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Subject Area: Economics
Topic: General Treatises on Economics
Topic: Property

DIXIÈME LEÇON: la part du travail ( fin ) - Gustave de Molinari, Cours d’Economie Politique vol. 1 [1854]

Edition used:

Cours d’Economie Politique (Paris: Guillaumin, 1863). 2 vols. 2nd revised edition. Vol. 1.

Part of: Cours d’Économie Politique 2 vols.

About Liberty Fund:

Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals.


DIXIÈME LEÇON

la part du travail (fin)

De la part éventuelle ou profit. — De quoi se compose le profit. — Son taux naturel et son taux courant. — De la part fixe ou salaire. — Raison d’être de cette forme de la rémunération du travail. — Pourquoi l’Association intégrale n’est pas possible. — Que le travailleur n’a aucun avantage à recevoir sa rémunération sous forme d’une part éventuelle plutôt que sous forme d’une part fixe. — Causes perturbatrices qui font descendre le salaire au dessous de son taux naturel et nécessaire. — De l’insuffisance du développement du commerce de travail ou marchandage. — Maux qul en résultent pour l’ouvrier. — Infériorité de sa situation vis-àvis de l’entrepreneur. — Conséquences: avilissement du salaire, abaissement de la qualité du travail. — Que cette situation ne présente à l’entrepreneur d’industrie que des avantages illusoires. — Comparaison avec le commerce des grains. — Bienfaits qui résulteraient pour l’ouvrier et pour l’entrepreneur d’industrie du développement normal de ce commerce. — Causes qui ont jusqu’à présent entravé ce développement. — Progrès que le marchandage rendrait possibles.

Jetons maintenant un coup d’œil sur les circonstances perturbatrices qui empêchent trop souvent le prix courant du travail libre de se confondre avec son prix naturel.

Quel usage le travailleur libre peut-il faire de son fonds de facultés productives, autrement dit de son capital de valeurs personnelles?

I. Il peut l’employer pour son propre compte, isolément ou par association, en entreprenant une industrie avec l’auxiliaire d’un capital de valeurs mobilières et immobilières. Dans ce cas, la rémunération de son travail se compose de la portion de produit qui excède les frais de sa production, en comprenant dans ces frais la rémunération du travail et du capital qui lui servent d’auxiliaires. Ordinairement, les travailleurs qui fondent une entreprise, individuellement ou par association, y engagent et y exposent non seulement leur capital de valeurs personnelles, mais encore un capital de valeurs immobilières et mobilières; en sorte que l’excédant de la production, les frais étant couverts, ou le profit, se partage entre leur travail (valeurs personnelles) et leur capital (valeurs mobilières et immobilières). Les écrivains anglais ne distinguent pas d’habitude ce qui, dans le profit, revient à l’un de ce qui revient à l’autre, quoiqu’il y ait lieu évidemment de différencier ces deux parts. En tous cas, le profit, soit qu’il représente seulement la rémunération du travail de l’entrepreneur, soit qu’il représente la rémunération du travail et du capital que l’entrepreneur engage et expose dans la production, le profit est gouverné par les lois générales de l’offre et de la demande et des frais de production. Il a son taux naturel et son taux courant. Son taux naturel, c’est la rétribution nécessaire à l’entrepreneur pour conserver et augmenter dans la proportion utile son capital de valeurs personnelles et, communément aussi, de valeurs mobilières et immobilières. Son taux courant est déterminé: 1° par le montant des frais de production, en y comprenant le loyer du travail et du capital auxiliaires; 2° par le prix auquel se réalisent les produits. La différence, c’est le profit. Or qu’arrive-t-il lorsque le taux des profits d’une industrie vient à s’élever au dessus ou à demeurer au dessous de celui des autres industries? C’est que le travail et le capital d’entreprises y affluent ou s’en éloignent; en sorte que, comme nous l’avons remarqué déjà, l’équilibre tend toujours à s’établir (sauf les différences naturelles des risques, etc.) entre les profits des différentes branches de la production. Qu’arrive-t-il encore, lorsque le taux courant des profits s’élève dans une industrie au dessus ou tombe au dessous de son taux naturel ou nécessaire? C’est que le travail et le capital d’entreprises y affluent ou s’en éloignent jusqu’à ce que le niveau se trouve encore rétabli. Sans doute, les variations des profits sont incessantes, car les éléments dont ils dépendent, frais de production d’une part, prix des produits de l’autre sont essentiellement variables. Mais à travers toutes ces variations surgit un taux moyen courant des profits qui gravite perpétuellement dans toutes les branches de la production autour du taux naturel et nécessaire de la rémunération de l’entrepreneur d’industrie.

Sous un régime de liberté industrielle, tous les travailleurs ont le droit d’entreprendre une industrie; mais une faible minorité seulement en a la possibilité. D’abord parce que le travail de l’entrepreneur exige généralement certaines qualités intellectuelles et morales assez rares; ensuite parce que bien peu possèdent le capital dont la coopération est indispensable au travail d’entreprise ou peuvent se le procurer à des conditions utiles; enfin, parce que le nombre des entreprises possibles est toujours fort limité relativement an nombre des travailleurs. Remarquons à ce propos qu’à mesure que l’industrie se développe sous l’influence du progrès des machines et des procédés de production, les grandes entreprises tendent davantage à se substituer aux petites. Or les grandes entreprises, exigeant la mise en œuvre de fonds productifs considérables, s’établissent par voie d’association ou de jonction des capitaux. Dans ce nouvel état de la production, les profits des entreprises vont uniquement aux capitalistes qui courent seuls désormais les risques de la production, et ils prennent, comme on sait, le nom de dividendes. Quant aux travailleurs, à tous les degrés, ils reçoivent leur rémunération sous la forme d’une part fixe et assurée, et ils retombent ainsi dans la seconde catégorie que nous allons examiner, à l’exception toutefois des directeurs et des administrateurs qui joignent communément à leur part fixe une part éventuelle dans les bénéfices.

En résumé, c’est seulement la minorité des travailleurs, exerçant la fonction spéciale d’entrepreneurs d’industrie qui reçoivent leur rémunération sous la forme d’une part éventuelle ou profit. Cette classe d’hommes, déjà relativement peu nombreuse, tend à diminuer à mesure que les entreprises s’agrandissent; et il y a apparence qu’elle finira en grande partie par disparaître dans l’évolution actuelle de l’industrie. Mais, en attendant, à moins que les entrepreneurs d’industrie ne possèdent un monopole naturel de certaines facultés réquises pour leur spécialité d’entreprises, ou, chose malheureusement plus fréquente, un monopole artificiel résultant de priviléges ou de restrictions qui limitent le développement de l’industrie, du commerce ou du crédit, ils ne peuvent obtenir pour l’emploi de leurs facultés productives, une rémunération supérieure à celle qui est nécessaire au maintien et au développement utile de leurs entreprises.

II. Le travailleur, et c’est le cas le plus fréquent, peut mettre ses facultés productives autrement dit son capital de valeurs personnelles au service d’autrui, et recevoir en échange une rémunération fixe ou salaire; absolument comme font les capitalistes qui mettent leurs valeurs mobilières ou immobilières au service d’autrui en recevant en échange un intérêt ou un loyer. Ces rémunérations ont entre elles une complète analogie: l’intérêt ou le loyer est le salaire des capitaux formés de valeurs mobilières ou immobilières, comme le salaire du travail est l’intérêt ou le loyer du capital formé de la valeur personnelle de l’ouvrier.

