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Subject Area: Economics
Topic: General Treatises on Economics
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SEPTIÈME LEÇON: la classification et les formes de la production - Gustave de Molinari, Cours d’Economie Politique vol. 1 [1854]

Edition used:

Cours d’Economie Politique (Paris: Guillaumin, 1863). 2 vols. 2nd revised edition. Vol. 1.

Part of: Cours d’Économie Politique 2 vols.

About Liberty Fund:

Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals.


SEPTIÈME LEÇON

la classification et les formes de la production

De la classification généralement adoptée pour la production. — Ses défauts. — Observations de M. Dunoyer à cet égard. — Que la classification de la production concerne la statistique plutôt que l’économie politique. — Quelles industries il convient de considérer comme productives. — Que les industries qui concernent le personnel de la production ont éminemment ce caractère, que leurs produits soient matériels ou immatériels. — Démonstration de M. Dunoyer. — Quelles industries il convient de considérer comme improductives. — Des formes de la production. — Du revenu et des formes sous lesquelles il est perçu.

Sous l’impulsion de la loi générale d’équilibre qui détermine la constitution des valeurs ou la formation des prix, les différentes branches de la production ont une tendance irrésistible à naître toujours dans le temps le plus opportun, à se localiser de la manière la plus avantageuse, à s’organiser sous la forme et dans les limites les plus économiques, enfin à se développer dans les proportions requises par la consommation. C’est ainsi que la production se constitue d’elle-même, selon un ordre naturel.

Il ne nous reste plus maintenant, pour compléter cet aperçu général de la production des richesses, qu’à jeter un coup d’œil sur ses différentes ramifications, ainsi que sur ses divers modes d’organisation. Il ne nous reste plus, en deux mots, qu’à rechercher quelle est la classification et quelles sont les formes de la production.

La production a été généralement partagée en quatre grandes catégories: 1° l’agriculture; 2° l’industrie; 5° le commerce; 4° les professions libérales. A ces quatre catégories on peut rattacher la multitude des ramifications de l’industrie humaine.

Indiquons sommairement à quels besoins elles répondent.

L’agriculture, dans ses différentes branches, répond principalement au besoin de l’alimentation.

L’industrie répond d’une manière plus spéciale aux besoins du vêtement et du logement. Elle fournit, en outre, les matériaux et les instruments nécessaires à la plupart des branches de la production.

Lesprofessions libÉrales ont pour objet principal de pourvoir aux besoins moraux et intellectuels de l’homme. Elles fournissent encore les procédés nécessaires à l’exercice des différentes branches de la production.

Lecommerce a pour objet de mettre à la portée des consom mateurs, dans l’espace et dans le temps, les produits ou les instruments de production fournis par l’agriculture, l’industrie et certaines professions libérales.

Cette classification est toutefois fort imparfaite. Dans quelle catégorie convient-il, par exemple, de ranger l’industrie qui pourvoit à la sécurité des membres de la société? Ce n’est évidemment ni dans l’industrie proprement dite, ni dans le commerce. C’est donc dans les professions libérales. Or n’est-il pas au moins singulier de voir l’agent de police, le gendarme et le soldat classés au nombre des individus qui exercent des arts libéraux? N’est-il pas plus choquant encore d’y voir figurer la prostituée à côté du prêtre?

M. Dunoyer a fort bien signalé les vices de la classification communément adoptée pour les différentes branches de la production. Citons quelques-unes de ses observations à cet égard.

Il y a, en premier lieu, dit-il, toute une classe de travaux, celle des industries extractives, qui est devenue beaucoup trop considérable pour qu’il soit possible de n’en pas tenir compte, et qui, en même temps, diffère trop de toutes les autres pour qu’il soit permis de la confondre avec quelque industrie que ce soit. Comment comprendre qu’on puisse omettre de parler d’une classe d’industries capables de jeter sur le marché des masses de produits comparables à celles que donnent la chasse, la pêche, l’industrie du bῦcheron, celle du carrier, celle du mineur surtout? Et, d’un autre côté, comment admettre qu’on puisse les confondre, ainsi qu’on le fait quelquefois, avec l’industrie agricole? Qu’y a-t-il de commun entre des arts qui, se bornant à extraire du sein des eaux, des bois, de la terre, les matériaux d’une multitude d’industries, n’emploient pour cela que des forces mécaniques, et un art qui s’occupe, comme le fait l’agriculture, de la multiplication et du perfectionnement des végétaux et des animaux utiles, et qui fait usage pour cela d’une force aussi spéciale, aussi peu connue, aussi délicate à manier que la vie? Peut-être vaudrait-il mieux les confondre, ainsi qu’on le fait encore, avec l’industrie des transports; car, à l’exemple de cette industrie, les arts extracteurs déplacent, en effet, les choses qu’ils livrent à la consommation. Mais ils ne se bornent pas, comme elle, à opérer des déplacements: leur artifice consiste surtout dans le fait même de l’extraction, fait industrieux d’une pratique souvent très difficile, fort différent en tous cas de celui des transports; et il est devenu impossible de n’en pas faire, sous le nom d’arts extracteurs ou d’industries extractives, une classe de travaux tout à fait séparée.

