force et la durée des lois physiques les plus constantes. Telle est la donnée du livre de M. de Molinari, à en juger du moins par la dédicace qui sert de préface à l’ouvrage; et, par la manière dont l’auteur s’exprime, on serait porté à croire qu’elle est spécialement et pour ainsi dire exclusivement celle qu’il s’est proposé de développer. Or, si cette donnée peut, sous quelques rapports, être critiquée, elle est, à d’autres égards, foncièrement irréprochable et de nature à fournir matière à d’heureux et utiles développements. Seulement, et pour dire toute ma pensée à M. de Molinari, dont la parfaite sincérité est si bien faite pour encourager la mienne, j’ai, après avoir lu attentivement son ouvrage, quelques doutes à lui proposer: Le premier, c’est que la donnée même qu’il a eu le dessein de développer fasse suffisamment l’objet de son livre. — Le second, c’est qu’lle y soit suffisamment expliquée. — La troisième enfin, c’est que, l’eῦt-il assez expliquée, elle fῦt la meilleure réponse qu’il y eῦt à faire aux reproches qu’adresse à la liberté le socialisme. Au vrai, l’ouvrage de M. de Molinari est un traité général beaucoup plutôt que spécial d’économie politique. C’est un exposé plus ou moins complet de la science, telle que les derniers maîtres l’ont enseignée, et qui, pour le fond des idées, offre de grandes analogies avec ceux entre autres de J.-B. Say et surtout de Rossi. L’auteur, avec le talent d’écrire qui lui est naturel, et dans un langage heureux et lucide, expose successivement ce qu’il faut entendre par les mots production, produits, richesse; quels sont les instruments généraux de la production; quelle force elle puise dans le travail, dans les capitaux, dans les agents naturels; sous quelles formes diverses elle s’exerce, etc. Seulement, dès ses premières remarques sur la production et ses agents, et beaucoup trop tôt à mon avis, quoiqu’il ne fasse en cela qu’imiter les maîtres, il se laisse conduire par ce qu’il dit du travail et de la division du travail à traiter aussitôt des échanges et de tout ce qui s’y rapporte, des marchés, des débouchés, de la valeur, de la demande, de l’offre, du prix, de la manière dont les prix se forment, de celle par suite dont la production s’asseoit; et il arrive ainsi, d’une façon tout incidente, à s’occuper de l’objet fondamental de son livre, c’est à dire de l’équilibre que la loi de la formation des prix tend à établir entre la production et la consommation, observant que cet équilibre s’établit d’autant mieux que le travail et les échanges sont plus laissés à leur propre impulsion; et il revient plus loin à son objet, considéré sous un autre aspect, dans une série de chapitres, où il traite tour à tour de la part qu’obtiennent dans la production le travail, la terre, le capital, et où il est conduit à observer que, sous l’empire de la liberté, la richesse tend à se répartir toujours plus également entre les diverses classes de producteurs comme entre les diverses classes d’agents productifs, bien qu’ici même et dans cette partie de son travail il s’occupe moins de développer la proposition spéciale qu’il avait entrepris de prouver, que de traiter les questions ordinaires qui se rattachent au sujet de la distribution des richesses. Il n’est donc pas contestable, je crois, que l’ouvrage de M. de Molinari ne soit devenu, contre son intention, un traité général d’économie politique, plutôt qu’il n’est resté une œuvre spéciale destinée, comme la préface l’avait annoncé, à établir une proposition dont l’auteur jugeait la démonstration d’une importance majeure pour la science. Ma seconde remarque, c’est qu’au tort de se trouver mêlée dans l’ouvrage à un grand nombre de sujets qui lui sont plus ou moins étrangers, la proposition capitale a, je crains, celui de ne pas y être établie d’une manière suffisante. A dire vrai, l’auteur parle de la loi d’équilibre qu’il voulait démontrer plus qu’en réalité il ne l’expose et ne la démontre, et c’est