Les socialistes se sont accordés, comme on sait, à jeter l’anathème sur cette forme de la rémunération du travail. Cette phrase plus sonore que juste de M. de Chateaubriand: le salaire est la dernière transformation de la servitude, ils l’ont répétée et amplifiée à outrance. Ils ont affirmé que le salarié est inévitablement exploité par l’entrepreneur d’industrie et ils en ont conclu qu’aucune amélioration sérieuse ne pourrait être apportée au sort des classes laborieuses aussi longtemps que l’Association ne serait pas substituée au salariat, c’est à dire aussi longtemps que l’ouvrier ne recevrait point sa rémunération sous la forme d’une part éventuelle, dividende ou profit, au lieu de la recevoir sous la forme d’une part fixe ou salaire.

Recherchons donc quelle est la raison d’être de cette forme de la rémunération du travail, comment se détermine et se règle le salaire, et quelles circonstances ont pu motiver la réprobation dont il a été l’objet de la part des socialistes.

Supposons qu’il s’agisse de fonder une entreprise, une manufacture de coton, par exemple. Il faudra y engager et par là même y exposer une certaine quantité de capital (valeurs mobilières et immobilières) et une certaine quantité de travail (valeurs personnelles). Il est évident qu’en suivant le cours naturel des choses, capital et travail ne pourront recevoir leur rétribution qu’après que le produit aura été réalisé. Ils pourront alors se partager le produit au prorata des valeurs engagées et exposées, sous la forme d’un dividende que recevront travailleurs et capitalistes.

Tel est, comme on sait, l’idéal de l’Association intégrale rêvé par les socialistes. Pourquoi cet idéal n’est-il réalisé nulle part? Pourquoi la grande majorité des travailleurs, comme aussi des capitalistes, au lieu d’être associés à part éventuelle dans les entreprises de production, n’en sont-ils que les auxiliaires à part fixe? A l’aide de quelles combinaisons reçoiventils par anticipation une part fixe et assurée dans un produit non réalisé et qui ne le sera peut-être point? Comment enfin se règle cette part?

Voilà quelques-unes des questions importantes que soulève le phénomène du salariat. La première de ces questions, savoir pourquoi les travailleurs sont pour la plupart salariés au lieu d’être associés aux entreprises de production, est facile à résoudre. Il suffit, pour en trouver la solution, de jeter un coup d’œil, d’une part, sur les conditions naturelles de la production, d’une autre part, sur la situation de l’immense majorité des travailleurs.

Dans toute industrie, les produits ne peuvent être achevés et réalisés qu’après un délai plus ou moins long. Dans la production agricole, il faut attendre que le grain ait mῦri pour le moissonner, et la récolte ne peut toujours être immédiatement réalisée avec avantage. Dans l’industrie cotonnière, il faut attendre encore que le coton brut entré dans la manufacture en soit sorti sous forme de fils ou de tissus, et que ces fils ou ces tissus aient été vendus et payés. Il en est de mème dans toutes les autres branches de la production.

D’un autre côté, toute entreprise de production est assujettie à des risques plus ou moins nombreux et intenses. Quoiqu’on n’entreprenne une industrie qu’en vue d’en retirer un bénéfice, il peut arriver non seulement qu’on ne réalise point ce bénéfice, mais encore qu’on ne couvre pas même les frais nécessaires pour entretenir et renouveler les agents productifs.

Or, les travailleurs n’ont point généralement des ressources suffisantes pour attendre que les produits soient réalisés, non plus que pour supporter les risques de la production. D’ailleurs, alors même qu’ils posséderaient ces ressources, ils pourraient préférer le rôle d’auxiliaires de la production à part fixe à celui d’associés à part éventuelle. C’est ainsi qu’une nombreuse classe de capitalistes, quoique possédant les moyens nécessaires pour attendre la réalisation des produits à la formation desquels leurs capitaux contribuent, préfèrent recevoir leur rétribution sous la forme d’un intérêt fixe plutôt que sous la forme d’une part éventuelle, d’un profit ou d’un dividende.

Cela étant, l’Association intégrale, quoiqu’elle paraisse au premier abord la forme la plus naturelle des entreprises, était impossible. Il fallait trouver une combinaison qui permit d’obtenir le concours des travailleurs en leur fournissant la part anticipative et assurée qu’ils demandaient, au lieu de la part éventuelle que les entreprises de production pouvaient seulement leur offrir.

Cette combinaison a consisté à placer les travailleurs, comme aussi les capitalistes auxiliaires, dans la même catégorie que les fournisseurs de matériaux et instruments divers qui servent à l’alimentation et au fonctionnement des entreprises. Ces matériaux et ces instruments, l’entrepreneur les achète au comptant ou à terme, en établissant le prix qu’il en peut offrir d’après le prix estimatif auquel il vend ses produits, la différence constituant son bénéfice. Tantôt il les achète à bon marché, tantôt il les achète cher, et il règle ses achats et sa production en conséquence. Comme les prix de toutes choses, qu’il s’agisse des matériaux et des instruments de production ou des articles de consommation, sont gouvernés par les lois de l’offre et de la demande et des frais de production, les entrepreneurs, considérés dans leur ensemble, paient le prix naturel et nécessaire de tous les éléments de leur production, et ils font, de même, payer leurs produits à leur prix naturel et nécessaire. En sorte que chacun ne reçoit, sauf les cas de monopole, que la rétribution indispensable pour maintenir et développer son industrie dans la proportion utile.

