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Subject Area: Economics
Topic: General Treatises on Economics
Topic: Property

QUATORZIÈME LEÇON: la part de la terre ( suite ) - Gustave de Molinari, Cours d’Economie Politique vol. 1 [1854]

Edition used:

Cours d’Economie Politique (Paris: Guillaumin, 1863). 2 vols. 2nd revised edition. Vol. 1.

Part of: Cours d’Économie Politique 2 vols.

About Liberty Fund:

Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals.


QUATORZIÈME LEÇON

la part de la terre (suite)

Que le prix naturel du service productif du sol n’est qu’un point idéal vers lequel gravite le prix courant de ce service. — Comment s’établit le prix courant. — Difficulté de reconnaître quand il se confond avec le prix naturel. — De la manière dont il convient de calculer celui-ci. — Dans quel cas le prix courant du service productif de la terre peut demeurer au dessous de son prix naturel. — Que cette situation se présente dans les pays d’esclavage et de servage. — Citations relatives à la Russie. — Dans quel cas le prix courant du service productif peut s’élever au dessus de son prix naturel. — Des obstacles qui empêchent l’équilibre de s’établir, et de leurs effets. — Théorie de Ricardo, — son application à ce cas particulier. — Réfutation des attaques dirigées contre cette théorie. — Causes qui agissent pour rétablir l’équilibre rompu en faveur de la terre dans l’Europe occidentale: — les progrès de l’agriculture et de la locomotion, — la liberté commerciale, — l’émigration. — Point vers lequel le prix courant des terres tend de plus en plus à se fixer sur le marché général. — Résumé. — Impropriété du mot rente pour signifier la part de la terre.

Nous venons d’étudier le prix naturel de la terre et du service qu’on en tire lorsqu’elle est employée à la production. Ce prix naturel représente la somme des frais nécessaires pour mettre la terre au service de la production, l’y maintenir, comme aussi pour en augmenter successivement, dans la proportion utile, la surface exploitable.

Mais il ne faut jamais perdre de vue que le prix naturel est purement idéal; que c’est simplement un point vers lequel gravite le prix réel ou le prix courant, et que si ces deux prix tendent incessamment à se confondre, ils ne sont pas cependant toujours confondus; que le prix courant peut être tantôt au dessus, tantôt au dessous du prix naturel. Cette observation s’applique au service productif de la terre, aussi bien qu’à celui des facultés humaines ou des capitaux fixes et circulants.

Si donc nous voulons avoir une idée exacte et complète du revenu que l’on tire de l’application de la terre à la production, il nous faut examiner encore comment s’établit le prix courant de cet agent productif.

C’est le mouvement de l’offre et de la demande qui détermine le prix courant des terres, soit qu’il s’agisse de les vendre ou simplement d’en louer l’usage. Comme toute autre marchandise, la terre hausse de prix lorsqu’elle est beaucoup demandée et peu offerte; elle baisse lorsque l’inverse a lieu.

Mais il n’est pas facile de savoir quand le prix courant de la terre se confond avec son prix naturel, et cette difficulté, qui tient à la nature des choses, a donné lieu aux appréciations les plus erronées sur la légitimité de certaines portions du revenu foncier.

Les erreurs que l’on commet à cet égard proviennent de ce qu’on ne se forme pas une idée bien nette des frais généraux d’appropriation de la terre, non plus que de la manière dont ces frais doivent être répartis sur chacune des parties du sol approprié.

Nous savons de quoi se composent les frais d’appropriation de la terre; étudions maintenant comment ils doivent être distribués pour constituer le prix naturel de chacun des fragments du sol.

Nous avons remarqué dans la leçon précédente que les diverses industries qui concourent à l’appropriation du sol ne peuvent être ni plus ni moins profitables que les autres branches de la production; mais qu’en vertu de la nature même de l’objet auxquelles elles s’appliquent, ces industries ont un caractère essentiellement aléatoire. Nous allons voir pourquoi.

Il existe une extrême inégalité entre les terres. Les unes sont plus propres à servir de siége à la population et à l’industrie soit agricole, soit industrielle ou minérale, les autres le sont moins. Cette inégalité a été niée, je ne l’ignore pas. Quelques novateurs ont proclamé “l’égalité des terres,” comme feu Jacotot avait proclamé “l’égalité des intelligences.” Au dire de ces Jacotots de l’économie politique, toutes les terres contiendraient la même quantité de forces productives, et les différences qui se manifestent entre elles proviendraient seulement du plus ou moins d’intelligence et d’habileté avec lesquelles elles sont exploitées. Je ne m’arrêterai pas à discuter cette opinion qui place sur la même ligne la Normandie et les Landes, les prairies des polders et les sables de la Campine, l’île de Cuba et le Spitzberg. Je crois, pour ma part, que les mêmes inégalités qui existent parmi les intelligences se reproduisent parmi les terres. Seulement, je crois aussi que ces inégalités naturelles, dont on essayerait en vain de nier l’existence, n’ont rien de fixe, rien de permanent, soit qu’il s’agisse des hommes ou des terres. Ainsi, dans l’enfance des sociétés, les facultés purement physiques ayant un rôle considérable dans la production, sont particulièrement estimées, tandis que d’autres facultés d’un ordre plus relevé, mais qui ne trouvent pas encore leur emploi, telles que les facultés artistiques ou littéraires, n’ont aucune valeur. C’est dans cette première période de la civilisation qu’Hercule est mis au rang des demi-dieux, tandis qu’Homère est réduit à mendier son pain. Mais que l’on franchisse un intervalle de quelques milliers d’années, et la situation aura bien changé. Des hercules plus robustes que leur fabuleux devancier seront réduits à travailler dans les théâtres forains, moyennant un salaire de trente sous par jour, tandis que des poètes qui ne vaudront pas Homère deviendront millionnaires. L’inégalité continuera de subsister dans cette nouvelle phase de la Civilisation; mais l’ordre dans lequel elle se manifestait jadis se sera modifié. Ce qui est vrai pour les facultés productives de l’homme ne l’est pas moins pour celles de la terre. Lorsque l’industrie humaine était peu avancée, les terres qui fournissaient avec le plus d’abondance les éléments de la subsistance du nombreux personnel requis pour la production étaient généralement préférées, et elles devenaient le siége de la civilisation. C’étaient l’Égypte, la Mésopotamie, l’Inde. Mais plus tard l’industrie humaine s’étant perfectionnée, et la force mécanique ayant peu à peu été substituée à la force physique, les terres qui renfermaient le plus d’éléments propres à la construction et à l’entretien des outils et des machines ont été préférées à leur tour. L’Angleterre, la Belgique, le nord de la France et de l’Allemagne, jadis incultes et presque déserts, sont devenus d’admirables foyers de civilisation, tandis que la barbarie a envahi les vieux berceaux de l’humanité. L’inégalité subsiste toujours, mais c’est en sens inverse.

