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Front Page Titles (by Subject) SIXIÈME LEÇON: l'Équilibre de la production et de la consommation - Cours d'Economie Politique vol. 1
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SIXIÈME LEÇON: l’Équilibre de la production et de la consommation - Gustave de Molinari, Cours d’Economie Politique vol. 1 [1854]Edition used:Cours d’Economie Politique (Paris: Guillaumin, 1863). 2 vols. 2nd revised edition. Vol. 1.
Part of: Cours d’Économie Politique 2 vols.About Liberty Fund:Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals. Copyright information:The text is in the public domain. Fair use statement:This material is put online to further the educational goals of Liberty Fund, Inc. Unless otherwise stated in the Copyright Information section above, this material may be used freely for educational and academic purposes. It may not be used in any way for profit.
SIXIÈME LEÇONl’Équilibre de la production et de la consommationImportance du problème de l’équilibre de la production et de la consommation. — Comment il se résout sous le régime de la production isolée. — Que M. de Sismondi le croyait insoluble, sous le régime de la production divisée, aussi longtemps qu’elle demeurerait abandonnée à elle-même. — Apologue de M. de Sismondi. — Comment ce problème se résout par l’action de la loi qui préside à la formation des prix. — Causes perturbatrices qui font obstacle à l’équilibre de la production et de la consommation. — L’inconstance des saisons; — le défaut ou l’insuffisance de la connaissance du marché; — le monopole. — Que ces causes perturbatrices s’atténuent et disparaissent peu à peu sous l’influence de la loi de la formation des prix. — Que l’anarchie est un fait exceptionnel dans la production; que c’est l’ordre qui est la règle. Il nous reste à examiner un point des plus importants, savoir si chacune des branches de la production se développe toujours dans la proportion la plus utile, c’est à dire de manière à pourvoir, ni plus ni moins, au genre de consommation en vue duquel elle est établie. Je dis que ce point est des plus importants. Il ne suffit pas, en effet, de savoir de combien la spécialisation des industries et des fonctions productives a augmenté la masse des richesses produites; il ne suffit pas non plus de savoir que c’est au moyen de l’échange que des hommes qui passent leur vie, celui-là à labourer la terre et à semer du grain, celui-ci à façonner du fil ou des étoffes de coton, cet autre à fabriquer des têtes d’épingles, se procurent les choses nécessaires au maintien de leur existence; il importe encore et, par dessus tout, de savoir comment est régularisée la production ainsi spécialisée, divisée; comment il se fait que l’on ne produise point incessamment trop d’une denrée et trop peu d’une autre; qu’il n’y ait point ici surabondance, là disette des choses nécessaires à la consommation. Si le mécanisme de la spécialisation des industries et des fonctions productives, de la division du travail et de l’échange n’existait point, si chaque homme produisait lui-même isolément les choses qui lui sont nécessaires, le problème du développement utile de la production ou de l’équilibre de la production et de la consommation ne se poserait point. Nous avons vu plus haut, en effet, que chacun emploierait dans ce cas les éléments de production dont il disposerait, à créer les choses qui lui seraient le plus utiles. En d’autres termes, comme producteur, chacun s’appliquerait à créer et à offrir les choses qu’il demanderait le plus comme consommateur. Ainsi, l’homme isolé produirait d’abord des aliments pour son usage, il se fabriquerait ensuite des vêtements, se construirait un abri, etc., toutes ces choses dans l’ordre marqué parleur degré d’utilité, ou, ce qui revient au même, par l’intensité du besoin auquel elles seraient destinées à pourvoir. Chacun proportionnerait exactement, sauf toutefois les erreurs de calcul et les écarts provenant de l’inconstance des saisons, sa production à sa consommation. Seulement, comme les moyens de production dont chacun pourrait disposer seraient fort limités, comme la puissance productive de chacun serait très faible, l’homme ne pourrait satisfaire, même dans les régions