On pourrait admettre qu’il existât entre les entrepreneurs d’industrie et les différents coopérateurs industriels, capitalistes et travailleurs, une association universelle, en ce sens que chacun, au lieu de payer à un prix fixe les produits et les services dont il a besoin pour produire, les paierait au moyen d’une part éventuelle dans les résultats de sa production. Mais cela compliquerait les choses plutôt que de les simplifier, sans rien changer au surplus à l’action des lois qui gouvernent les prix de tous les produits ou services. Si le coton employé dans une manufacture, par exemple, se payait au moyen d’une assignation sur le produit brut, le montant de cette assignation s’élèverait plus ou moins selon l’état du marché des cotons, comme aujourd’hui la quantité de monnaie ou de valeurs monétaires que l’on fournit en échange, et il n’en résulterait aucune amélioration dans l’économie de la société. Au contraire! Il en résulterait une agglomération anti-économique de trois opérations distinctes, le commerce, la spéculation industrielle et le crédit. Le négociant en cotons, en recevant, au lieu d’une somme fixe en valeurs monétaires, une assignation sur un produit éventuel, deviendrait par là même spéculateur industriel et prêteur de capitaux, et l’obligation où il se trouverait de cumuler des fonctions essentiellement diverses, au lieu de s’en tenir à sa spécialité, serait pour lui comme pour les autres une cause de retard et non de progrès. Ce que nous disons des producteurs et des marchands qui fournissent les matériaux et les instruments de la production, s’applique aussi bien aux capitalistes et aux travailleurs qui fournissent le capital et le travail auxiliaires des entreprises. On ne pourrait considérer comme un progrès une combinaison qui les rendrait participants quand même aux chances et risques des entreprises auxquelles ils fournissent le concours de leurs forces productives, que si, dans l’état actuel des choses, leur rétribution ne pouvait se régler d’une manière équitable et utile. Mais en est-il bien ainsi? En ce qui concerne le capital auxiliaire que les entrepreneurs d’industrie empruntent, il est clair que ce capital peut recevoir et reçoit sa rémunération sur un pied équitable et utile, soit qu’on le rétribue au moyen d’une part éventuelle ou au moyen d’une part fixe, et que l’une de ces deux formes de rémunération ne peut jamais être, au moins d’une manière constante, plus avantageuse que l’autre. Prenons pour exemple le capital d’une compagnie de chemins de fer. Ce capital est divisé en actions qui donnent droit à une part éventuelle ou dividende dans le produit de l’entreprise, et en obligations qui donnent droit à une part fixe ou intérêt. Il est évident que si l’une de ces deux formes de rémunération devenait plus avantageuse que l’autre, les capitaux s’offriraient de préférence sous cette forme jusqu’à ce que l’équilibre se fῦt rétabli. Il en est de même pour le travail. Comme le capital, le travail nécessaire à une entreprise peut recevoir sa rétribution sous la forme d’une part fixe ou d’une part éventuelle. En d’autres termes, les entrepreneurs qui demandent du travail peuvent offrir en échange soit une rétribution fixe en valeurs monétaires, soit une rétribution éventuelle en une assignation sur le produit variable et incertain de leurs entreprises. Supposons que cette dernière forme de rémunération fῦt plus avantageuse aux ouvriers que la première, ne la demanderaient-ils pas, de préférence, jusqu’à ce que l’équilibre se fῦt rétabli? Mais la généralisation de la rétribution du travail, sous forme de part éventuelle dans les entreprises, constituerait-elle bien un progrès? L’ouvrier, devenant ainsi à la fois producteur de travail, spéculateur industriel et prêteur, pourrait-il remplir cette triple fonction utilement pour lui-même et pour les autres? Son manque habituel de ressources serait un premier obstacle à ce qu’il la remplît; toutefois cet obstacle ne serait pas insurmontable, car il pourrait faire escompter les assignations qui lui seraient fournies en paiement; mais lui conviendrait-il toujours de courir les risques de dépréciation qu’elles pourraient subir, aux époques de crises industrielles, par exemple? Une rétribution, sous forme de part fixe ou de salaire ne serait-elle pas, dans la plupart des cas, mieux appropriée à sa situation et ne lui paraîtrait-elle pas préférable? Croire que l’on améliorerait son sort en arrangeant les choses de telle façon qu’il fῦt obligé de recevoir quand même la rétribution de son travail sous la forme d’une part éventuelle dans le produit des entreprises, serait aussi peu rationnel que de croire que l’on améliorerait le sort des capitalistes en les obligeant désormais à placer leurs capitaux exclusivement sous forme d’actions, au lieu de leur laisser le choix entre les actions et les obligations.

On voit donc que le salariat ne mérite point l’anathème dont l’ont frappé les socialistes. Cette forme de rémunération a sa raison d’être à la fois dans les conditions naturelles de la production, qui ne permettent point de réaliser le produit d’une manière immédiate et certaine, et dans la situation des travailleurs qui ne leur permet ni de spéculer sur un produit ni d’attendre qu’il soit réalisé. La supprimer, pour la remplacer par une rémunération éventuelle, sous la forme d’une assignation sur le produit brut des entreprises serait aggraver certainement la situation des ouvriers au lieu de l’améliorer. Car, sous ce nouveau régime comme sous le régime actuel du salariat, le prix des services de l’ouvrier continuerait de dépendre de la situation du marché de travail. Quand le travail serait abondant, on diminuerait la part proportionnelle de l’ouvrier dans le produit brut de l’entreprise, comme aujourd’hui on diminue son salaire; en sorte qu’il n’aurait gagné à ce changement que l’obligation de participer à des spéculations industrielles auxquelles il n’est point propre et de s’exposer à des risques que l’exiguité habituelle de ses ressources ne lui permet pas de subir.

Le taux courant de la rémunération du travail auxiliaire descend cependant trop souvent au dessous de son taux naturel et nécessaire; mais ce n’est pas sous l’influence de la forme de cette rémunération, c’est par l’action de toutes autres causes. La principale réside dans l’insuffisance du développement du marchandage ou commerce intermédiaire de travail.

Tandis que le commerce de la plupart des produits est développé et divisé autant que la production elle-même; qu’il existe entre les producteurs et les consommateurs de toutes les marchandises régulièrement demandées des marchands en gros, demi-gros et détail, il n’en est pas de même pour le travail. L’entrepreneur qui a besoin de travail en gros est obligé, presque toujours, de s’aboucher directement avec l’ouvrier qui le lui vend en détail, et, — n’en déplaise aux socialistes, grands ennemis des intermédiaires comme on sait, — il en résulte une situation désavantageuse, à la fois, à l’ouvrier et à l’entrepreneur lui-même.

A l’ouvrier d’abord. Cette absence d’intermédiaires, en contraignant l’ouvrier à cumuler les deux fonctions naturellement distinctes de producteur et de marchand de travail ne lui permet point de s’acquitter également bien de l’une et de l’autre. S’il n’avait point à se préoccuper du placement de son travail, il pourrait s’appliquer uniquement à sa spécialité professionnelle, et développer au maximum ses services productifs sous le double rapport de la quantité et de la qualité. D’un autre côté, il ne peut, faute de connaissances spéciales, de temps et de ressources, exercer convenablement le métier de marchand de travail. Il lui est à peu près impossible d’acquérir une connaissance régulière du marché de travail au delà du milieu borné où il vit. Il ne possède pas non plus les ressources nécessaires soit pour se transporter sur un marché éloigné, soit pour attendre le moment le plus favorable au placement de sa marchandise. Qu’en résulte-t-il? C’est que, ne disposant ni de l’espace ni du temps, il est obligé d’accumuler son offre dans le lieu et dans le moment où il se trouve, et où il est, communément du moins, en présence d’une demande beaucoup moins intense. Sans doute, les entrepreneurs d’industrie ont besoin d’acheter du travail comme les ouvriers ont besoin d’en vendre. Car si, d’un côté, il y a un capital de valeurs personnelles que le chômage laisse improductif et qu’il peut finalement détruire, d’un autre côté, il y a un capital de valeurs mobilières, immobilières et personnelles pour lequel le chômage n’est pas moins dommageable. Mais, en premier lieu, les entrepreneurs peuvent, en cas d’extrême nécessité, se procurer des ouvriers au dehors beaucoup plus facilement que les ouvriers ne peuvent s’y procurer des emplois; en second lieu, comme ils disposent d’une accumulation plus grande de capitaux, sans parler des ressources du crédit, ils peuvent supporter plus longtemps le chômage; ils disposent, en un mot, à un plus haut degré, de l’espace et du temps (1) . Cela étant, il est rare que le louage du fonds productif de l’ouvrier, ou, ce qui revient au même, la vente de son travail s’effectue dans des conditions d’égalité. L’offre est presque toujours plus intense que la demande et il en résulte pour l’entrepreneur la possibilité de réduire sa demande beaucoup plus que l’ouvrier ne réduit son offre. Sous l’influence de cette situation inégale, l’ouvrier porte successivement au maximum la quantité de travail offert, tandis que l’entrepreneur abaisse, successivement aussi, la quantité de salaire en monnaie ou en denrées qu’il offre en échange. Bientôt ce salaire descend au point de ne plus suffire à l’entretien de l’ouvrier et de sa famille. Alors l’ouvrier ajoute à l’offre devenue insuffisante de son propre travail, celle du travail de sa femme et de ses enfants. Mais s’il améliore ainsi immédiatement sa situation, c’est pour l’aggraver ultérieurement. A mesure, en effet, que ces quantités supplémentaires de travail arrivent sur le marché en progression arithmétique, le prix courant du travail baisse en progression géométrique. Le salaire doit finir par tomber ainsi à son minimum extrême, c’est à dire à la somme indispensable pour maintenir l’ouvrier en état de travailler non point pendant le cours de son existence comme dans le cas de l’esclavage, mais seulement pendant le moment même où il livre son travail. Il descendrait plus bas encore si en s’abaissant davantage, c’est à dire au dessous du taux nécessaire à la réparation immédiate des forces de l’ouvrier, il ne provoquait point une diminution de l’offre du travail, et par conséquent une hausse de la rémunération du travailleur.

