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Front Page arrow Titles (by Subject) arrow HUITIÈME LEÇON: la part du travail - Cours d'Economie Politique vol. 1

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Subject Area: Economics
Topic: General Treatises on Economics
Topic: Property

HUITIÈME LEÇON: la part du travail - Gustave de Molinari, Cours d’Economie Politique vol. 1 [1854]

Edition used:

Cours d’Economie Politique (Paris: Guillaumin, 1863). 2 vols. 2nd revised edition. Vol. 1.

Part of: Cours d’Économie Politique 2 vols.

About Liberty Fund:

Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals.


HUITIÈME LEÇON

la part du travail

En quoi consistent les frais de production du travail. — Que ces frais sont essentiellement inégaux, selon les industries et les fonctions industrielles. — D’où provient cette inégalité. — Que des facultés diverses et inégales employées à la production exigent des frais d’entretien divers et inégaux. — Exemples. — Des frais de renouvellement des travailleurs et des causes qui les diversifient. — De l’influence des inconvénients et des avantages particuliers de chaque industrie sur la rémunération du travail. — Le salaire du bourreau, — de l’artiste, — de l’homme de lettres, — du savant. — Que le progrès industriel élève incessamment la rémunération nécessaire du travail. — Absurdité démontrée du système de l’égalité des salaires.

Nous sommes arrivé maintenant à la seconde partie de notre tâche. Après avoir examiné comment s’opère la production, nous allons rechercher de quelle manière se répartissent ses résultats, en un mot, nous allons nous occuper de La distribution des richesses.

Cette grande loi d’équilibre qui détermine la constitution des valeurs ou la formation des prix, et qui sert de régulateur à la production,joue le même rôle dans la distribution des richesses.

Nous avons vu qu’en vertu de cette loi, le prix des produits gravite incessamment vers un certain niveau marqué par leurs frais de production, augmentés d’une part proportionnelle de produit net, niveau qui porte le nom de prix naturel ou nécessaire.

Nous constaterons successivement que le prix des services productifs des facultés humaines, des capitaux fixes ou circulants, et des agents naturels appropriés, gravite de même vers un certain niveau, marqué par les frais de production de ces services, avec l’adjonction d’une part proportionnelle de produit net. Ce niveau constitue le prix naturel ou nécessaire des services des agents productifs.

Nous commencerons par rechercher quels sont les éléments du prix naturel ou nécessaire du travail, et l’analyse de ces éléments nous fera voir comment se détermine la part que les travailleurs obtiennent dans la distribution des richesses.

Quand on considère l’ensemble des agents de la production, on s’aperçoit qu’ils ont besoin d’être incessamment entretenus et renouvelés, sinon ils se détruisent et ils disparaissent au bout d’un laps de temps plus ou moins long. Dans une entreprise de chemins de fer, par exemple, il faut que les locomotives et les waggons, composant le matériel de l’exploitation, les coussinets et les rails placés sur la voie, la voie elle-même, avec ses déblais et ses remblais, ses ponts, ses viaducs et ses tunnels, soient continuellement maintenus en état; il faut encore que le charbon ou le coke qui sert à réduire en vapeur l’eau contenue dans la chaudière, et cette eau même, soient, à chaque instant, remplacés par de nouvelles quantités de charbon ou de coke à brῦler et d’eau à vaporiser. Si ces instruments nécessaires de l’industrie des transports ne sont point soigneusement entretenus et renouvelés, la locomotion ne pourra s’effectuer, ou bien elle sera promptement interrompue. Il en sera de même dans une entreprise agricole. Si l’on n’entretient point les charrues, les chevaux de labour et les autres véhicules animés ou inanimés de l’exploitation; si l’on ne répare point les bâtiments et les clôtures, si l’on ne renouvelle point les forces productives du sol au moyen d’engrais appropriés à leur nature, etc., la production s’arrêtera infailliblement au bout d’un laps de temps plus ou moins long.

Or, ce qui est vrai pour les éléments de production placés en dehors de l’homme ne l’est pas moins pour l’homme luimême, envisagé comme un agent productif; en d’autres termes, ce qui est vrai pour le matériel de la production ne l’est pas moins pour le personnel. Reprenons, pour nous en assurer, les deux exemples que nous venons de citer. Si les employés composant le personnel d’un chemin de fer, les directeurs, les mécaniciens, les chauffeurs, les cantoniers, les commis, etc., ne reçoivent pas une rémunération suffisante pour pouvoir non seulement se maintenir en vie et en santé, mais encore se reproduire, se renouveler, l’entreprise dont ils sont les agents nécessaires cessera évidemment bientôt de pouvoir fonctionner. De même, si les laboureurs, les faucheurs, les batteurs en grange, composant le personnel d’une ferme, ne reçoivent pas une rémunération qui leur permette de subsister et de se reproduire, de telle façon que ce personnel agricole demeure constamment en état, la production devra encore cesser.