les plus favorisées du ciel, qu’une faible portion de ses besoins et encore d’une manière bien incomplète. Dans le régime économique qui s’est successivement substitué à celui de la production isolée, régime fondé sur la division du travail et l’échange, la puissance productive de chacun se trouvant accrue dans une proportion énorme, l’homme peut donner à ses besoins une satisfaction beaucoup plus ample. Mais comment le problème de l’équilibre de la production et de la consommation est-il résolu sous ce nouveau régime? Comment se fait-il que les milliers d’objets différents qui entrent dans la consommation d’un seul individu, et qu’une multitude d’hommes placés souvent à des distances considérables des lieux de consommation ont concouru à produire, comment se fait-il que ces objets puissent être produits dans la proportion utile? Comment se fait-il que l’on ne produise pas journellement des quantités trop fortes ou trop faibles des nombreuses denrées qui entrent dans la consommation de l’homme? Parmi les économistes qui ont principalement tourné leur attention vers cet intéressant problème, M. de Sismondi doit être cité en première ligne. M. de Sismondi ne pensait pas que l’équilibre pῦt s’établir de lui-même, par une impulsion naturelle, entre la production et la consommation. Effrayé du développement extraordinaire et d’ailleurs un peu artificiel qui avait été donné, de son temps, à la production manufacturière, il se demanda si l’on ne produisait pas trop, et il exprima ses appréhensions sous la forme d’un apologue des plus ingénieux: Nous nous souvenons d’avoir entendu conter dans notre enfance, qu’au temps des enchantements, Gandalin, qui logeait un sorcier dans sa maison, remarqua qu’il prenait chaque matin un manche à balai, et que disant sur lui quelques paroles magiques il en faisait un porteur d’eau qui allait aussitôt chercher pour lui autant de seaux d’eau à la rivière qu’il en désirait. Gandalin, le matin suivant, se cacha derrière une porte, et, en prêtant toute son attention, il surprit toutes les paroles magiques que le sorcier avait prononcées pour faire son enchantement; il ne put entendre cependant celles qu’il dit ensuite pour le défaire. Aussitôt que le sorcier fut sorti, Gandalin répéta l’expérience; il prit le manche à balai, il prononça les mots mystérieux, et le manche à balai porteur d’eau partit pour la rivière et revint avec sa charge, il retourna et revint encore, une seconde, une troisième fois; déjà le réservoir de Gandalin était plein d’eau et inondait son appartement. C’est assez, criaitil, arrêtez; mais l’homme-machine ne voyait et n’entendait rien; insensible et infatigable, il aurait porté dans la maison toute l’eau de la rivière. Gandalin, au désespoir, s’arma d’une hache, il en frappa à coups redoublés son porteur d’eau insensible, il voyait alors tomber sur le sol les fragments du manche à balai, mais aussitôt ils se relevaient, ils revêtaient leur forme magique et couraient à la rivière. Au lieu d’un porteur d’eau, il en eut quatre, il en eut huit, il en eut seize; plus il combattait, plus il renversait d’hommes-machines, et plus d’hommes-machines se relevaient pour faire, malgré lui, son travail. La rivière tout entière aurait passé chez lui, si heureusement le sorcier n’était revenu et n’avait détruit le charme. L’eau cependant est une bonne chose, l’eau, non moins que le travail, non moins que le capital, est nécessaire à la vie. Mais on peut avoir trop, même des meilleures choses. Des paroles magiques prononcées par des philosophes, il y a bientôt soixante ans, ont remis le travail en honneur. Des causes politiques, plus puissantes encore que ces paroles magiques, ont changé tous les hommes en industriels; ils entassent les productions sur les marchés bien plus rapidement que les manches à balai ne transportaient l’eau, sans se soucier si le réservoir est plein. Chaque nouvelle application de la science aux arts utiles, comme la hache de Gandalin, abat l’homme-machine que des paroles magiques avaient fait mouvoir, mais pour en faire relever aussitôt deux, quatre, huit, seize, à sa place; la production continue à s’accroître avec une rapidité sans mesure. Le moment n’est-il pas venu, le moment du moins ne peut-il pas venir, où il