Une autre grave incorrection à signaler dans la nomenclature des arts qui agissent sur le monde matériel, c’est le nom de commerce qui a été donné à l’industrie des transports. Le commerce a pu mettre sur la voie de cette industrie, apprendre à la discerner, conduire à reconnaître comment le déplacement intelligent des choses, l’action de les mettre à la portée de quiconque en a besoin, pouvait contribuer à la production; mais il n’a pu devenir pour cela l’art des transports, l’industrie du voiturage. L’industrie voiturière est un art immense, qui se distingue nettement de tous les autres, et qui doit avoir son nom séparé. On ne peut lui donner le nom de commerce sans torturer violemment la langue, sans l’estropier misérablement, et il est d’autant plus impossible d’appeler commerce l’industrie des transports, que ce nom de commerce s’applique à un ordre de faits tout différent et qui doit avoir aussi son appellation propre. Commercer, c’est acheter pour vendre: ce n’est pas un fait particulier à un ordre de travailleurs; c’est un fait commun absolument à tous; et, à vrai dire, il n’est pas une profession, depuis les plus humbles jusqu’aux plus élevées, dans laquelle on ne commence par des achats et on ne finisse par des ventes: si l’armateur, le voiturier, achètent les choses dans un lieu pour les revendre dans un autre, le fabricant les achète sous une forme pour les revendre sous une forme différente; quiconque exerce une industrie, un art, une fonction, a commencé par acquérir des aptitudes, des talents, des facultés, qu’il vend ensuite continuellement sous forme de services. Tout le monde donc achète et vend, et achète pour revendre. Seulcment, entre les achats et les ventes que chacun fait, il se place un travail, un art dont l’exercice intelligent constitue la profession; et pour en revenir aux gens qui font profession de répandre les choses dans le monde, de les mettre à la portée de quiconque en a besoin, il y a, entre les achats et les ventes qu’ils font, un art, qui gît moins dans l’action d’acheter, de vendre, de commercer, que font, comme eux, tous les travailleurs possibles, que dans le déplacement judicieux des choses, dans le travail merveilleux et particulier qu’ils exécutent, et dont il est raisonnable que leur industrie reçoivent son nom (1)

En même temps, M. Dunoyer a proposé une nouvelle classification, qui est, à beaucoup d’égards, supérieure à l’ancienne. Il convient néanmoins de faire remarquer que la classification de la production concerne la statistique, science qui a pour fonction spéciale de dresser l’inventaire des différentes branches de l’industrie humaine, bien plutôt que l’économie politique, dont l’objet consiste à exposer comment la richesse se produit, se distribue et se consomme.

En effet, que la production soit agricole, industrielle, commerciale, artistique ou littéraire, elle s’opère en vertu des mêmes lois. Ses opérations peuvent être en outre ramenées à un petit nombre de catégories. Tout producteur ne fait, en définitive, autre chose que de découvrir, transformer ou transporter les éléments dont l’espèce humaine dispose pour la satisfaction de ses besoins. Quelquefois ces opérations sont accomplies par le même producteur; mais le plus souvent elles occupent des producteurs différents et elles constituent des industries distinctes que le statisticien doit inventorier et classer (2) .

Si l’inventaire et la classification de la production sont du ressort de la statistique, il appartient cependant à l’économie politique d’examiner quels éléments doivent entrer dans cet inventaire et dans cette classification. Or les économistes ne sont pas encore parfaitement d’accord sur ce point. C’est ainsi qu’un grand nombre d’entre eux se bornent à considérer comme industries productives celles dont les résultats se présentent sous une forme matérielle. D’autres, au contraire, et en première ligne il faut encore citer M. Dunoyer, plaçent dans le cadre de la production toutes les industries qui concourent à la satisfaction des besoins des hommes, sans se préoccuper si leurs produits sont matériels ou immatériels.

Laquelle de ces deux opinions est la mieux fondée? Pour bien éclaircir cette question, jetons un coup d’œil sur l’ensemble des industries qui contribuent à la formation des richesses. Ces industries peuvent être partagées en deux grandes catégories, celles qui servent à façonner et à entretenir les agents dont l’homme se sert pour produire, celles qui servent à façonner et à entretenir l’homme lui-même.

