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Subject Area: Economics
Topic: General Treatises on Economics
Topic: Property

NEUVIÈME LEÇON: la part du travail ( suite ) - Gustave de Molinari, Cours d’Economie Politique vol. 1 [1854]

Edition used:

Cours d’Economie Politique (Paris: Guillaumin, 1863). 2 vols. 2nd revised edition. Vol. 1.

Part of: Cours d’Économie Politique 2 vols.

About Liberty Fund:

Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals.


NEUVIÈME LEÇON

la part du travail (suite)

Comment se fixe le prix courant du travail. — Effets de la loi des quantités et des prix sur la rémunération du travail. — Que cette rémunération tend toujours à se confondre avec son taux naturel et nécessaire. — Circonstances perturbatrices, — absence de la liberté du marché, — esclavage. — Éléments constitutifs de l’esclavage, — le monopole d’exploitation et la tutelle. — Comment s’est établi le monopole d’exploitation. — Raison de l’extrême multiplication des esclaves dans les sociétés primitives. — Raison d’être de la tutelle. — Inégalité naturelle des races et des individualités humaines. — Opinion de M. James Spence sur l’infériorité de la race nègre. — Que la nécessité de la tutelle pour les individualités inférieures est la même que pour les enfants et les femmes. — En quoi consiste, sous le rapport économique, le gouvernement de soi-même. — Que l’homme ne peut utilement être libre qu’à la condition de posséder la capacité nécessaire pour supporter la responsabilité attachée à la liberté. — Que la tutelle peut être libre ou imposée, et dans quels cas. — Que l’esclavage et le servage ont été les formes primitives de la tutelle. — Que l’abolition de l’esclavage et du servage n’impliquent pas celle de la tutelle. — Erreur des abolitionnistes à cet égard. — Maux causés par cette erreur. — Nécessité de substituer la tutelle libre à la tutelle monopolisée au lieu de supprimer à la fois le monopole et la tutelle. — Conséquences bienfaisantes du développement de la tutelle libre. — Formule du prix courant du travail engagé.

Nous avons examiné dans la leçon précédente quelles sont les parties constituantes de la rémunération du travail. Nous avons vu qu’elles consistent en premier lieu dans la somme nécessaire pour entretenir et renouveler le personnel de la production; en second lieu, dans une part de produit net proportionnée à celle qui est afférente aux autres agents productifs, laquelle part de produit net permet à ceux qui la reçoivent d’augmenter, dans la proportion utile, le personnel de la production.

Telles sont les parties constituantes du prix naturel ou nécessaire du travail.

Mais le prix naturel ou nécessaire n’étant qu’un point idéal vers lequel gravite le prix réel ou le prix courant, ce dernier nous reste encore à étudier pour compléter l’analyse de la part du travail.

Comment se fixe le prix courant du travail? Il se fixe, comme celui de toute autre marchandise, en vertu de la loi de l’offre et de la demande. Quand la demande est supérieure à l’offre le prix hausse et vice versâ.

Ces oscillations en hausse ou en baisse de la valeur du travail dans l’échange ayant lieu, comme celles de toutes les autres valeurs, en raison géométrique, lorsque les quantités offertes ou demandées varient simplement en raison arithmétique (voir la IVe leçon), il en résulte: 1° une extrême sensibilité du prix courant du travail; 2° une tendance incessante du prix courant du travail à se rapprocher du prix naturel ou nécessaire. Cette tendance qui agit avec une intensité progressive à mesure que ces deux prix s’écartent davantage sous l’influence des variations des quantités offertes, doit avoir pour résultat final de déterminer le retrait des quantités surabondantes ou l’apport des quantités déficientes, et d’amener ainsi l’identification des deux prix.

Examinons, en effet, ce qui se passe, d’une part, quand il y a surabondance de l’offre, d’une autre part, quand il y a déficit.

Lorsque l’offre du travail dépasse la demande, et que, par suite de cette circonstance, le prix courant vient à tomber progressivement au dessous du prix naturel comprenant les frais de production et une part proportionnelle de produit net, la quantité excédante de l’offre doit finir par disparaître du marché, soit qu’elle se détruise ou se déplace. Cela arrive nécessairement si les frais de production du travail cessent d’être couverts, puisque, en ce cas, le personnel de la production ne peut plus s’entretenir et se renouveler d’une manière suffisante. Cela arrive encore, mais d’une manière moins prompte et moins certaine, si les travailleurs sont privés simplement de leur part proportionnelle de produit net. Dans ce cas, ils peuvent, en effet, continuer de subsister, seulement ils sont moins encouragés à renouveler leur personnel et plus excités, au contraire, à mettre la portion de revenu qu’ils consacraient à ce renouvellement, sous la forme d’autres agents productifs, dont la part s’est accrue aux dépens de la leur, et à déterminer ainsi, par la diminution des quantités offertes, le relèvement du prix courant au niveau du prix naturel.

Lorsque, au contraire, la demande du travail est supérieure à l’offre dans une branche quelconque de la production, — et on pourrait supposer également qu’il en fut ainsi dans toutes les branches, — lorsque le prix courant s’élève, en conséquence, au dessus du prix naturel ou nécessaire, qu’arrive-t-il? C’est que les travailleurs appartenant à cette catégorie obtiennent une part de produit net supérieure à celle dont jouissent les travailleurs des autres catégories ainsi que les détenteurs des autres agents productifs; c’estt qu’ils obtiennent en sus de leur part naturelle ou nécessaire une véritable prime ou rente. Or, l’appât de cette prime ou de cette rente ne peut manquer d’attirer dans la branche favorisée un supplément de travail, et l’attraction est d’autant plus vive que la prime est plus forte, c’est à dire que le prix courant s’élève davantage au dessus du prix naturel. La quantité offerte s’augmente ainsi d’une manière progressive, et le prix s’abaisse jusqu’à ce qu’il se confonde de nouveau avec le prix naturel.