Cette inégalité naturelle des facultés productives de la terre n’a donc rien de fixe ni de permanent, mais son existence n’en est pas moins incontestable. Qu’en résulte-t-il? C’est que les industries qui concourent à mettre la terre au service de la production ont un caractère essentiellement chanceux, aléatoire; c’est qu’on peut faire des frais considérables pour découvrir et occuper des terres, dont on ne tirera aucun profit, tandis que d’autres terres dont la découverte et l’occupation auront été bien moins coῦteuses rapporteront de gros bénéfices.

Je ne saurais mieux comparer, sous ce rapport, les industries qui concourent à l’appropriation du sol, qu’à la pêche des perles. Parmi les hommes qui se livrent à cette industrie, les uns y trouvent à peine de quoi subsister, sans parler de ceux qui périssent sous la dent des requins; les autres, et c’est le plus grand nombre, en retirent un profit modéré; quelques-uns enfin, qui ont “la main heureuse” rencontrent des perles d’une dimension extraordinaire et ils font fortune. On dit de ceux-ci qu’ils ont une bonne chance; de ceux-là qu’ils en ont une mauvaise. Mais, somme toute, ces deux chances se compensent. Si la mauvaise l’emportait sur la bonne, si, en conséquence, l’industrie des pêcheurs de perles ne procurait point des bénéfices équivalents à ceux des autres branches de la production, elle ne tarderait pas à être abandonnée; si elle donnait des bénéfices supérieurs, la concurrence y serait attirée jusqu’à ce que l’équilibre se fῦt rétabli. On peut donc dire du pêcheur qui a trouvé une perle d’une dimension extraordinaire, qu’il a été favorisé par la fortune, mais on ne peut pas dire qu’il soit un privilégié. Il a mis à la loterie et il a gagné tandis que d’autres ont perdu. Voilà tout. Eh bien! il en est de même dans les industries qui concourent à l’appropriation du sol. Certaines terres ne rapportent pas ce qu’elles ont coῦté, d’autres couvrent leurs frais ni plus ni moins, quelques-unes enfin procurent des profits extraordinaires. Ici, c’est la Terre de Feu ou le Groenland, là c’est Cuba, la perle des Antilles. Mais considérez dans son ensemble l’industrie de l’appropriation des terres, et vous vous convaincrez que ses bonnes chances ne dépassent pas les mauvaises. Examinez, par exemple, ce qu’ont coῦté la découverte et l’occupation du Nouveau Monde depuis la Terre de Feu jusqu’au Groenland, examinez encore quels ont été les frais de défrichement des parties du sol américain qui se trouvent maintenant en cours d’exploitation, et vous pourrez vous assurer que c’est tout au plus si le produit, en y comprenant la plus value escomptable que l’avenir réserve à ce vaste continent, a couvert la dépense. Comptez le nombre des navigateurs et des soldats, ainsi que la masse des capitaux qui ont été sacrifiés avant que la découverte et l’occupation fussent achevées; comptez les tentatives de colonisation qui ont ćchoué, les établissements qui ont dῦ être abandonnés avant d’avoir donné un produit, et vous vous trouverez en présence d’un passif énorme. Or, ce passif doit être couvert, et comme dans le cas de la pêche des perles, il ne peut l’être que par les bénéfices extraordinaires que procurent certaines entreprises, et qui balancent les pertes que l’on a éprouvées sur d’autres.

Telles sont les circonstances auxquelles il faut avoir égard quand on calcule le prix naturel des terres. C’est l’ensemble des terres appropriées qu’il faut considérer, et non tel ou tel fragment du sol. De même qu’il serait absurde de considérer isolément la perle d’une dimension extraordinaire, que le plongeur a trouvée sans se donner plus de peine que s’il s’agissait de la perle la plus commune, et qu’il vend cependant mille fois plus cher, de même qu’il serait absurde de dire que le prix courant de cette perle est supérieur à son prix naturel, sans avoir examiné quelle part doit lui incomber dans les frais généraux de la pêcherie, il serait absurde de dénoncer comme inique, comme entaché de privilége, le prix élevé de vente ou de location qu’obtiennent certaines terres, sans avoir préalablement examiné quelle part doit leur être attribuée dans les frais généraux de l’industrie de l’appropriation du sol.

Il n’en est pas moins vrai que dans certaines circonstances le prix courant de vente ou de location de la terre, en tenant compte des inégalités qui viennent d’être signalées, peut tomber au dessous de son prix naturel ou s’élever au dessus.

Premier Cas. Que le prix courant de vente ou de location de la terre peut tomber au dessous de son prix naturel.

Dans la plupart des pays neufs, la valeur des terres demeure communément bien au dessous de la somme des frais qu’il a fallu faire pour les approprier à la production. C’est à ce point que les gouvernements qui possèdent la plus grande partie du sol de ces pays, non seulement le concèdent gratis à ceux qui veulent le mettre en valeur, mais encore qu’ils accordent aux colons des subventions et des priviléges de diverses sortes. Qu’est-ce que cela prouve? Évidemment que la terre n’a dans ces pays aucune valeur actuelle, puisque ses possesseurs consentent à la donner pour rien, voire même à subventionner ceux qui sont disposés à la mettre en culture. Elle n’a que la chance d’acquérir une valeur, à mesure que la population et la richesse viendront s’y concentrer, mais cette chance peut tarder longtemps à se réaliser. En attendant, la terre coῦte souvent beaucoup plus qu’elle ne rapporte, et c’est peut-être alors un bon calcul de la concéder gratuitement ou même avec une subvention, afin de hâter le moment où elle acquerra une valeur, où elle pourra, en conséquence, fournir sa quote-part à l’impôt.

Dans les pays où la terre est exploitée au moyen de l’esclavage ou du servage, elle n’a généralement aucune valeur propre. Cela tient à ce que la quantité en est illimitée par rapport à celle des autres agents productifs et, en particulier, du travail, ou ce qui revient au même, à ce que cette quantité dépasse la proportion utile. Comment donc se fait-il qu’on trouve avantage à la posséder? D’où provient le bénéfice qu’on en retire?