Certaines industries ont, par exemple, pour objet spécial d’approprier la terre à la production, d’entretenir et de développer sa fécondité. D’autres ont pour objet de créer des outils et des machines et de les entretenir en bon état. Ces industries qui s’occupent du matériel de la production appartiennent à la première catégorie. Viennent ensuite les industries qui agissent directement sur l’homme, qui contribuent à façonner et à entretenir ses facultés physiques, intellectuelles et morales, c’est à dire les industries qui s’occupent du personnel de la production. Celles-ci appartiennent à la seconde catégorie.

Parmi ces industries qui concernent soit le matériel, soit le personnel de la production, les unes fournissent des produits matériels, les autres des produits immatériels. Pourquoi les premières seraient-elles plutôt considérées comme productives que les secondes? En quoi, par exemple, l’industrie qui fournit des engrais à la terre, qui contribue ainsi à entretenir et à développer, à l’aide d’un produit matériel, la fécondité de cet agent, est-elle plus productive que celle du professeur d’agronomie, qui procure aux agriculteurs les connaissances nécessaires pour tirer un meilleur parti de la fécondité du sol? Où est la différence? La leçon du professeur est-elle moins une richesse que le guano? Tandis que celui-ci s’incorpore à la terre et augmente sa puissance créatrice, celle-là s’incorpore à l’homme et développe, d’une manière analogue ses facultés productives. S’il y a une différence entre les deux produits, n’est-elle pas à l’avantage de la leçon du professeur, qui peut se transmettre d’âge en âge, et contribuer encore après des centaines d’années, à l’amélioration des cultures, tandis que le résultat de l’application du guano est, de sa nature, beaucoup plus fugitif? Pourquoi donc accorder à l’un la qualification de richesse et la refuser à l’autre?

L’erreur que l’on commet à cet égard provient, croyonsnous, de ce que les industries qui agissent sur le matériel de la production lui donnent une valeur immédiatement réalisable, partant visible, tandis qu’il n’en est pas tout à fait ainsi pour celles qui agissent sur le personnel, du moins dans les sociétés où l’esclavage n’existe point. Défrichez une terre, par exemple, et vous y ajouterez une plus value que vous pourrez immédiatement réaliser en vendant la terre; élevez du bétail, construisez des machines, et vous pourrez de même en réaliser la valeur. Mais si vous élevez un homme, et si vous développez ses facultés de manière à en faire un instrument de production de plus en plus parfait, vous ne pourrez pas apprécier aussi bien la plus value que vous lui aurez donnée. Pourquoi? Parce que, dans nos sociétés civilisées, l’homme est un agent productif qui ne se vend point. Sans doute la plus value qu’une éducation appropriée à la nature de ses facultés lui aura donnée finira par se manifester dans le prix de ses services, mais ce dernier phénomène sera lent à se produire et l’on ne s’y arrêtera point.

Dans les sociétés où l’esclavage a continué de subsister, l’erreur que nous signalons n’est pas possible, et l’on y considère à bon droit le travailleur esclave comme un agent productif ayant sa valeur propre, valeur susceptible d’augmentation aussi bien que de diminution. En conséquence, les industries qui contribuent à former, à entretenir et à développer cette portion du personnel de la production, sont considérées comme aussi productives que celles qui s’appliquent au matériel. La valeur des esclaves peut. en effet, être réalisée, comme celle des terres, des bâtiments, des outils, des machines. Aussi est-elle comptée dans l’inventaire de la richesse nationale. Pourquoi donc omettrait-on de tenir compte de celle des travailleurs libres? Serait-ce parce qu’ils exploitent à leur profit leurs facultés productives au lieu de les laisser exploiter au profit d’autrui?

La richesse incorporée dans les hommes doit évidemment être comprise dans l’inventaire d’une nation, aussi bien que celle qui existe sous forme de terres, de bâtiments, d’outils, de machines, d’approvisionnements, etc., et les industries qui servent à la créer et à la développer ne sont pas moins productives que celles qui servent à créer et à développer les richesses dites immobilières et mobilières. C’est une troisième sorte de richesse, non moins réelle que les deux autres, et qui peut être qualifiée de richesse personnelle.

En résumé, on peut considérer comme productives toutes les industries qui contribuent, directement ou indirectement, à créer des richesses immobilières, mobilières et personnelles; qui contribuent à mettre au service de la production des agents naturels appropriés, des capitaux fixes et circulants et des travailleurs, quelle que soit d’ailleurs la forme sous laquelle se présentent les produits dont la réunion constitue ces richesses, que cette forme soit matérielle ou immatérielle.

Voilà ce que M. Dunoyer a démontré mieux que personne, et nous croyons que sa démonstration est inattaquable (1) .