Au point de vue économique, les travailleurs doivent être considérés comme de véritables machines. Ce sont des machines qui fournissent une certaine quantité de forces productives et qui exigent, en retour, certains frais d’entretien et de renouvellement pour pouvoir fonctionner d’une manière régulière et continue. Ces frais d’entretien et de renouvellement, que le travailleur exige, constituent les frais de production du travail, ou, pour nous servir d’une expression fréquemment employée par les économistes, le minimum de subsistances du travailleur.

Ces frais de production du travail, ce minimum de subsistances du travailleur, sont-ils les mêmes dans tous les emplois de la production?

Non; l’observation atteste qu’ils sont, en premier lieu, essentiellement divers et inégaux, en second lieu, essentiellement mobiles.

Examinons avec détail, — car la question est des plus importantes, — les causes qui diversifient et font varier ces frais de production du travail ou ce minimum de subsistances, faute duquel le travailleur ne peut mettre, d’une manière régulière et continue, ses facultés au service de la production.

Chaque fonction productive exige le concours de facultés particulières. Ainsi, l’ouvrier laboureur ne met point en œuvre les mêmes facultés que l’ouvrier mécanicien. L’un déploie principalement de la force physique; l’autre déploie plutôt certaines facultés intellectuelles. Le marchand ne met pas non plus en œuvre les mêmes facultés que le mécanicien, et selon la nature des opérations auxquelles un marchand se livre, il déploie des facultés différentes. Le grand commerce, le commerce de spéculation par exemple, exige à un plus haut degré que le commerce de détail, le concours de l’esprit de combinaison. L’instituteur, le prêtre,le médecin,l’avocat,le peintre,le musicien, l’homme de lettres mettent en œuvre chacun une association sui generis de facultés productives.

Les facultés requises pour la production ne diffèrent pas seulement selon les industries; elles diffèrent encore selon les fonctions entre lesquelles se partage l’exercice de chaque industrie. Dans une maison de commerce, par exemple, le copiste expéditionnaire n’a pas à déployer les mêmes facultés que le chef ou que le commis chargé de la correspondance. Dans une armée, le soldat n’a pas à mettre en œuvre les mêmes facultés que le général, etc., etc.

On voit ainsi s’établir, en vertu de la nature même des choses, une hiérarchie du travail. Les fonctions s’échelonnent, se hiérarchisent en raison du nombre, de l’espèce et de l’étendue des facultés dont elles exigent le concours.

Il serait intéressant de savoir quelles facultés sont particulièrement requises dans chacun des emplois de la production, depuis la fonction du monarque qui gouverne un grand empire jusqu’à celle du simple manœuvre. Ce classement industriel des facultés de l’homme ne serait pas sans utilité. Bornous-nous toutefois à constater qu’il existe une hiérarchie naturelle du travail, c’est à dire que les différentes fonctions de la production exigent le concours de facultés diverses et inégales. Qu’en résulte-t-il?

Il en résulte que les frais de production du travail sont essentiellement divers et inégaux, car ils varient selon le nombre, l’espèce et l’étendue des facultés dont chaque fonction exige le concours.

Si l’on considère à ce point de vue le simple ouvrier terrassier qui ne fait guère usage que de sa force musculaire, et qui, en vertu de la nature même de sa fonction industrielle, n’a point à déployer des facultés plus relevées, on trouvera que les frais de production de son travail sont placés à l’échelon le plus bas. Un ouvrier terrassier peut, sans nuire à sa santé, faire œuvre de sa force musculaire pendant douze heures sur vingtquatre, et son entretien nécessaire peut à la rigueur se réduire à une nourriture, à des vêtements et à un abri grossiers. Sa rémunération doit encore, à la vérité, lui fournir les moyens de se reproduire, mais ses frais de reproduction sont aussi faibles que possible. Il lui suffit d’avancer au travailleur destiné à le remplacer l’entretien nécessaire au développement de sa force musculaire, rien de plus. La rémunération des hommes qui mettent uniquement en œuvre de la force musculaire et qui n’ont pas besoin d’en déployer d’autre, occupe en conséquence le degré le plus bas de l’échelle des salaires.

Mais aussitôt que le travailleur exerce une fonction qui exige le concours des facultés de l’intelligence, son entretien nécessaire s’élève. Voici pourquoi:

  • L’homme qui fait œuvre de son intelligence ne peut travailler aussi longtemps que celui qui se borne à utiliser la force de ses muscles; il a besoin d’accorder à ses facultés des intervalles de repos plus longs pour les maintenir en bon état;
  • Il est obligé de consommer des aliments matériels plus raffinés, comme aussi de s’assimiler des aliments intellectuels dont le manœuvre peut se passer.