Cependant si, comme nous venons de le voir, le prix courant du travail gravite vers le prix naturel, sous une impulsion analogue à celle qui détermine la chute des corps (et l’on peut dire que cette loi des forces économiques n’est qu’une division de la loi générale des forces), si, en conséquence, la part du travailleur dans la production tend à prendre toujours son niveau juste et utile, il n’en est pas moins vrai que, dans la pratique, cette impulsion et cette tendance, si énergiques qu’elles soient, se trouvent communément en lutte avec des causes perturbatrices qui les contrarient et les neutralisent presque toujours au détriment du travailleur.

Ces causes de désordre n’agissent pas seulement, à la vérité, pour troubler l’action régulatrice de la loi des quantités et des prix dans l’échange du travail, mais encore dans tous les autres échanges. Seulement elles apparaissent ici avec plus de fréquence et d’intensité qu’ailleurs.

Nous allons voir en quoi elles consistent, comment elles agissent et de quelle manière elles peuvent être éliminées.

En montrant plus haut comment agit la loi des quantités et des prix pour ajuster le prix courant du travail avec son prix naturel, nous avons supposé que cette loi ne rencontrait aucun obstacle, qu’elle agissait librement dans un milieu libre.

Nous nous sommes placé, en d’autres termes, dans l’hypothèse de l’entière liberté du marché du travail. Nous avons supposé que le travailleur est le maître d’offrir ses services dans la quantité, dans le temps, dans le lieu et dans le mode d’emploi et d’échange le plus utiles, et qu’il possède, en même temps, la capacité nécessaire pour gouverner convenablement cette offre, de telle façon qu’aucun obstacle extérieur ou intérieur n’en vienne contrarier ou troubler l’impulsion naturelle. Nous avons supposé encore que la demande du travail, ou, ce qui revient au même, l’offre de l’argent, des denrées ou des services à échanger contre du travail, s’effectue dans des conditions analogues.

Si ces conditions de liberté n’existent point ou n’existent que d’une manière partielle, — et tel est malheureusement le cas ordinaire pour le travail, — s’il y a des circonstances naturelles ou artificielles qui mettent l’une des parties en présence à la merci de l’autre; si, par exemple, l’une se trouve obligée de livrer quand même, à un certain moment, dans un certain lieu et dans un certain mode d’emploi et d’échange, toute la quantité de travail dont elle dispose, tandis que l’autre demeure maîtresse de réduire ou d’augmenter à son gré son offre d’argent, de denrées ou de services, comme aussi de mobiliser cette offre dans l’espace et dans le temps, de choisir le mode d’emploi et d’échange qui lui convient le mieux, la liberté du marché cessera évidemment d’exister, le jeu de la loi régulatrice des valeurs se trouvera obstrué ou faussé, et le prix courant du travail pourra demeurer, sous l’influence de cette cause perturbatrice, fort au dessous du prix naturel.

C’est ainsi que les choses se passent sous l’influence de l’esclavage et du servage, c’est à dire de l’assujettissement à des degrés divers du producteur de travail à l’acheteur. Quel est l’effet de cet assujettissement? C’est de détruire au profit de l’acheteur toute liberté du marché, c’est d’obliger l’esclave et, à un certain degré, le serf de livrer son travail dans la quantité, dans le temps, dans le lieu et dans le mode qui conviennent au maître, tandis que celui-ci ne fournit en échange, en denrées, en services fonciers ou en argent que la quantité qu’il lui convient de fournir quand, où et comme il le juge bon.

Entre l’esclave et le serf d’une part, le maître de l’autre, il n’existe donc pas de marché libre. Le maître use ou abuse de la supériorité de sa force pour contraindre l’esclave ou le serf à lui offrir une quantité maximum de travail, tout en n’offrant, de son côté, qu’un minimum d’entretien, de services fonciers ou de monnaie.

Est-ce à dire cependant que la servitude ait reposé uniquement depuis les premiers âges du monde jusqu’à nos jours sur un abus de la force? Et faut-il, en conséquence, considérer ce phénomène comme ayant été et étant encore absolument injuste et nuisible? Nous ne le pensons pas. Le phénomène de la servitude est, en effet, complexe. On y trouve en l’analysant: 1° un monopole d’exploitation, lequel a pu être et a été même trop souvent abusif; 2° une tutelle, laquelle est, au contraire, le plus souvent juste et nécessaire.

Examinons successivement, dans ces deux éléments de nature diverse qui le composent, monopole d’exploitation et tutelle, le phénomène de la servitude.