Cependant, il y a aussi des industries improductives ou même destructives. Ce sont celles qui contribuent directement ou indirectement à diminuer la quantité des richesses immobilières, mobilières et personnelles dont la société dispose.

Ces industries improductives ou destructives sont heureusement en fort petit nombre. Nous ne connaissons guère que les professions de voleur, de mendiant ou de parasite qui aient ce caractère d’une manière absolue. La première est essentiellement destructive en ce que le voleur ne déplace pas seulement à son profit une portion de richesse, mais en ce qu’il entrave encore la production, en menaçant la sécurité des producteurs. La seconde est improductive, en ce qu’elle occasionne un déplacement stérile de la richesse; elle est aussi, dans une certaine mesure, destructive, en ce qu’elle ralentit la formation des capitaux, car l’aumône donnée au mendiant, qui l’emploie à sa consommation du jour, aurait pu être appliquée à la constitution d’un supplément d’agents productifs.

Ces deux industries sont donc naturellement improductives et destructives. D’autres le sont accidentellement.

Toute entreprise de production qui ne couvre pas ses frais, ou qui ne les couvre qu’au moyen d’une subvention prélevée sur les résultats des autres entreprises, doit être considérée comme accidentellement improductive. Éclaircissons ceci par un exemple. Supposons que vingt manufactures de drap existent dans un pays, et que leur production suffise pour alimenter la consommation. Un entrepreneur qui n’apprécie pas bien la situation du marché en élève une vingt et unième. Aussitôt les quantités de drap que la nouvelle manufacture verse sur le marché font baisser le prix courant de cette marchandise au dessous de son prix naturel, et les producteurs de drap subissent une perte, jusqu’à ce qu’ils aient resserré leur production de manière à la remettre en harmonie avec la consommation. Dans l’intervalle, la production du drap n’ayant pu reconstituer intégralement ses agents productifs, aura diminué la masse des richesses existantes, au lieu de l’augmenter. Elle aura été accidentellement improductive.

Le même résultat se produit chaque fois que l’on augmente une industrie au delà de la proportion requise par les besoins de la consommation. La production de la sécurité est l’une de celles où l’on peut observer, le plus fréquemment, ce développement parasite, où il présente, en même temps, le caractère le plus anti-économique. C’est là probablement ce qui a porté un grand nombre d’économistes à considérer les travailleurs employés dans cette branche d’industrie comme des improductifs. Sans doute, ils ne le sont que trop souvent, car partout aujourd’hui l’effectif militaire dépasse la proportion utile; mais quand cette proportion est observée, le soldat, qui sert à garantir aux autres producteurs la sécurité dont ils ont besoin, contribue, autant qu’eux-mêmes, quoique peut-être d’une manière moins immédiate et moins visible, au développement de la richesse.

Les industries qui ne subsistent que grâce à des subventions prélevées sur les autres branches de la production doivent être considérées aussi comme accidentellement improductives. Elles sont improductives, puisqu’elles ne couvrent pas leurs frais, ou, ce qui revient absolument au même, puisqu’elles ne les couvrent qu’en taxant à leur profit les autres branches de travail. Telles sont, par exemple, les industries qui sont nées et qui se maintiennent grâce au régime prohibitif. Un pays qui a le malheur d’en être affligé se trouve atteint dans les sources mêmes de sa prospérité, et les individus qui exploitent ces industries mendiantes et spoliatrices jouent, dans son économie intérieure, à peu près le même rôle que les mendiants et les voleurs de grands chemins.

Ainsi donc, il y a des industries ou des entreprises de production qui sont naturellement improductives, et d’autres qui le sont accidentellement. Les unes et les autres contribuent à diminuer la somme des richesses immobilières, mobilières et personnelles qui existent dans la société, ou bien elles l’empêchent de s’accroître autant qu’elle pourrait le faire si ces industries parasites n’existaient pas.

Ce point éclairci, examinons quelles sont les Formes de la production.

Chacune des branches de la production se trouve partagée entre un nombre plus ou moins considérable d’entreprises. Ces entreprises affectent les formes les plus variées. Cependant les formes de la production peuvent être ramenées à deux grandes catégories. On distingue:

  • La production par des entrepreneurs d’industrie;
  • La production par des associations de capitalistes ou de travailleurs capitalistes.

Examinons brièvement en quoi consistent et en quoi se différencient ces deux formes générales de la production.

La production par des entrepreneurs d’industrie a été, jusqu’à présent, la plus usitée. Voici en quoi elle consiste.