Ce bénéfice provient du capital et du travail qu’on y applique, et c’est la servitude qui en est la source. Les propriétaires d’esclaves ou de serfs ne retirent aucun revenu des terres qu’ils occupent, ou ils n’en retirent qu’un revenu insignifiant; en revanche, ils bénéficient de l’exploitation du travail de leurs esclaves ou de leurs serfs, et c’est grâce à ce bénéfice qu’ils trouvent avantage à posséder la terre. Que l’esclavage ou le servage vienne à être aboli, et les anciens propriétaires cesseront d’occuper le sol, ou ils n’en occuperont plus qu’une faible portion, faute de pouvoir en tirer parti. Tel a été le cas, par exemple, aux Antilles anglaises, et surtout à la Guyane, lors de l’émancipation des nègres. La même situation existait en Russie, où la terre s’évaluait naguère, comme le remarque un économiste russe, M. Alexandre Boutowski, non d’après son étendue, mais d’après le nombre des âmes qui y étaient attachées par les liens du servage.(1)

Mais nous avons remarqué déjà, à propos des autres agents productifs, qu’une telle situation ne saurait se perpétuer. Quand un agent productif ne retire pas de la production une part suffisante pour couvrir son prix naturel; quand, en conséquence, les autres agents obtiennent, à ses dépens, une prime ou rente, ceux-ci sont invinciblement attirés dans la contrée où ce phénomène se produit, et l’équilibre se rétablit à la longue. Mais, en attendant, la possession de l’agent qui demeure privé d’une portion de sa part nécessaire constitue une charge au lieu d’être un avantage. C’est ainsi que, dans les pays à esclaves, la possession de la terre ne procure le plus souvent aucun bénéfice, qu’elle est même onéreuse quand elle n’est pas accompagnée de celle d’un atelier d’esclaves. C’est le gain que l’on réalise sur les esclaves qui couvre, en ce cas, la perte que l’on subit sur la terre; c’est la rente que l’on retire du travail qui couvre la non-rente que coῦte la terre. Si la première ne dépasse pas la seconde, — et ce cas peut se présenter par exemple lorsque le prix d’achat et d’entretien des esclaves est élévé, et le produit de leur travail à bas prix, — il n’y aura aucun profit à exploiter la terre, même au moyen de l’esclavage. Il vaudra mieux l’abandonner, à moins que le montant annuel de ses frais d’occupation ne demeure au dessous de la valeur future et escomptable que l’état politique et économique du monde, la direction que prennent la population et la richesse, pourront lui donner, à une époque plus ou moins prochaine.

Secondcas. Que le prix courant de vente ou de location de la terre peut s’élever au dessus de son prix naturel.

Supposons que les progrès de l’industrie accumulent une masse croissante de travail et de capital, dans un pays dont la surface exploitable est limitée, et que des obstacles de différente sorte, obstacle naturel des distances, obstacle artificiel des barrières douanières, empêchent la population de ce pays de tirer du dehors une portion de sa subsistance, qu’arrivera-t-il? Il arrivera que les terres propres à la production des substances alimentaires y seront de plus en plus demandées, sans que l’offre puisse se maintenir au niveau de la demande. Si les grains sont le principal aliment de la population, les terres les plus propres à la production des céréales seront demandées et mises en culture les premières. La population continuant à s’accroître, on appliquera à la même culture des terrains qui y sont moins propres. Ainsi de suite. Mais à mesure que l’on consacrera à la production des substances alimentaires des terrains de moins en moins propres à ce genre de production, on verra se manifester les phénomènes que voici: on verra, en admettant toutefois que l’agriculture demeure stationnaire, hausser le prix des substances alimentaires et la valeur des terres employées à les produire.

Aussi longtemps que les terres spécialement propres à la production des denrées alimentaires seront seules utilisées, le prix de ces denrées ne haussera point. Mais aussitôt que ces instruments supérieurs ne pourront plus suffire, aussitôt qu’on sera obligé de recourir à des instruments inférieurs, le prix des subsistances ne manquera pas de s’élever. Ou pour mieux dire, ce sera l’insuffisance des subsistances produites à l’aide des premiers, insuffisance dont la conséquence inévitable sera une hausse du prix, qui permettra d’utiliser les seconds. Ceux-ci cessant à leur tour de suffire aux besoins d’une population croissante, une nouvelle hausse se produira, laquelle permettra d’utiliser des terrains encore plus mauvais, puis d’autres, jusqu’à ce que toute la surface exploitable se trouve utilisée. Pendant toute cette période de hausse du prix des subsistances, occasionnée en premier lieu par l’augmentation de la demande, en second lieu par la nécessité de recourir à des terrains de plus en plus mauvais, eu égard à l’état des ressources et des connaissances agricoles, la terre ne manquera pas de hausser d’une manière parallèle; mais cette hausse ne se distribuera pas également sur toute la surface du territoire. Elle sera proportionnée à l’aptitude des terres à produire des substances alimentaires. Les terres les plus propres à ce genre de production hausseront davantage, les autres hausseront moins. En d’autres termes, la prime ou rente dont les détenteurs du sol jouiront dans cet état de la société, par suite de l’insuffisance relative de l’agent productif dont ils disposent, cette prime ou rente sera plus ou moins élevée selon que la terre sera plus ou moins propre à produire les denrées alimentaires dont la demande se sera augmentée.

Les phénomènes économiques dont je viens de donner un aperçu ont été décrits et formulés avec une netteté et une précision remarquables par Ricardo, qui a fondé, sur l’observation de ces phénomènes, sa célèbre théorie de la rente de la terre, théorie incomplète à divers égards, mais qui s’applique parfaitement au cas particulier dont nous nous occupons (1) .

Cette théorie de la rente de la terre, qui est un des plus beaux fleurons de la couronne scientifique de Ricardo, quoiqu’elle eῦt déjà été indiquée par Anderson1, et reproduite par West et Malthus, a été vivement attaquée à une époque récente. On a nié que les phénomènes décrits par Ricardo pussent se produire. On a affirmé que toutes les terres étaient “égales” et, selon toute apparence aussi, également propres à la production du blé et des autres substances alimentaires, ou que si elles étaient inégales, bien loin de mettre les meilleures en culture les premières, on commençait par les plus mauvaises; en sorte que le prix des subsistances devait inévitablement baisser partout et toujours à mesure que l’on mettait de nouvelles terres en culture (1) ; que cette dernière assertion se trouvait d’ailleurs confirmée par les faits, le prix des subsistances n’ayant cessé de baisser, particulièrement en Europe(1) ; enfin qu’il n’était pas possible que la terre se trouvât, en aucun temps et sur aucun point du globe, en déficit relativement aux autres agents productifs; qu’elle ne pouvait, en conséquence, jamais rapporter au delà de la somme nécessaire pour la mettre au service de la production et l’y maintenir; qu’elle ne pouvait, en un mot, jamais donner une rente.