I. Le Monopole D’exploitation. La servitude apparait d’abord sous l’aspect d’une prise de possession de certains hommes par d’autres, en vue de l’exploitation et de la mise en valeur de leurs facultés productives. L’homme dompte l’homme et l’assujettit, grâce à la supériorité de ses forces physiques, intellectuelles et morales, absolument comme il dompte et assujettit le cheval, l’éléphant, le chameau et les autres animaux qu’il fait passer de l’état sauvage à l’état domestique. A l’origine, on ne faisait même, à cet égard, aucune différence. On assujettisait l’homme sauvage et on le rédnisait à l’état de domesticité comme tout autre animal. On l’élevait, on le dressait pour l’usage auquel ses aptitudes semblaient le rendre le plus propre ou qui constituait pour le maître l’emploi le plus avantageux, et on s’efforçait d’en extraire, comme de tout autre animal encore, un maximum de services en échange d’un minimum de frais d’entretien. Ainsi que l’attestent les écrits du vieux Caton, les Romains, par exemple, étaient particulièrement experts dans cette branche de l’économie rurale. Quant au mode d’exploitation des esclaves, il ne différait pas non plus de celui des autres bêtes de somme. On les élevait ou pour les exploiter soi-même, ou pour les vendre, ou pour les louer, et on les multipliait plus ou moins, comme on fait pour le bétail, selon qu’ils constituaient un emploi des capitaux plus ou moins profitable. Le produit qu’on en tirait, en les employant soi-même, en les vendant ou en les louant, devait rembourser leurs frais d’élève et d’entretien, compenser les risques de maladie, de fuite, de vieillesse et de mort auxquels ils étaient sujets, de telle sorte que le capital investi sous cette forme pῦt toujours se trouver rétabli comme s’il avait été investi sous forme d’immeubles, de denrées, de métaux précieux, etc., en donnant en sus les profits ordinaires de l’emploi des capitaux (1)

On dut particulièrement multiplier les esclaves dans les sociétés primitives, et la raison en est simple. L’outillage agricole et industriel étant alors dans l’enfance, on était obligé d’appliquer la force physique de l’homme à la plupart des travaux que nous exécutons aujourd’hui au moyen de la force mécanique. Dans l’Inde, en Assyrie et en Égypte, les esclaves, soit qu’ils formassent des propriétés individuelles, soit qu’ils fussent agglomérés en propriétés collectives, paraissent avoir été innombrables. La prodigieuse fécondité du sol et la douceur du climat permettaient, en effet, de les entretenir au moyen du produit d’une faible partie de leur travail. Le restant constituant le produit net de leur exploitation fournissait un large revenu à leurs propriétaires qu’il stimulait par là même à les multiplier. Lorsqu’ils étaient, comme dans l’Inde et en Égypte, possédés par de puissantes corporations mi-partie religieuses mi-partie militaires, on appliquait une forte proportion de l’excédant de leur travail à la construction d’œuvres monumentales, temples, pyramides, etc., luxe colossal qui ne se retrouve point dans les pays où l’homme asservi apparaît sculement à l’état de propriété individuelle ou patrimoniale.

Mais, soit que l’esclave fῦt possédé par des corporations ou par des familles, il constitua pendant des siècles la plus forte part du capital productif de la société. Car il tenait lieu des machines dont nous nous servons aujourd’hui pour cultiver le blé et le transformer en pain, transporter les hommes et les choses, filer, tisser et façonner nos vêtements. Il était, pour tout dire, le moteur universel de la production matérielle.

II. La Tutelle. Si la servitude ne contenait rien de plus qu’un monopole d’exploitation de l’homme par son semblable, elle ne se justifierait ni sous le rapport économique ni sous le rapport moral, et l’on s’expliquerait difficilement que l’immense majorité de l’espèce humaine s’y fῦt pendant tant de siècles docilement soumise. Mais elle contient autre chose qu’une exploitation de travail à prix non débattu, et, le plus souvent, abusive, elle contient encore une tutelle, le plus souvent utile.

Toutes les races d’hommes comme toutes les individualités humaines n’ont pas été créées égales. Il existe entre elles des différences que l’observation la plus superficielle suffit pour révéler. Non seulement, les hommes sont inégaux sous le rapport de la force physique, chose aisée à constater, mais ils ne le sont pas moins sous le rapport des forces morales et intellectuelles. Prenons pour exemple le nègre. Quoiqu’il y ait parmi les nègres un bon nombre d’individualités supérieures au commun de la race blanche, la masse considérée dans son ensemble apparaît comme sensiblement inférieure. Au point de vue moral et intellectuel, on peut assimiler le nègre à un enfant de race civilisée, qui, arrivé à l’âge de sept ans, aurait acquis les proportions physiques et la virilité d’un homme (1) . Cet enfant serait-il capable de se gouverner lui-même? Non, à coup sῦr. Car ce n’est point avec de la force physique que l’homme se gouverne, c’est au moyen de ses forces morales et intellectuelles. Un enfant de sept ans, grand et fort comme un homme, n’en serait pas moins un enfant, et il lui faudrait un tuteur.

Cette nécessité de la tutelle pour les enfants et même, jusqu’à un certain point, pour les femmes n’est point niée par les plus ardents amis de la liberté. Pourquoi? Parce que l’expérience démontre que les enfants, sans parler des femmes, ne possèdent point les forces intellectuelles et morales requises pour un bon gouvernement de soi-même. Qu’arriverait-il si on ne les soumettait point à une tutelle? si les enfants étaient abandonnés à leur propre gouvernement avant d’avoir acquis la capacité de se gouverner? Il arriverait que leurs actes ne seraient qu’une série de nuisances pour eux-mêmes et pour les autres, que les jeunes générations se dépraveraient et finalement se détruiraient. Eh bien! il en serait de même pour les hommes-enfants, qui se rencontrent, ajoutons-le, au sein de toutes les races, mais en majorité parmi les unes, en minorité seulement parmi les autres. Nous achèverons de nous en convaincre en recherchant en quoi consiste, sous le rapport économique, le gouvernement de soi-même.