Le travailleur voué à une œuvre intellectuelle ne peut se contenter de la nourriture grossière qui suffit au manœuvre. Il ne le peut, sous peine de voir s’émousser et s’affaiblir son intelligence, et de devenir à la longue incapable de remplir la fonction qui lui est dévolue. Cette influence de l’alimentation sur les facultés de l’intelligence a été constatée par un grand nombre de physiologistes, notamment par Cabanis:

Dans certains pays, dit cet illustre physiologiste, où la classe indigente vit presque uniquement de chataignes, de blé sarrasin ou d’autres aliments grossiers, on remarque chez cette classe tout entière un défaut d’intelligence presque absolu, une lenteur singulière dans les déterminations et les mouvements. Les hommes y sont d’autant plus stupides et plus inertes qu’ils vivent plus exclusivement de ces aliments: et les ministres du culte avaient souvent, dans l’ancien régime, observé que leurs efforts pour donner des idées de religion et de morale à ces hommes abrutis, étaient encore plus infructueux dans le temps où l’on mange la chataigne verte. Le mélange de la viande, et surtout l’usage d’une quantité modérée de vins non acides, paraissent être les vrais moyens de diminuer ces effets: car la différence est plus grande encore entre les habitants des pays de bois de chataigniers et ceux des pays de vignobles, qu’entre les premiers et ceux des terres à blé les plus fertiles. En traversant les bois, plus on se rapproche des vignobles, plus aussi l’on voit diminuer cette différence, qui distingue leurs habitants respectifs (1) .

Quand on exerce un métier où la force musculaire seule est requise, quand on bêche la terre, quand on porte des fardeaux, on peut, à la rigueur, se contenter de chataignes et de blé sarrasin, puisque cette nourriture grossière suffit pour entretenir et renouveler les muscles. Mais il en est autrement quand on exerce une fonction où le concours de l’intelligence est indispensable. Mettez M. Alexandre Dumas et M. Scribe au régime du blé sarrasin et de la chataigne verte, puis demandez-leur d’écrire un roman ou une comédie et vous verrez de quelle œuvre indigeste ils ne manqueront pas de vous régaler à leur tour.

L’intelligence exige encore, pour se maintenir en force et en santé, des aliments purement immatériels. Il faut d’abord que l’esprit perçoive et s’assimile, d’une manière continue, des impressions en harmonie avec la nature de l’œuvre à laquelle il est voué. Il faut ensuite que l’esprit se délasse, et qu’on lui procure en conséquence des distractions en harmonie avec ses occupations. Qu’un poète, un romancier, un artiste ou même un avocat soit assujetti à l’existence de l’ouvrier terrassier; qu’on l’oblige à travailler douze heures par jour, puis à passer les douze heures restantes à boire, à manger, à fumer et à dormir, il finira certainement par devenir incapable de remplir la fonction intellectuelle qui lui est assignée: pour me servir d’une expression énergiquement pittoresque, il finira par s’abrutir.

On peut donc affirmer que l’entretien de l’homme qui fait œuvre de ses facultés intellectuelles doit être plus complet et plus raffiné que celui du manœuvre, sinon le mécanisme délicat et subtil de l’intelligence s’altère, se détériore et finit par ne pouvoir plus fonctionner.

Les anciens avaient parfaitement aperçu cette nécessité et ils y avaient égard dans la manière dont ils traitaient leurs esclaves. Ils avaient, vous le savez, des esclaves qui remplissaient les fonctions les plus diverses. Ils en avaient dont l’unique fonction consistait à tourner la meule; d’autres qui labouraient la terre; d’autres encore qui étaient appliqués à des fonctions industrielles; d’autres enfin qui exerçaient des professions libérales, qui étaient médecins, grammairiens, philosophes même. Eh bien! ils traitaient ceux-ci infiniment mieux que les autres; ils les nourrissaient, les habillaient et les logeaient mieux; ils leur imposaient des tâches moins lourdes, quoique les lois, les mœurs et l’opinion n’établissent aucune distinction entre les différentes catégories d’esclaves. Pourquoi donc cette inégalité de traitement? Parce que les maîtres en avaient reconnu la nécessité; parce que l’expérience leur avait appris qu’un esclave ne pouvait faire œuvre de son intelligence, d’une manière régulière et continue, à moins d’être plus complétement entretenu, mieux traité et plus ménagé que s’il avait eu à déployer seulement de la force musculaire.