Cependant, lorsque le salaire est descendu à ce minimum extrême où il ne suffit plus qu’à la satisfaction des besoins actuels de l’ouvrier, celui-ci est condamné à périr dès que le travail vient à lui faire défaut ou bien encore dès qu’il se trouve hors d’état de travailler. La charité publique ou privée supplée alors à l’insuffisance du salaire; mais à mesure que les secours fournis par la charité augmentent et surtout à mesure qu’ils sont affectés davantage aux besoins des individus capables de travailler, l’inégalité de situation des vendeurs de travail vis à vis des acheteurs continue à agir pour réduire encore le salaire. C’est ainsi que le prix courant du travail finit par tomber fort au dessous non seulement du prix naturel (comprenant une part proportionnelle du produit net) mais encore même des frais indispensables à l’entretien et au renouvellement des ouvriers. Sous l’influence de cet avilissement du salaire, on voit, successivement baisser la qualité du travail, puis, si des forces ouvrières fraîches ne sont pas importées du dehors, on en voit diminuer la quantité même, par suite de l’épuisement des forces et de la vitalité d’une race surmenée hâtivement, de génération en génération. Cette situation est pour la classe ouvrière pire que celle de l’esclavage, car le propriétaire d’esclaves a intérêt d’une part à ménager économiquement les forces d’un personnel qui lui coῦte cher, d’une autre part à lui fournir toujours le minimum d’entretien nécessaire, tandis que cet intérêt n’existe point ou n’existe que d’une manière lointaine pour l’entrepreneur qui emploie des ouvriers libres.

Cet état de choses si désastreux pour les ouvriers est-il, en revanche, avantageux aux entrepreneurs?

Ils le croient volontiers, et c’est pourquoi ils emploient leur influence à le maintenir au moyen de tout un arsenal de lois spéciales, lois sur les coalitions, sur les livrets des ouvriers, etc., destinées à mettre les ouvriers à leur entière discrétion, mais en agissant ainsi ils n’offensent pas seulement la justice, ils travaillent encore à la ruine future de la classe à laquelle ils appartiennent. Ce qui les abuse, c’est la conséquence immédiate du phénomène de l’abaissement des salaires, conséquence qui leur paraît essentiellement avantageuse car elle engendre une hausse immédiate de leurs profits. Mais les profits venant à hausser, qu’arrive-t-il? C’est que les capitaux et le travail d’entreprise sont irrésistiblement attirés dans les localités et dans les industries dont les profits se trouvent surelevés, c’est à dire augmentés d’une rente en sus de leur taux naturel, aux dépens des salaires. De nouvelles entreprises se créent, le salaire se relève par l’augmentation de la demande de travail, tandis que les prix des produits s’abaissent par l’accroissement des quantités offertes, et, en conséquence, les profits diminuent.

L’avilissement des salaires ne peut donc, comme on voit, occasionner une hausse permanente des profits, ceux-ci se trouvant toujours ramenés par la concurrence à leur taux naturel et nécessaire. De plus, il peut placer à la longue les entrepreneurs dans une situation d’infériorité dommageable et devenir pour la société entière une cause de ruine. Lorsqu’il va, en effet, jusqu’à ne plus permettre aux travailleurs de réparer et de rétablir entièrement leurs forces productives, en amenant ainsi l’abaissement de la qualité du travail, c’est à dire du moteur essentiel de la production, les entrepreneurs, obligés de se contenter de ce travail de qualité inférieure, ne peuvent plus produire les articles qui exigent une force et une habileté supérieures et leur industrie dépérit, alors même qu’elle ne serait point supplantée par la concurrence étrangère. On parle souvent de localités ou de contrées ruinées par l’épuisement des forces productives du sol; mais, en étudiant les causes qui ont ruiné une foule d’industries, on s’aperçoit que l’épuisement des forces productives des travailleurs, quoique bien rarement mentionnée, doit être placé au premier rang de ces causes de décadence.

On doit donc souhaiter, non seulement dans l’intérêt de l’ouvrier, mais encore dans l’intérèt de l’entrepreneur et, par extension, de la société entière, que la rémunération du travail ne descende point, autrement que d’une manière accidentelle et temporaire, au dessous de son taux naturel et nécessaire. Mais ce souhait peut-il être réalisé en présence de l’inégalité de situation qui existe communément entre l’entrepreneur et l’ouvrier, entre l’acheteur de travail et le vendeur? Celui-ci n’est-il pas irrémédiablement condamné à être exploité par celui-là? N’en déplaise aux écrivains socialistes, nous ne le pensons pas.

D’où provient cette inégalité de situation qui amène trop souvent avec l’avilissement des salaires l’abaissement de la qualité du travail? Elle provient, comme nous l’avons vu, de ce que l’ouvrier vendeur de travail ne dispose pas, ordinairement du moins, au même degré que l’acheteur, de l’espace et du temps, de ce qu’il ne peut, faute d’informations et de ressources, porter son travail dans les lieux où on le paye le plus cher, de ce qu’il ne peut non plus attendre pour le vendre le moment le plus favorable. La spécialisation et le développement du commerce de travail auraient pour résultat inévitable d’effacer cette inégalité en plaçant sur le marché, agrandi à la fois dans l’espace et dans le temps, l’ouvrier le plus pauvre au niveau de l’entrepreneur le plus riche. Le marchandage, à tort impopulaire auprès des ouvriers, est le germe de ce progrès. Le marchandeur achète le travail en détail aux ouvriers et il le revend en bloc aux entrepreneurs. Faisant ainsi commerce de travail, il est intéressé à agrandir autant que possible le débouché de sa marchandise. D’abord, il profite seul de ce progrès commercial. Ensuite, l’élévation de ses profits, en attirant la concurrence, l’oblige à y faire participer producteurs et consommateurs.