surtout dans les détails, c’est à dire dans le développement de la proposition, que l’insuffisance dont je parle se fait sentir. Il ne manque pas de clarté, en effet, dans ce qu’il dit en termes généraux de l’assiette de la production et de la manière dont la production et la consommation se mettent en équilibre. Il énonce cette proposition naturellement juste que, sous l’empire de la liberté, il n’y a foncièrement rien d’arbitraire ni d’anarchique dans la manière dont se passent à cet égard les choses; que l’assiette de la production se détermine par la loi qui préside à la formation des prix, par la loi de l’offre et de la demande, et que c’est par l’effet des mêmes lois que la production tend sans cesse à se mettre en harmonie avec les besoins de la consommation. “Sans doute, observe-t-il, cette harmonie est parfois troublée. Différentes causes agissent incessamment pour la rompre. Tantôt, c’est l’inconstance des saisons qui rend la production agricole insuffisante ou surabondante. Tantôt, c’est l’ignorance de la situation du marché qui rétrécit on qui exagère d’une manière nuisible l’approvisionnement. Tantôt enfin, ce sont des monopoles naturels ou artificiels qui occasionnent un déficit de certaines denrées. Mais ces causes perturbatrices sont énergiquement combattues par la loi des quantités et des prix. Sous l’empire de cette loi, tel est l’intérêt des producteurs à ce qu’il n’y ait jamais surabondance d’une denrée, et tel est l’intérêt des consommateurs à ce qu’il n’y ait jamais déficit de cette même denrée, que la production et la consommation tendent constamment à se mettre en équilibre. C’est ainsi que se résout de lui-même, par une impulsion naturelle, le problème de l’équilibre de la production et de la consommation, que M. de Sismondi, et les socialistes après lui, ont regardé comme insoluble sous le régime du laisser faire. Cette solution si simple d’un problème qui paraît si compliqué n’est-elle pas véritablement admirable? Les produits les plus divers entrent dans la consommation de chacun des membres de la grande famille humaine, et ces produits sont créés sur tous les points du globe. Des nègres, des Indous, des Chinois, produisent des denrées qui sont consommées par les Anglais, les Franç, les Belges, et en échange desquelles ceux-ci leur fournissent d’autres denrées. Au premier abord, ne semblerait-il pas que ces échanges, qui s’opèrent à de si longues distances et parfois à de si longs intervalles, devraient être impossibles à ajuster; qu’il devrait y avoir tantôt surabondance, tantôt déficit des denrées offertes en échange. Pourtant il n’en est rien, ou du moins les perturbations de ce genre sont l’exception, et même, dans les échanges à distance, c’est l’ordre qui est la règle.” L’auteur va peut-être bien loin dans ces dernières lignes, et je ne sais si l’on peut affirmer que c’est effectivement l’ordre qui est ici la règle. Ce qui est indubitablement la règle, j’en conviens, c’est la tendance de la production à se mettre en équilibre avec la consommation. Mais ne serait-il pas difficile de soutenir que le fait ici est habituellement d’accord avec la tendance? En fait, non seulement il arrive sans cesse que l’ordre soit troublé dans la production par l’action de causes naturelles, sur lesquelles l’homme ne peut rien ; mais il l’est aussi par l’action de causes dont il lui est moins impossible de tenir compte, et, par exemple, par l’ignorance presque insurmontable où il est si souvent du véritable état du marché, de la véritable étendue des besoins, de celle des moyens qui sont employés à les satisfaire, du moment où il conviendrait d’agir, de celui où il serait à propos de se ralentir ou de s’arrêter; ignorance dont le résultat est, si fréquemment et sur tant de points, d’amener des embarras commerciaux, du vide ou du trop plein, de l’encombrement ou de la disette. Et néanmoins il ne faut pas croire, à cet égard même, que l’activité des populations se conduise absolument