Les frais de production du travail comprennent donc, en premier lieu, l’entretien nécessaire du travailleur, et cet entretien varie selon le nombre, l’espèce et l’étendue des facultés requises pour remplir chaque fonction productive.

Les frais de production du travail comprennent, en second lieu, la somme nécessaire pour couvrir les frais de renouvellement du personnel de la production. Ceux-ci sont plus ou moins élevés selon deux circonstances: 1° selon que le travail à exécuter exige un apprentissage plus ou moins long et coῦteux; 2° selon qu’il use plus ou moins vite le travailleur.

Ainsi que je l’ai fait remarquer plus haut à propos des ouvriers terrassiers, le renouvellement des travailleurs est peu coῦteux dans les rangs inférieurs de la production. Que faut-il, en effet, pour renouveler les portefaix, les valets de charrue, les ouvriers terrassiers, et, en général, les ouvriers dont la force musculaire seule est utilisée? Il faut simplement la somme nécessaire pour entretenir un enfant et développer sa force physique jusqu’à ce qu’il soit en état de faire œuvre de ses muscles, ni plus ni moins. D’apprentissage spécial, il n’en est, pour ainsi dire, pas besoin. Les frais de renouvellement de ce genre de travailleurs sont donc aussi faibles que possible. Il n’en est pas ainsi lorsque l’exercice de la fonction industrielle exige le concours des facultés intellectuelles ou même simplement d’une certaine habileté de main. A la nourriture et à l’entretien de l’enfant jusqu’à ce qu’il soit en état de travailler, vient s’ajouter, en ce cas, un apprentissage spécial plus ou moins coῦteux.

Remarquons encore que les frais nécessaires d’alimentation et d’entretien des enfants varient selon les professions qu’ils sont destinés à exercer. On peut nourrir avec du blé noir et des chataignes vertes un enfant destiné au labeur matériel, car ce genre d’alimentation peut suffire, à la rigueur, pour développer la force de ses muscles. On est obligé de fournir une alimentation plus raffinée à un enfant destiné à faire œuvre de son intelligence, sous peine d’entraver le développement de ses facultés intellectuelles.

Mais l’inégalité la plus importante est celle des frais d’apprentissage selon les professions. Ces frais qui sont à peu près nuls pour les travailleurs voués au labeur purement matériel, s’élèvent en revanche fort haut pour les travailleurs intellectuels, les avocats, les médecins, les prètres, les administrateurs, les juges, les hommes de lettres, etc. La profession d’avocat, par exemple, exige un apprentissage long et coῦteux. On a beau être pourvu d’une dose convenable d’éloquence naturelle et des autres facultés nécessaires pour réussir au barreau, cela ne suffit point. Ces dispositions naturelles, il faut d’abord les développer d’une manière générale; il faut ensuite s’assimiler les connaissances et les pratiques du métier; il faut étudier la jurisprudence et la manière de s’en servir. Sans doute, le programme de ces études préliminaires a été chargé outre mesure: on oblige l’étudiant en droit à encombrer son intelligence d’une foule de notions inutiles, parmi lesquelles je citerai en première ligne la connaissance des langues mortes. Mais en admettant même que les frais d’apprentissage de l’avocat fussent ramenés aux proportions du strict nécessaire, ils n’en demeureraient pas moins plus élevés que ceux du tailleur ou du maçon, et, à plus forte raison, que ceux du portefaix ou du valet de charrue.

Si l’homme était immortel, ces frais d’élève et d’apprentissage des travailleurs n’exerceraient évidemment qu’une influence inappréciable sur la rémunération du travail, répartis comme ils le seraient sur une période d’une étendue illimitée. Mais il n’en est point ainsi: le personnel de la production doit être régulièrement renouvelé et la période de son renouvellement varie selon les industries et selon les pays.

Selon les industries. Il y a, comme on sait, des inégalités considérables dans la durée du personnel des différentes branches de la production. Dans les professions dites insalubres, par exemple, l’outillage humain doit être renouvelé beaucoup plus fréquemment que dans les autres. La fabrication du blanc de céruse, pour ne citer que celle-là, consomme en un siècle deux ou trois générations de plus que les industries ordinaires; d’où il résulte que la rémunération de ses travailleurs doit comprendre les frais d’élève et d’apprentissage de ces générations supplémentaires.