Il concerne: 1° la production; 2° la consommation.

I. La production. L’homme est obligé de produire toutes les choses nécessaires à sa subsistance et à son entretien. Or sa production ne doit pas se proportionner seulement aux besoins du présent, mais elle doit pourvoir encore aux éventualités de l’avenir. L’homme, en effet, n’est pas apte à produire pendant toute la durée de son existence, et, même pendant son âge de travail, il est sujet à des maladies et à des accidents qui le contraignent à chômer. Ce n’est pas tout. Communément, il n’est pas responsable seulement de son existence. Il est poussé à s’associer un être plus faible et à fonder une famille. Envers cette famille, et, d’une manière générale, envers les êtres auxquels il a donné le jour, il contracte des obligations naturelles, dont l’importance varie, mais qui ont le caractère de dettes positives et dont le non-acquittement occasionne des nuisances(1) . Il est tenu de pourvoir à l’entretien de sa femme, de nourrir et d’élever ses enfants, en leur faisant l’avance des frais d’éducation et d’apprentissage. S’il manque à ces obligations envers lui-même et envers les siens, qu’arrive-t-il? C’est d’abord qu’il impose à autrui le fardeau de son entretien lorsque les maladies et la vieillesse le rendent incapable de travailler; c’est ensuite qu’il est obligé de condamner sa femme à des travaux incompatibles avec les fonctions de la maternité et ses enfants, dont il est le tuteur naturel, à un labeur hâtif et destructeur, à moins encore qu’il n’impose à autrui les frais de leur entretien. Il faut donc qu’il sache proportionner librement, sans qu’on l’y contraigne, la durée et l’intensité de son travail à l’étendue et au poids de ses obligations, ou qu’il proportionne ses obligations à la productivité de son travail.

II. La consommation. Il ne lui suffit pas de proportionner sa production aux nécessités qui pèsent sur lui, et dont il n’a aucun droit de reporter le poids sur autrui, il faut encore qu’il sache gouverner sa consommation de manière à subvenir aux besoins et aux obligations de l’avenir comme à ceux du présent. S’il manque de prévoyance, s’il s’adonne à l’intempérance, à l’incontinence et aux autres vices, il sera réduit, tôt ou tard, si productif que puisse être son travail, à faire banqueroute à lui et aux siens, en rejettant indῦment sur la société un fardeau qu’il n’a pas su porter.

De cette analyse, il résulte visiblement que l’homme ne peut être justement et utilement laissé libre, autrement dit, maître de gouverner sa production et sa consommation, qu’à la condition de posséder la capacité nécessaire pour supporter la responsabilité attachée à la liberté.

S’il ne la possède point, l’intérêt commun, dans lequel est compris le sien propre, exige ou qu’il soit mis en tutelle ou qu’il soit exclu de la communauté pour laquelle il est une nuisance.

La tutelle peut être libre ou imposée.

Elle peut être libre, si l’incapable se reconnaît lui-même impropre à supporter le fardeau de la responsabilité attachée à la liberté, s’il refuse en conséquence une liberté qui serait pour lui comme pour les autres un présent funeste, et s’il se soumet volontairement à la tutelle dont il a besoin.

Elle doit être imposée, si l’incapable est ou trop peu intelligent ou trop dépravé pour demander volontairement cette tutelle nécessaire. Mais comment reconnaître et constater son incapacité, sans s’exposer à commettre des erreurs funestes? Évidemment, en laissant d’abord agir l’incapable et en le jugeant d’après ses actes. S’il agit d’une manière nuisible à lui et aux autres, on sera autorisé, soit à lui infliger une tutelle pénale, soit à l’expulser d’une société pour laquelle il est une nuisance.

L’esclavage a été la forme rude et primitive de la tutelle. Les vices de cette forme sont faciles à reconnaître. D’abord, l’esclavage ayant eu généralement le caractère d’une tutelle imposée, on y a assujetti à la fois des individualités qui avaient besoin d’ une tutelle et des individualités qui n’en avaient pas besoin, en sorte que s’il était utile aux unes il était nuisible aux autres.

Ensuite, par cela même que l’esclavage était une tutelle imposée. sans que l’esclave fῦt admis à en débattre les conditions et sans qu’aucun pouvoir supérieur stipulât en sa faveur, il se trouvait à l’entière discrétion de son tuteur. Qu’en résultait-il? C’est que le tuteur, considérant le plus souvent ses pupilles non comme des hommes-enfants, mais comme une variété supérieure de bêtes de somme, s’attachait uniquement à extraire d’eux un maximum de travail en échange d’un minimun de frais d’entretien; ce qui revient à dire qu’il se faisait payer son service de tuteur à un taux usuraire. Grâce au monopole qu’il possédait vis-à-vis de l’esclave, il pouvait, en effet, n’imposer aucun frein à ses exigences. Cependant son intérêt bien entendu l’obligeait toujours à ménager jusqu’à un certain point les forces de ses esclaves et à leur fournir la rétribution nécessaire pour s’entretenir en vigueur et en santé comme aussi pour se reproduire dans les proportions réquises par l’état du marché de travail. Quelquefois même, il leur abandonnait un pécule, c’est à dire une portion de produit net pour les stimuler au travail, en ouvrant à ceux qui, devenus peu à peu capables d’être libres, en ressentaient le désir, la perspective de l’affranchissement.

