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Front Page Titles (by Subject) TROISIÈME LEÇON: la valeur et le prix - Cours d'Economie Politique vol. 1
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TROISIÈME LEÇON: la valeur et le prix - Gustave de Molinari, Cours d’Economie Politique vol. 1 [1854]Edition used:Cours d’Economie Politique (Paris: Guillaumin, 1863). 2 vols. 2nd revised edition. Vol. 1.
Part of: Cours d’Économie Politique 2 vols.About Liberty Fund:Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals. Copyright information:The text is in the public domain. Fair use statement:This material is put online to further the educational goals of Liberty Fund, Inc. Unless otherwise stated in the Copyright Information section above, this material may be used freely for educational and academic purposes. It may not be used in any way for profit.
TROISIÈME LEÇONla valeur et le prixQue l’échange des choses s’opère en raison de leur valeur. — Éléments constitutifs de la valeur. — L’utilité. — La rareté. — Que ces deux éléments se combinent à des degrés divers pour constituer la valeur. — Que la valeur existe dans l’état d’isolement, mais seulement comme une notion confuse. — Qu’elle se manifeste et se détermine dans l’échange. — En quoi consiste le prix. — Comment il se fixe. — Loi des quantités et des prix. — Du prix courant et du prix naturel. — Que le prix courant tend incessamment à se confondre avec le prix naturel. — Résumé de la double loi qui préside à la formation des prix. A quelle qualité des choses a-t-on égard lorsqu’on les échange? Est-ce à leur volume? Non à coup sῦr. Un diamant de moyenne dimension est un objet bien peu volumineux, et pourtant on ne l’échangerait point contre une meule de foin. Un paysan qui venait d’acheter pour une trentaine de francs une grosse montre d’argent voulait avoir par-dessus le marché une toute petite montre d’or..L’horloger l’éconduisit en éclatant de rire. Pourquoi? Parce que les choses ne s’échangent point en raison de leur volume. Est-ce à la matérialité des choses que l’on a égard dans l’échange? Est-il nécessaire qu’une chose soit composée de matière pour être échangée? Pas davantage. Quand vous allez au spectacle, par exemple, vous donnez de la monnaie, une chose matérielle, en échange de l’audition purement immatérielle d’une comédie, d’un drame, d’un opéra, d’un vaudeville. Vous n’avez donc pas égard à la matérialité des choses en concluant un échange. A quoi avez-vous égard? Vous avez égard à la valeur des choses. Vous échangez les choses en raison de leur valeur, quelles que soient, du reste, leur forme, leur apparence et la substance dont elles sont composées. Qu’est-ce donc que la valeur? Pour bien définir la valeur, il faut l’analyser, la décomposer. Car la valeur n’est pas un corps simple, comme on dirait en chimie, la valeur est un corps composé. La valeur se compose de deux éléments bien distincts, l’utilité et la rareté. L’utilité, c’est la propriété qu’ont les choses de satisfaire nos besoins ou de contribuer à les satisfaire. Quand les éléments que nous fournit la nature ne sont pas entièrement pourvus de cette propriété; quand il faut les découvrir; modifier leur composition et leur forme, les transporter d’un lieu à un autre, pour les rendre propres à notre consommation, on crée de l’utilité. La production n’est autre chose qu’une création d’utilité et la consommation une destruction d’utilité. Toute consommation d’utilité implique une satisfaction donnée à nos besoins, partant une jouissance. La rareté n’a pas besoin d’être définie. Bornous-nous à dire seulement qu’elle implique toujours des difficultés à vaincre, des obstacles à surmonter. Plus une chose est rare, et plus il est difficile de se la procurer, plus il faut surmonter d’obstacles pour la mettre à la disposition de ceux qui en ont besoin. Ces difficultés, ces obstacles que nous oppose la nature, lorsque nous puisons dans son sein les choses qui nous sont nécessaires, nous les combattons en mettant en œuvre les agents productifs dont nous disposons. De même que toute production implique une utilité créée, elle implique aussi une difficulté vaincue. Or, à son tour, toute difficulté vaincue implique une peine. Seule, l’utilité ne suffit pas pour constituer la valeur, car il y a des choses pourvues d’une grande utilité, qui n’ont aucune valeur; mais il n’y a pas dans le monde une seule