Selon les pays. Dans certains pays, la durée moyenne de la vie humaine est plus longue; dans certains autres, elle l’est moins, et cette différence de longévité a une importance économique qu’il est facile d’apprécier. Supposons qu’une contrée soit continuellement exposée aux ravages des maladies contagieuses, en sorte que le personnel de la production doive y être renouvelé six fois par siècle, tandis que dans une contrée voisine, où les conditions de salubrité sont meilleures, le personnel ne doive être renouvelé que cinq fois; n’est-il pas évident que les frais de production du travail seront plus élevés dans la première que dans la seconde? A égalité de rémunération, les ouvriers de la contrée malsaine ne seraient-ils pas bien plus misérables que ceux de la contrée placée dans de bonnes conditions hygiéniques?

On voit, par ce qui précède, dans quelle mauvaise situation économique se trouvent les pays où les maladies contagieuses, la peste et la fièvre jaune, la malaria étendent habituellement leurs ravages. Non seulement le personnel de la production doit y être plus fréquemment renouvelé qu’ailleurs, mais encore ce personnel se trouve journellement entamé, décomplété dans ses parties essentielles, sans qu’il soit possible de combler immédiatement les vides causés par la contagion, un travailleur étant une espèce d’outil que l’on ne saurait fabriquer en un jour.

Une dernière remarque à faire sur ce sujet, c’est que les frais de production du travail s’augmentent en raison composée de la fréquence du renouvellement des travailleurs et de l’importance des frais d’élève et d’apprentissage. Il en résulte que la rémunération des travailleurs attachés aux professions qui exigent un apprentissage long et coῦteux doit atteindre une élévation extraordinaire dans les régions insalubres ou dangereuses.

Au point de vue économique, deux pays qui se trouvent placés dans des conditions de salubrité inégales peuvent être comparés à deux fabricants de céruse, dont l’un aurait réussi à assainir sa fabrication, tandis que l’autre continuerait à travailler d’après les anciens errements. Comme celui-ci serait obligé de payer le travail nécessaire à son industrie plus cher que son concurrent, il finirait indubitablement par succomber dans la lutte.

Les progrès qui améliorent les condition hygiéniques de la production, qui préviennent les maladies et les accidents de toute sorte auxquels les travailleurs sont exposés, etc., ont, en conséquence, une grande importance économique. On attache avec raison beaucoup de prix aux procédés qui augmentent la durée des outils, des machines, des bâtiments, qui préservent de l’action des maladies contagieuses et des autres causes accidentelles de destruction, les animaux et les végétaux utiles; mais ceux qui augmentent la durée de l’homme, considéré comme agent de la production, en permettant ainsi aux générations existantes d’économiser une partie des frais d’élève et d’apprentissage des générations qui doivent les remplacer, ceux-là ne méritent point certes, à un degré moindre, l’attention de l’économiste.

Ainsi donc les frais de production du travail se différencient, premièrement, en raison de la diversité et de l’inégalité des forces ou facultés requises dans les différentes opérations de l’industrie et des réparations qu’elles exigent; secondement, en raison de la diversité et de l’inégalité des frais de renouvellement des travailleurs.

D’autres éléments contribuent encore à diversifier le prix naturel du travail. Ce sont, par exemple, les chômages et les crises industrielles; ce sont encore les inconvénients ou les avantages particuliers qui sont attachés à l’exercice de certaines industries.

Les chômages réguliers ou mortes saisons et les crises irrégulières qui interrompent l’exercice d’un grand nombre de professions et d’industries doivent inévitablement influer sur les frais de production du travail. Supposons que deux industries exigent la mise en œuvre de facultés équivalentes, et que la période d’activité des travailleurs soit la même dans chacune, — mais que la morte saison soit de trois mois dans l’une et d’un mois seulement dans l’autre; que la première soit, en outre, exposée, beaucoup plus que la seconde, aux interruptions fortuites de travail provenant des crises industrielles, le salaire de neuf mois de travail dans celle-là devra équivaloir au salaire de onze mois dans celle-ci, et contenir en sus une prime destinée aux interruptions occasionnées par les crises irrégulières.

Tout progrès qui abrége la durée des chômages et qui diminue le nombre ou l’intensité des crises industrielles abaisse par là même les frais de production du travail.

Un résultat équivalent est obtenu lorsque le travailleur parvient à utiliser régulièrement ses mortes saisons, ou bien encore à ajouter aux ressources que lui fournit sa principale industrie, celles d’une industrie auxiliaire.

Les avantages ou les inconvénients spécialement attachés à l’exercice de chaque industrie constituent enfin une prime qui diminue ou qui élève le prix naturel du travail. C’est ainsi que le niveau de la rémunération du travail dans l’industrie des mines, par exemple, dépasse communément celui des autres branches de la production, à cause des inconvénients et des dangers matériels qui accompagnent le travail du mineur.