C’est exactement l’histoire du marchand de grains que poursuit encore le préjugé populaire, et dont l’interposition est cependant si avantageuse à l’agriculteur aussi bien qu’au consommateur. Dans les commencements, à la vérité, la spécialisation du commerce des grains occasionne un dommage à certains intérêts particuliers, absolument comme fait l’introduction d’une machine nouvelle, car le commerce des grains n’est autre chose qu’une nouvelle machine ou, si l’on veut, un nouveau rouage de l’immense appareil de la production. Que cette machine ne s’introduise point sans causer un dommage aux détenteurs de l’outillage grossier qu’elle supplante; qu’ils s’ameutent, en conséquence, contre elle et qu’ils veuillent la briser, cela se conçoit parfaitement. Ainsi, des marchands de grains apparaissent sur un marché local où des cultivateurs se rencontraient seuls jusque-là avec les consommateurs. S’ils achètent pour revendre soit ailleurs, soit plus tard, ils feront hausser le prix, au grand dommage actuel des acheteurs. S’ils vendent, ils le feront baisser au grand dommage des cultivateurs. Ce n’est pas tout. En présence de cette concurrence du commerce spécialisé, les cultivateurs qui remplissaient l’office de marchands seront obligés d’y renoncer pour se renfermer dans leur spécialité. Comme agriculteurs, ils y gagneront certainement, à la longue, car ils pourront mieux produire, et le commerce des grains spécialisé leur procurera des débouchés plus vastes et plus sῦrs; mais, comme marchands, ils y perdront d’abord, et le matériel et le personnel qu’ils employaient à cette annexe de leur industrie agricole seront frappés d’une moins value. D’un autre côté, les acheteurs qui font aussi en partie ce commerce, en ce qu’ils s’approvisionnent pour un terme plus ou moins long dans les moments où les prix sont les plus bas, ne pourront plus se livrer avec le même avantage à ce genre de spéculation, et le capital qu’ils y employaient sera frappé d’une moins value jusqu’à ce qu’ils aient trouvé à le placer autrement. Sans doute, ils regagneront plus tard comme acheteurs, par la régularité et la sῦreté des approvisionnements, ce qu’ils auront perdu d’abord comme spéculateurs. Mais, en attendant, l’introduction de cette nouvelle machine commerciale n’en froisse pas moins les intérêts engagés dans les petits rouages imparfaits et grossiers auxquels elle se substitue; et, comme un bien futur et général ne console jamais d’un mal actuel et particulier, on conçoit que la machine nouvelle du commerce des grains ait été tout d’abord impopulaire. Cette impopularité dont elle était frappée, en l’empêchant de se développer autant qu’elle aurait pu le faire, a aggravé les maux de la transition en restreignant l’emploi de cette machine perfectionnée à un petit nombre d’individus, ainsi investis d’un monopole naturel et parfois aussi artificiel quand ils étaient organisés en corporations fermées, et en mettant à leur merci producteurs et consommateurs. Ils ont pu réaliser alors des bénéfices exceptionnels, et, comme leur petit nombre rendait entre eux les coalitions faciles, des bénéfices peu légitimes. Mais quand la suppression des corporations a rendu accessibles à tous les différentes branches de la production et du commerce, l’élévation de ces bénéfices n’a pas manqué d’attirer la concurrence. Le commerce des grains s’est développé, et ceux qui l’exerçaient se sont efforcés d’augmenter leurs débouchés pour maintenir leurs bénéfices. Le perfectionnement et la multiplication des voies de communication par l’application de la vapeur à la locomotion, l’abaissement graduel des barrières douanières et finalement la suppression des lois céréales ont singulièrement secondé leurs efforts, et aucune branche de commerce ne s’est plus développée dans ces vingt dernières années. Les résultats de ce développement frappent déjà tous les yeux. Lorsque le commerce des grains était une annexe locale de la production et de la consommation, le consommateur était à la merci du producteur dans les mauvaises années et vice versâ. Les prix étaient déterminés par l’intensité des besoins respectifs des parties en présence sur le marché local, besoin d’acheter d’un côté, besoin de vendre de l’autre. Dans les années d’abondance, les cultivateurs pressés de vendre pour payer leurs fermages, leurs impôts, etc., étaient obligés de céder à vil prix leurs denrées sur le seul marché où ils eussent accès. Dans les années de disette, — et le plus souvent la disette avait pour cause l’excessif avilissement des prix qui avait fait réduire l’étendue des cultures, — les consommateurs, sous l’aiguillon du besoin qui peut le moins attendre, se faisaient à leur tour une concurrence à outrance, et ils subissaient la loi des producteurs. Depuis que le commerce des grains s’est interposé entre eux et à mesure qu’il s’est généralisé, la situation a changé. La multitude des marchés locaux ont été mis en communication, les quantités demandées d’un côté, offertes de l’autre se sont totalisées, et il en est résulté un prix courant général déterminé par la proportion de la totalité de l’offre avec la totalité de la demande, au niveau duquel les prix locaux ont tendu à se placer. Désormais l’exploitation partielle des producteurs par les consommateurs ou des consommateurs par les producteurs est devenue impossible. Car le plus petit cultivateur aussi bien que le plus humble consommateur connaissent la situation du marché général. Nul ne peut plus donc spéculer sur leur ignorance. Nul ne peut non plus spéculer, si ce n’est par accident et d’une manière temporaire, sur l’intensité de leurs besoins. En effet, dès que dans une localité le prix du marché descend au dessous ou s’élève au dessus du prix courant du marché général, la concurrence des acheteurs on des vendeurs y est invinciblement attirée jusqu’à ce que le niveau soit rétabli, en sorte que les différences de prix ne peuvent plus dépasser la différence des frais de transport et des frais commerciaux. Producteurs et consommateurs y gagnent. Les premiers parce qu’ils ne sont plus exposés à des dépréciations ruineuses de leurs denrées, les seconds parce qu’ils n’ont plus à redouter les calamités de la disette ou de la famine.

Eh bien! si l’on étudie le commerce, encore malheureusement à l’état embryonnaire, du marchandage, on lui trouvera, sauf les différences provenant de la diversité de nature des deux denrées, la plus complète ressemblance avec le commerce des grains, et l’on s’expliquera, de même, qu’il ait pu être et qu’il soit encore presque également impopulaire parmi les entrepreneurs d’industrie, consommateurs et acheteurs de travail, et parmi les ouvriers, producteurs et vendeurs de cette marchandise. Actuellement, les uns et les autres participent plus ou moins à ce commerce, qui est une annexe de leur industrie principale. L’entrepreneur d’industrie y emploie une portion plus ou moins considérable de son capital et de son temps. Grâce à la supériorité de sa situation vis-à-vis des ouvriers agglomérés dans le marché local, et avec lesquels il traite individuellement, il retire d’abord un profit extraordinaire de cet emploi de son capital et de son temps, mais l’élévation de ce profit, en attirant la concurrence, rend sa situation de moins en moins avantageuse. Ses bénéfices, comme marchand de travail, diminuent, tandis qu’il ressent, comme industriel, les inconvénients de l’insuffisance du développement de ce commerce. S’il tient communément la masse des travailleurs à sa merci, il est obligé, en revanche, de subir leurs exigences lorsqu’il a des commandes pressées à exécuter, ou lorsqu’il a besoin d’une espèce de travail qui manque sur le marché local. Cela n’empêche pas que le marchandeur ne soit d’abord, comme le marchand de grains, reçu en ennemi par les deux parties en présence. S’il fait des achats de travail, ou, pour nous servir de l’expression usitée, s’il embauche des ouvriers, il en résultera une hausse du salaire qui ne manquera pas de faire jeter les haut cris aux entrepreneurs. S’il fait, au contraire, des ventes de travail, s’il porte un supplément de main d’œuvre dans les endroits où elle est rare, il la fera baisser, et les ouvriers se plaindront à leur tour. Mais que le commerce de travail vienne à se développer comme les autres branches de commerce, et il en résultera, pour le producteur aussi bien que pour le consommateur, des avantages tels que l’impopularité originaire du marchandeur s’effacera, comme s’efface déjà peu à peu celle du commerce des grains. De même que le grand fermier n’est pas fâché aujourd’hui de pouvoir vendre ses récoltes au marchand de grains au lieu de les porter lui-même au marché; de même encore que le consommateur s’adresse volontiers à des intermédiaires qui le dispensent de faire des provisions, exposées à se détériorer, etc., l’entrepreneur et l’ouvrier trouveront avantage à n’être plus, l’un qu’industriel, l’autre que travailleur.