Il est bien vrai que l’inégalité des terres n’a nullement un caractère fixe, permanent; nous avons remarqué déjà qu’elle se modifie d’une manière incessante sous l’influence de progrès; máis il n’en faut pas moins être singulièrement aveuglé par l’esprit de système pour nier son existence. Il est bien vrai aussi que le soin de leur sécurité oblige fréquemment les hommes, dans les premières périodes de la civilisation, à cultiver les terres les plus faciles à défendre, alors même qu’elles ne sont pas les plus fertiles; il est bien vrai enfin, et à cet égard les assertions de M. Carey joignent au mérite d’être neuves celui d’être exactes, que les progrès de l’agriculture et de l’industrie permettent, à certaines époques, d’utiliser avec grand profit des terres dont on ne pouvait auparavant tirer aucun parti; mais il n’en est pas moins avéré qu’eu égard à l’état actuel de l’agriculture et de l’industrie, on va généralement des meilleures terres aux plus mauvaises; en outre, qu’il peut arriver que les terres spécialement propres à la production des subsistances ne suffisent pas dans un pays pour subvenir aux besoins de la consommation. Quant à l’assertion de M. de Fontenay, qui sert de preuve aux précédentes, savoir que le prix des subsistances n’a cessé de baisser, sous l’influence de la mise en culture successive de terrains meilleurs à l’aide de méthodes et d’instruments agricoles plus parfaits, elle me paraît être tout juste à l’opposé de la vérité.

C’est un fait malheureusement avéré que le prix des subsistances a été continuellement en hausse depuis un siècle, du moins dans la partie du monde où nous vivons. Cependant, dans cette période, les progrès des instruments et des méthodes agricoles ont été incessants et considérables. Eh bien! tandis que le progrès industriel abaissait dans la proportion de la moitié ou des deux tiers, les prix de la plupart des objets manufacturés, tout ce que le progrès agricole a pu faire, ç’a été de neutraliser en partie la tendance des substances alimentaires à hausser de prix, tendance qui était visiblement un résultat de la nécessité où se trouvait une population croissante d’appliquer à la production agricole des instruments-terres de moins en moins efficaces. Si les adversaires de la théorie Ricardo étaient dans le vrai, si la population croissante de l’Europe occidentale avait, comme ils l’affirment, appliqué successivement à la production agricole des instruments-terres de plus en plus puissants, n’est-il pas évident que le progrès réalisé dans les méthodes et dans l’outillage de l’agriculture venant s’ajouter à celui-là, les prix des subsistances auraient baissé comme ceux des objets manufacturés, dans la proportion de la moitié ou des deux tiers? Or, qui donc, à part les adversaires systématiques de la théorie de la rente, oserait affirmer que le prix du blé ou de la viande ait baissé de la moitié ou des deux tiers depuis un siècle, et qu’il continue, au moment où nous sommes, à baisser progressivement?

Cependant, ressort-il des phénomènes observés par Ricardo qu’il doive y avoir enchérissement progressif et continu des substances alimentaires, hausse progressive et continue du revenu territorial, au détriment de la part des autres agents productifs? En aucune façon. Si l’on a bien étudié la loi qui détermine l’équilibre du monde économique, on se convaincra que cette situation ne saurait être que purement temporaire; que si le prix courant de vente ou de location de la terre peut s’élever au dessus de son prix naturel, l’équilibre tend néanmoins toujours à se rétablir. Tout nous annonce, par exemple, qu’il ne saurait plus demeurer longtemps rompu, à l’avantage des détenteurs du sol, dans les pays que nous avons cités.

Nous voyons, en effet, s’opérer depuis un quart de siècle un double mouvement des plus remarquables, parmi les populations de l’Europe occidentale.

D’une part, ces populations s’efforcent d’abattre les obstacles naturels ou artificiels qui confèrent à certaines terres le monopole de la production des denrées nécessaires à la consommation. C’est ainsi que les progrès de l’agriculture et de la locomotion ont permis d’exploiter des terres qui n’auraient pu être cultivées auparavant avec avantage, et que le monopole des terres, considérées autrefois comme les plus fertiles et les mieux situées, a été par là même entamé, en attendant qu’il soit détruit. C’est ainsi encore que l’abaissement ou la suppression des barrières douanières qui protégeaient dans chaque pays les terres à blé de l’intérieur contre celles du dehors, a concouru au même résultat.

D’une autre part, les masses agglomérées sur le territoire limité de l’Europe occidentale ont commencé à renverser les obstacles naturels ou artificiels qui s’opposaient jadis à leur déplacement, et elles débordent à flots pressés sur le Nouveau Monde. Cinq cent mille individus passent maintenant, chaque année, d’Europe en Amérique et en Australie, et ce mouvement d’émigration, qui existait à peine il y a un demi-siècle, ira sans cesse croissant avec la facilité et le bon marché des communications.

Que doit-il résulter de ce double mouvement, qui met une quantité croissante de nouvelles terres à la disposition du travail et du capital de l’Europe, soit que les subsistances produites sur ces terres nouvelles émigrent vers les populations qui doivent les consommer, soit que les populations émigrent vers les subsistances? Évidemment que la valeur des anciennes terres doit s’abaisser et celle des nouvelles s’élever, jusqu’à ce qu’il y ait équilibre, jusqu’à ce que les anciens instruments-terres, maintenant dépouillés du monopole dont les circonstances les avaient investis, ne puissent plus se vendre ou se louer plus cher que les nouveaux. Déjà, on le sait, ce phénomène commence à se produire. En Angleterre, par exemple, où la valeur du sol n’avait cessé de croître depuis un siècle, ce mouvement ascensionnel s’est arrêté depuis la suppression des lois-céréales et le développement prodigieux de l’émigration. Beaucoup de propriétaires ont été obligés soit de consentir à une réduction de la rente du sol, soit, ce qui revient au même, d’appliquer au sol un supplément de capital, sans exiger une augmentation de fermage. A mesure que les effets de la liberté commerciale, des progrès de la locomotion et de l’émigration se feront sentir davantage, la dépréciation des anciennes terres deviendra plus considérable.

Jusques à quand cette dépréciation inévitable pourra-t-elle continuer? Jusqu’à ce que le prix de vente ou de location des anciennes terres de l’Europe occidentale se trouve en équilibre avec celui des nouvelles terres de l’Amérique ou de l’Australie. Et celui-ci vers quel niveau tend-il à se placer? Vers le niveau marqué par le prix naturel du sol, c’est à dire par la somme des frais qu’il a fallu faire pour le découvrir, l’occuper et le défricher, avec l’adjonction des profits ordinaires.

Au moment où nous sommes, le prix courant de vente ou de location des terres de la plus grande partie de l’Amérique et de l’Australie ne représente pas encore leur prix naturel. Dans plusieurs parties de l’Amérique, au Brésil, au Pérou, etc., la plupart des concessions de terres sont encore gratuites, ce qui signifie que les gouvernements de ces pays n’exigent rien, quant à présent du moins, pour se rembourser des frais de découverte et d’occupation de leurs domaines. Aux États-Unis, c’est tout au plus si ces frais sont couverts par le prix de 1 1/2 dollar l’acre, auquel les terres publiques sont mises en vente. Mais il est vraisemblable qu’à mesure que l’émigration prendra des proportions plus vastes, que les terres seront plus demandées dans le Nouveau Monde, leur prix courant haussera. Seulement, la surface exploitable est tellement vaste, que les émigrants auront pendant longtemps encore le choix des emplacements, et que les gouvernements possesseurs des terres disponibles se feront concurrence pour attirer les acheteurs. Or, chacun sait que dans une situation semblable le prix courant d’une denrée ou d’un agent productif ne peut s’élever, au moins d’une manière régulière et permanente, au dessus de son prix naturel.