La privation de certains avantages purement moraux donne naissance à une prime de même nature. Nous citerons comme exemple la profession de bourreau ou, si l’on aime mieux, d’exécuteur des hautes œuvres. Cette profession est, de nos jours, fort peu difficile à remplir. Il n’en était pas tout à fait ainsi, comme on sait, aux époques où les supplices étaient fréquents et compliqués, où encore la torture jouait un rôle considérable dans la procédure. Alors le bourreau était souvent le travailleur le plus occupé d’un royaume. Heureusement, sa besogne a été beaucoup abrégée et simplifiée tant par les progrès de la civilisation que par ceux mêmes de l’art de détruire les hommes. La besogne du bourreau se réduit, de nos jours, à fort peu de chose. L’instrument de supplice dont on se sert en France et en Belgique par exemple, la guillotine, substitue l’impulsion d’une force mécanique, celle de la pesanteur terrestre, à l’action de la force physique. Le bourreau ne tranche plus la tête, il ne roue plus, il n’écartèle plus, il ne torture plus, toutes besognes qui exigeaient la mise en œuvre d’une certaine force et d’une certaine adresse; il se borne à présider à la toilette du condamné, à diriger le montage de la funèbre machine qui fonctionne à sa place et à tourner un simple bouton. Enfin, ce travail essentiellement simple, c’est tout au plus s’il l’exécute huit ou dix fois par an, dans les endroits où il est le plus occupé.

Eh bien! ce travailleur, dont la fonction est si simple et si peu fatigante, reçoit cependant des appointements énormes en comparaison de ceux des travailleurs des autres professions. Pourquoi? Parce que le métier de bourreau prive l’individu qui l’exerce de certains avantages moraux ou sociaux auxquels les hommes tiennent beaucoup; parce qu’une mère ne se soucie pas de donner sa fille à un bourreau; parce qu’on ne reçoit pas volontiers un bourreau chez soi. A quoi il faut ajouter que la fonction de l’exécuteur n’a pas cessé encore d’être répugnante, tant par le fait même de l’exécution que par les circonstances qui l’accompagnent. Si ces circonstances venaient à se modifier; si, par exemple, on exécutait les condamnés dans l’enceinte des prisons au lieu de les exécuter en public; si encore la répulsion qu’excite la personne du bourreau venait à s’affaiblir, le niveau de la rémunération de ce genre de travail baisserait, selon toute apparence, dans une proportion considérable.

Choisissons maintenant un exemple opposé. Certaines industries ne procurent qu’une rémunération extrêmement faible, eu égard au nombre et à l’importance des facultés dont elles exigent le concours, comme aussi aux risques qui s’y trouvent attachés. Telles sont les professions artistiques, littéraires et scientifiques. A quoi cela tient-il? Cela tient à ce que les avantages moraux attachés à l’exercice de ces professions sont supérieurs à ceux que peuvent procurer la plupart des autres branches de l’industrie humaine. On peut se faire une réputation brillante dans les arts et dans les lettres; on peut exercer, en cultivant les sciences, une influence considérable sur le bien-être de ses semblables. La vanité, l’orgueil ou, ce qui vaut mieux, l’amour de la justice et de l’humanité obtiennent, dans l’exercice de ces professions d’élite, une satisfaction exceptionnelle. Ces avantages particuliers, d’un ordre purement moral, remplacent dans la rémunération de l’homme de lettres, du savant et de l’artiste, une portion plus ou moins forte du salaire matériel, en ce sens que l’homme de lettres, le savant ou l’artiste se contente pour les acquérir d’un salaire matériel inférieur à celui qu’il pourrait obtenir dans le commun des industries.

Remarquons toutefois que la prime qui résulte des inconvénients particuliers à chaque industrie s’ajoute non aux frais de production du travail, mais à la part proportionnelle de produit net qui complète le prix naturel du travail. Cette prime n’a pas, en effet, un caractère de nécessité. Ainsi, par exemple, il n’est pas nécessaire de payer un bourreau plus cher qu’un ouvrier terrassier pour le mettre en état d’exercer sa profession. Sous un régime d’esclavage, on pourrait n’établir aucune différence entre ces deux professions, car les frais de production du travail ne diffèrent pas essentiellement dans l’une et dans l’autre. Mais comme une certaine défaveur s’attache à la profession de bourreau, on ne l’adopte, sous un régime de liberté, qu’à la condition d’obtenir une prime qui compense cet inconvénient particulier. Cette prime élève non les frais de production du travail du bourreau, mais la part proportionnelle de produit net que ce travail procure. Elle s’ajoute, en tous cas, au prix naturel, lequel se compose des frais de production augmentés de la part proportionnelle de produit net.