faudra dire: c’est trop (1) Les socialistes ont, comme chacun sait, largement exploité cet apologue. Ils ont prétendu que la société, abandonnée à elle-même, ignorait les paroles qu’il fallait dire pour équilibrer la production avec la consommation, et qu’à mesure que le progrès industriel rendait la production plus facile et plus abondante, la société se trouvait plus exposée à une “ondation de produits.” Cette appréhension est-elle fondée? N’y a-t-il aucune loi régulatrice qui serve à proportionner la production aux besoins de la consommation, comme faisaient les paroles du sorcier pour arrêter la course du manche à balai? Nous allons voir que cette loi régulatrice n’est autre que la loi d’équilibre qui préside à la formation des prix. Chaque homme engagé dans le mécanisme de la production divisée demande les choses dont il a besoin, à commencer par celles qui lui sont le plus nécessaires. Voilà donc une multitude de choses demandées. Mais comme on ne peut demander une chose sans en offrir une autre en échange, voilà, du même coup, une multitude de choses offertes, ou, si l’on veut, une multitude de demandes et d’offres. Or quel est l’intérèt de chacun des individus engagés dans le mécanisme de la production divisée? C’est d’obtenir en échange de la chose qu’il offre, la plus grande quantité possible des choses qu’il demande; c’est, en conséquence, d’offrir les denrées à la fois les plus utiles et les plus rares, parce que le pouvoir d’échange de ces denrées ou leur valeur comparée à celle des autres est à son maximum. Cela posé, nous avons vu qu’il suffit d’apporter au marché ou d’en retirer une faible quantité d’une denrée pour en abaisser ou en élever considérablement la valeur. Que résulte-t-il de là? C’est que chaque producteur se trouve intéressé au maximum à produire et à mettre au marché les choses les plus utiles et les plus rares comparativement aux autres, parce que ce sont celles-là qui ont le plus de valeur, et qui peuvent, en conséquence, lui procurer la plus forte quantité possible des autres choses. Chacun est donc intéressé toujours à appliquer les éléments de production dont il dispose, à l’industrie la plus utile à la société, c’est à dire à celle dont les produits sont à la fois le plus demandés et le moins offerts. Chacun est intéressé aussi à ne jamais mettre au marché une quantité trop considérable de ces produits, sous peine d’en voir diminuer, de la manière la plus dommageable pour lui, le pouvoir d’échange. Tous les produits nécessaires à la consommation sont ainsi apportés au marché dans la proportion la plus utile, ou, s’ils ne le sont point, ils tendent continuellement à l’être. En effet, que l’un de ces produits ne soit point apporté en quantité suffisante, eu égard au besoin qu’on en a, et l’on verra aussitôt sa valeur hausser en raison composée de son utilité et de sa rareté. Chacun sera, en conséquence, intéressé à produire cette chose de préférence à toute autre, jusqu’à ce que l’équilibre soit rétabli. Que l’on mette, en revanche, au marché, une quantité trop considérable d’un produit, et l’on verra la valeur de ce produit baisser également en raison composée, en sorte qu’on sera intéressé de plus en plus à en diminuer la production. C’est ainsi que se résout de lui-même, par l’action de la loi de la formation des prix, le problème de l’équilibre de la production et de la consommation. Différentes causes agissent cependant pour empêcher cet ordre naturel de s’établir ou pour le troubler lorsqu’il est établi. Citons-en quelques-unes. I. L’inconstance des saisons qui rend incertains et inégaux les résultats de la production agricole. Cette cause, dont l’importance est si considérable, agit, comme nous l’avons vu, sur la production isolée aussi bien que sur la production divisée. Vous vivez seul et vous consacrez avant tout une portion des forces et des éléments dont vous disposez à produire les substances nécessaires à votre consommation. Guidé par votre intérêt, vous vous efforcez de proportionner cet emploi de vos forces productives à votre besoin de nourriture. Vous vous efforcez de n’y consacrer que juste le nécessaire, ni trop ni trop peu: ni trop, afin de consacrer le restant de vos forces et de votre temps à la satisfaction de vos autres