au hasard, qu’elle ne tienne aucun compte de l’étendue des débouchés, de l’état de l’offre et de la demande. Il est indubitable, loin de là, que sa tendance instinctive,énergique, persévérante, est de régler l’étendue de ses efforts sur celle des besoins éprouvés, et que le résultat de cette tendance est, dans une certaine mesure, de maintenir entre la production et la consommation cet équilibre dont parle M. de Molinari, et qu’il présente, sous l’empire de la liberté surtout, comme une loi du monde économique. Il n’y a, je crois, rien que de foncièrement juste dans l’affirmation de l’existence de cette loi. Seulement il est permis de ne pas trouver l’exposition qu’il en fait suffisamment explicite, et de trouver, au contraire, la conclusion à laquelle il arrive un peu absolue. L’auteur est moins explicite encore, et, je le crois aussi, moins exact dans ce qu’il dit à propos de la distribution des richesses, d’un autre équilibre qui, suivant lui, se ferait naturellement, sous l’empire de la liberté surtout, et les choses étant laissées à elles-mêmes, entre les parts afférentes aux diverses classes de travailleurs comme entre les diverses classes d’agents productifs. J’ai de la peine, je l’avoue, à me rendre bien compte de la manière dont l’auteur entend que cet équilibre s’établit. Il développe successivement et d’une manière en général satisfaisante les causes diverses qui font varier le prix du travail, les profits des capitaux, les revenus des fonds de terre. Mais de cette diversité, qui est précisément la chose sensible partout, comment arriver à la conclusion qu’il y a partout égalité, balance, équilibre, entre les parts faites à ceux qui concourent à la production? M. de Molinari semble quelquefois vouloir réduire sa pensée sur l’équilibre qu’il signale ici à affirmer que le niveau vers lequel gravite le prix des services productifs de toute espèce est le même, quelle que soit la forme sous laquelle ce prix est perçu, et, par exemple, que l’ouvrier reçoive le prix de son travail sous forme de profit, de dividende ou de salaire, que le capitaliste reçoive le prix du service de son capital sous forme d’intérêt ou de loyer. Ceci est possible, et je ne le conteste pas. Mais la pensée de l’auteur, qui n’offre rien d’inexact, ainsi restreinte, ne répond plus, sous cette forme amoindrie, à ce qu’il dit d’une manière générale, à savoir que la loi d’équilibre dont il poursuit la démonstration joue dans la distribution des richesses le méme r∘le que dans leur production, et que, de même que cette loi maintient une sorte de balance entre la production et la consommation, de même elle fait graviter vers un certain niveau le prix de tous les services; qu’elle tend sans cesse, par exemple, à faire que la rémunération du salarié se proportionne à celle de l’entrepreneur, etc, Or, c’est ici surtout que des justifications seraient nécessaires, et ici surtout qu’elles me semblent faire défaut. Il est certain que l’équilibre entre les parts afférentes aux diverses classes de producteurs, affé par l’auteur à maintes reprises, n’est nulle part, dans cette partie de son ouvrage, véritablement démontré. Bien plus, il ne semble pas qu’il soit susceptible de l’être, et, loin de là, s’il est une chose qui paraisse évidente dans la manière dont les richesses se doivent distribuer entre ceux qui les produisent, c’est la diversité des parts à faire à chacun, selon l’importance du concours que chacun apporte à la production. De sorte qu’à vrai dire, la loi qui doit dominer ici c’est une loi, non pas d’équilibre, non pas d’égalité, mais de proportionnalité. M. de Molinari observe, il est vrai, et la justesse de l’observation n’est pas contestable, qu’à mesure que la société fait des progrès, la position de tout le monde s’améliore. Mais en tenant pour juste cette observation, qui est en effet très exacte, comment ne pas voir que toutes les positions peuvent s’améliorer sans cesser pour cela d’être inégales, et