Dans le cas de l’homme de lettres, du savant ou de l’artiste, la prime comprenant les avantages particuliers à ce genre de travail, se déduit de la part proportionnelle de produit net, et non des frais de production du travail, puisque ces frais doivent être couverts par une rémunération matérielle, suffisante pour permettre au travailleur d’exercer son industrie d’une manière régulière et continue. En tous cas, elle se déduit encore du prix naturel, dont la part proportionnelle de produit net est une portion intégrante.

Par les analyses qui précèdent, on a pu voir que le prix naturel du travail a des niveaux essentiellement divers; que ces niveaux diffèrent selon les circonstances qui caractérisent chaque industrie; selon le nombre, l’espèce et l’étendue des facultés dont chaque fonction exige le concours; selon la durée plus on moins longue de la période d’activité du travailleur; selon le coῦt de son renouvellement; selon la durée des chômages et la fréquence des crises auxquelles il est exposé; selon les avantages ou les inconvénients spéciaux que comporte son industrie. Telles sont les causes qui établissent l’inégalité entre les niveaux du prix naturel du travail.

Enfin ces niveaux divers ne sont pas fixes; ils sont au contraire essentiellement mobiles. Tantôt on les voit s’abaisser, tantôt on les voit s’élever.

C’est ainsi, par exemple, que le progrès industriel, en élevant le niveau des facultés requises pour la production, élève par là même, incessamment, le niveau du prix naturel du travail.

Ceci étant une observation de la plus haute importance au point de vue de l’avenir des classes ouvrières, voyons de quelle façon agit le progrès industriel pour modifier la nature du travail.

Le progrès industriel substitue communément à l’emploi de la force physique du travailleur celui d’une force mécanique moins coῦteuse et plus puissante. Dans les industries que le progrès tranforme, on voit, en conséquence, le travail humain changer successivement de nature: de purement physique à l’origine, du moins dans les fonctions inférieures, il devient de plus en plus intellectuel. Si nous examinons, par exemple, l’industrie de la locomotion à ses différentes périodes de développement, nous serons surpris de l’étendue et de la portée des transformations que le travail dont elle exige le concours a subies sous l’influence du progrès. A l’origine, c’est l’homme lui-même qui transporte les fardeaux en mettant en œuvre sa force musculaire. Il en est encore ainsi dans certaines parties de l’Inde, où les bras et les épaules des coulis sont les seuls véhicules en usage pour transporter les voyageurs aussi bien que les marchandises. Mais l’industrie de la locomotion vient à progresser. L’homme dompte le cheval, l’âne, le chameau, l’éléphant, et il les assujettit à porter des fardeaux; il invente encore la charrette, la voiture et le navire. Aussitôt la nature du travail requis pour le transport des hommes et des marchandises se modifie. La force musculaire ne suffit plus, elle ne joue même plus qu’un rôle secondaire dans l’industrie des transports; le premier rôle appartient désormais à l’adresse et à l’intelligence. Il faut plus d’adresse et d’intelligence que de force musculaire pour guider un cheval, un âne, un chameau, un éléphant, pour conduire une voiture ou une charrette, pour diriger un navire. Survient enfin un dernier progrès. La vapeur est appliquée à la locomotion. La locomotive avec ses longues files de waggons se substitue au cheval, à la charrette, à la diligence; le bateau à vapeur prend la place du navire à voiles. La fonction du travailleur dans l’industrie des transports acquiert, par suite de cette nouvelle transformation, un caractère intellectuel plus prononcé. Les employés des chemins de fer ont à déployer plus d’intelligence et moins de force physique que les voituriers, messagers, etc., qu’ils ont remplacés. Dans l’industrie des transports par eau, l’intervention de la vapeur supprime l’outillage humain qui était employé à manœuvrer l’appareil moteur des navires, les mâts, les voiles, les cordages, etc. A cet appareil qui nécessitait encore l’application d’une certaine quantité de force musculaire, la vapeur substitue une machine dont les servants, chauffeurs ou mécaniciens, n’ont guère à faire œuvre que de leur intelligence.

En examinant donc l’industrie de la locomotion à son point de départ et à son dernier point d’arrivée, on s’aperçoit que la proportion dans laquelle elle réclame le concours de la force musculaire et de la force intellectuelle de l’homme s’est progressivement modifiée, et que la dernière a fini par s’y substituer presque entièrement à la première. On obtient le même résultat en étudiant l’action du progrès industriel sur les autres branches de la production, et l’on arrive ainsi à cette conclusion importante, que l’industrie moderne exige dans une proportion moindre que celle des premiers âges du monde l’intervention de la force musculaire de l’homme, mais qu’elle réclame, en revanche, à un bien plus haut degré, le concours de ses facultés intellectuelles et morales.