besoins: ni trop peu, afin de ne pas vous exposer à manquer d’aliments. Mais l’instabilité des saisons vient déranger toutes vos prévisions. Si la saison est favorable, il se pourra que votre récolte dépasse du tiers ou de la moitié la quantité sur laquelle vous aviez compté. Si la saison est mauvaise, votre récolte pourra demeurer, au contraire, du tiers ou de la moitié au dessous de vos prévisions. Dans le premier cas, vous aurez fait, sans le vouloir à la vérité, un mauvais emploi d’une portion de vos forces productives, puisqu’en consacrant une moindre portion de ces forces à votre production alimentaire, vous auriez obtenu toute la quantité d’aliments qui vous est nécessaire. Dans ce cas, il y aura déperdition d’aliments, à moins que vous ne puissiez conserver jusqu’à l’année suivante le surplus de votre récolte, ce qui vous permettra de réduire alors d’autant votre production alimentaire, au profit de la satisfaction de vos autres besoins. Si la saison est mauvaise, le mal aura plus de gravité encore, car vous manquerez des denrées nécessaires à la conservation de votre existence, et vous serez condamné à subir toutes les horreurs de la faim. Voyons maintenant comment agit cette cause perturbatrice dans la production divisée. Si la saison est favorable, si la récolte est surabondante, si la quantité des substances alimentaires produites dépasse la proportion utile, leur valeur baisse. Elle baisse, et chose assez curieuse, mais qui n’est qu’un effet de la loi des quantités et des prix, les producteurs des denrées agricoles en mettant au marché plus d’aliments n’obtiennent pas en échange autant des autres denrées que si la proportion utile n’avait point été dépassée. Ils subissent, en conséquence, une perte, un dommage, et l’économie entière de la société s’en trouve plus ou moins troublée. Si la saison est mauvaise, au contraire, si la quantité des denrées alimentaires produites n’atteint pas la proportion utile, leur valeur hausse. Elle hausse, à moins que le déficit ne puisse être comblé par l’excédant des récoltes des années précédentes on des autres contrées, et les producteurs de denrées agricoles obtiennent en échange une proportion plus forte de toutes les autres denrées que s’il n’y avait pas eu déficit. Le dommage retombe, en ce cas, sur les consommateurs des produits agricoles qui sont obligés de s’imposer plus de sacrifices pour se procurer une quantité insuffisante d’aliments qu’ils ne faisaient auparavant pour s’en procurer une quantité suffisante. Le mal s’étend et se ramifie alors à l’infini, et parfois des classes nombreuses en sont victimes. Le problème à résoudre consisterait à déterminer, au moins d’une manière approximative, la loi de variation des récoltes, afin de pouvoir connaître, en moyenne, la surface à mettre en culture pour obtenir des aliments dans la proportion utile. Que si cette loi ne pouvait être déterminée, au moins faudrait-il pouvoir toujours reporter aisément les excédants de récoltes des pays et des années où il y a surabondance vers les pays et les années où il y a disette. Jusqu’à nos jours, l’imperfection des procédés employés pour la conservation des blés et des autres substances alimentaires, la difficulté des communications, les lois-céréales et les préjugés hostiles au commerce des blés ont rendu difficiles et précaires les opérations que nous venons de signaler. Mais des progrès notables ont été réalisés sous ces divers rapports, et il y a apparence que les denrées alimentaires pourront être de plus en plus aisément mises au marché dans la proportion utile. II. Le défaut ou l’insuffisance de la connaissance du marché. Cette deuxième cause perturbatrice de l’ordre économique ne se manifeste que sous le régime de la production divisée. Lorsque les hommes produisent isolément les choses qui leur sont nécessaires, rien n’est plus facile à chacun que de connaître son marché et d’organiser sa production en conséquence. Il lui suffit pour cela de passer ses besoins en revue, de rechercher quels produits sont nécessaires pour les satisfaire et en quelles quantités. Ayant acquis ainsi la connaissance de son marché, il organise sa production de manière à satisfaire aussi complétement que possible les besoins qui le sollicitent, à