Un homme possède les aptitudes nécessaires pour produire une denrée quelconque. Il possède aussi ou il est en mesure de se procurer les autres éléments indispensables à la production de cette denrée. S’il juge que ce genre de production est de nature à lui fournir un produit brut suffisant pour couvrir ses frais et lui permettre de recueillir un bénéfice en harmonie avec les bénéfices des autres branches de la production, il l’entreprend. Il porte alors le nom d’entrepreneur d’industrie.

Couvrir ses frais de production et recueillir un bénéfice aussi considérable que possible, tel est le but que se propose tout entrepreneur d’industrie.

En quoi consistent ses frais de production? Sous quelle forme perçoit-il son bénéfice?

Ses frais de production consistent dans la rétribution ou dans les frais d’entretien nécessaires des agents et des éléments qu’il applique à la production. Toujours ou presque toujours il fait l’avance de ces frais. Lorsqu’ils sont couverts, le surplus qui lui demeure constitue son bénéfice ou son profit. Ce bénéfice ou ce profit est purement éventuel. Il dépend de deux choses: 1° du montant des frais de production, lequel s’élève ou s’abaisse souvent d’une manière instantanée, selon les circonstances; 2° du prix auquel se vendent les produits, et ce prix est encore essentiellement variable.

Ordinairement, l’entrepreneur d’industrie ne possède pas toute la quantité de travail, de capital et d’agents naturels appropriés qu’il applique à la production. Souvent même il n’en possède que la plus faible partie. Dans ce cas, que fait-il? Il achète le concours du travail, du capital et des agents naturels appropriés qui lui sont nécessaires et qu’il ne possède pas. Il l’achète, soit en allouant aux détenteurs de ces agents une rémunération fixe, soit en leur accordant une part dans les bénéfices de son entreprise; parfois aussi en adoptant une combinaison mixte.

S’il s’agit du travail, l’entrepreneur d’industrie peut s’assurer le concours des travailleurs dont il a besoin, en leur fournissant une rémunération fixe, laquelle porte le nom de salaire. Ceci est le cas le plus fréquent. Quelquefois l’entrepreneur d’industrie ne fournit à ses coopérateurs qu’une partie de leur rétribution sous forme de salaire; il leur en distribue une autre partie sous la forme d’une prime éventuelle, laquelle est plus on moins forte selon que les résultats de la production sont plus ou moins considérables. Cette prime éventuelle qui s’ajoute à la rémunération fixe, prend le nom de part dans les bénéfices.

S’il s’agit du capital, l’entrepreneur d’industrie s’en assure le concours en payant aux capitalistes une rémunération soit fixe, soit en partie fixe et en partie éventuelle, pour l’usage de leurs instruments de production. S’il s’agit d’un capital circulant, la rémunération fixe qui est allouée au capitaliste porte le nom d’intérêt; s’il s’agit d’un capital fixe, elle est désignée sous le nom de loyer; s’il s’agit d’agents naturels appropriés, elle s’appelle fermage ou rente.

Le bénéfice ou le profit de l’entrepreneur comprend la rémunération éventuelle des différents agents qu’il a appliqués à la production, savoir son travail, son capital fixe ou circulant et ses agents naturels appropriés.

La production s’opère encore aux frais et risques d’associations de capitalistes ou de travailleurs capitalistes. Quand il arrive, par exemple, que les opérations productives exigent un déploiement de forces et de ressources trop considérables pour qu’un seul homme puisse y pourvoir, on voit des individus plus ou moins nombreux s’associer en vue d’organiser et d’exploiter cette entreprise qui dépasse les facultés d’un seul entrepreneur; s’associer, c’est à dire mettre en commun leurs aptitudes, leurs connaissances et les autres instruments de production dont ils disposent. Ces associations se constituent sous les formes les plus diverses, mais presque toujours elles ne s’appliquent qu’à une partie des agents et des instruments employés dans l’entreprise. Les détenteurs de ces agents ou de ces instruments, les associés ou les actionnaires reçoivent, comme l’entrepreneur d’industrie, leur part sous une forme éventuelle, et cette part prend communément le nom de dividende.

Telles sont les formes de la production. Ces formes n’ont rien d’arbitraire. Elles s’adaptent toujours à l’état économique de la société, et telle forme qui est impossible ou mauvaise aujourd’hui devient possible et avantageuse demain.

Quelle que soit du reste la forme d’une entreprise de production, les résultats de cette entreprise se partagent entre les différents agents productifs qui y sont employés, entre le travail, les capitaux fixes et circulants et les agents naturels approprié. Ils constituent Le revenu des détenteurs de ces agents productifs, des travailleurs, des capitalistes et des propriétaires fonciers, et la réunion des revenus de ces trois classes d’hommes constitue le revenu général de la société.