Dans l’état actuel des choses, les entrepreneurs, achetant le travail en détail aux ouvriers au lieu de l’acheter en bloc à un intermédiaire, sont obligés d’établir une comptabilité compliquée et de surveiller eux-mêmes chaque livraison partielle, sans pouvoir rendre l’ouvrier suffisamment responsable de la matière première qu’il gâte ou de l’outillage qu’il détériore par sa négligence ou son incapacité. D’un autre côté, ne pouvant traiter avec les ouvriers qu’au comptant, ils sont obligés d’augmenter d’autant leur capital circulant. Supposons que le commerce de travail fῦt spécialisé et développé comme tout autre, et qu’il possédât de même l’auxiliaire du crédit, les entrepreneurs qui achèteraient du travail en gros se trouveraient d’abord débarrassés des détails de la comptabilité et de la surveillance; ensuite ils pourraient payer cet élément de leur production comme toutes les autres matières premières, au moyen d’effets à terme, dont les échéances coïncideraient avec la réalisation de leurs produits, et que les vendeurs, à leur tour, pourraient faire escompter au besoin. Ce serait une simplification économique de l’organisation des entreprises, qui tournerait, comme tout progrès de la spécialisation des industries et de la division du travail, à l’avantage de tous.

Quant à l’ouvrier, presque toujours isolé aujourd’hui dans un marché resserré, sans informations sur l’état des autres marchés, sans ressources soit pour se déplacer, soit pour attendre une amélioration des prix, il pourrait, grâce au puissant véhicule commercial qui serait mis à son service, disposer de l’espace et du temps, au même degré que l’entrepreneur lui-même. Son salaire se relèverait et s’assurerait, il n’aurait pas plus à redouter désormais les avilissements de salaire et les chômages que nous n’avons à redouter l’élévation exorbitante des mercuriales et les disettes depuis que le commerce des grains s’est développé et généralisé. Supposons, en effet, que le marchandage vint à se développer et à se généraliser à l’instar du commerce des grains, qu’en résulterait-il? C’est que les marchés locaux s’effaceraient devant le marché général; c’est que le prix courant de chaque espèce de travail s’établirait d’après la proportion de l’offre et de la demande sur ce marché général, dont la situation serait désormais généralement et constamment connue. Si, sur un marché local, le salaire venait à tomber fort au dessous ou à s’élever fort au dessus du prix courant du marché général, la concurrence des acheteurs ou des vendeurs y serait invinciblement attirée, et l’équilibre ne tarderait pas à se rétablir. Il n’y aurait donc plus ni disettes ni surabondances locales de travail, et, par conséquent, ni exploitation usuraire des ouvriers par les entrepreneurs ou des entrepreneurs par les ouvriers. Que s’il y avait disette ou surabondance générale, l’intérêt des intermédiaires seconderait, dans le premier cas, celui des acheteurs en stimulant la production et l’offre d’une quantité supplémentaire; dans le second cas, au contraire, il seconderait celui des producteurs, en les aidant à retirer l’excédant du marché. Assurer les approvisionnements et régulariser les prix, à l’avantage mutuel de l’ouvrier et de l’entrepreneur, du producteur et du consommateur, tel serait donc le résultat inévitable de la spécialisation et du développement du commerce de travail comme de tout autre.

Sans doute, le marchandage venant à se développer d’une manière normale, le prix courant du travail se trouverait grevé des frais de ce rouage intermédiaire; mais en premier lieu, si ces frais excédaient la valeur du service rendu, les ouvriers pourraient toujours, comme ils le font aujourd’hui, s’aboucher directement avec les entrepreneurs. En second lieu, la concurrence des intermédiaires aurait pour résultat nécessaire et final d’abaisser le prix courant de leur service au niveau de son prix naturel.

D’où ces formules:

I. Sous un régime de pleine liberté et de développement normal du marchandage, le prix courant de toute espéce de travail tendrait toujours, dans chaque localité, à se niveler avec celui du marché général.

II. Le prix courant du travail sur le marché général tendrait, à son tour, à se mettre au niveau de son prix naturel, c’est à dire de ses frais de production augmentés d’une part proportionnelle du produit net, déduction faite de la rémunération nécessaire des intermédiaires.

Comment donc se fait-il que ce commerce, dont l’utilité est plus grande encore peut-être que celle du commerce des grains, soit encore dans l’enfance? Quelles sont les causes particulières qui ont retardé sa spécialisation et son développement? Ces causes, dont nous avons déjà dit quelques mots, sont de deux sortes: naturelles et artificielles. Les premières se résument dans la difficulté du transport des ouvriers, surtout à de longues distances, et dans l’absence d’informations sur la situation des différents marchés de travail. Mais, d’une part, la multiplication des chemins de fer et des autres voies de communication à bon marché rend de plus en plus facile le déplacement des hommes, — lesquels étaient, il n’y a pas bien longtemps encore, pour nous servir de l’expression d’Adam Smith, de toutes les espèces de bagages la plus difficile à transporter; d’une autre part, le commerce de travail, en se développant, saura bien se procurer les renseignements dont il a besoin sur la situation du marché. On verra, en conséquence, à mesure que ce commerce étendra la sphère de ses opérations, se créer à son usage une publicité spéciale, et probablement aussi se constituer des Bourses analogues à celles des fonds publics, des valeurs industrielles et des principales marchandises; d’où il résultera que la situation des différents marchés de travail, les transactions qui s’y effectuent, les cours des salaires, etc., seront connus, jour par jour, comme le sont déjà ceux des autres valeurs ou marchandises (1) — Les causes artificielles, qui font obstacle au développement du marchandage, résident surtout dans la limitation et la réglementation des engagements de travail comme dans la difficulté d’en assurer l’exécution. Les lois et règlements qui interdisent l’embauchage ou qui font directement ou indirectement obstacle au déplacement des ouvriers, qui limitent, dans l’intérêt prétendu des travailleurs, la durée des engagements de travail; qui empêchent, toujours dans les mêmes intentions philanthropiques, les capitalistes qui prêtent sur hypothèque de la valeur personnelle de l’ouvrier, de se saisir de leur gage, et, par dessus tout, les préjugés auxquels le marchandage est en butte, ont contribué jusqu’à présent à empêcher cette branche de commerce de prendre son développement naturel et nécessaire. Mais à mesure que ces obstacles s’aplaniront, on verra certainement le marchandage prendre un essor analogue à celui que nous avons vu prendre au commerce des grains dans les pays où il a cessé d’être entravé par la difficulté des communications, les lois restrictives et les préjugés populaires. Les travailleurs se trouveront alors, pour le placement de leurs services, dans la même situation que les producteurs pour le placement de leurs produits et les capitalistes pour le placement de leurs capitaux. L’usure sur le travail disparaîtra comme disparaît l’usure sur le capital à mesure que les institutions de crédit se multiplient.

