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Front Page Titles (by Subject) QUINZIÈME LEÇON: thÉorie de la population - Cours d'Economie Politique vol. 1
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QUINZIÈME LEÇON: thÉorie de la population - Gustave de Molinari, Cours d’Economie Politique vol. 1 [1854]Edition used:Cours d’Economie Politique (Paris: Guillaumin, 1863). 2 vols. 2nd revised edition. Vol. 1.
Part of: Cours d’Économie Politique 2 vols.About Liberty Fund:Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals. Copyright information:The text is in the public domain. Fair use statement:This material is put online to further the educational goals of Liberty Fund, Inc. Unless otherwise stated in the Copyright Information section above, this material may be used freely for educational and academic purposes. It may not be used in any way for profit.
QUINZIÈME LEÇONthÉorie de la populationQue la loi qui régit le renouvellement de la population est la même que celle qui gouverne les différentes branches de la production. — Analyse du phénomène du renouvellement de la population. — Que la population est naturellement limitée dans son nombre et dans sa durée. — Des agents productifs dont la coopération est nécessaire pour renouveler la population: la force reproductive, le travail, le capital. — De quoi se compose le prix naturel d’une génération nouvelle. — Du prix courant. — En quoi consistent la demande et l’offre de la population. — Limites du débouché ou de la demande de la population. — De la connaissance de ce débouché sous le régime des marchés limités, — du marché général. — De l’offre de la population. — Ce qui la détermine, — dans le cas d’une population esclave, — dans le cas d’une population libre. — Imperfection du selfgovernment de la population. — Comment il est pratiqué dans les classes supérieures, — moyennes, — inférieures. — Que l’offre de la population n’en a pas moins une tendance irrésistible à se mettre en équilibre avec la demande au niveau du prix naturel ou nécessaire. — Raison de cette tendance. — Comment agit la loi des quantités et des prix pour déterminer l’équilibre de la population avec ses moyens d’existence et de reproduction. La même loi qui maintient l’équilibre entre les différentes branches et les différents agents de la production, en attribuant à chacun de ceux-ci, sauf l’action des causes perturbatrices, sa part juste et nécessaire dans la richesse produite, gouverne aussi le renouvellement de la population. Comme dans toutes les autres branches de l’activité humaine, on retrouve dans la reproduction de la population les deux phénomènes des frais de production et de l’offre et la demande, régis par la loi des quantités et des prix, de telle sorte que les générations qui naissent tendent incessamment à remplacer, dans la proportion nécessaire, ni plus ni moins, les générations qui périssent, en reconstituant et en accroissant, dans la proportion nécessaire aussi, les éléments qui ont été employés à les produire. On peut dire de chaque génération qu’elle a son prix naturel représentant la somme des frais qu’il a fallu dépenser pour la produire, avec adjonction des profits ordinaires (part proportionnelle de produit net) pour les agents divers qui ont concouru à sa production. On peut dire de même de chaque génération qu’elle a son prix courant déterminé, d’un côté, par la demande de la population nécessaire pour remplir les emplois disponibles au sein d’une société, dont le personnel va sans cesse s’usant et se détruisant par la vieillesse et la mort; d’un autre côté, par l’offre du personnel nouveau qui se présente incessamment aussi pour remplir les emplois anciens à mesure qu’ils deviennent vacants, et les emplois nouveaux à mesure qu’ils se créent. On peut dire enfin que l’offre de la population tend incessamment, par l’action de la loi des quantités et des prix, à se mettre en équilibre avec la demande au niveau du prix naturel de chaque génération, c’est à dire à un prix qui non seulement couvre les frais d’entretien de cette génération, ou, ce qui revient au même, qui lui procure les moyens de subsistance nécessaires, mais encore qui lui permette de renouveler intégralement les agents productifs employés à sa formation et de les accroitre au besoin dans la proportion utile pour former, à son tour, la génération suivante. Pour établir la vérité de ces propositions, analysons le phénomène du renouvellement de la population. Ce qui caractérise toute population, c’est qu’elle est limitée à la fois en nombre et en durée, ou, ce qui revient au même, dans l’espace et dans le temps. Le nombre des hommes n’est point illimité. Comme nous l’avons constaté au début de ce cours, le nombre utile de la population est déterminé par la proportion naturelle des agents dont la production exige le concours, c’est à dire du personnel et du matériel nécessaires à l’ensemble des entreprises de production. La durée de l’homme est, de même, naturellement limitée. Chaque génération n’a qu’une durée moyenne d’un certain nombre d’années, tantôt plus tantôt moins, selon les conditions d’aisance, de salubrité, de sécurité où elle se trouve placée. En moyenne, la durée de la population dans les pays civilisés et à notre époque varie entre trente et quarante ans environ. Que résulte-t-il de là? C’est que la population doit être incessamment reproduite, renouvelée, dans son nombre utile et en raison de sa durée, dans l’espace et dans le temps. Cela étant, il s’agit de savoir par le concours de quels agents se reproduit ou se renouvelle la population. La reproduction ou le renouvellement de la population exige le concours de trois agents productifs, associés dans des proportions déterminées, quoique variables selon le degré de civilisation, et par conséquent selon la nature des occupations de la population qu’il s’agit de reproduire. Savoir: 1° un agent naturel approprié, la force reproductive de l’homme; 2° du travail; 3° du capital. Examinons successivement ces trois agents dont la coopération est nécessaire