Le prix naturel des terres de l’Amérique et de l’Australie semble ainsi destiné à devenir le point central vers lequel gravitera de plus en plus le prix courant des terres soit de l’ancien monde, soit du nouveau.

Ceci nous amène à une conclusion du plus haut intérêt, savoir que le prix courant du service productif du sol, partant la part de la terre doivent à la longue s’abaisser d’une manière continue. En effet, les frais d’appropriation des terres sont en vertu de la nature même des choses, de moins en moins élevés. Ainsi, il y a apparence que les terres du Nouveau Monde ont moins coῦté à découvrir, à occuper et à défendre que celles de l’ancien; il y apparence aussi que le défrichement, accompli à l’aide de procédés et d’instruments de plus en plus perfectionnés, coῦte de moins en moins cher. On peut donc affirmer que le prix naturel des terres du Nouveau Monde est inférieur à celui des terres de l’ancien, et qu’il le sera chaque jour davantage. Mais nous venons de remarquer que ce prix devient de plus en plus le régulateur du marché des instruments-terres, le point vers lequel le prix courant doit graviter sur le marché général. Qu’en résultera-t-il? C’est que le prix courant des terres de l’ancien continent finira par ne plus couvrir entièrement leur prix naturel; c’est qu’à une époque plus ou moins éloignée dans l’avenir, la propriété foncière de l’Europe occidentale, par exemple, après avoir obtenu au delà de sa rémunération nécessaire, n’obtiendra plus une rémunération suffisante pour couvrir les frais qu’il a fallu faire pour la constituer et la maintenir au service de la production; c’est que le prix courant de terres tendra de plus en plus à se mettre au niveau du prix naturel de celles dont les frais de production auront été le moins élevés; d’où la conclusion que le progrès a pour résultat final d’abaisser la part de la terre, aussi bien que celle du capital, tandis qu’il élève celle du travail.

A la vérité, il est possible que la population et la richesse finissent par s’accumuler de telle façon sur notre globe que la terre vienne à manquer à ses habitants; en d’autres termes, que la proportion des agents naturels appropriés finisse par tomber au dessous de celle du travail et du capital. Que se passera-t-il alors? Évidemment que les agents naturels appropriés obtiendront une prime ou rente aux dépens des autres agents productifs; que ce phénomène qui s’est manifesté en Europe, d’une manière partielle et temporaire, deviendra universel et permanent. Mais, en premier lieu, des siècles se passeront avant qu’une semblable situation puisse se produire, car, au moment où nous sommes, une faible portion de notre globe seulement est assujettie à une exploitation régulière; encore est-elle fort imparfaitement exploitée. En second lieu, cette situation venant à se produire, l’accroissement de la population et du capital se trouverait découragé jusqu’à ce que l’équilibre se fῦt rétabli.

Résumons-nous. La terre est un des agents nécessaires de la production. Cet agent n’est point gratuit, car on ne peut le mettre au service de la production et l’y maintenir, sans avoir à supporter et à couvrir des frais d’appropriation et d’entretien plus ou moins élevés. Ces frais augmentés d’une part de produit net, proportionnée à celle qui est afférente aux autres agents de la production, constituent le prix naturel du service productif de la terre. Il faut que ce prix naturel soit couvert par le prix courant, ou qu’on ait l’espoir suffisamment fondé qu’il le sera un jour, de manière à compenser les frais supportés dans l’intervalle, pour que la terre soit appropriée. Communément, le prix courant n’atteint qu’à la longue le niveau du prix naturel. Il se passe quelquefois fort longtemps avant qu’une terre appropriée soit assez demandée, pour que son prix courant atteigne le niveau des frais qu’il a fallu faire pour la découvrir, l’occuper et la défricher, comme aussi pour utiliser toutes les facultés productives qu’elle recèle. La terre acquiert, en conséquence, une plus value, ce qui signifie qu’une partie de sa valeur réside dans l’avenir, mais s’escompte dans le présent pour couvrir ses frais d’appropriation et d’entretien ou son prix naturel. Cette plus value n’est pas uniforme; elle n’est pas non plus fixe. De là, le caractère aléatoire attaché à l’appropriation et à la possession des terres.

Quelquefois le prix courant de la terre ne suffit point pour couvrir son prix naturel, même en tenant compte de sa plus value future. Alors la terre ne peut être appropriée et exploitée, que dans le cas où ses possesseurs peuvent s’attribuer la rente du monopole d’un autre agent productif. C’est le cas de l’esclavage. Quelquefois le prix courant de la terre dépasse son prix naturel, et la plus value qu’elle acquiert comprend alors une rente qui est prise sur la part de l’agent productif qui surabonde relativement à elle. C’est ainsi que dans l’Europe occidentale, la part de la terre a visiblement empiété depuis un siècle sur la part du travail. Mais ces deux situations opposées ne peuvent se perpétuer, et, en dépit de l’influence des causes perturbatrices, l’équilibre, soit qu’il se trouve rompu en faveur de la terre ou à son détriment, finit toujours par se rétablir.

D’après ce qui vient d’être dit, on comprendra que le mot rente soit tout à fait impropre à signifier la part afférente aux agents naturels appropriés ou à la terre. On bien il faut se servir du mot rente uniquement pour signifier la part qui revient à la terre dans la production et le restreindre à cet usage, ou bien il faut employer un autre terme, profit foucier, fermage ou loyer, par exemple, pour exprimer la part de la terre, et réserver, comme j’ai eu soin de le faire, le mot rente pour exprimer la part supplémentaire ou la prime qui s’ajoute au prix naturel de tout agent productif en déficit relativement aux autres. Cette part supplémentaire ou cette prime est, ainsi que j’ai cherché à le démontrer, toujours un résultat de la rupture de l’équilibre économique, mais, toujours aussi, elle détermine le rétablissement de cet équilibre juste et nécessaire, en provoquant une augmentation de la quantité, partant de l’offre des agents productifs, auxquels elle se trouve attachée.

[(1)]“Chez nous, dit M. Boutowski, on évalue ordinairement les terres d’après le nombre des âmes. Il serait bien plus juste de les apprécier d’après la qualité de ces âmes. A l’état de libre culture, la fertilité du sol, la situation de la terre et le prix courant des produits seront toujours les régulateurs uniques de la rente foncière: dans la Russie d’Europe, à ces conditions vient s’en joindre une autre infiniment plus importante, et dont l’absence paralyse les avantages inhérents aux premières. Nous voulons parler des qualités morales et physiques des serfs que le propriétaire emploie pour la culture de sa terre. Il n’y a pas à douter qu’à l’aide d’un nombre égal de serfs, sur une égale étendue de terrain, avec le me∘me capital et dans des conditions équivalentes de fertilité, de situation et de prix courant, de deux seigneurs celui-là obtiendra un revenu plus considérable qui aura en partage des serfs plus aptes au travail et d’une conduite meilleure.