En résumé, le maître fournissait à ses esclaves, d’une manière permanente et assurée, les choses indispensables à leur entretien et à leur reproduction en échange du travail qu’il tirait d’eux. Mais il s’attribuait communément toute la part propornelle de produit net afférente à ce travail. Cette part leur serait revenue s’ils avaient été libres, dans l’hypothèse où ils auraient été aussi capables que l’étaient les maîtres d’exploiter utilement leurs facultés productives, dans l’hypothèse aussi où ils auraient su régler économiquement leur consommation. En revanche, si, comme c’était le cas ordinaire, cette double capacité leur avait fait défaut, ils n’auraient pu, quoique libres, obtenir une rétribution équivalant à celle qui leur était laissée comme esclaves, si durs et si rapaces que pussent être leurs maîtres. Selon toute apparence, elle ne leur aurait point suffi pour se multiplier ni même pour se conserver. Ils étaient donc intéressés, dans leur incapacité de se servir à eux-mêmes de tuteurs, à acheter une tutelle, si cher qu’on la leur fit payer. La preuve c’est que dans les pays, tels que la Nouvelle Hollande, la Nouvelle Guinée et la Terre Van Diemen, où il ne s’est point rencontré de race supérieure capable de se charger de la tutelle des classes inférieures, celles-ci sont demeurées dans la plus abjecte barbarie. Cela n’empêchait point toutefois que l’industrie de la tutelle ne s’exerçât à des conditions usuraires, ceux qui fournissaient ce service indispensable ne permettant à ceux qui le recevaient ni de le refuser ni d’en débattre le prix.

L’esclavage était donc parfois une nuisance,—lorsqu’il s’imposait à des individu alités capables de liberté, — et presque toujours une usure, en ce qu’il faisait surpayer la tutelle qui s’y trouvait contenue.

Les résultats de cette tutelle varient naturellement selon la manière dont on l’exerce. Lorsqu’elle est de qualité supérieure et point trop chère, elle fait croître et mῦrir rapidement les facultés morales et intellectuelles de ceux qui la reçoivent, et elle finit, en conséquence, au bout d’un nombre plus ou moins considérable de générations, selon que leur point de départ est plus ou moins bas, par les rendre capables de se gouverner eux-mêmes. La croissance des facultés morales et intellectuelles qui sont les matériaux à l’aide desquels l’homme se gouverne lui-même, s’accomplit, en effet, l’expérience l’atteste, non seulement dans l’individu, mais encore dans la génération. L’éducation modifie le moral de l’homme aussi bien que son physique, et cette modification est transmissible. Les générations peuvent ainsi se perfectionner comme elles peuvent se dégrader, selon qu’elles conservent, accroissent ou diminuent leur capital de forces physiques, morales et intellectuelles. On ne peut donc pas plus se hasarder à dire, comme le font les esclavagistes ultras, qu’il existe des races naturellement vouées à une servitude perpétuelle qu’on ne peut affirmer que les races actuellement libres s’en trouvent affranchies à jamais. Il est possible, par exemple, si étrange et exorbitante que la chose paraisse à notre orgueil, que la race blanche en se dégradant, finisse par tomber sous la tutelle des races de couleur relevées et améliorées, comme les anciens maîtres du monde sont tombés sous le joug des races barbares au sein desquelles se recrutaient leurs légions d’esclaves.

A mesure que les classes asservies deviennent plus capables de se gouverner elles-mêmes, on voit l’esclavage se modifier et, le plus souvent, faire place au servage, c’est à dire à un état de demi-tutelle. Tandis que le maître gouverne entièrement l’esclave, en se chargeant d’assurer son existence au prix de la totalité de son travail, le serf se gouverne en partie luimême. Le maître se borne communément à lui fournir: 1° la portion de terre nécessaire à son entretien et à celui de sa famille; 2° la justice et la sécurité dont il a besoin; 3° des secours en cas d’accidents, de maladies, de vieillesse, etc., sauf à lui interdire, par exemple, les mariages hâtifs, à réprimer son intempérance, etc. Le prix de cette demi-tutelle se règle comme celui de la tutelle entière sous le régime du monopole, puisque le serf est attaché à la glèbe, autrement dit à la terre seigneuriale et qu’il n’existe point, en conséquence, entre son seigneur et lui, de libre débat pour les conditions de la tutelle.