au renouvellement de la population. I. Laforce reproductive de l’homme. La force reproductive ou le pouvoir de reproduction existe au sein de la race humaine comme dans toutes les races vivantes, végétales ou animales, sinon en quantité illimitée du moins en quantité surabondante. Toutes les espèces possèdent des moyens de reproduction bien supérieurs à leur reproduction effective. La nature a prodigué les germes. Ainsi, par exemple, un seul pied de maïs fournit deux mille grains, un pavot trente-deux mille, un orme cent mille; une carpe fait trois cent quarante-deux mille œufs; deux harengs rempliraient la mer en dix ans, si tous leurs œufs étaient fécondés et si aucune cause de destruction n’arrêtait leur multiplication. Cette exubérance de fécondité n’est pas la même, à la vérité, dans toutes les espèces. Les baleines ne peuvent se multiplier avec la même rapidité que les harengs, les éléphants ne peuvent pulluler autant que les lapins. Il serait intéressant d’établir l’échelle de la fécondité des espèces végétales et animales; mais, dès à présent, en se fondant sur les notions acquies dans cette branche de l’histoire naturelle, on peut conjecturer que les espèces sont d’autant plus fécondes qu’elles sont soumises à des causes de destruction plus nombreuses, et qu’elles sont moins pourvues des moyens nécessaires pour y résister. La fécondité varie selon les espèces; mais la règle générale c’est qu’elle est exubérante; c’est que l’homme, aussi bien que les animaux inférieurs, pourrait se multiplier avec une rapidité extrême, en admettant que son pouvoir de reproduction fῦt le seul agent nécessaire à sa multiplication. Si la reproduction de l’espèce humaine n’était pas autrement limitée, la population du globe doublerait tous les vingt-cinq ans, en moins de temps encore, et elle croîtrait en progression géométrique. C’est ainsi qu’aux États-Unis, par exemple, la population qui n’était que de 3,929,827 individus en 1790, s’est élevée à 22,806,000 en 1850. Si l’on déduit de ces chiffres les quantités qui proviennent des immigrations, on trouvera que la population des États-Unis a quintuplé en soixante ans, qu’elle a plus que doublé en vingt-cinq ans (1) . Eh bien! en supposant qu’elle continuât à se développer en suivant la même progression, elle serait de quarante-quatre millions dans vingt-cinq ans; de quatre-vingt-huit millions dans cinquante ans, de cent soixante-seize dans soixante-quinze ans, de trois cent cinquante-deux dans un siècle, de cinq milliards six cent trentedeux millions dans trois siècles; de 1,441,792 millions dans quatre siècles, et ainsi de suite, selon le cours de la progression géométrique. Cependant, les États-Unis ne posséderont pas, à coup sῦr, 1,441,792 millions d’habitants dans quatre siècles. Cela est évident, car les animaux et les plantes nécessaires pour alimenter et vêtir une population si formidable ne pourraient subsister sur notre globe, car la place même manquerait pour la loger, non seulement aux États-Unis, mais encore dans le reste du monde. Il nous est impossible de prédire combien d’habitants les États-Unis posséderont dans quatre siècles, mais nous pouvons affirmer qu’ils n’en auront pas 1,441,792 millions. S’ils en ont trois ou quatre cent millions, ce sera beaucoup. Or, pour que ce dernier chiffre ne soit pas dépassé, il faudra: Ou que la puissance spécifique de reproduction de la population américaine vienne à diminuer; Ou que la population américaine utilise moins sa puissance de reproduction; Ou, en supposant qu’elle continue à l’utiliser autant, qu’une portion plus considérable de son accroissement annuel soit détruite, avant de pouvoir concourir, à son tour, à la reproduction. Selon toute apparence, ces deux dernières éventualités seules se réaliseront. Ne les voyons-nous pas, en effet, se réaliser dans la plupart des autres contrées du globe, particulièrement en Europe? Le développement de la population suit, comme on sait, en Europe, une progression infiniment plus lente qu’aux États-Unis (1) . Quelle conclusion faut-il tirer de ce fait? Que la puissance spécifique de reproduction de la population des États-Unis est supérieure à celle des populations de l’Europe? Rien n’est moins probable, car la race qui se multiplie avec une rapidité si grande aux États-Unis provient d’une souche européenne; elle appartient, en majorité,. à la souche anglo-saxonne. Cette fécondité si active n’est donc pas particulière à la race qui occupe aujourd’hui le territoire des États-Unis. Est-on mieux fondé à prétendre qu’elle est due au sol ou au climat. Non; car les races autochtones dépérissent aux États-Unis, au lieu de s’accroître, et la race anglo-saxonne elle-même s’y développait bien moins rapidement dans le siècle dernier, quoique le sol et le climat de l’Amérique du Nord fussent alors à peu près les mêmes qu’aujourd’hui. Si donc la population de l’Europe s’accroît plus lentement que celle des États-Unis, à quoi cela tient-il? Cela tient évidemment, d’une part, à ce que les Européens utilisent à un moindre degré que les Américains du nord leur puissance reproductive; cela tient, d’une autre part, à ce qu’une portion plus considérable de la génération nouvelle périt avant d’avoir pu servir à la reproduction. On peut donc affirmer que l’espèce humaine est pourvue d’une puissance reproductive plus que suffisante pour la maintenir et la développer dans la proportion utile. Une partie de ce pouvoir de reproduction demeure sans emploi; une autre partie est anéantie dans ses résultats après avoir été employée. On conçoit fort bien, au surplus, que la puissance reproductrice de l’espèce humaine dépasse les nécessités auxquelles elle doit pourvoir, car l’homme étant soumis à l’influence d’une multitude de causes de destruction, son espèce aurait depuis longtemps disparu, si la Providence n’avait pris soin de la munir d’une force reproductrice surabondante (1) . II. Letravail. La force reproduction ou le pouvoir de reproduction, si essentiel qu’il soit à l’œuvre du renouvellement de la population, n’en est