“Le revenu d’un bien auquel se trouvent attachés des serfs se décompose en deux parties diverses: en revenu provenant de l’exploitation seigneuriale proprement dite (ousadjba), et en revenu provenant de la redevance que les serfs payent pour eux et pour la terre qu’ils occupent.

“...Peut-on comparer cette redevance du serf au fermage payé par un libre contractant? Sans aucun doute, une partie de cette redevance présente toutes les propriétés du fermage, mais il y entre un tribut personnel, auquel ne se trouve jamais assujetti le fermier libre. Ce tribut frappe le travail du paysan, même lorsqu’il ne jouit pas de la terre. La domesticité et l’obroc (redevance en argent) payé par les serfs autorisés à se rendre dans les villes pour y exercer certaines industries, sont des modes de paiement de ce tribut, que les serfs jouissent ou non de la terre. Cette contribution personnelle, espèce de capitation, constitue toujours au profit du seigneur un revenu net; mais la source de ce revenu n’est pas, comme celle de la rente foncière, dans les avantages naturels de la terre occupée par les paysans; elle est dans le travail de ces derniers. La partie de la redevance du serf, constituant la rente foncière proprement dite, ne peut exister que sous certaines conditions spéciales.

“Si le prix courant des produits est si bas, qu’il couvre à peine les frais de production sur les terres les plus fertiles, le seigneur ne pent exiger du paysan aucune rente, et même le tribut personnel doit être très modéré, pour ne pas écraser le paysan sous un fardeau trop lourd. Dans une pareille situation, ce tribut est généralement acquitté en corvées; le paysan n’est pas en état de payer le moindre obroc en argent, par suite du bas prix des produits, aussi bien que par suite de l’incapacité ou de l’impossibilité dans laquelle il se trouve de les vendre aux marchés les plus rapprochés. Dans de telles conditions, une corvée trop lourde, qui enlèverait trop de travail aux paysans, pourrait les ruiner complétement. Vous entendrez souvent dire aux seigneurs de quelques districts qu’ils ne peuvent supporter la dépense d’un travail loué; cela se conçoit, car le prix courant de la localité ne leur permet de tirer de la terre que les moyens de subsister, et tout leur revenu net ne consiste qu’en un tribut personnel des serfs, lequel serait complétement, et même au delà, absorbé par le salaire.

“Dans les districts où le prix courant des produits est plus élevé, la corvée fournit aux seigneurs, non seulement un tribut personnel, mais encore une rente foncière.” Alexandre Boutowski, Essai sur la richesse nationale et sur les principes de l’économie politique.

L’auteur des Études sur les forces productives de la Russie, M. de Tegoborski, donne sur la situation économique de ce pays, avant l’abolition du servage, des renseignements qui concordent de tous points avec ceux-là

“Par suite de la disproportion qui existe, dit-il, dans une grande partie de l’empire, entre la population et l’étendue du sol, nous nous trouvons, en ce qui concerne la valeur des terrains productifs et la valeur du travail, dans une situation tout à fait différente de celle de tous les autres pays. Ailleurs le terrain a ordinairement plus de valeur que le travail; chez nous c’est l’inverse. Dans les estimations des biens-fonds, c’est ordinairement le nombre des paysans, et non l’étendue du sol productif, qui sert de base. La fécondité du sol entre bien pour quelque chose dans cette estimation, et c’est de là que dérive la différence de la valeur du paysan d’un gouvernement à l’autre, mais ce n’est toujours qu’un élément secondaire du prix estimatif. Par une suite naturelle de cet état de choses, on s’attache bien moins à tirer du sol le plus grand parti possible, à en maintenir la fertilité ou à l’augmenter qu’à utiliser le plus avantageusement les bras dont on peut disposer. Ce rapport entre la valeur du sol et celle du travail commence déjà à se modifier dans quelques contrées, car il y a telle province où les terrains, sans paysans attachés à la glèbe, n’avaient presque pas de valeur et se vendaient, il y a vingt ou trente ans, à cinq roubles la dessiatine, qui se payent aujourd’hui au quintuple et même au décuple de ce prix. C’est surtout dans la Nouvelle-Russie que ce changement favorable dans la valeur des biens-fonds s’est opéré avec le plus de rapidité. Ainsi, par exemple, dans le gouvernement de Kherson, une dessiatine de bonne terre se vendait, en 1810, un double assignat et même au dessous. Vers 1815 on la payait déjà cinq ou six roubles assignats. Maintenant le prix est de dix roubles argent, et il n’y a que quelques contrées où l’on puisse en acheter encore à moins de quatre roubles argent la dessiatine.

“Ce progrès s’étendra sans doute de plus en plus avec l’accroissement de la population; mais il n’en est pas moins vrai que l’état anormal que nous venons de signaler est pour le moment et sera, probablement encore longtemps, dans la plus grande partie de la Russie, le trait caractéristique de notre situation agricole.” L. deTegoborski, Études sur les forces productives de la Russie, t. Ier, p. 314.

[(1)]Je crois utile de reproduire ici cette théorie, telle que l’illustre économiste anglais l’a formulée lui-même. Il serait impossible d’exposer, dans un langage plus net et plus scientifique, le phénomène de l’accroissement successif du prix courant de vente ou de location du sol, soit que ce prix se borne à atteindre le niveau du prix naturel, soit qu’il vienne à le dépasser.

“La rente est cette portion du praoduit de la terre que l’on paye au propriétaire pour avoir le droit d’exploiter les facultés productives et impérissables du sol. Cependant on confond souvent la rente avec l’intéret et le profit du capital, et dans le langage vulgaire on donne le nom de rente à tout ce que le fermier paye annuellement au propriétaire.

“Supposons deux fermes contiguës, ayant une même étendue et un sol d’une égale fertilité, mais dont l’une, pourvue de tous les bâtiments et instruments utiles à l’agriculture, est de plus bien entretenue, bien fumée et convenablement entourée de haies, de clôtures et de murs, tandis que tout cela manque à l’autre. Il est clair que l’une s’affermera plus cher que l’autre; mais dans les deux cas on appellera rente la rémunération payée au propriétaire. Il est cependant évident qu’une portion seulement de l’argent serait payée pour exploiter les propriétés naturelles et indestructibles du sol, le reste représenterait l’intérêt du capital consacré à amender le terrain et à ériger les constructions nécessaires pour assurer et conserver le produit. Adam Smith donne parfois au mot rente le sens rigoureux dans lequel je cherche à le restreindre, mais le plus souvent il l’emploie dans le sens vulgairement usité.... Quand je parlerai de la rente, je ne désignerai sous ce mot que ce que le fermier paye au propriétaire pour le droit d’exploiter les facultés primitives et indestructibles du sol.