commencer par les plus urgents. Aussi longtemps que ses besoins et ses moyens de production demeurent les mêmes, l’assiette de sa production ne change point. L’inconstance des saisons ou l’intervention de quelque fléau, d’une maladie des plantes alimentaires, d’une inondation, etc., seule peut mettre l’approvisionnement de l’homme isolé en désaccord avec sa demande. soit que la production de certaines denrées vienne à dépasser ses prévisions, soit qu’elle demeure en deçà. Nous disons que l’assiette de la production demeure la même, aussi longtemps que les besoins de l’homme isolé et les moyens dont il dispose pour produire ne changent point. Mais elle se modifie dès que l’un ou l’autre de ces deux éléments vient à changer. Si les besoins se modifient, les moyens de production demeurant les mêmes, il faut que le producteur réduise un genre de production pour en créer ou en augmenter un autre. Dans ce cas, la masse de la production demeurera la même, la distribution ou l’assiette seule en sera changée. Si les moyens de production s’accroissent par suite d’un progrès quelconque, si l’acquisition d’une force nouvelle, l’emploi plus habile et plus économique d’une force existante permettent au producteur de créer une quantité plus considérable de certaines denrées sans y consacrer plus de temps, la production s’en trouvera à la fois accrue et modifiée. Elle se trouvera accrue de toute la quantité supplémentaire que l’acquisition de la nouvelle force permettra de produire. Elle se trouvera modifiée parce que la force acquise ne sera pas, selon toute apparence, consacrée à augmenter la quantité d’un seul produit. Éclaircissons ceci par un exemple. Un producteur que nous supposons isolé a besoin de chaussures et il en fabrique chaque année deux paires pour son usage, moyennant une certaine dépense de temps et de forces productives. Il découvre un procédé qui lui permet d’économiser la moitié du temps et des forces qu’il employait à ce genre de production, ou, ce qui revient au même, qui met à sa disposition un supplément de temps et de forces. Qu’en va-t-il faire? En profitera-t-il pour fabriquer quatre paires de chaussures au lieu de deux? Cela n’est pas probable, en admettant même qu’il puisse user ces quatre paires de chaussures en une année. Pourquoi? Parce qu’il n’éprouve pas seulement le besoin de se chausser; parce qu’il est sollicité encore par une foule d’autres besoins qui ne peuvent ètre satisfaits qu’imparfaitement, à cause de l’insuffisance des moyens de production dont il dispose. Qu’il vienne à acquérir un supplément de forces productives, et il l’emploiera à donner une satisfaction plus complète à l’ensemble des besoins qui le sollicitent, en commençant par les plus intenses. Il se peut que le besoin de se chausser soit du nombre de ceux-ci. Dans ce cas, le producteur isolé en fabriquera probablement une paire de plus, puis il consacrera à la satisfaction de ses autres besoins, le restant de la force supplémentaire qu’il aura acquise. Sa production se sera donc accrue, et, du même coup, la proportion existante entre les éléments qui la composent se sera modifiée. Mais soit que les besoins et les moyens de production de l’homme isolé demeurent les mêmes, soit qu’ils se modifient, il peut toujours aisément connaître sa consommation, c’est à dire la nature et l’étendue du débouché qu’il s’offre à lui-même et organiser sa production en conséquence. Dans la production divisée, le marché est beaucoup plus difficile à connaître, et les modifications qu’il subit amènent des complications inconnues dans la production isolée. Que le marché soit plus difficile à connaître, cela se conçoit sans peine. Au premier abord, il semblerait même impossible d’apprécier d’avance ce qu’une population consommera d’une certaine denrée, et de déterminer, en conséquence, le débouché qu’elle offrira aux producteurs de cette denrée. L’expérience atteste cependant que cela se peut, au moins d’une manière approximative. Mais à mesure que la production s’est développée, la “connaissance du marché” n’en est pas moins devenue de plus en plus difficile. Aux époques où l’industrie était encore dans l’enfance, la connaissance du marché pouvait être assez aisément obtenue. Alors, en effet, le monde se trouvait