cependant qu’un des éléments. Cette force n’agit, en effet, que pour la formation d’un embryon qui n’est que le germe d’un homme. Pour transformer cet embryon en un homme utile, il faut mettre en œuvre une quantité notable de travail: travail naturel de gestation au sein de la mère, travail du médecin ou de la sage-femme qui préside à l’accouchement, travail de l’allaitement, de l’élève, de l’éducation et de l’apprentissage d’un métier ou d’une profession. Ces différents travaux pour la plupart si pénibles et si difficiles occupent la grande majorité de la population féminine et un fort contingent de la population masculine, soit que les pères et les mères de famille élèvent eux-mêmes leurs enfants, soit qu’ils se fassent assister par des nourrices, des bonnes d’enfants, des gouvernantes, des instituteurs, des professeurs, etc. Il n’est certainement aucune branche de la production, sans excepter même l’agriculture, qui exige l’application d’une quantité plus considérable de travail physique, intellectuel et moral que celle qui a pour objet de mettre au monde, d’élever et d’instruire la nouvelle génération nécessaire pour remplacer, en la continuant, la génération existante. III. Lecapital. Il n’en est point non plus qui exige l’application d’une quantité plus considérable de capital, surtout dans une société parvenue à un certain degré de civilisation, où l’homme ne peut remplir une fonction utile et se procurer ainsi des moyens d’existence qu’à la condition d’être pourvu de connaissances plus ou moins nombreuses et variées, les unes générales, les autres spéciales. Même dans les couches les plus basses de la population, et dans les pays où les obligations naturelles de la paternité sont le plus imparfaitement remplies, les enfants ont exigé, au moment où ils commencent par leur travail hâtif à subvenir eux-mêmes à leur entretien, l’application d’un capital composé de l’ensemble des frais de nourriture, d’habillement, de chauffage, de logement, d’instruction et d’apprentissage, que les parents, et, à leur défaut, la charité publique ou privée, ont dῦ avancer dans une période de sept à huit ans au minimum. Dans les classes supérieures, les frais d’élève de la génération nouvelle sont infiniment plus considérables, d’abord parce que les éléments constitutifs de l’élève, nourriture, entretien, surveillance, etc., sont plus nombreux et plus raffinés, ensuite parce que la génération nouvelle, issue des classes supérieures, ne commence à occuper des fonctions utiles et rémunératoires que vers l’âge de 18 ou de 20 ans, souvent même plus tard encore. Enfin, aux frais d’élève proprement dits viennent s’ajouter ceux d’une instruction développée et d’autant plus coῦteuse qu’elle est trop souvent surchargée de branches parasites. Il en résulte que les rejetons des classes supérieures ont exigé communément, avant de pouvoir subvenir euxmêmes à leur entretien, soit par la mise en œuvre de leur travail, soit par l’exploitation de leurs capitaux mobiliers et immobiliers, une avance de capital qui s’élève de 15,000 fr. à 30,000 fr. et davantage. Que si on joint par la pensée tous les capitaux qu’a exigés la formation de la génération nouvelle jusqu’au moment où les individualités qui la composent prennent la place de celles qui composaient la génération précédente, en y ajoutant les capitaux absorbés par l’élève et l’éducation des enfants de la même génération morts avant l’âge, on arrivera à un capital véritablement énorme. On trouvera, comme pour le travail, que cette branche particulière de la production, qui a pour objet le renouvellement nécessaire de la génération existante, exige peut-être, en comparaison des autres branches, l’application de la plus forte part du capital de la société. En résumé donc, la reproduction ou le renouvellement de la génération existante exige la coopération de trois agents également indispensables, savoir: la force reproductive de l’homme (composée du pouvoir fécondant d’un sexe, de la fécondité de l’autre); le travail nécessaire pour former la génération nouvelle, en la rendant propre à remplir, à son tour, les fonctions productives qui fournissent à la génération présente ses moyens d’existence; le capital, consistant dans l’ensemble des frais qu’il a fallu avancer pour faire subsister la génération nouvelle et lui donner l’éducation et l’apprentissage requis pour les fonctions que doivent occuper ses différents membres, jusqu’au jour où, prenant leur place dans le grand appareil de la production, ils parviennent à subsister par eux-mêmes. Ces trois agents sont, disons-nous, également nécessaires au renouvellement de la population. Ainsi, par exemple, que la force reproductive soit utilisée, sans l’auxiliaire d’une quantité suffisante de travail et de capital, les enfants périront avant d’arriver à l’âge d’homme; que le travail et le capital existent, mais que la force reproductive fasse défaut, les unions formées en vue de la reproduction demeureront stériles; que le travail soit insuffisant, les enfants périront encore, faute d’être convenablement soignés, surtout dans la première enfance, alors même que la force reproductive et le capital seraient employés dans la proportion requise. Mais de ces trois agents, dont la coopération est nécessaire pour renouveler la population, le premiér, savoir: la force reproductive, peut être considéré comme existant et pouvant être employé en quantité illimitée, ou, si l’on veut, surabondante, tandis que les deux autres, le travail et le capital, et particulièrement le capital, sont essentiellement limités. D’où cette conclusion: Que la multiplication de l’espèce humaine s’opère toujours en proportion non seulement de son pouvoir de reproduction, mais encore et surtout des quantités de travail et de capital dont chaque génération dispose et qu’elle consent à appliquer à son renouvellement. Et cette formule: Que la génération nouvelle a exigé, pour être formée, des frais de production consistant dans la somme des agents productifs, pouvoir reproducteur, travail et capital, qu’il a fallu