“Lorsque des hommes font un premier établissement dans une contrée riche et fertile, dont il suffit de cultiver une très petite étendue pour nourrir la population, ou dont la culture n’exige pas plus de capital que n’en possèdent les colons, il n’y a point de rente; car qui songerait à acheter le droit de cultiver un terrain, alors que tant de terres restent sans maître et sont par conséquent à la disposition de quiconque voudrait les cultiver?

“Par les principes ordinaires de l’offre et de la demande, il ne pourrait être payé de rente pour la terre, par la même raison qu’on n’achète point le droit de jouir de l’air, de l’eau, ou de tous les autres biens qui existent dans la nature en quantités illimitées. Moyennant quelques matériaux, et à l’aide de la pression de l’atmosphère et de l’élasticité de la vapeur, on peut mettre en mouvement des machines qui abrégent considérablement le travail de l’homme; mais personne n’achète le droit de jouir de ces agents naturels, qui sont inépuisables et que tout le monde peut employer. De même le brasseur, le distillateur, le teinturier emploient continuellement l’air et l’eau dans la fabrication de leurs produits; mais comme la source de ces agents est inépuisable, ils n’ont point de prix. Si la terre jouissait partout des mêmes propriétés, si son étendue était sans bornes, et sa qualité uniforme, on ne pourrait rien exiger pour le droit de la cultiver, à moins que ce ne fῦt là où elle devrait à sa situation quelques avantages particuliers. C’est donc uniquement parce que la terre varie dans sa force productive, et parce que, dans le progrès de la population, les terrains d’une qualité inférieure, ou moins bien situés, sont défrichés, qu’on en vient à payer une rente pour avoir la faculté de les exploiter. Dès que par suite des progrès de la société on se livre à la culture des terrains de fertilité secondaire, la rente commence pour ceux des premiers, et le taux de cette rente dépend de la différence dans la qualité respective des deux espèces de terre.

“Dès que l’on commence à cultiver des terrains de troisième qualité, la rente s’établit aussitôt pour ceux de la seconde, et est réglée de même par la différence dans leurs facultés productives. La rente des terrains de première qualité hausse en même temps, car elle doit se maintenir toujours au dessus de celle de la seconde qualité, et cela en raison de la différence de produits que rendent ces terrains avec une quantité donnée de travail et de capital. A chaque accroissement de population qui force un peuple à cultiver des terrains d’une qualité inférieure pour en tirer des subsistances, le loyer des terrains supérieurs haussera.

“Supposons que les terrains n°s 1, 2, 3, rendent, moyennant l’emploi d’un même capital, un produit net de 100, 90 et 80 quarters (∗) de blé. Dans un pays neuf où il y a quantité de terrains fertiles, par rapport à la population, et où par conséquent il suffit de cultiver le n° 1, tout le produit net restera au cultivateur, et sera le profit du capital qu’il a avancé. Aussitôt que l’augmentation de population sera devenue telle qu’on soit obligé de cultiver le n° 2, qui ne rend que 90 quarters, les salaires des laboureurs déduits, la rente commencera pour les terres n° 1; car il faut, ou qu’il y ait deux taux de profits du capital agricole, ou que l’on enlève dix quarters de blé ou leur équivalent, du produit n° 1 pour les consacrer à un autre emploi. Que ce soit le propriétaire ou une autre personne qui cultive le terrain n° 1, ces dix quarters en constitueront toujours la rente, puisque le cultivateur du n° 2 obtiendrait le même résultat avec son capital, soit qu’il cultivât le n° 1, en payant dix quarters de blé de rente, soit qu’il continuât à cultiver le n° 2 sans payer de loyer. De même, il est clair que lorsqu’on aura commencé à défricher les terrains n° 2, la rente du n° 2 devra être de dix quarters de blé ou de leur valeur, tandis que la rente du n° 1 devra atteindre vingt quarters; le cultivateur du n° 3 ayant le même profit, soit qu’il cultive le terrain n° 1 en payant vingt quarters de rente, soit qu’il cultive le n° 2 en en payant dix, soit enfin qu’il cultive le n° 3 sans payer de rente.

(∗) Un quarter équivant à 2 hectolitres 90, 784.

“Il arrive assez souvent qu’avant de défricher les n°s 2, 3, 4, ou les terrains de qualité inférieure, on peut employer les capitaux d’une manière plus productive dans les terres déjà cultivées. Il peut arriver qu’en doublant le capital primitif employé dans le n° 1, le produit, quoiqu’il ne soit pas doublé ou augmenté de cent quarters, augmente cependant de quatre-vingt-cinq quarters, quantité qui surpasse ce que pourrait rendre ce capital additionnel, si on le consacrait à la culture du terrain n° 3.

“Dans ce cas, le capital sera employé de préférence sur le vieux terrain, et constituera également une rente: la rente étant toujours la différence entre les produits obtenus par l’emploi de deux quantités égales de capital et de travail. Si avec un capital de 1,000 l. st. un fermier retirait de sa terre cent quarters de blé, et que par l’emploi d’un second capital de 1,000 l. st., il eῦt un surcroît de produits de quatre-vingt-cinq quarters, son propriétaire serait en droit, à l’expiration du bail, d’exiger de lui quinze quarters ou une valeur équivalente, à titre d’augmentation de rente; car il ne peut y avoir deux taux différents pour les profits. Si le fermier consent à payer quinze quarters de blé en raison de l’augmentation de produits obtenue par l’addition de 1,000 l. st. de capital, c’est parce qu’il ne saurait en faire un emploi plus profitable. Ce serait là le taux courant proportionuel des profits; et si l’ancien fermier n’acceptait pas la condition, un autre se présenterait bientôt, prêt à payer au propriétaire un excédant de rente proportionné au profit additionnel qu’il pourrait retirer de sa terre.

“Dans ce cas, comme dans le précédent, le dernier capital employé ne donne pas de rente. Le fermier paye, à la vérité, quinze quarters de rente, eu égard à l’augmentation du pouvoir productif des premières 1,000 l. st.; mais pour l’emploi des secondes 1,000 l. st., il ne paye pas de rente. S’il venait à employer sur la même terre un troisième capital de 1,000 l. st., produisant en retour soixante quinze quarters de plus, il payerait alors pour le second capital de 1,000 l. st., une rente qui serait égale à la différence entre le produit des deux capitaux, c’est à dire à deux quarters; la rente des premières 1,000 l. st. hausserait de quinze à vingt-cinq quarters; et les dernières 1,000 l. st. ne payeraient point de rente.