Le revenu porte différents noms selon la nature des agents qui le procurent, selon encore la forme des entreprises dans lesquelles ces agents sont utilisés. C’est ainsi que:

lf0253-01_001

Nous aurons à examiner comment, en vertu de quelle loi, s’opère ce partage ou cette distribution du produit entre les détenteurs des agents qui ont servi à le former, comment se déterminent les parts du travail, du capital et des agents naturels appropriés, ou, ce qui revient au même, comment la richesse se distribue entre les travailleurs, les capitalistes et les propriétaires fonciers.

Nous verrons que la même loi qui fait régner l’ordre dans la production règle du même coup la distribution de la richesse. Nous verrons, en analysant successivement les éléments de la rémunération des divers agents productifs, travail, capital et agents naturels appropriés, que le revenu des travailleurs, des capitalistes et des propriétaires fonciers, est réglé par cette loi de la manière la plus utile, c’est à dire la plus conforme à la justice.

SECONDE PARTIE
de la distribution des riches ses

[(1)]Dictionnaire de l’économie politique, art. Production.

[(2)]Jusqu’à une époque encore récente, la ligne de démarcation entre l’économie politique et la statistique est demeurée vague, indécise. Chacune de ces deux sciences empiétait fréquemment sur le domaine de l’autre et elles vivaient en assez mauvaise intelligence. Les économistes, et notamment J.B. Say, reprochaient aux statisticiens l’imperfection notoire des procédés dont ils se servaient pour recueillir les faits et l’assurance avec laquelle ils tiraient des conclusions positives de ces faits contestables. Les statisticiens, à leur tour, accusaient les économistes de vouloir imposer leurs théories sans tenir compte des faits. Dans le congrès général statistique, qui a eu lieu à Bruxelles en 1853, des représentants des deux sciences ont fait justice de ces vieux griefs, en déclarant avec raison que l’économie politique et la statistique s’éclairent et se complètent l’une par l’autre.

“En jetant les yeux sur cette réunion imposante, a dit l’illustre président du congrès, M. Quetelet, un fait bien significatif se révèle d’abord, et nous sommes heureux de pouvoir le constater, c’est la présence d’un grand nombre d’économistes du talent le plus distingué, présence qui proteste contre le prétendu divorce que quelques esprits chagrins ou superficiels voudraient voir prononcer entre la statistique et l’économie politique, entre l’observation et la science qui se doivent un appui mutuel et qui s’éclairent l’une l’autre. Sans doute, il est des écarts dont la statistique s’est rendue coupable, des abus auxquels elle s’est prêtée en voulant étayer de faux systèmes ou faire prévaloir des idées préconçues; sans doute, elle est sortie parfois des limites dans lesquelles elle doit se renfermer; mais les bons esprits n’ont jamais songé à proscrire une science, surtout une science naissante, pour s’être écartée parfois de la véritable direction. Combien de temps l’astrologie n’a-t-elle pas usurpé la place de la véritable science des astres; l’alchimie le rang de la science des Lavoisier et des Berzelius! Chaque science a débuté par des méprises, souvent méme par de déplorables abus. Ce qui peut nous étonner, ce n’est pas que la statistique ait erré; mais que, si près de sa naissance, elle ait déjà compris sa mission et senti le besoin de régulariser sa marche.”

Le regrettable M. Horace Say, qui s’est occupé avec succès de cette science si maltraitée par son illustre père, a insisté sur la même pensée et démontré spirituellement que les deux sciences sont intéressées à vivre en paix dans l’intérêt de leurs progrès respectifs.

“Pour rechercher les principes de la vie sociale, la production des richesses, leur répartition entre les individus, la consommation des produits, l’économiste est obligé de s’appuyer sur l’examen complet et exact des faits. La recherche de toutes ces données est confiée à la statistique. Pour que les déductions à tirer des faits soient possibles, il faut que la statistique soit bien faite. Un économiste ne peut être bon économiste sans consulter la statistique. De même, le statisticien ne peut observer les faits sans des connaissances économiques complètes. Comme l’a fait entendre notre honorable président, les deux sciences sont sœurs. Si, dans leur enfance, comme dans beaucoup de familles, elles se sont un peu chamaillées, elles comprennent cependant qu’elles doivent se prêter, dans le cours de leur carrière, un mutuel appui.” (Compte rendu du congrès général de statistique de 1853, p. 23 à 77.)