dépenser pour la produire; que la totalité de ces frais de production, avec adjonction des profits ordinaires, constitue son prix naturel ou nécessaire. Mais qu’il s’agisse de l’homme comme de tout autre produit, les frais de production ou le prix naturel ne sont qu’un point idéal vers lequel gravite incessamment le prix réel ou le prix courant. Celui-ci est déterminé par le mouvement de l’offre et de la demande. Recherchons donc en quoi consistent la demande et l’offre d’une population. I. Lademande. Comme nous l’avons remarqué déjà, le débouché ouvert à la population n’est pas illimité. Il faut pour produire toutes les choses nécessaires à la consommation de l’homme non seulement un personnel de travailleurs, mais encore d’autres éléments de production, savoir des capitaux mobiliers et immobiliers (parmi lesquels on peut comprendre les agents naturels appropriés). Chaque entreprise exige le concours de ces divers agents productifs, dans une proportion déterminée par sa nature. D’où il résulte qu’en examinant l’ensemble des entreprises dans un moment donné, on trouve qu’elles exigent une certaine proportion de personnel et une certaine proportion de matériel. Si le personnel qu’on leur offre dépasse la quantité qu’elles demandent, l’excédant demeurera évidemment sans emploi, et la présence de cet excédant agira pour comprimer la rémunération du personnel employé. Objectera-t-on que le nombre des entreprises n’est pas limité? Sans doute. Mais pour créer de nouvelles entreprises dans lesquelles on demande la portion excédante du personnel, il faut aussi du matériel, c’est à dire des capitaux mobiliers et immobiliers. Si ces capitaux manquent, les nouvelles entreprises ne pourront être fondées, et, quoi qu’on fasse, l’excédant du personnel demeurera sans emploi. Objectera-t-on encore que la demande de population ne comprend pas seulement les travailleurs dont le concours est nécessaire, dans une proportion déterminée, à chaque entreprise, mais qu’elle comprend aussi les détenteurs du matériel de la production, c’est à dire les capitalistes et les propriétaires fonciers? Sans doute encore, mais le nombre des hommes qui peuvent subsister du produit des capitaux mobiliers et immobiliers (déduction faite des frais nécessaires pour les maintenir intacts au service de la production) est limité comme ce produit même; en sorte que, si ce nombre venait à s’accroître sans mesure, il ne tarderait pas à déborder la demande de la population des capitalistes et des propriétaires fonciers. En admettant donc qu’il existât, en même temps, un nombre suffisant de simples travailleurs, il en résulterait encore un excédant de population. Le débouché ou la demande de la population a donc ses limites naturelles, et il importe d’y ajuster la production et l’offre, absolument comme lorsqu’il s’agit de bâtiments, de machines, de matières premières ou de tout autre agent productif. Cela étant, il s’agit de connaître l’étendue et la nature de ce débouché, en d’autres termes, de connaître l’étendue et la nature du marché de la population. Nous nous trouvons à cet égard, sous le régime actuel, en présence de difficultés beaucoup plus grandes que celles qui se présentaient sous l’ancien régime. Alors, en effet, la limitation et la séparation soit naturelles soit artificielles des marchés étaient partout et pour toutes choses la loi prédominante. Chacun possédait une industrie ou une fraction d’industrie avec un débouché auquel nul concurrent ne pouvait toucher. Les membres des classes aristocratiques monopolisaient les terres, ainsi que les emplois civils et militaires, qu’ils se transmettaient de génération en génération et qui constituaient pour leur population un débouché facile à apprécier. Quand ils se reproduisaient de manière à excéder ce débouché, les corporations religieuses leur servaient communément de déversoirs, les préjugés nobiliaires (préjugés qui avaient leur raison d’être dans cet état de la société) s’opposant à ce qu’ils offrissent leur excédant aux autres branches de la production, où l’affluence de la population surabondante des classes supérieures aurait été une cause de perturbation. Les industriels, les artisans et les commerçants avaient de même un débouché assuré et à peu près invariable dans le marché de la cité, où leur nombre était limité par les statuts de leurs corporations, et où la difficulté des communications d’abord, les règlements ensuite empêchaient qu’on ne vînt leur faire concurrence. Enfin, les classes agricoles attachées à la glèbe possédaient de même un marché d’une étendue bien déterminée, et lorsqu’elles se reproduisaient de manière à le déborder, le seigneur intervenait pour modérer le mouvement de leur population, en limitant le nombre des mariages, tandis que la religion et les mœurs agissaient pour prohiber les unions illicites. Dans une société ainsi constituée, chacun connaissait donc le débouché ouvert à sa population, et tandis que les uns y proportionnaient librement leur offre, les autres étaient contraints par les lois, les règlements, les coutumes ou la volonté de ceux dont ils dépendaient à titre de compagnons ou de serfs à l’y proportionner. Mais, de nos jours, cet état de choses a disparu sans retour. Ce qui tend à s’établir partout et de plus en plus, c’est le régime de la communauté illimitée des marchés. Non seulement, dans chaque pays, les clôtures qui séparaient les différents emplois et les différentes industries ont été rompues, l’agriculteur peut placer ses enfants dans l’industrie, dans le commerce et dans les professions libérales, l’industriel, le commerçant, etc., peuvent placer les leurs dans l’agriculture; mais encore les clôtures qui séparent les différents pays, tant pour les hommes que pour les choses, s’abaissent et tendent à disparaître, à la fois par le progrès inouï des voies de communication et par la suppression graduelle des entraves du régime prohibitif. Qu’en résulte-t-il? C’est qu’à une multitude de marchés de population partiels et clos, partant faciles à connaître et à approvisionner