qu’en réalité c’est l’inégalité, c’est l’absence de niveau, à prendre ces mots dans leur acception rigoureuse, qui est ici la vraie loi du monde laborieux? Aussi l’équilibre que M. de Molinari croit apercevoir dans la manière dont les richesses se distribuent fùt-il exposé dans son travail plus explicitement qu’il ne l’a été, et démontré vrai dans la mesure et sous les aspects où à la rigueur il pouvait l’être, resterait-il encore à dire, et c’est là ma dernière observation, que la démonstration de cet équilibre nétait pas la meilleure réponse qu’il y eῦt à faire ici aux reproches que le socialisme adresse à la liberté. Il est en effet très essentiel de bien reconnaître que la liberté n’est pas et qu’elle ne peut pas être, surtout d’une manière absolue, un obstacle à l’inégalité. Elle peut faire, nous l’avons dit, que toutes les conditions deviennent meilleures; elle ne peut pas faire qu’elles deviennent toutes égales. L’inégalité, dans une mesure très étendue, est la plus essentielle, la plus générale, la plus constante des lois qui président au développement de l’humanité. A quelque époque de son histoire que l’on considère la société, on y voit les hommes, pour arriver à certaines fins que tous veulent plus ou moins atteindre, au bien-être, à la fortune, à la considération, à l’importance, partir des points les plus différents, se trouver placés dans les conditions les plus diverses, agir avec les moyens les plus inégaux. Il est donc impossible, non pas, j’espère, qu’ils avancent tous plus ou moins vers les biens qui sont l’objet de leur commune poursuite, mais qu’ils en approchent d’un pas égal, qu’ils les atteignent avec un succès semblable; et la seule chose qu’ils puissent justement et sensément demander à la communauté, c’est de les protéger assez, dans le légitime usage de leurs facultés naturelles et de leurs ressources légitimement amassées, pour qu’ils en puissent tirer le meilleur parti possible. Il ne résultera pas de là sans doute qu’ils aient rigoureusement la même destinée: cela ne peut pas être et, en plus d’un sens, il n’est pas même désirable que cela soit; mais il en devra résulter, et que peut-on exiger davantage? qu’ils aient le degré de bonheur auquel leur donnera droit l’usage plus ou moins intelligent et bien réglé qu’ils sauront faire de leurs facultés. Encore une fois donc, ce qu’avait à soutenir ici M. de Molinari pour défendre victorieusement la liberté contre les agressions du socialisme, ce n’est pas qu’elle tend à niveler le prix des services et à rendre égale la condition des travailleurs. Non, ce n’est pas cela, ce n’est pas là l’effet essentiel qu’elle produit; elle ne tend pas précisément à rendre la condition des travailleurs égale; elle se contente de les placer tous dans une situation où il leur devienne plus aisé de la rendre meilleure, où tous l’aient aussi bonne, en tenant compte de leur point de départ et des moyens d’action dont ils disposent, que le comporte l’emploi fait par eux de leurs moyens. Les inégalités naturelles et trop souvent indestructibles qu’elle laisse subsister entre eux ne sont un obstacle à l’avancement proportionnel de personne. Ce n’est pas, il s’en faut, un mal pour les faibles et pour les moins bien doués qu’il existe, en plus ou moins grand nombre, dans la société, des natures d’élite, des esprits éminents qui découvrent d’utiles vérités, d’habiles chefs d’industrie qui, sans nuire à qui que ce soit, parviennent à accumuler de grandes ressources; c’est, au contraire, un notable avantage pour tous, en particulier pour les impuissants et les pauvres, et il ne serait certes pas plus heureux pour ceux-ci qu’il n’y eῦt dans la société que des gens faibles et dénués comme eux. En général, “les supériorités qui ne sont dues qu’à un usage plus intelligent et mieux réglé de nos facultés naturelles, loin d’être un mal, sont un véritable bien; elles sont la source de tout ce qui se fait de grand et d’utile. C’est dans la plus grande