Ce développement libre d’un commerce nécessaire rendrait possibles bien des combinaisons avantageuses, qui, dans l’état présent des choses, sembleraient à bon droit chimériques. Tantôt les intermédiaires achèteraient le travail au comptant et en détail, par semaine, par jour ou même par heure, ou bien encore à la pièce, en raison de la quantité effectivement fournie. Tantôt ils l’achèteraient pour une longue période, pendant laquelle les ouvriers jouiraient d’un revenu assuré, soit que leur travail ainsi engagé trouvât ou non des acheteurs. De même, tantôt ils le revendraient au comptant et tantôt à terme. Peut-être encore, au lieu de le revendre toujours pour une somme fixe, trouveraient-ils quelquefois plus d’avantage à l’échanger contre une part éventuelle dans le produit des entreprises auxquelles ils le fourniraient. On arriverait ainsi à cette Association Intégrale qui a été le rêve des socialistes, mais dont ils connaissaient si mal le chemin.

Sans doute, le commerce de travail continuerait d’être, comme tous les autres commerces, soumis à d’incessantes fluctuations. Tantôt, l’accroissement local et temporaire de l’offre ferait baisser les salaires; tantôt, au contraire, l’accroissement de la demande les ferait hausser. Mais ces écarts seraient promptement corrigés, grâce à la mobilité d’une marchandise, devenue l’objet d’un commerce organisé sur une vaste échelle et disposant de grands capitaux. Comme on pourrait désormais la transporter aisément dans l’espace et dans le temps, les engorgements d’une part, les disettes de l’autre cesseraient de se produire, les différences locales s’effaceraient devant le prix courant du marché général, lequel, à son tour, tendrait incessamment à se confondre avec le prix naturel et nécessaire. Que si des accidents perturbateurs, tels que les guerres, les révolutions, les épidémies, les mauvaises récoltes, les accroissements d’impôts, etc., venaient altérer cet équilibre général, il ne manquerait pas de se rétablir bientôt sous l’influence de la loi régulatrice qui gouverne les prix du travail comme ceux des autres marchandises.

[(1)]Un propriétaire, un fermier, un maître manufacturier, un marchand, peuvent généralement vivre une année ou deux des fonds qu’ils ont par devers eux, sans employer un seul ouvrier. La plupart des ouvriers ne pourraient pas subsister une semaine, fort peu l’espace d’un mois et presque aucun l’espace d’un an sans travailler. A la longue, le maître ne peut pas plus se passer de l’ouvrier que l’ouvrier du maître. Mais le besoin qu’il en a n’est pas si urgent. (Adam Smith. La richesse des nations. Liv. I, chap. VIII.)

[(1)]Dès l’époque où nous avons commencé à étudier la science économique, nous avons été particulièrement frappé de cette lacune de la publicité industrielle, et nous avons même, à diverses reprises, essayé de la combler. (Voir les Soirées de la rue Saint-Lazare, p. 172, et les Questions d’économie politique et du droit public, t. Ier, p. 183.) Mais nous avons pu nous convaincre, à nos dépens, que nos tentatives étaient prématurées; que la spécialisation et l’extension progressives du commerce de travail seules peuvent donner naissance à une publicité ad hoc, analogue à celle qui s’est créée à l’usage des autres branches de commerce, à mesure qu’elles se sont spécialisées et développées.

Nous croyons néanmoins utile de reproduire les considérations suivantes dans lesquelles se trouvent résumés les avantages que la publicité peut présenter aux travailleurs, avec cette seule réserve qui nous a été suggérée, depuis, par notre expérience personnelle, qu’en cette matière, comme en toute autre, le progrès ne peut s’improviser d’une manière artificielle.

“On a cru longtemps, on croit encore assez généralement que le taux des salaires dépend de la volonté des entrepreneurs; que les chefs d’industrie sont les maîtres de fixer à leur guise la rémunération de leur s ouvriers. Rien n’est plus inexact cependant. Il ne dépend pas plus des entreprencurs d’industrie de fixer le prix du travail que leurs ouvriers leur fournissent qu’il ne dépend d’eux de fixer le prix de la laine, du coton, de la soie, du fer, des machines, du combustible, des matières premières et des outils qu’ils emploient dans leur fabrication. Le travail est une marchandise, comme le coton, la laine, la soie, la houille, et son prix s’établit de la même manière que celui de ces autres matières premières indispensables à la production. C’est le mouvement de l’offre et de la demande qui en décide. Quand le travail est beaucoup demandé et peu offert, le salaire hausse, et vice versá. Cette loi est mathématique, elle régit le monde économique, comme la loi de la gravitation régit le monde physique.

“Les industriels et les négociants sont fort au courant de la loi de l’offre et de la demande, et ils agissent en conséquence. Quelle est, en effet, leur incessante préoccupation? C’est de bien connaître la situation des marchés où ils peuvent placer leurs marchandises, c’est d’être continuellement informés de la situation de leurs débouchés. Dans ce but ils entretiennent des correspondances suivies avec les principaux marchés. En outre, depuis quinze ou vingt ans, la presse, répondant à ce besoin général d’informations, s’est mise à publier régulièrement, non plus seulement le cours des fonds publics, mais encore celui des marchés les plus importants. En ouvrant son journal, l’industriel ou le négociant est informé du prix des fers, des huiles, du coton, de la laine, etc., dans les principaux marchés d’approvisionnement; on lui apprend même quelles ont été les quantités vendues, quel est l’état de la demande, et le stock restant disponible sur le marché. Enfin, le gouvernement se croit encoré obligé d’ajouter aux informations que le commerce reçoit de ses correspondances particulières et des bulletins de la presse quotidienne ou hebdomadaire, en entretenant des consuls, qui ont pour mission de tenir le commerce au courant de la situation des marchés étrangers, comme aussi de lui en faciliter l’accès.

“Que résulte-t-il de ce développement salutaire de la publicité industrielle et commerciale? C’est que les producteurs ne sont plus réduits, comme ils l’étaient trop souvent autrefois, à fournir leurs denrées à un petit nombre d’intermédiaires coalisés, qui les leur achetaient à un vil prix, en profitant de leur ignorance de l’état des marchés; c’est encore qu’ils ne sont plus exposés à fabriquer des masses de marchandises en vue d’un débouché qui se trouve déjà approvisionné d’une manière surabondante; c’est, pour tout dire, que la production a pu se régler, de plus en plus, conformément aux besoins de la consommation.