régulièrement, se substitue de plus en plus un marché général et ouvert, dont la situation paraît au premier abord impossible à apprécier. Ce marché n’est point sans doute accessible à tous dans toutes ses parties: des différences de mœurs, de langues, de climats viennent encore faire obstacle à son universalisation; mais cet obstacle n’est point infranchissable. Des millions d’Européens, par exemple, se sont répandus depuis cinquante ans dans les autres parties du globe pour y offrir leurs services; un plus grand nombre d’autres y ont trouvé un débouché croissant pour leurs produits, ce qui a agrandi d’autant le marché de leur population en Europe même. Des millions d’Asiatiques et d’Africains ont, de même, été transportés, soit de gré, soit de force, dans d’autres régions du globe, devenues ainsi des annexes aux marchés primitifs de leur population. Que cette pénétrabilité réciproque et cette communalisation progressive des marchés de population soient essentiellement bienfaisantes, il est superflu de le démontrer. D’ailleurs, c’est en vain que le nationalisme, le nativisme, le prohibitionnisme et les autres utopies rétrogrades de l’esprit de routine voudraient y faire obstacle, la force irrésistible des choses nous y pousse. A moins de supprimer toutes les grandes inventions qui, depuis un siècle surtout, sont en train de changer la face du monde, la machine à vapeur, les machines à filer et à tisser, le matériel perfectionné de l’agriculture, la locomotive, le bateau à vapeur, le télégraphe électrique, etc., etc., on n’en peut plus revenir au régime des marchés séparés. Il faut accepter, pour la population comme pour toutes choses, le régime du marché général. Cependant, il ne faut pas se le dissimuler, le problème de l’équilibre de l’offre et de la demande de la population, sur l’axe du prix naturel, est plus difficile à résoudre dans ce nouvel état économique de la société qu’il ne l’était dans l’ancien. Car, pour nous en tenir au premier terme de ce problème, la demande sur un marché général et ouvert à tous n’est-elle pas moins facile à connaître qu’elle ne l’était sur les marchés limités et fermés de l’ancien régime? Est-ce à dire toutefois qu’elle ne puisse l’être au moins d’une manière approximative et suffisante? Non, sans doute, et ce qui se passe à cet égard pour les autres marchés est de nature à nous rassurer. Il y a quarante ans, M. de Sismondi considérait comme impossible l’établissement d’un équilibre de la production et de la consommation des produits de l’industrie sous un régime de concurrence universelle. Il était convaincu que, sous ce régime, un désordre inévitable et funeste régnerait incessamment dans l’arène agrandie de la production; que tantôt on produirait trop, et tantôt trop peu. L’expérience a pu nous éclairer déjà sur la vanité de ces craintes. A mesure que les débouchés se sont élargis, soit pour les produits agricoles, soit pour les produits industriels, nous avons vu s’accroître aussi les moyens d’arriver à la connaissance du marché, et de proportionner de plus en plus exactement la production à la consommation. Or, pourquoi ce qui a lieu pour les produits n’aurait-il pas lieu aussi pour les hommes? Si le marché ouvert à la population s’est étendu et s’il s’étend chaque jour davantage, pourquoi les moyens de le connaître ne s’accroîtraient-ils pas en proportion? La connaissance de toute espèce de marchés est un besoin. Or, ne savons-nous pas qu’aussitôt qu’un besoin existe et à mesure qu’il devient plus général et plus intense, à mesure, en conséquence, qu’on en demande davantage la satisfaction, et qu’on est disposé à la mieux payer, une offre se crée et se développe pour le satisfaire, jusqu’à ce qu’il obtienne un apaisement régulier, en payant pour être apaisé le prix nécessaire, ni plus ni moins. Du moment donc où la connaissance du marché agrandi de la population deviendra un besoin assez général et assez intense pour provoquer la naissance et le développement d’une industrie spéciale qui y pourvoie, cette industrie naîtra et se développera dans la proportion requise. En résumé, le débouché ouvert à la population n’est pas illimité, il est déterminé par le nombre des emplois à remplir dans l’ensemble des entreprises de production. Ces emplois constituent le marché de la population. L’état de ce marché ou la demande de la population est plus facile à connaître sous un régime de marché restreint et fermé que sous un régime de marché général et ouvert, mais dans le dernier cas comme dans le premier, on peut arriver à le connaître, et, par conséquent, à proportionner utilement, sans perturbations, sans crises, l’offre de la population à la demande. II. L’offre. Si la demande de la population dépend de l’étendue du marché qui lui est ouvert, l’offre dépend, comme nous l’avons vu, de la quantité des agents reproductifs qu’une population peut et veut consacrer à son renouvellement. Ces agents existent, l’un, en quantité ordinairement surabondante, les deux autres, le travail et surtout le capital, en quantité limitée. Il s’agit, en définitive, de savoir sous l’influence de quels mobiles une population applique à son renouvellement les agents reproductifs dont elle dispose, et comment il se fait que l’offre de la population reproduite, tende incessamment, comme lorsqu’il s’agit de tout autre produit, à s’équilibrer avec la demande au niveau du prix naturel. Si la production des hommes était une industrie ordinaire, la solution de ces questions ne présenterait aucune difficulté: il est évident, en effet, qu’en admettant que l’état du marché fῦt bien connu, et qu’il y eῦt entre les entrepreneurs de population concurrence libre, ils proportionneraient toujours aussi exactement que possible, sauf l’action des causes perturbatrices, l’offre à la demande. En ce cas, la production des hommes ne différerait en rien de celle de bêtes de somme, des machines, etc. Le travail et le capital d’entreprises y afflueraient ou s’en détourneraient selon qu’elle serait plus ou moins avantageuse que les autres branches de la