Ces deux formes primitives de la tutelle, viciées par le monopole, sont par là même destinées à disparaître comme tout ce qui est fondé sur le monopole, mais est-ce à dire que la tutelle doive disparaître avec elles? Que tous les hommes, quels que soient leur race, leur état de civilisation, le milieu social où ils vivent, possèdent dès à présent la capacité nécessaire pour se gouverner eux-mêmes? Qu’il faille, en conséquence, non seulement leur accorder la liberté de se gouverner mais encore la leur imposer? Nous ne le pensons pas, et, comme preuve à l’appui, nous pourrions signaler ce fait caractéristique que jamais, dans le monde civilisé, la tutelle n’a été plus demandée. A quoi nous pourrions ajouter que tout en prohibant ou en entravant l’offre de la tutelle libre, on développe de plus en plus celle de la tutelle de l’État, c’est à dire d’une autre forme de la tutelle monopolisée. Cette demande générale de tutelle, chez les races civilisées (exception faite peut-être de la seule race anglo-saxonne) n’atteste-t-elle pas combien, à plus forte raison, la tutelle doit être encore nécessaire chez les races à demi ou tout à fait barbares? Or si ce besoin existe pourquoi empêcher qu’il se satisfasse? Au double point de vue du juste et de l’utile, peut-on imposer le gouvernement de soi-même à des êtres qui sont incapables de l’exercer? Au point de vue du juste d’abord. Si l’homme est propriétaire de son fonds de valeurs personnelles n’a-t-il pas le droit non seulement d’en user mais encore d’en disposer à sa guise, par voie de don, d’échange, de prêt et à telles conditions qu’il peut lui convenir de stipuler? Lui en interdire ou en limiter la disposition, en prohibant par exemple les engagements à vie, n’est-ce pas, sous le prétexte d’assurer sa liberté, la détruire? Au point de vue de l’utile. Si un homme se reconnaît incapable de se gouverner lui-même ou si son incapacité est attestée par ses actes, n’est-ce pas lui causer un dommage positif que de l’empêcher d’échanger une liberté qui lui est nuisible contre une tutelle qui lui est utile? En d’autres termes, s’il ne peut parvenir à couvrir les frais de production de sa liberté et en retirer un bénéfice, si son selfgovernment se solde en déficit, si son capital de valeurs personnelles diminue et se détruit au lieu de s’accroître, n’est-ce pas le vouer à la misère et à la ruine que de le contraindre à conserver une liberté dont il est incapable d’user utilement? N’est-ce pas encore, si les incapables auxquels on impose ainsi une liberté nuisible sont nombreux, préparer l’affaiblissement et la ruine de la société elle-même?

Remarquons à ce propos qu’à mesure que la société se développe et que la civilisation progresse, que la sphère d’action de la liberté humaine s’étend en conséquence, la sphère de la responsabilité s’étend aussi. C’est donc une erreur de croire, comme on le fait généralement, que la tutelle n’ait été nécessaire aux individualités inférieures que dans les premiers âges de l’humanité. Elle ne l’est peut-être pas moins de nos jours, car l’incapacité à se gouverner soi-même peut engendrer des désordres plus graves dans une société dont l’organisme s’est développé et perfectionné que dans une société d’une contexture primitive: et si elle ne peut plus avoir comme autrefois pour résultat final de livrer la civilisation affaiblie et corrompue aux barbares du dehors, elle peut encore la livrer aux barbares du dedans, et amener sa ruine par des révolutions, c’est à dire par des débordements de la barbarie intérieure non moins destructifs que ceux de la barbarie extérieure.

Soit donc que l’on se place au point de vue du juste ou de l’utile, de l’intérêt individuel ou de l’intérêt social, la prohibition ou la limitation du droit de disposer de la liberté aussi bien que d’en user, autrement dit la prohibition ou la limitation de la tutelle apparaissent comme également nuisibles. Quoi qu’en dise une certaine école égalitaire (singulièrement inconséquente du reste, car tout en fulminant l’anathème contre la servitude, elle la rétablit sous la forme de la tutelle monopolisée de l’État), le progrès ne consiste point à abolir la tutelle, en imposant indistinctement la liberté à toutes les individualités humaines, qu’elles soient ou non capables d’en user (1) , mais simplement à transformer la tutelle et à la perfectionner en la faisant passer du régime du monopole à celui de la libre concurrence.

Voilà malheureusement ce que n’ont pas compris les philanthropes honnêtes et bienveillants, mais trop peu économistes, quiont pris entre leurs mains la cause de l’abolition de l’esclavage des nègres. C’est pourquoi, comme nous l’avons constaté ailleurs (1) , leurs efforts égarés dans une fausse voie ont été jusqu’à présent plus nuisibles qu’utiles.

Les abolitionnistes n’ont aperçu en effet que le côté vicieux du phénomène de l’esclavage, savoir l’exploitation usuraire du travail, engendrée par le monopole; ils n’en ont pas voulu considérer le côté utile, savoir la tutelle, et ils ont entrepris, en conséquence, de supprimer la tutelle avec le monopole, en imposant la liberté aux nègres, soit par voie de prohibition du commerce des esclaves, soit encore par voie d’expropriation des ateliers coloniaux. Les résultats sont loin d’avoir répondu à leur attente, et l’on commence à s’apercevoir aujourd’hui qu’en cette affaire comme en bien d’autres, les procédés de la liberté eussent été préférables à ceux de la prohibition. L’interdiction de la traite, par exemple, n’a eu pour résultat que d’aggraver le sort des victimes de ce commerce, devenu interlope, et l’expropriation des ateliers d’esclaves pour cause de philanthropie en livrant les nègres à eux-mêmes, c’est à dire, le plus souvent, à des maîtres pires encore que ne l’étaient les planteurs, n’a point amélioré la condition morale et matérielle du plus grand nombre, tout en imposant d’énormes sacrifices à la métropole et aux colonies. Supposons qu’au lieu de recourir à ces procédés anti-économiques, les abolitionnistes se fussent bornés à demander que le commerce de travail engagé soit à temps soit à vie cessât d’être monopolisé par des compagnies privilégiées, comme il l’était sous l’ancien régime; qu’il fῦt abandonné désormais, sans entrave aucune, à la libre concurrence, et placé, comme tout autre, sous la protection et la surveillance des lois, que serait-il arrivé? Que le développement naturel du commerce libre de travail engagé aurait inévitablement agi pour améliorer les conditions morales et matérielles de l’engagement, tandis que l’intervention des pouvoirs publics aurait as suré l’exécution loyale des contrats. Peu à peu, soit par la nomination de tuteurs d’office chargés de suppléer au défaut de capacité des engagés et de stipuler pour eux, soit par d’autres moyens, les pratiques de violence et de fraude qui déshonoraient ce commerce auraient disparu, et la traite aurait cessé d’être un trafic usuraire de travail esclave pour devenir un commerce légitime de travail engagé à temps ou à vie. Tandis encore que la prohibition pure et simple, en rendant ce commerce interlope sans le détruire, l’a fait tomber entre les mains d’individus sans moralité et généralement dépourvus de ressources suffisantes, il aurait continué, selon toute apparence, de s’exercer, sous un régime de liberté, comme auparavant sous le régime du privilége, au moyen de puissantes associations. En se multipliant sous l’impulsion de la demande croissante du travail engagé, ces associations se seraient, selon toute apparence aussi, divisées, ce qui aurait amené un nouveau progrès dont les engagés auraient particulièrement profité, savoir: la spécialisation de la tutelle.