[(1)]Cette démonstration, M. Dunoyer l’a faite dans son beau traité De la liberté du travail, et reproduite avec plus de concision et de clarté encore dans l’article Production du Dictionnaire de l’économie politique. Nous croyons utile d’en citer un extrait, en engageant toutefois le lecteur à lire en entier ce morceau remarquable:

“On nie encore à l’heure qu’il est que les arts qui agissent directement sur les hommes ajoutent à la masse des richesses créées. La plupart des livres d’économie politique, jusqu’aux derniers, et y compris les meilleurs, ont été écrits dans la supposition qu’il n’y avait de richesses réelles ni de valeurs susceptibles d’être qualifiées de richesses que celles que le travail parvenait à fixer dans des objets matériels. Smith ne voit guère de richesse que dans les choses palpables. Say débute en désignant par le nom de richesses des terres, des métaux, des monnaies, des grains, des étoffes, etc., sans ajouter à cette énumération aucune classe de valeurs non réalisées dans la matière. Toutes les fois, selon Malthus, qu’il est question de richesses, notre attention se fixe à peu près exclusivement sur des objets matériels. Les seuls travaux, suivant Rossi, dont ait à s’occuper la science de la richesse sont ceux qui entrent en lutte avec la matière pour l’adapter à nos besoins. Sismondi ne reconnaît pas pour de la richesse les produits que l’industrie n’a pas revétus d’une forme matérielle. Les richesses, suivant Droz, sont tous les biens matériels qui servent à la satisfaction de nos besoins. L’opinion la plus vraie, ajoute-t-il, est qu’il faut la voir dans tous les biens matériels qui servent aux hommes. Enfin, l’auteur de ces lignes ne peut pas oublier qu’il a eu à soutenir, il y a à peine quelques mois, un long débat avec plusieurs économistes, ses collègues à l’Académie des sciences morales, sans réussir à leur persuader qu’il y a d’autres richesses que celles que l’on a si improprement appelées matérielles.”

“Non seulement on ne reconnait comme richesses que les valeurs réalisées dans des objets matériels, mais on déclare improductifs les arts qui n’exercent pas leur activité sur la matière, et nominativement ceux qui agissent directement sur l’homme. Smith, après en avoir fait l’énumération, les présente tous, depuis les plus nobles jusqu’aux plus vils, comme ne laissant après eux rien avec quoi l’on puisse acheter une quantité de travail pareille. Leur travail, ajoute-t-il, s’évanouit au moment méme où il est produit. Nous avons cité ailleurs les opinions d’une série d’économistes connus, qui disent tous la même chose. Tracy, Malthus, Sismondi, James Mill, parlaut du travail des magistrats, des instituteurs, des prêtres, des savants, des artistes, etc., disent de leurs services qu’ils ne sont fructueux qu’au moment méme où ils sont rendus, et qu’il n’en reste rien, ou qu’il n’en reste que des fruits intellectuels ou moraux, et qu’on ne thésaurise pus de ce qui n’appartient qu’à l’áme. Droz, que nous n’avions pas cité, après avoir présenté les arts qui agissent sur la matière, comme les seuls qui produisent la richesse, considère ailleurs ceux qui travaillent sur l’esprit comme ne la créant pas. J. B. Say, qui essaye d’innover sur ce point, présente comme productive toute la grande catégorie des travaux exécutés directement sur l’homme; mais, par une méprise qui l’empêche d’arriver à la vérité, il voit les produits de ces travaux dans les travaux mêmes, au lieu de les voir où ils sont, c’est à dire dans les résultats utiles et durables qu’ils laissent après eux; et, tout en les qualifiant de productifs, il est conduit à en dire tout ce que les autres disent pour établir qu’ils ne le sont pas, à savoir que leurs produits ne s’attachent à rien, qu’ils s’évanouissent à mesure qu’ils naissent, qu’il est impossible de les accumuler, qu’ils n’ajouten rien à la richesse sociale, qu’il y a même du désavantage à les multiplier, et que la dépense qu’on fait pour les obtenir est improductive.”

“Une grande singularité, c’est qu’au milieu de ce concert, pour déclarer improductifs les arts qui agissent directement sur le genre humain, ces économistes sont unanimes pour les trouver productifs quand ils les considèrent dans leurs conséquences, c’est à dire dans les utilités, les facultés, les valeurs qu’ils parviennent à réaliser dans les hommes. C’est ainsi qu’Adam Smith, après avoir dit, dans certains passages de son livre, que les gens de lettres, les savants et autres travailleurs de cette catégorie sont des ouvriers dont le travail ne produit rien, dit expressément ailleurs que les talents utiles, acquis par les membres de la société (talents qui n’ont pu être acquis qu’à l’aide de ces hommes qu’il appelle des travailleurs improductifs), sont un produit fixe et réalisé, pour ainsi dire, dans les personnes qui les possèdent et forment une partie essentielle du fonds général de la société, une partie de son capital fixe. C’est ainsi que J. B. Say, qui dit des mêmes classes de travailleurs que leurs produits ne sont pas susceptibles de s’accumuler, et qu’ils n’ajoutent rien à la richesse sociale, prononce formellement, d’un autre côté, que le talent d’un fonctionnaire public, que l’industrie d’un ouvrier (créations évidentes de ces hommes dont on ne peut accumuler les produits), forment un capital accumulé. C’est ainsi que M. de Sismondi, qui, d’une part, déclare improductifs les travaux des instituteurs, etc., affirme positivement, d’un autre côté, que les lettrés et les artistes (ouvrage incontestable de ces instituteurs) font partie de la richesse nationale. C’est ainsi que M. Droz, qui fait observer quelque part qu’il serait absurde de considérer la vertu comme une richesse proprement dite, termine son livre en disant qu’on tomberait dans une honteuse erreur si l’on considérait comme ne produisant rien la magistrature qui fait régner la justice, le savant qui répand les lumières, etc.”