production; d’où il résulterait que l’offre de la population reproduite tendrait perpétuellement à se mettre en équilibre avec la demande, au niveau du prix naturel, c’est à dire des frais de production augmentés d’une part de produit net proportionnelle à celle que l’on retirerait en appliquant le travail et le capital d’entreprises à d’autres branches de la production. C’est ainsi que les choses se passent lorsqu’il s’agit de la reproduction des travailleurs esclaves. Aux États-Unis, par exemple, où cette branche de l’activité humaine a subi comme les autres l’influence de la division du travail, où l’élève des esclaves est une industrie spéciale comme ailleurs celle de certaines variétés de bétail (1) elle suit exactement dans son développement le mouvement de la demande. Les esclaves servant principalement de machines à l’usage de la production cotonnière, à mesure que la demande du coton s’est accrue en Europe, et que la production s’en est développée en Amérique, la demande des machines humaines nécessaires pour le produire s’est accrue dans la même proportion. Les prix des esclaves ont haussé, les profits de l’élève se sont augmentés de manière à attirer des quantités supplémentaires de travail et de capital d’entreprises, et l’accroissement graduel de l’offre a suivi ainsi celui de la demande. Que la demande vienne à diminuer sous l’influence de la concurrence du coton des autres provenances ou par toute autre cause, les prix des esclaves baisseront, les profits de l’élève diminueront et les capitaux se retireront ou se détourneront de cette branche d’industrie pour se porter vers d’autres branches plus avantageuses. Alors la production des esclaves diminuera, jusqu’à ce que l’offre se soit remise en équilibre avec la demande au niveau du prix naturel ou nécessaire. Mais, tandis que le mobile qui pousse les éleveurs d’esclaves à investir leur travail et leur capital d’entreprises dans la production des hommes réside uniquement dans le profit que procure cette branche particulière d’industrie, le mobile qui pousse les hommes libres à mettre au monde, à élever et à former des êtres libres comme eux, en consacrant à cette destination une portion de travail et de capital dont ils ne retirent aucun profit industriel, ce mobile est d’une nature fort différente: il consiste dans le penchant physique de la reproduction allié au sentiment moral de l’amour de la famille. Cet instinct et ce sentiment ont une énergie telle qu’ils suppléent, chez les populations libres, au mobile intéressé qui détermine la reproduction des populations esclaves. Ils n’existent point toutefois et surtout ils ne s’associent point au même degré chez tous les hommes et au sein de toutes les races. Ils ne sont pas toujours non plus soumis à un self-government suffisamment capable de les diriger et de les contenir. Pour qu’ils agissent aussi sῦrement et aussi régulièrement pour déterminer la reproduction utile de la population libre, que le mobile industriel auquel obéit l’éleveur d’esclaves agit pour déterminer la reproduction utile de la population asservie, que faudrait-il? Il faudrait que l’homme qui appelle à la vie un supplément de créatures humaines envisageât, avec maturité, les conséquences de cet acte: c’est à dire qu’il se rendît compte d’abord de la situation du marché de la population; qu’il calculât ensuite la quantité de travail et de capital que sa situation et ses ressources lui permettront d’appliquer à l’élève et à l’éducation de ses enfants; et qu’il ne contractât point comme père de famille plus d’obligations naturelles qu’il n’est capable d’en remplir, absolument comme s’il s’agissait d’obligations commerciales. En d’autres termes, il faudrait que l’homme qui se dispose à fonder une famille se mît à la place de ses enfants à naître et qu’il agît dans leur intérêt comme il le ferait dans le sien propre: en conséquence qu’il ne les appelât à la vie qu’autant qu’il serait en mesure de les pourvoir de toutes les forces et de toutes les aptitudes physiques, intellectuelles et morales nécessaires pour en faire des hommes utiles, comme aussi de les placer dans un milieu où ces forces et ces aptitudes pourraient trouver un débouché. Mais avons-nous besoin d’ajouter que ce self-government de la population demeure ordinairement fort imparfait; que bien peu d’hommes ont la notion claire de la nature et de l’étendue des obligations naturelles qu’ils contractent envers les êtres qu’ils appellent à l’existence; que les plus honnêtes établissent toujours à cet égard une distinction immorale et nuisible entre leurs enfants légitimes et leurs enfants naturels; et qu’alors même qu’ils connaissentles obligations que la paternité impose, ils n’ont pas toujours la force morale nécessaire pour les remplir avec une exactitude égale à celle dont ils font preuve, lorsqu’il s’agit, par exemple, d’obligations au non acquittement desquelles est attachée une répression pénale. Examinons, pour nous en convaincre, comment est pratiqué dans les différentes classes de la société, le self-government en matière de population. Dans la classe supérieure, l’intervention de la prévoyance en matière de population se manifeste d’une manière sensible. Avant de céder au penchant qui pousse les créatures humaines à fonder une famille, l’homme de la classe supérieure calcule, et, en tous cas, ses parents calculent pour lui. On ne se marie gère dans cette classe avant d’avoir réuni un capital ou de s’être assuré une position qui suffise pour subvenir, en premier lieu, aux besoins de l’association conjugale, en second lieu, à l’élève, à l’éducation et à l’avenir des enfants. Sous ce double rapport même, on exagère trop souvent la prévoyance. La constitution du capital de l’association conjugale est la préoccupation dominante, la sympathie naturelle des futurs associés ne vient qu’après; d’où résulte l’affaiblissement de la race sous l’influence d’une mauvaise sélection, etc. Ensuite, ce capital constitué, les unions sont rendues trop souvent, en partie, artificiellement stériles, soit que les