morcelé en une multitude de petits marchés, séparés complétement les uns des autres, soit par l’obstacle des distances, soit par d’autres obstacles naturels ou artificiels. Ces obstacles empêchaient la plupart des denrées d’être transportées au delà d’un rayon de consommation fort limité. Dans l’antiquité et dans le moyen âge, par exemple, les marchandises précieuses, celles qui renferment une valeur considérable sous un petit volume, l’or, l’argent, les pierreries, les parfums, les étoffes de luxe, etc., seules sont transportées à de longues distances. La guerre s’ajoute encore à l’obstacle naturel des distances pour limiter le rayon des échanges. En outre, dans chaque marché, la production est limitée par voie réglementaire. Que résulte-t-il de là? C’est, que, d’une part, le marché se trouvant naturellement resserré, il est facile d’en apprécier l’étendue et de proportionner toujours la production à la consommation; c’est que, d’une autre part, le nombre des producteurs qui approvisionnent le marché étant limité, ces producteurs peuvent aisément s’arranger de manière à ne jamais offrir des quantités trop considérables de leurs denrées. Souvent même, ils se coalisent pour en mettre au marché moins que la proportion nécessaire, et les consommateurs sontalors victimes des disettes artificielles occasionnées par le monopole. Mais peu à peu les barrières naturelles ou artificielles qui séparaient les différents marchés et qui obstruaient l’entrée de la plupart des professions ont été renversées. Des inventions merveilleuses ont aplani, en grande partie, l’obstacle des distances, et les progrès de la civilisation, en affaiblissant les passions guerrières, ont augmenté et consolidé les relations internationales. Les marchés de consommation sont devenus de plus en plus vastes et ils ont cessé, en même temps, d’être le domaine exclusif d’un petit nombre de producteurs privilégiés. Que cette grande transformation économique ait eu des résultats bienfaisants, cela ne saurait être sérieusement contesté. Sous le régime de la production morcelée et réglementée, chaque homme se trouvait réduit à consommer les denrées produites aux environs de sa demeure. Quelques-unes seulement, et en bien petite quantité, lui parvenaient des contrées éloignées. Chacun ne pouvait donc profiter que dans une faible mesure des bienfaits de la division du travail. Sous le régime nouveau, au contraire, chacun peut faire entrer dans sa consommation des denrées produites sur tous les points du globe et augmenter ainsi, d’une manière presque indéfinie, la somme de ses jouissances. En revanche, sous ce nouveau régime, le problème de l’équilibre de la production et de la consommation est devenu bien plus difficile à résoudre, et il semble même, au premier abord, que la solution en soit impossible. Il semble que sous un régime de libre concurrence universelle, l’anarchie doive régner en permanence dans l’arène de la production. Comment, en effet, parvenir à connaître l’étendue d’un marché désormais illimité? Et quand même on y parviendrait, comment empêcher l’approvisionnement de déborder la demande, puisque l’industrie est libre, puisque chacun peut employer désormais, comme bon lui semble, les forces productives dont il dispose? Ne doit-il pas arriver, à chaque instant, sous ce régime, que l’on produise trop d’une denrée, trop peu d’une autre; qu’il y ait ici pléthore, là disette, et que l’arène de la production soit, en conséquence, incessamment bouleversée par les crises les plus désastreuses? Il ne faut point se le dissimuler, les plaintes que formulait à cet égard M. de Sismondi n’étaient point dénuées de fondement. Des convulsions redoutables ont accompagné l’avènement du régime de la libre concurrence. On a vu les hommes industrieux encombrer certaines branches de la production et porter des masses de produits dans des marchés déjà surchargés. On a vu, chose plus funeste encore! les travailleurs affranchis des entraves de la servitude se multiplier à l’excès, sans s’enquérir de l’étendue du débonché ouvert à leur activité. On a vu des classes nombreuses, victimes de ce grand désordre de la production, tomber dans une condition plus misérable, plus abjecte que celle dont elles venaient de sortir. Seulement, en