“Cependant il tombe sous le sens que les mêmes travaux ne peuvent pas être simultanément productifs et non productifs, donner des produits qui tout à la fois s’évaporent et se fixent, qui s’évanouissent en naissant, et qui s’accumulent à mesure qu’ils naissent; et, en voyant à quelles contradictions arrivent sur ce point capital les fondateurs de la science, il est aisé de reconnaître que la question a besoin d’une explication plus satisfaisante que celle qu’ils en ont donnée. Cette explication, nous l’avons produite ailleurs, et nous croyons qu’elle a été péremptoire. Elle ressort, avec évidence, de la distinction toute naturelle qu’il y avait à faire entre le travail et ses résultats.”

“C’est, avons-nous dit, faute d’avoir distingué le travail de ses résultats que Smith et ses principaux successeurs sont tombés dans les contradictions qui viennent d’être signalées, et qu’ils ont si mal résolu la question de savoir s’il faut, oui ou non, considérer comme producteurs les arts dont l’activité s’exerce directement sur l’homme. Toutes les professions utiles, quelles qu’elles soient, celles qui travaillent sur les choses comme celles qui opèrent sur les hommes, font un travail qui s’évanouit à mesure qu’on l’exécute, et tous créent de l’utilité qui s’accumule à mesure qu’elle s’obtient. Il ne faut pas dire avec Smith que la richesse est du travail accumulé, il faut dire qu’elle est de l’utilité accumulée. Ce n’est pas le travail qu’on accumule, c’est l’utilité que le travail produit; le travail se dissipe à mesure qu’il se fait, l’utilité qu’il produit demeure.”

“Très assurément, la leçon que débite un professeur est consommée en même temps que produite, de même que la main-d’œuvre répandue par le potier sur l’argile qu’il tient dans ses mains; mais les idées inculquées par le professeur dans l’esprit des hommes qui l’écoutent, la façon donnée à leur intelligence, l’impression salutaire opérée sur leurs facultés affectives, sont des produits qui restent, tout aussi bien que la forme imprimée à l’argile par le potier. Un médecin donne un conseil, un juge rend une sentence, un orateur débite un discours, un artiste chante un air ou déclame une tirade: c’est là leur travail; il se consomme à mesure qu’il s’effectue, comme tous les travaux possibles; mais ce n’est pas leur produit, ainsi que le prétend à tort J. B. Say: leur produit, comme celui des producteurs de toute espèce, est dans le résultat de leur travail, dans les modifications utiles et durables que les uns et les autres ont fait subir aux hommes sur lesquels ils ont agi, dans la santé que le médecin a rendue au malade, dans la moralité, l’instruction, le goῦt qu’ont répandus le juge, l’artiste, le professeur. Or, ces produits restent, ils sont susceptibles de se conserver, de s’accroître, de s’accumuler, et nous pouvons acquérir plus ou moins de vertus et de connaissances, de même que nous pouvons imprimer à des portions quelconques de matière quelqu’une de ces utilités qui sont de nature à se fixer dans les choses, et qui leur donnent plus ou moins de valeur.”

“Il est vrai que l’instruction, le goῦt, les talents, sont des produits immatériels; mais en créons-nous jamais d’autres? Et n’est-il pas étonnant de voir J. B. Say en distinguer de matériels et d’immatériels, lui qui a si judicieusement remarqué que nous ne pouvons créer, pas plus qu’anéantir la matière, et qu’en toutes choses nous ne faisons jamais que produire des utilités, des valeurs? La forme, la figure, la couleur qu’un artisan donne à des corps bruts, sont des choses tout aussi immatérielles que la science qu’un professeur communique à des êtres intelligents; ils ne font que produire des utilités l’un et l’autre, et la seule différence réelle qu’on puisse remarquer entre leurs industries, c’est que l’une tend à modifier les choses, et l’autre à modifier les hommes.” (Charles Dunoyer, Dictionnaire de l’économie politique, art. Production.)