“S’il y avait donc beaucoup plus de terres fertiles qu’il n’en faut pour fournir les subsistances nécessaires à une population croissante, ou s’il était possible d’augmenter le capital employé à la culture des vieux terrains, sans qu’il y eῦt aucune diminution de produits, la hausse des rentes deviendrait impossible, la rente étant l’effet constant de l’emploi d’une plus grande quantité de travail donnant moins de produits.

“Les terres les plus fertiles et les mieux situées seraient les premières cultivées, et la valeur échangeable de leurs produits serait réglée, comme celle des autres denrées, par la somme de travail nécessaire à leur production et à leur transport jusqu’au lieu de la vente.

“La valeur échangeable d’une denrée quelconque, qu’elle soit le produit d’une manufacture, d’une usine, ou de la terre, n’est jamais réglée par la plus petite somme de travail nécessaire pour sa production dans des circonstances extrêmement favorables, et qui constituent une sorte de privilége. Cette valeur dépend au contraire de la plus grande quantité de travail industriel que sont forcés d’employer ceux qui n’ont point de pareilles facilités, et ceux qui, pour produire, ont à lutter contre les circonstances les plus défavorables. Nous entendons par circonstances les plus défavorables celles sous l’influence desquelles il est plus difficile d’obtenir la quantité nécessaire de produits.

“C’est ainsi que dans un établissement de bienfaisance où l’on fait travailler les pauvres au moyen de dotations, le prix des objets qui y sont fabriqués sera, en général, réglé, non d’après les avantages particuliers accordés à cette sorte d’ouvriers, mais d’après les difficultés ordinaires et naturelles que tout autre ouvrier aura à surmonter. Le fabricant qui ne jouirait d’aucun de ces avantages pourrait, à la vérité, n’être plus en état de soutenir la concurrence, si ces ouvriers favorisés pouvaient suppléer à tous les besoins de la société; mais s’il se décidait à continuer son industrie, ce ne serait qu’autant qu’il retirerait toujours de son capital les profits ordinaires, ce qui ne pourrait arriver s’il ne vendait ses articles à un prix proportionné à la quantité de travail industriel consacré à leur production.

“...Ce qui fait donc hausser la valeur comparative des produits naturels, c’est l’excédant de travail consacré aux dernières cultures, et non la rente qu’on paye au propriétaire. La valeur du blé se règle d’après la quantité de travail employée à le produire sur les dernières qualités de terrains ou d’après cette portion de capital qui ne paye pas de rente. Le blé ne renchérit pas, parce qu’on paye une rente; et l’on a remarqué, avec raison, que le blé ne baisserait pas lors même que les propriétaires feraient l’entier abandon de leurs rentes. Cela n’aurait d’autre effet que de mettre quelques fermiers dans le cas de vivre en seigneurs, mais ne diminuerait nullement la quantité de travail nécessaire pour faire venir des produits bruts sur les terrains cultivés les moins productifs.

“Rien n’est plus commun que d’entendre parler des avantages que possède a terre sur toute autre source de production utile, et cela en raison du surplus qu’on en retire sous la forme de rente. Et cependant à l’époque où les terrains sont le plus fertiles, le plus abondants, le plus productifs, ils ne donnent point de rente; et ce n’est qu’au moment où ils s’appauvrissent, — le même travail donnant moins de profit, — qu’on détache une partie du produit primitif des terrains de premier ordre, pour le paiement de la rente. Il est assez singulier que cette qualité de la terre, qui aurait dῦ être regardée comme un désavantage, si on la compare aux agents naturels qui secondent le manufacturier, ait été considérée au contraire comme ce qui lui donnait une prééminence marquée. Si l’eau, l’air, l’élasticité de la vapeur et la pression de l’atmosphère pouvaient avoir des qualités variables et limitées; si l’on pouvait, de plus, se les approprier, tous ces agents donneraient une rente, qui se développerait à mesure que l’on utiliserait leurs différentes qualités. Plus on descendrait dans l’échelle des qualités, et plus hausserait la valeur des produits fabriqués avec ces agents, parce que des quantités égales de travail industriel donneraient moins de produits. L’homme travaillerait plus de son corps, la nature ferait moins, et la terre ne jouirait plus d’une prééminence fondée sur la limitation de ses forces.

“Si l’excédant de produit qui forme la rente des terres est réellement un avantage, il est à désirer alors que, tous les ans, les machines récemment construites deviennent moins productives que les anciennes. Cela donnerait, en effet, plus de valeur aux marchandises fabriquées, non seulement avec ces machines, mais avec toutes celles du pays; et l’on payerait alors une rente à tous ceux qui posséderaient les machines les plus productives.

“La hausse des rentes est toujours l’effet de l’accroissement de la richesse nationale et de la difficulté de se procurer des subsistances pour le surcroît de population: c’est un signe, mais ce n’est jamais une cause de la richesse; car la richesse s’accroît souvent très rapidement pendant que la rente reste stationnaire, ou même pendant qu’elle baisse. La rente hausse d’autant plus rapidement que les terrains disponibles diminuent de facultés productives. Là où la richesse augmente avec le plus de vitesse, c’est dans les pays où les terres disponibles sont le plus fertiles, où il y a le moins de restrictions à l’importation, où, par des améliorations dans l’agriculture, on peut multiplier les produits, sans aucune augmentation proportionnelle dans la quantité de travail, et où, par conséquent, l’accroissement des rentes est lent (∗).”

(∗) Ricardo, Principes de l’économie politique, chap. II. — De la rente de la terre.

Ricardo remarque ensuite que les améliorations en agriculture, et particulièrement celles qui développent les facultés productives du sol, ont pour résultat de diminuer la rente, en permettant d’abandonner la culture des terrains de qualité inférieure. Si ces améliorations étaient considérables, il pourrait arriver, ajoute-t-il, que la rente de la terre baisserait quand même la population croîtrait en nombre et en richesse.

(Note de la page 378) Dans un ouvrage intitulé: An inquiry into the nature of the cornlaws, etc. — Recherches sur la nature des lois relatives aux céréales, etc. Édimbourg, 1777, in-8°.

[(1)]Assertion de M. Carey.

[(1)]Assertion de M. Fontenay. — Du revenu foncier.

Dans cet ouvrage, où se manifestent d’ailleurs les plus rares qualités de style et de pensée, M. de Fontenay prétend encore que le salaire des ouvriers a triplé depuis un siècle. Or, comme il y a un siècle, les ouvriers ne pouvaient recevoir moins que la somme nécessaire pour s’entretenir et se renouveler, il s’ensuivrait qu’ils recevraient de nos jours trois fois plus qu’il ne leur faut pour subvenir à leur entretien et à celui de leur famille. Je laisse à juger si les faits s’accordent avec la théorie de M. de Fontenay.