époux ne veulent point s’imposer le labeur qu’exigent l’élève et la direction d’une famille nombreuse, et la dépense considérable qu’elle implique dans une classe où l’orgueil et l’ostentation sont les principaux mobiles de la conduite de l’homme, soit que les préjugés de noblesse ou de fortune poussent les parents à vouloir maintenir, quand même, leurs enfants dans une condition sociale supérieure. Dans les classes moyennes, la prévoyance agit, en général, d’une manière plus rationnelle ; on y a mieux égard aux sympathies naturelles nécessaires au maintien et au progrès de la race, sans oublier cependant les conditions requises pour mettre les futurs associés en état de remplir les obligations auxquelles ils auront à pourvoir. Ces conditions étant suffisamment remplies, l’accroissement des familles agit comme un stimulant qui pousse les pères à augmenter leurs ressources en proportion de leurs charges. C’est donc, communément, dans les classes moyennes, que le self-government en matière de population est le mieux compris et le plus judicieusement exercé. Qu’en résulte-t-il? C’est que les familles des classes moyennes (au moins dans les pays où elles n’ont pas, en acquérant la prépondérance politique, contracté les vices de la classe supérieure) deviennent de plus en plus fortes et nombreuses, tandis que les familles de la classe supérieure s’éteignent par l’excès de la prévoyance, et que celles de la classe inférieure se dégradent et s’affaiblissent par l’excès de l’imprévoyance. Dans cette dernière classe, le self-government en matière de population est, naturellement, beaucoup plus imparfait que dans les autres. L’homme du peuple n’a généralement aucune notion de l’étendue du débouché qui est ouvert à sa population; il ne se rend pas compte davantage des quantités de travail et de capital qu’il devra appliquer à l’élève et à l’éducation de ses enfants pour en faire des hommes. Il n’a enfin qu’une notion extrêmement confuse de ses obligations naturelles envers eux. Il s’unit hâtivement à un être aussi dépourvu de ressources qu’il l’est lui-même, et il n’impose aucune limite à son pouvoir de reproduction. Les familles des classes inférieures sont donc communément nombreuses: mais une partie des enfants meurent avant l’âge faute des soins et d’un entretien suffisants, les autres sont appliqués hâtivement à un travail qui ruine leurs forces physiques, intellectuelles et morales. Tandis que, dans la classe supérieure, on emploie un capital surabondant à la formation d’un trop petit nombre d’hommes, dans la classe inférieure on emploie un capital insuffisant à la formation d’un trop grand nombre. Les secours que la charité publique ou privée accorde de préférence aux familles nombreuses et, progressivement, en raison de leur nombre, encouragent encore cette imprévoyance endémique des classes inférieures, comme, en général, toutes les mesures qui ont pour effet de diminuer le poids des obligations naturelles des pères de famille envers les êtres auxquels ils donnent le jour. Mais, si imparfait que soit le self-government en cette matière, l’offre de la population, qu’il s’agisse d’hommes libres ou d’esclaves, n’en a pas moins une tendance irrésistible à se mettre en équilibre avec la demande, au niveau du prix naturel ou nécessaire: c’est à dire à un niveau tel que la génération nouvelle puisse non seulement subvenir à son entretien, mais encore reconstituer le capital employé à sa formation pour l’appliquer, à son tour, à la formation de la génération suivante. Car, à mesure que l’offre de la population dépasse la demande ou tombe au dessous, elle est ramenée vers ce centre d’équilibre par une impulsion qui agit en raison geométrique, pendant que l’écart se produit seulement en raison arithmétique. Ainsi, un excédant ou un déficit de population qui se produit comme 1, 2, 3, 4, etc., engendre une baisse ou une hausse de la valeur de cette population, qui se produit comme 1, 2, 4, 8, 16. Quand il s’agit d’une population asservie, cette hausse ou cette baisse se manifeste dans le prix de vente ou de loyer des esclaves; quand il s’agit d’une population libre, elle se manifeste dans le taux des salaires. Mais, dans l’un et dans l’autre cas, l’équilibre tend irrésistiblement à s’établir entre l’offre et la demande de la population au niveau du prix naturel ou nécessaire. Trois cas peuvent se présenter, soit qu’il s’agisse de la production des choses nécessaires à l’homme ou de la production de l’homme même: ou cet équilibre existe, ou l’offre de la population dépasse la demande, ou la demande dépasse l’offre. Examinons ce qui arrive dans ces deux derniers cas. Lorsque l’offre dépasse la demande, c’est à dire lorsque la génération précédente a mis au service de la production un personnel surabondant, les salaires baissent, tandis, au contraire, que les profits des capitaux mobiliers et immobiliers s’élèvent, chose aisée à expliquer, puisque le matériel de la production est rare, tandis que le personnel abonde. Cela étant, quel est l’effet de cet abaissement de la rémunération du personnel d’une part, de cette augmentation de la rémunération du matériel de l’autre? C’est que la génération existante est plus intéressée à employer ses capitaux à l’accroissement du matériel qu’à celui du personnel de la production ; c’est que le fonds consacré au renouvellement de la population tend à diminuer, tandis que le fonds consacré au renouvellement des capitaux mobiliers et immobiliers tend à s’augmenter. Cette double tendance se manifeste avec d’autant plus d’intensité que l’excédant de population est plus considérable. S’il devenait tel que la rémunération du personnel de la production ne comprît plus qu’une partie de la somme strictement nécessaire à son renouvellement, l’excédant ne tarderait pas à disparaître, à moins que la société n’affectât un fonds spécial à sa reproduction et à son entretien. Dans ce cas, ces frais de reproduction et d’entretien seraient seulement avancés par les classes capitalistes: ils seraient, en dernière analyse, prélevés sur