dénonçant ces maux, d’une voix éloquente, M. de Sismondi eut le tort de les croire irrémédiablement attachés au régime de la concurrence. Parce que le nouveau monde industriel s’enfantait au sein du chaos, il eut le tort de croire que ce nouveau monde ne serait autre chose que le chaos. Il n’aperçut point la force régulatrice qui agissait avec une puissance irrésistible pour établir l’ordre au sein de ce désordre. A l’époque où écrivait M. de Sismondi, le marché, récemment agrandi, était rempli de confusion et de trouble. On s’y heurtait dans l’obscurité la plus profonde. L’arène de la production n’était pas éclairée ou elle l’était à peine. La publicité industrielle et commerciale venait seulement de naître. Cette publicité, qui est devenue aussi nécessaire à notre monde industriel, depuis l’avénement de la libre concurrence, que l’éclairage au gaz peut l’être à nos villes, depuis que l’entrée de chaque rue n’est plus fermée par des chaînes, cette publicité ne pouvait se développer sous l’ancien régime. A quoi aurait-elle servi en effet? Chaque marché isolé, morcelé, était bien connu du petit nombre de producteurs qui avaient le privilége de l’approvisionner. Quant aux autres, à quoi leur aurait servi de le connaître, puisqu’il n’y pouvaient pénétrer? Des renseignements sur l’état des marchés auraient donc été alors tout à fait sans objet. Certains marchés se trouvaient, à la vérité, déjà ouverts à la concurrence, mais ils étaient peu nombreux et l’on n’y apportait point une grande variété de produits. Les industriels et les négociants pouvaient aisément se tenir au courant de la situation de ces marchés libres, au moyen de leurs correspondances particulières. Mais lorsque les marchés sont devenus plus accessibles, grâce à la suppression ou à l’abaissement des obstacles qui les isolaient, les correspondances particulières n’ont plus suffi. Il est devenu indispensable aux producteurs d’avoir des renseignements détaillés et précis sur la situation de tous les marchés qui leur étaient ouverts, afin de savoir dans quels endroits ils pouvaient porter leurs denrées avec le plus d’avantage. C’est alors, et pour répondre à ce besoin nouveau, que la publicité industrielle et commerciale a pris naissance. C’était d’abord une faible lumière qui éclairait à peine la foule pressée qui se précipitait dans l’arène obscure et immense de la production; mais, peu à peu, cette faible lumière a grandi, la lampe est devenue un phare, et déjà, quoiqu’elle soit encore bien insuffisante, on peut prédire le jour où, grâce au merveilleux agent que la science vient de mettre à son service, nous voulons parler de la télégraphie électrique, elle éclairera a giorno tout le vaste champ de la consommation. Ce n’est nullement une utopie de supposer que la situation des marchés agrandis et accessibles de l’industrie moderne, puisse être promptement et aisément connue de tous ceux qui sont intéressés à la connaitre, aussi promptement et aussi aisément que pouvait l’être jadis celle des marchés morcelés et privilégiés de l’industrie du moyen âge. Chaque industrie a maintement sa publicité organisée. Sans doute, cette publicité laisse encore beaucoup à désirer, surtout en ce qui concerne la plus importante des denrées, le travail; mais combien de progrès n’a-t-elle pas réalisés depuis l’époque où écrivait M. de Sismondi? Combien n’en pourra-t-elle pas réaliser encore? Or, si la connaissance du marché peut être obtenue, dans la nouvelle phase où la production est entrée, comme elle pouvait l’être dans l’ancienne; si les producteurs peuvent apprécier, sur toute la surface du monde industriel, l’étendue des débouchés qui leur sont ouverts, l’ordre ne doit-il pas s’établir de lui-même dans la production? Le marché de chaque denrée étant bien connu, la quantité qui est demandée de cette denrée durant un certain espace de temps pouvant être déterminée, n’arrivera-t-il pas infailliblement que cette denrée finira par être mise au marché dans la proportion utile, ni plus ni moins? Ni plus, car, par l’opération de la loi des quantités et des prix, un faible excédant amenant une dépression considérable du prix, les producteurs sont intéressés au plus haut degré à ne jamais mettre d’excédant au marché. Ni moins, car, en