prospérité qui accompagne un plus grand ou plus heureux effort qu’est le principe de tout développement. Rendez les conditions pareilles, et nul ne sera intéressé à mieux faire qu’un autre. Réduisez tout à l’égalité, et vous aurez tout réduit à l’inaction, vous aurez détruit tout principe d’activité, d’honnêteté, de vertu parmi les hommes (1) .” C’est plutôt, je le crois très sérieusement, en se livrant à des considérations de cet ordre que la liberté peut être solidement et heureusement défendue, qu’en essayant d’établir qu’elle tend à mettre un certain niveau entre les existences, d’autant que ceci n’est vrai qu’à un point de vue très général, très incomplétement exact, et qu’en réalité la loi qu’elle a introduit et qu’elle devra introduire de plus en plus dans la distribution des richesses est une loi de proportion et non une loi de parité. Je crains donc beaucoup que ma dernière observation sur le travail de M. de Molinari, et la plus essentielle, ne soit aussi la mieux fondée, et que la donnée particulière qu’il s’est proposé de développer ne joigne, comme je l’ai dit, au tort de ne pas faire assez essentiellement l’ objet de son livre, et de n’y avoir pas été suffisamment expliquée, celui peut-être de n’avoir pas été heureusement choisie, au moins pour ce qui tient à la distribution des richesses. Considéré comme œuvre spéciale, l’ouvrage, malgré son incontestable mérite, laisserait donc plus ou moins à désirer. Il est, comme traité général, plus complétement irréprochable, au moins à prendre la science dans l’état où l’ont laissée Smith et ses principaux successeurs. C’est en effet en la formulant comme eux et en la renfermant à peu près dans le même cadre qu’il en a fait une nouvelle exposition. Il s’est contenté, pour le fond essentiel des idées et pour l’arrangement général des matières, de suivre les errements des anciens maîtres. Il me fait, il est vrai, dans sa classification des formes de la production, l’honneur d’approuver la nouvelle division que j’en ai faite, et il comprend expressément, avec moi, dans la nomenclature des revenus productifs, ceux qui épuisent leur activité sur l’homme aussi bien que ceux qui agissent uniquement sur la matière. Mais cette adoption, en principe, d’idées qu’il ne s’est pas, je crains, suffisamment appropriées, ne tire pas précisément à conséquence dans son travail, et il ne fait pas plus figurer dans son exposition des phénomènes de la production les arts qui s’occupent de l’éducation de l’homme, que ne l’avaient fait avant lui la plupart de ses prédécesseurs; il ne prend, comme eux, ses exemples et ses preuves que dans des faits empruntes aux arts qui agissent sur le monde matériel, et l’idée qu’il donne de l’économie de la société laborieuse ne rappelle dans son ouvrage, comme dans ceux de ses anciens devanciers, que des idées de richesse matérielle. Son exposition d’ailleurs, pour qui veut considérer la science ainsi que je l’ai fait, n’a pas seulement le tort de ne rouler que sur des travaux et des produits de l’ordre le moins élevé; elle a plus sensiblement encore celui de ne: faire des agents de la production qu’une analyse à la fois inexacte et incomplète, qui continue à tout rapporter à l’action originaire des trois forces désignées par les appellations banales de travail, terre et capital, et de réduire à ces trois forces tous les moyens d’action du genre humain. J’aurais donc, sans parler d’autres lacunes et d’autres incorrections, essentielles que présentent les traités ordinaires d’économie politique, et que je retrouve dans celui de M. de Molinari, plusieurs sérieuses observations à faire sur son ouvrage considéré comme traité général. Mais ce procès, qui ne s’adresserait pas plus à lui qu’à beaucoup d’autres économistes, me mènerait infiniment plus loin que je ne peux avoir ici la pensée d’aller, et je me borne à redire, en prenant la science dans l’état où l’ont laissée les maîtres, que l’exposition qu’il en a faite, et dont