Comme on l’a fait remarquer souvent, le planteur de sucre, de coton, etc., n’est pas intéressé comme planteur à posséder des esclaves. Son intérêt est de se procurer du travail, aussi abondamment et à aussi bon marché que possible, que ce travail soit libre, engagé ou esclave.

Sans doute, à titre de propriétaire exploitant d’un atelier d’esclaves, il réalise un bénéfice spécial, parfaitement distinct de son bénéfice de producteur de sucre, de coton, etc. Mais il est clair que ce second bénéfice nuit au premier; que si le producteur de sucre, de coton, etc., au lieu d’être à la fois planteur et propriétaire exploitant d’un atelier d’esclaves, n’était que planteur; s’il recouvrait, par conséquent, la disponibilité du capital engagé dans son atelier d’esclaves, ainsi que celle de la portion d’activité industrieuse qu’il consacre à la gestion de cet atelier, et s’il appliquait cette portion de capital et d’activité au développement de ses plantations, il retirerait désormais de son industrie, ainsi unifiée et spécialisée, un revenu supérieur à celui que lui fournissent les deux industries, essentiellement diverses, auxquelles il est obligé de se livrer. De même, l’exploitation du travail engagé ne manquerait pas de se perfectionner en se spécialisant.

Or ce progrès de la division du travail n’aurait certainement pas manqué de se réaliser à mesure que le commerce et l’exploitation du travail engagé se seraient librement développés. Aux compagnies ayant pour fonction d’acheter cette marchandise aux lieux de provenance seraient venues s’en joindre d’autres qui se seraient spécialement chargées de la revendre aux consommateurs. Grâce à ces nouveaux intermédiaires, les planteurs n’auraient plus eu à s’occuper de la gestion détaillée des ateliers d’esclaves. Ils auraient acheté en bloc comme tout autre matière première, le travail nécessaire à leurs cultures, en se bornant à en surveiller la livraison, sans avoir, du reste, à s’occuper des moyens à employer pour l’obtenir. Enfin, ils auraient pu payer aussi, comme toute autre matière première, cette marchandise indispensable, soit au comptant, soit au moyen de traites à échéances correspondant à celles du paiement de leurs produits.

C’est ainsi seulement, on peut l’affirmer, c’est à dire par le développement du commerce et de l’exploitation libres du travail engagé, que l’esclavage pourra être aboli, absolument comme le prêt usuraire qui est, pour ainsi dire, le pendant de l’exploitation du travail esclave, après avoir résisté à toutes les prohibitions, disparaît peu à peu aujourd’hui sous l’influence du développement du commerce et de l’exploitation libres des capitaux. Déjà, du reste, le commerce de travail engagé quoique encore entravé et limité (les engagements à vie, par exemple, les plus avantageux de tous aux travailleurs, sont demeurés prohibés), s’accroît rapidement, en dépit des anathèmes des abolitionnistes de la vieille école, et il a permis aux colonies anglaises et françaises de se relever en partie de la situation désastreuse où les avaient plongées la suppression de la traite et l’abolition de l’esclavage.

Lorsque ce commerce s’exercera sous un régime de pleine liberté, on peut affirmer que:

Le prix courant du travail engagé finira, comme celui de toute autre marchandise, par se confondre avec ses frais de production augmentés d’une part proportionnelle de produit net, sous déduction du prix courant de la tutelle, réduit au taux nécessaire pour rémunérer et développer dans la proportion utile, ce genre de commerce ou d’industrie.

[(1)]Les frais de l’entretien, c’est à dire le coῦt du travail de l’esclave, sont les mêmes, soit que le propriétaire l’emploie, soit qu’il le loue; la seule différence est que, dans le premier cas, c’est le propriétaire qui fait l’avance de ces frais, et que, dans le second, c’est celui qui prend l’esclave à loyer qui les avance.

Le prix que le propriétaire doit exiger pour le loyer nécessaire de l’esclave, s’il veut éviter des pertes, se réglera d’après les cinq évaluations suivantes:

  • D’après l’intérêt du capital que lui ont coῦté l’esclave et l’instruction qu’il lui a donnée pour améliorer ses facultés productives, c’est à dire pour lui faire apprendre un métier, et le mettre en état de travailler à une industrie quelconque;
  • D’après le remboursement de ce capital dans un intervalle de temps fixé d’après la probabilité de la durée de la vie de l’esclave, ordinairement plus courte que celle de l’ouvrier libre, à raison de ses plus grandes fatigues;
  • D’après les frais de son entretlen;
  • D’après le remboursement, avec intérêt, de la somme affectée à l’assurance de la vie de l’esclave, s’il y en a eu;
  • D’après les frais d’administration qu’exigent l’entretien de l’esclave et la surveillance de ses travaux, administration qui réclame plus de soins que celle de toute autre espèce de propriété, et qui par cette raison doit être plus dispendieuse. (FlorÈs Estrada. Cours éclectique d’économie politique. T. II, p. 115.).