la rémunération du personnel, dont les salaires se trouveraient déprimés par la présence de cet excédant de population. Que s’il venait à s’accroître encore, comme le fonds qui pourrait être appliqué à son entretien serait limité par le produit net de la production, un moment arriverait toujours où le surplus devrait périr. Sur quoi, en effet, les frais d’entretien de ce surplus seraient-ils prélevés? Sur la rémunération nécessaire des agents productifs? Sur les aliments et les matériaux indispensables pour entretenir et renouveler les ouvriers, les outils, les machines, les bâtiments, etc., consacrés à la production? Non, évidemment. Car les agents productifs, personnel et matériel, qui façonnent la masse des produits destinés à l’alimentation et à l’entretien de la communauté, ces agents seraient alors entamés et la production diminuerait. Sur quoi donc la subsistance de l’excédant inutile peut-elle être prélevée? Uniquement sur le produit net. Chaque nation peut disposer de son produit net comme bon lui semble. Elle peut l’employer à se procurer un supplément de jouissances actuelles; elle peut s’en servir pour constituer un supplément d’agents productifs, — travailleurs, outils, machines, matières premières, agents naturels appropriés, — en vue d’augmenter sa production, partant ses jouissances futures; elle peut encore le jeter dans le gouffre des révolutions et des guerres, ou l’employer à nourrir dans l’abjection et la souffrance un excédant de population. Les nations européennes nourrissent, pour la plupart, un excédant de population ; mais elles ne consacrent à cet usage qu’une portion probablement assez faible de leur produit net. La preuve en est qu’elles croissent en richesse, ce qui n’aurait point lieu si tout le montant de leur produit net se trouvait absorbé par l’entretien d’un excédant de population. Selon toute apparence, la portion de produit net qui est consacrée à cette destination ne dépasse jamais celle qui est attachée à la part du travail, d’où il résulte que c’est toujours uniquement sur la classe ouvrière que retombe le fardeau de l’entretien d’une population surabondante. En tous cas, lorsqu’une population se reproduit avec excès, son accroissement, à mesure qu’il a lieu en raison arithmétique, engendrant d’une part une baisse de la rémunération du personnel de la production, d’une autre part, une hausse de la rémunération du matériel, qui se développent l’une et l’autre en raison géométrique, il en résulte une tendance des plus énergiques pour rétablir l’équilibre de l’offre et de la demande de la population au niveau du prix naturel ou nécessaire. L’effet contraire se produit lorsque la demande vient à dépasser l’offre. Dans ce cas, la rémunération du personnel de la production s’élève, tandis que celle du matériel (capitaux mobiliers et immobiliers) s’abaisse. Il devient alors profitable d’appliquer au renouvellement du personnel une portion du capital qui était consacrée à celui du matériel. Cette opération est d’autant plus avantageuse que le déficit du personnel est plus considérable, et elle se pratique jusqu’à ce que l’équilibre de l’offre et de la demande de la population se trouve rétabli au niveau du prix naturel ou nécessaire. L’équilibre de la population avec les emplois qui lui fournissent ses moyens d’existence et de reproduction s’établit, comme on voit, par l’action de la même loi qui détermine l’équilibre de la production et de la consommation, c’est à dire par l’action de la loi des quantités et des prix. [(1)]Voir à ce sujet une savante note de M. Joseph Garnier, dans l’appendice de l’Essai sur le principe de la population de Malthus. — Collection complète des principaux économistes. T. VII, p. 654, 2e édition. [(1)]La période moyenne de doublement de la population des seize États les plus importants de l’Europe, d’après la proportion d’accroissement constatée pendant des périodes diverses, est, en chiffres ronds, de 109 ans. Ce terme varie entre 49 ans pour l’Angleterre et 185 ans pour la Bavière. Après l’Angleterre, les États pour lesquels la période de doublement est le plus rapide sont: la Norwége (54 ans); la Saxe (59); la Prusse (69); le Danemark (72); la Suède (78); la Belgique (82); la Suisse (101); le Hanovre (107); le Wurtemberg (120); le Portugal (123); les États Sardes (124); la France (128); l’Autriche (172); la Bavière (185). (Alf. Legoyt, Dictionnaire de l’économie politique, art. Population.) [(1)]Bien que quelques espèces soient actuellement en voie de s’accroître en nombre plus ou moins rapidement, il n’en saurait être de même pour la généralité, car le monde ne les contiendrait pas. Cependant c’est une règle sans exception que chaque être organisé s’accroisse selon une progression si rapide, que la terre serait bientôt couverte par la postérité d’un seul couple, si des causes de destruction n’intervenaient pas. Même l’espèce humaine, dont la reproduction est si lente, peut doubler en nombre dans l’espace de vingt-cinq ans; et, d’après cette progression, il suffirait de quelques mille ans pour qu’il ne restât plus la moindre place pour sa multiplication ultérieure. Linnée a calculé que si une plante annuelle produit seulement deux graines, et il n’est point de plante qui soit si peu féconde, que si ces deux graines, venant à germer et à croître, en produisent chacune deux autres l’année suivante, et ainsi de suite, en vingt années seulement l’espèce possédera un million d’individus. On sait que l’éléphant est le plus lent à se reproduire de tous les animaux connus, et j’ai essayé d’évaluer au minimum la progression probable de son accroissement. C’est rester au dessous du vrai que d’assurer qu’il se reproduit dès l’âge de trente ans et continue jusqu’à quatre-vingt-dix ans, après avoir donné trois couples de petits dans cet intervalle. Or, d’après cette supposition, au bout de cinq cents ans il y aurait quinze millions d’éléphants descendus d’une première paire. [(1)]Dictionnaire de l’économie politique, art. Esclacage. |

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