il a puisé les idées principales dans leurs meilleurs traités, est un travail recommandable qui semble ne laisser à désirer, comme exposition des idées reçues, que des corrections peu nombreuses. Je souhaiterais, par exemple, que pour l’établissement de certaines de ses propositions, M. de Molinari ne partît pas, comme il l’a fait à maintes reprises, de l’hypothèse de l’homme isolé; hypothèse gratuite, essentiellement contraire à la vérité des faits, et qui, en donnant un caractère peu scientifique à ses démonstrations, doit naturellement les affaiblir un peu. Je souhaiterais aussi que, pour l’illustration de ses idées, il ne lui arrivât pas d’emprunter des exemples, ainsi qu’il le fait quelquefois, à des professions naturellement odieuses ou immorales, telles que la profession de bourreau ou l’industrie des courtisanes, dont on ne conçoit pas même que le nom ait pu arriver à la pensée d’un homme de goῦt comme M. de Molinari. J’aurais voulu quelquefois, en parcourant son livre, trouver l’auteur plus au courant de l’ensemble des faits commerciaux, plus complétement familier avec les procédés de la société laborieuse. Mais il vit dans un pays où il acquerra rapidement ce qui pourrait, sous ce rapport, manquer à son expérience, et l’on ne peut que féliciter nos voisins, non seulement de l’avoir accueilli, mais de lui avoir confié l’enseignement important dont il est chargé à Bruxelles. Je ne doute pas qu’il ne soit destiné à honorer également l’hospitalité qu’il reçoit et la chaire qu’on l’a appelé à remplir, et que, dans un avenir prochain, il ne compte au nombre des meilleurs instituteurs de la science économique. C’est en effet un esprit essentiellement ouvert à cet ordre d’idées, qui en a naturellement l’intelligence, qui apporte à l’étude qu’il en fait un esprit dégagé de toute préoccupation intéressée, et à qui notamment ne font jamais défaut la sincérité, la droiture et l’honnête amour de la liberté qu’un tel enseignement réclame. Ce sont des témoignages que je suis heureux d’avoir l’occasion de lui rendre ici, et qui justifient d’une façon toute spéciale l’hommage que je me suis chargé de faire de sa part à l’Académie. Ch. Dunoyer.. fin du tome premier. [(1)]On trouvera dans les Principes d’économie politique de M. Guillaume Roscher, si élégamment traduits par M. L. Wolowski, une profusion de renseignements sur ce sujet, que M. Roscher a traité en déployant toutes les ressources de l’érudition germanique. T. II. Histoire et politique de la population. [(2)]Les Jaggas de Guinée dévorent leurs propres enfants. Burdach, Traité de physiologie, t. V, p. 85. [(1)]John Stuart Mill. Principes d’économie politique, traduit par H. Dussard et Courcelle Seneuil, t. Ier, p. 402. [(1)]Voir au sujet des lacunes de la législation répressive, en matière d’obligations paternelles, la Discussion sur l’enseignement obligatoire entre MM. G. de Molinari et Frédéric Passy. Dernières observations de M. G. de Molinari, pag. 149. [(1)]Malthus, Essai sur le principe de population, traduit par MM. P. et G. Prévost, liv. I, chap. I et II. [(2)]“Les propositions de Malthus sont vraies, dit M. Joseph Garnier dans son excellent abrégé encyclopédique Du Principe de la population, si ce n’est dans la lettre au moins dans l’esprit. Et ici encore nous pouvons nous débarrasser tout d’abord de quelques objections moins solides qu’on ne pense, en faisant observer que Malthus, lorsqu’il s’est servi d’une progression géométrique pour formuler l’accroissement de la population, et d’une progression arithmétique pour formuler l’accroissement des subsistances, n’a pas voulu faire autre chose qu’exprimer une tendance. Il y a des personnes qui ne l’ont pas compris ainsi, mais leurs dissertations à cet égard portent scientifiquement à faux.