vertu de la même loi, un faible déficit amenant une hausse proportionnellement plus forte dans le prix, les hommes qui ont des capitaux disponibles sont intéressés à les appliquer à ce genre de production, plutôt qu’à tout autre, jusqu’à ce que l’équilibre se trouve rétabli. III. Le monopole. Cependant, il peut arriver, nonobstant l’action de la loi des quantités et des prix, qu’un déficit acquière un certain caractère de durée; c’est lorsqu’il y a monopole. Les monopoles agissent invariablement pour restreindre la production en deçà de sa limite utile. Ils sont, comme nous l’avons remarqué, naturels ou artificiels. Ils sont naturels, lorsque les éléments nécessaires à un genre de production n’existent que dans une proportion trop faible pour satisfaire aux besoins de la consommation. Ils sont artificiels, lorsque certains producteurs obtiennent seuls le droit d’approvisionner un marché. Dans l’un et l’autre cas, les monopoleurs ne mettent au marché qu’une quantité insuffisante de leur denrée, et ils réalisent ainsi des bénéfices extraordinaires. Mais l’appât de ces bénéfices ne tarde pas à attirer la concurrence. S’il s’agit d’un monopole naturel, de toutes parts on s’ingénie à découvrir de nouveaux éléments de production, qui puissent faire concurrence à ceux qui jouissent de ce monopole. S’il s’agit d’un monopole artificiel, ceux à qui ce monopole est nuisible ne manquent pas de s’agiter pour obtenir la suppression des priviléges qui le constituent. Dans les deux cas, le monopole aura d’autant moins de chances de durée qu’il occasionnera dans la consommation un déficit plus dommageable, et qu’il procurera, en conséquence, de plus gros bénéfices aux monopoleurs. Le monopole détruit, la production ne manquera pas de se remettre en harmonie avec les besoins de la consommation. On voit, en résumé, que la loi qui préside à la formation des prix est le régulateur naturel de la production. C’est grâce à elle que la production tend à se mettre toujours en harmonie avec la consommation. Sans doute, cette harmonie est parfois troublée. Différentes causes agissent incessamment pour la rompre. Tantôt, c’est l’inconstance des saisons qui rend la production agricole insuffisante ou surabondante. Tantôt, c’est l’ignorance de la situation du marché qui rétrécit ou qui exagère, d’une manière nuisible, l’approvisionnement. Tantôt enfin ce sont des monopoles naturels ou artificiels qui occasionnent un déficit de certaines denrées. Mais ces causes perturbatrices sont énergiquement combattues par la loi des quantités et des prix. Sous l’empire de cette loi, tel est l’intérét des producteurs à ce qu’il n’y ait jamais surabondance d’une denrée, et tel est l’intérêt des consommateurs à ce qu’il n’y ait jamais déficit de cette même denrée, que la production et la consommation tendent constamment à se mettre en équilibre. C’est ainsi que se résout de lui-même, par une impulsion naturelle, le problème de l’équilibre de la production et de la consommation que M. de Sismondi et les socialistes après lui ont regardé à tort comme insoluble sous le régime du laisser faire. Cette solution si simple d’un problème qui paraît si compliqué n’est-elle pas véritablement admirable? Les produits les plus divers entrent dans la consommation de chacun des membres de la grande famille humaine, et ces produits sont créés sur tous les points du globe. Des nègres, des Indous, des Chinois produisent des denrées qui sont consommées par les Anglais, les Français et les Belges, et en échange desquelles ceux-ci leur fournissent d’autres denrées. Au premier abord, ne semblerait-il pas que ces échanges, qui s’opèrent à de si longues distances et parfois à de si longs intervalles, devraient être impossibles à ajuster; qu’il devrait y avoir tantôt surabondance, tantôt déficit des denrées offertes en échange? Pourtant, il n’en est rien, ou du moins les perturbations de ce genre sont l’exception, même dans les échanges à distance; c’est l’ordre qui est la règle, et cet ordre est dῦ à l’action régulatrice de la grande loi d’équilibre qui préside à la constitution des valeurs, à la formation des prix. [(1)]Simonde de Sismondi, Études sur l’économie politique, tom. Ier, p. 60. |

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