Cette modification progressive dans la nature des forces requises pour la production ne manque pas de se répercuter dans les frais de production du travail. A mesure que l’intelligence se substitue à la force musculaire dans l’industrie, on voit s’élever le niveau de la rémunération des travailleurs. Ainsi les salaires des voituriers, des cochers, des conducteurs d’omnibus sont plus élevés que n’étaient ceux des porteurs de chaises; mais ils se trouvent à leur tour dépassés par ceux des employés des chemins de fer. De même, il y a apparence que les travailleurs employés dans la navigation à voiles sont mieux rémunérés que ne l’étaient jadis les rameurs, tandis qu’ils le sont plus mal que le personnel employé dans la navigation à la vapeur. Pourquoi en est-il ainsi? Parce que l’intelligence nécessaire à l’exercice d’une industrie perfectionnée exige des frais d’entretien et de renouvellement plus considérables que la force musculaire requise par une industrie encore dans l’enfance; parce que les frais de production du travail intellectuel sont plus élevés que ceux du travail physique.

En examinant les modifications que subit la nature du travail sous l’influence du progrès industriel, on arrive, en définitive, à une conclusion qui peut être formulée ainsi:

Que le progrès industriel contribue dans toutes les branches de l’activité humaine à élever le niveau des frais de production du travail.

Le prix naturel du travail se modifie donc sous l’influence du progrès industriel qui transforme la nature du travail, qui rend l’œuvre de l’homme dans la production de plus en plus intellectuelle, et nécessite en conséquence des frais d’entretien et de renouvellement de plus en plus considérables pour le personnel de la production.

Le prix naturel du travail se modifie encore lorsque le prix des choses nécessaires à l’entretien et au renouvellement des travailleurs vient à se modifier. Tout progrès qui diminue d’une manière permanente le prix des choses diminue par là même le prix naturel du travail. Toute circonstance qui élève le prix de ces choses élève le prix naturel du travail.

Cette analyse que nous venons de faire des circonstances qui déterminent le niveau du prix naturel du travail dans chacune des branches de la production montre toute l’absurdité des systèmes fondés sur l’égalité des salaires. Cette égalité ne serait possible qu’aux conditions suivantes: 1° si toutes les opérations de la production exigeaient l’application de forces de même nature et parfaitement égales; 2° si les matériaux nécessaires à l’entretien et au renouvellement de ces forces se trouvaient partout en égale abondance; 3° si l’outillage humain de la production avait toujours et partout la même durée. Alors on concevrait que les travailleurs pussent être soumis au régime de l’égalité des salaires, de même que l’on conçoit que des machines de tout point semblables et placées dans des conditions égales, soient soumises à celui de l’égalité des frais d’entretien. Mais si, comme l’observation l’atteste, les fonctions de la production sont essentiellement diverses et inégales; si les unes peuvent être accomplies à l’aide d’un outil humain simple et grossier, tandis que les autres exigent l’emploi d’un outil humain compliqué et perfectionné, l’égalité des salaires n’estelle pas en opposition avec la nature même des choses? Vouloir donner à un portefaix et à un directeur de chemin de fer, par exemple, une rémunération égale, ne serait-il pas aussi absurde, aussi contraire à la nature des choses, que de vouloir consacrer la même somme aux frais d’entretien et de renouvellement de la locomotive et à ceux du cheval de trait? Les différents emplois de la production exigent l’application de facultés diverses et inégales; ils sont accompagnés aussi d’inconvénients et d’avantages divers et inégaux. Comment donc pourrait-on établir une égalité artificielle, où l’auteur des choses a institué une inégalité naturelle?

A la vérité, il y a dans le progrès industriel une certaine tendance à l’égalité. Le progrès industriel élève, ainsi que nous l’avons remarqué, le niveau général des fonctions de la production, et par conséquent diminue la distance qui existe entre les plus hautes et les plus basses; mais la hiérarchie des fonctions ne s’efface point pour cela. Il y a toujours, dans les industries les plus perfectionnées, certaines fonctions qui exigent des facultés supérieures, certaines autres où des facultés d’un ordre inférieur peuvent suffire; il y en a toujours qui usent plus promptement que les autres les travailleurs aussi bien que les machines, le personnel aussi bien que le matériel, et ces inégalités, qui tiennent à la nature des choses, doivent nécessairement se reproduire dans les salaires. Il n’en est pas moins consolant de penser que tout progrès industriel implique une modification progressive dans la nature des forces humaines dont le concours est exigé pour la production, et que cette modification amène un exhaussement, progressif aussi, du niveau de la rémunération nécessaire du travail.

[(1)]Cabanis, Des rapports du physique et du moral de l’homme. Influence du régime sur les habitudes morales, t. II, p. 58.