[(1)]La contrainte morale en matière de population n’est point, comme l’ont prétendu certains socialistes, une “invention malthusienne.” Elle est aussi ancienne que la société elle-même. Seulement, l’introduction toute moderne du principe du self-government a dῦ changer son mode d’application. Autrefois, elle se trouvait incarnée dans des institutions, dans des coutumes, dans des lois civiles ou religieuses, ayant pour objet de suppléer au défaut d’aptitude des individus, — considérés, bien qu’à des degrés divers, comme mincurs et placés sous la tutelle d’un État, d’une Église, d’un maître ou d’un seigneur, — à bien gouverner leur reproduction. En obéissant strictement aux prescriptions qui imposaient la contrainte morale par voie préventive et dont nous sommes trop portés, dans notre ignorance de l’économie de l’histoire, à méconnaître la sagesse, les “sujets” de l’État, les “fidèles” de l’Église, les esclaves ou les serfs pouvaient se multiplier sans se préoccuper des destinées de la génération qu’ils mettaient au monde. Leurs tuteurs y avaient pourvu pour eux. En s’immisçant dans une affaire que l’autorité compétente avait réglée, ils auraient troublé, d’une manière nuisible, l’action des règles établies, absolument comme il arriverait si des pupilles s’avisaient de modifier à leur convenance les décisions de leurs tuteurs. Mais dans les pays où l’ancien régime de tutelle a cessé d’exister, où les unions sont dégagées de toute entrave préventive, sinon de toute réglementation autoritaire, — car le régime de la liberté des contrats est encore loin de prévaloir en cette matière, — la contrainte morale devient l’affaire de chacun et la branche la plus essentielle peut-être du self-government. Puisqu’il n’existe plus de tuteur qui se charge de pourvoir au bon gouvernement de la reproduction, chacun est tenu de se faire à cet égard son propre tuteur et de remplacer, par sa contrainte libre et particulière, la contrainte obligatoire et générale qu’imposait l’ancien régime. S’il manque à ce devoir envers les autres et envers lui-même, qu’en résulte-t-il? C’est que les maux que la contrainte imposée avait pour objet de prévenir et qu’elle prévenait avec plus ou moins d’efficacité ne peuvent manquer de renaître, au grand dommage et peut-être au grand péril de la société. Ils n’y manquent pas, en effet. A moins de fermer de parti pris les yeux à la lumière, il est impossible de n’être pas frappé de l’affaiblissement physique et de la dégradation morale des couches inférieures de la population dans les pays où la contrainte imposée a cessé d’exister, sans que la contrainte volontaire ait suffisamment pris sa place. Ces maux appellent un remède prompt et énergique si l’on ne veut point que l’homme aille se détériorant de plus en plus, pendant que ses bêtes de somme et ses machines se perfectionnent. Mais quel peut être ce remède? Est-ce le retour an système préventif? Non, il n’y faut point songer. Le système préventif a fait son temps, et l’on ne peut pas plus rétrograder vers les étapes du passé qu’on ne peut franchir d’un bond celles de l’avenir. Que faire done? S’appliquer à instruire les hommes devenus libres des obligations particuhères que la liberté leur impose en matière de population comme en toute autre, et tâcher de développer en eux la force morale nécessaire pour les remplir. Mais, en attendant, comme l’éducation et la force morale ne s’improvisent pas, réprimer les nuisances qu’ils commettent en abusant de leur liberté, substituer, en matière de population, à la législation préventice une législation répressive. [(1)]La première édition, sur laquelle ce rapport a été fait, présente quelques différences notables avec celle que nous publions aujourd’hui. Nous y avons ajouté une leçon sur la propriété et refait, en les développant, les leçons sur la part du travail et la population. [(1)]L’honorable rapporteur commet ici une erreur involontaire. L’auteur de cours est Belge. [(1)]V. le Traité de la liberté du travail, liv. IX, ch. IX, p. 394. V. aussi le chapitre V du même livre, Sur les effets attribués à la concurrence. |

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