[(1)]“Sans pouvoir approfondir les desseins de la nature, dit à ce sujet l’auteur d’un remarquable ouvrage sur l’Union américaine, M. James Spence, nous savons qu’en fait il existe, dans la puissance intellectuelle des diverses races humaines, des différences aussi marquées et aussi irrémédiables que le sont celles de leurs types respectifs. En théorie, nous donnons à tout homme le titre de frère; mais prenons l’Esquimau ou l’Australien, et essayons de mettre la théorie en pratique: l’Australien est de tous les êtres humains le plus exempt d’entraves de tout genre. La liberté la plus parfaite est son partage. L’esclavage ne l’a jamais avili, il en ignore jusqu’au nom. Et cependant quelle est la somme d’intelligence du sauvage de l’Australie? Toute la culture d’une éducation européenne l’élèverait-elle à notre niveau? Que d’efforts n’a-t-on pas faits sous ce rapport et quel en a été le résultat? Le Nouveau Zélandais, bien moins libre, ayant même l’esclavage au nombre de ses institutions domestiques, aussi sauvage que son voisin, cannibale, il y a une génération à peine, lui est cependant bien supérieur en intelligence. L’un est plein de sentiments nobles et généreux, d’un esprit ouvert et loyal; l’autre aussi incapable de comprendre et d’éprouver ces sentiments-là que si ce n’était qu’une pauvre machine grossièrement façonnée à l’image d’un homme.”

“Et ces deux races, si radicalement différentes sous le rapport de l’intelligence, vivent sous la même latitude et sont proches voisines. S’il y a entre elles une différence aussi sensible, combien n’est-il pas plus facile encore de comprendre celle qui existe entre deux races dont l’une sort des sables brῦlants de l’Afrique et l’autre des régions tempérées de l’Europe? Si le nègre avait eu la même puissance intellectuelle que l’Européen, il n’eῦt pas laissé l’Afrique sans un monument, même de la forme la plus primitive. Qu’est-ce qui a empêché le nègre de s’élever au niveau de l’Arabe, par exemple? En résumé, nous ne voyons pas pourquoi on chercherait à dénaturer le fait ou pourquoi on le constaterait avec dépit. Mais ce qu’il y a de bien certain, c’est que si l’esprit du nègre peut être cultivé, amélioré, on ne peut pas l’élever au niveau de celui des Européens. Quand on voit dans la nature une loi générale de variété en toutes choses, dans l’instinct des animaux comme dans l’intelligence des individus, pourquoi vouloir présumer qu’il doit y avoir uniformité dans la puissance intellectuelle des différentes races humaines? L’esprit du nègre ne se prête ni aux réflexions sur passé ni à la prévision de l’avenir; il n’améliore rien, n’invente rien, ne découvre rien. Nous ne parlons, bien entendu, que de la race pure et sans mélange avec un autre sang; quelque part qu’on la prenne, en Afrique ou en Amérique, tels sont ses signes caractéristiques. Si cela était une fois bien compris, que de sympathies et de bienveillance ne feraient plus fausse route! Nous nous représentons toujours l’esclave animé de sentiments qui seraient les nôtres, si nous en étions réduits à sa condition, tandis qu’en réalité et la plupart du temps ces sentiments lui sont inconnus. Il lui est aussi naturel d’être esclave que ce serait monstrueux pour nous. La grande majorité des nègres, si on leur offrait la liberté, croiraient tout simplement qu’on veut les abandonner à eux-mêmes et les laisser mourir de faim. Ils sont nés comme cela, ils ont été élevés dans ces idées; leur passé ne leur rappelle pas une condition meilleure dont le souvenir les afflige; l’esclavage est pour eux l’état de vie ordinaire; ils n’ont jamais rien vu d’autre. Quand le nègre commande à ses compagnons d’esclavage, il leur fait accomplir leur tàche avec une sévérité toute particulière. Il fait peu de cas du blanc qui n’a pas d’esclaves. Il en aurait beaucoup et de sa race s’il en avait les moyens. Il n’a pas plus l’idée de s’enquérir de la justice ou de l’injustice de l’esclavage qu’il ne s’inquiète de la raison qui fait que la nuit succède au jour. Nous nous créons des sentiments imaginaires dont il n’éprouve rien, et nous déplorons des chagrins qui ne sont pas les siens, mais les nôtres.” (L’union AmÉricaine, ses effets sur le caractère national et politique, causes de sa dissolution, etc., par James Spence, p. 152.”

[(1)]Voir à ce sujet l’Enseignementobligatoire, discussion entre M. G. de Molinari et M. Frédéric Passy.

[(1)]Sous le prétexte de protéger la liberté personnelle, la plupart des législations ne permettent d’en disposer que dans les limites fort étroites, et elles rendent ainsi impossible la création d’une industrie spéciale de la tutelle de même que le développement du crédit hypothéqué sur les valeurs personnelles. Les engagements de travail mêmes sont limités à un an pour les simples ouvriers, du moins en France et en Belgique, en vertu de la loi du 22 germinal an II.

[(1)]Dictionnairede l’Économie politique, art. Esclavage. Questionsd’Économie politique et de droit public. L’abolition de l’esclavage aux colonies et aux États-Unis. T. Ier, p. 110.