“Combien la situation des ouvriers, “marchands de travail,” est différente! Au lieu de leur faciliter le placement de leur denrée, on s’attache, au contraire, à ajouter des obstacles artificiels aux obstacles naturels qui les empêchent d’en tirer un bon parti. Veulent-ils, par exemple, s’associer, s’entendre pour aviser aux moyens d’obtenir une plus juste rémunération de leurs efforts? Aussitôt, on met à leurs trousses gendarmes et sergents de ville, et l’on condamne leurs “meneurs,” à des pénalités qui s’élèvent jusqu’à cinq années de prison, sous prétexte de coalition. Or, à la même époque et dans le même pays, où les associations d’ouvriers sont poursuivies avec cette rigueur impitoyable, on permet aux maîtres de forges de se réunir tous les trois mois pour fixer de commun accord le prix des fers. Et cette coalition des gros bénéficiaires du régime prohibitif paraît si assurée de l’impunité, qu’elle a l’impudence de faire annoncer dans les journaux les prix qu’il lui a plu d’imposer aux consommateurs. Il y a pis encore. Tandis qu’on entretient des agents consulaires à l’étranger pour faciliter le placement des produits de nos entrepreneurs d’industrie, tandis qu’on s’efforce d’attirer dans notre pays les commissionnaires étrangers, tandis qu’on récompense les industriels et les négociants qui réussissent à augmenter le débouché “du travail national,” on poursuit comme des malfaiteurs, les intermédiaires qui s’efforcent de procurer à nos travailleurs une situation plus favorable. Nous avons cité un arrêt qui a condamné à un an de prison un employé de la manufacture d’Oignies, coupable d’avoir procuré une situation meilleure, un salaire plus avantageux, à quelques-uns de ses compagnons de travail. (Le nommé Florent Goumans, ci-devant employé à la manufacture de glaces de Sainte-Marie d’Oignies, condamné par la cour d’appel de Bruxelles, à un an de prison et à 150 fr. d’amende, du chef d’avoir, en 1853 et 1854, dans la vue de nuire à l’industrie belge, fait passer en Prusse plusieurs ouvriers de ladite manufacture). Nous pourrions citer encore à Liége, une manufacture dont les chefs font métier de signaler à la police les étrangers qui viennent “embaucher” leurs ouvriers, c’est à dire leur offrir un salaire plus élevé, une existence moins misérable. Grâce à la complicité de la loi, les entrepreneurs d’industrie acheteurs de travail parviennent ainsi, dans la plupart des foyers de la production, à demeurer les maîtres absolus du marché, à dicter aux ouvriers les conditions du salaire. C’est un véritable monopole, dont ils sont investis, et le plus oppressif de tous! plus oppressif peut-être que l’esclavage même, car, au moins le maître est obligé de subvenir à l’entretien de son esclave, tandis que le monopoleur, qui se sert d’une loi inique pour empêcher le travailleur de tirer librement parti de ses facultés productives, n’a aucune obligation à remplir envers lui. C’est l’esclavage avec la responsabilité de moins et l’hypocrisie de plus! Aussi quel est le résultat de ce régime! C’est que le salaire, comprimé par le monopole de connivence avec la loi, est tombé au niveau du minimum de subsistances nécessaires au travailleur, pendant que le taux des rentes et des profits allait croissant; c’est que le prix des choses nécessaires à la vie venant soudainement à s’élever, tandis que le salaire comprimé dans son essor demeurait stationnaire, l’ouvrier n’a plus même obtenu le minimum qui lui était indispensable; c’est que les classes ouvrières ont vu décliner leurs forces, que ne réparait plus une alimentation suffisante; c’est qu’à Gand, par exemple, les fabricants eux-mêmes commencent à se plaindre de la difficulté d’obtenir des ouvriers valides, au sein d’une classe dont l’excès du travail, joint à l’insuffisance du salaire, a ruiné peu à peu la force physique et l’intelligence même.

“Eh bien! supposons qu’au lieu de s’attacher à mettre l’ouvrier à la merci des entrepreneurs de sa localité, on s’attache au contraire à écarter les obstables qui l’empêchent de tirer de ses facultés le meilleur parti possible; supposons qu’au lieu de le parquer dans un coin du marché du travail, sous la surveillance des agents de police et des gendarmes, comme un esclave dans une plantation, ou un malfaiteur dans une maison de force, on s’ingénie à lui faire connaître les différentes parties du marché général du travail, et à les lui rendre de plus en plus accessibles, supposons qu’au lieu d’empêcher les ouvriers de se réunir en vue du placement de leur travail, on les y encourage, supposons qu’on mette à leur service la publicité industrielle et commerciale, supposons que les journaux ajoutent aux cours des céréales, des cotons, des huiles, des fers, qui remplissent leurs dernières pages, les cours des principales sortes de travail, dans les foyers les plus importants de la production, supposons qu’ils tiennent désormais leurs lecteurs parfaitement au courant de l’état de l’offre et de la demande de cette espèce de marchandise, qu’ils indiquent et le nombre des engagements effectués, et l’état de la demande et le stock restant sur le marché, qu’arrivera-t-il?

“Ne verra-t-on pas s’opérer aussitôt dans la situation des classes ouvrières qui vivent du produit de leur travail, un changement analogue à celui qui s’est accompli dans la situation des entrepreneurs d’industrie, lorsque la publicité a mis ses fanaux à leur service? Au lieu de se faire unc concurrence à outrance dans les localités, où leur salaire est tombé au dessous du minimum de subsistances, ils porteront leurs facultés productives dans les endroits où elles sont le plus demandées, partant où elles sont le mieux payées. On ne verra plus, en conséquence, le travail arriver ici à l’état d’excédant et le salaire tomber à un niveau où la vie même du travailleur se trouve atteinte, tandis que là, le travail manque et le salaire monte à un taux exagéré. Il n’y aura plus dans un même pays une foule de petits marchés sans communication entre eux, et où les vendeurs de travail se trouvent à la merci de la coalition des acheteurs; il n’y aura plus qu’un marché général, dont le cours sera réglé d’après l’état de l’offre et de la demande.

“Que si ce marché général est encombré de bras ; que si un excédant de travail y pèse sur le taux du salaire, la publicité permettra encore aux travailleurs surabondants de se diriger vers les marchés étrangers où ils seront le plus assurés de trouver un débouché avantageux. L’émigration, qui n’est autre chose qu’une exportation de travail, n’aura plus lieu à l’aventure. Elle sera guidée par des renseignements positifs, et les hommes disposés à émigrer cesseront d’être retenus par l’appréhension des désastres qui atteignent trop souvent les émigrants, dans des contrées où ils croyaient trouver un bon placement, mais où l’affluence des bras a déjà encombré le marché. L’émigration prendra un cours à la fois plus régulier et plus abondant, elle emportera de plus en plus les excédants de bras qui pèsent sur nos marchés, et les salaires de l’Europe tendront à s’élever au niveau de ceux du nouveau monde, où l’abondance des agents naturels et la rareté du travail se combinent pour les maintenir au taux le plus avantageux possible.” (Économistebelge, 20 septembre 1855.)