chose pourvue de valeur, qui n’ait de l’utilité. Seule, la rareté ne suffit pas pour constituer la valeur. Car une chose peut être infiniment rare et n’avoir aucune valeur, si elle n’est propre à satisfaire aucun besoin, si elle n’unit point, dans une certaine mesure, l’utilité à la rareté; mais il n’y a pas non plus dans le monde une seule chose pourvue de valeur qui ne soit plus ou moins rare, qui n’implique en conséquence une difficulté vaincue, une production effectuée. C’est donc la réunion de deux éléments d’une nature fort différente, l’utilité et la rareté, qui constitue la valeur. Reprenons avec un peu plus de détail l’examen de ces deux éléments constitutifs de la valeur. Je viens de dire que l’utilité ne suffit pas seule pour constituer la valeur. L’air, par exemple, a une immense utilité; il est pour nous le plus indispensable des aliments; cependant il n’a aucune valeur. Pourquoi? Parce que nous pouvons nous en procurer, sans avoir à surmonter aucune difficulté, toute la quantité dont nous avons besoin. Il en est de même de la lumière du soleil pendant que cet astre éclaire notre hémisphère. Mais que le soleil vienne à se coucher, que cette fontaine de lumière, comme l’appellent les Orientaux, cesse de couler pour nous, et la lumière n’aura plus seulement de l’utilité, elle aura encore de la valeur. Pourquoi? Parce qu’on ne pourra plus s’en procurer, sans difficulté, une quantité suffisante. Sans doute, on pourra encore obtenir gratis Ces obscures clartés qui tombent des étoiles, pour nous servir du langage du vieux Corneille; on pourra encore disposer de la lumière de la lune et des étoiles; mais celle-ci est insuffisante pour notre usage. Il nous faut dans nos rues, dans nos maisons, dans nos salles de bal et de spectacle plus de lumière que la lune et les étoiles ne peuvent nous en fournir. Nous sommes, en conséquence, obligés d’en produire d’une manière artificielle, et la lumière qui n’a que de l’utilité pendant le jour acquiert ainsi de la valeur pendant la nuit. Si nous n’avions aucun obstacle à vaincre, aucune difficulté à surmonter pour nous procurer les choses nécessaires à notre consommation, nous n’aurions point la notion de la valeur, nous n’aurions que celle de l’utilité. Dans les régions enchantées de la féerie, la valeur n’existe pas, car il suffit d’un simple coup de baguette pour créer et mettre à la portée des habitants de ces régions fortunées toutes les choses qu’ils peuvent souhaiter. Mais nous ne vivons pas dans le pays des fées. Nous vivons sur une terre où la plupart des choses nécessaires à la satisfaction de nos besoins n’existent point en quantité illimitée, au moins sous une forme qui les rende propres à notre consommation; où il faut les produire en surmontant des obstacles plus ou moins considérables; où elles sont plus ou moins rares, ce qui leur donne plus ou moins de valeur. La rareté seule ne suffit cependant pas plus que l’utilité pour constituer la valeur. Une chose aura beau être rare, si elle n’est pas utile à un degré quelconque, c’est à dire si elle ne peut contribuer directement ou indirectement à la satisfaction d’un de nos besoins, elle n’aura aucune valeur. Pendant longtemps, le ver à soie et la cochenille n’ont pas eu plus de valeur que les chenilles et les punaises ordinaires, quoiqu’ils fussent, en comparaison, beaucoup plus rares. Pourquoi? Parce qu’on n’avait pas encore trouvé les moyens d’utiliser la soie de l’un, la substance colorante de l’autre; parce qu’ils ne joignaient point encore l’utilité à la rareté. Mais des hommes ingénieux parviennent à tirer parti de ces deux substances; ils transforment la soie qui garnit le cocon du bombyx en une étoffe souple et moelleuse, la matière colorante de la cochenille en une teinture solide et brillante. Aussitôt, le ver à soie et la cochenille, qui étaient simplement rares, deviennent utiles, et ils acquièrent de la valeur. Complétons cette analyse des éléments de la valeur par une observation essentielle, savoir qu’il y a des degrés dans l’utilité qu’ont les choses aussi bien que dans leur rareté. A chacun de nos besoins répond toute une série de choses utiles. Il y a autant de séries d’utilités dans le monde qu’il y a de besoins dans l’homme. Mais nos besoins n’ont pas tous un égal caractère de nécessité ou d’urgence. Il y en a auxquels nous sommes obligés de pourvoir régulièrement, sous peine de périr; tel est notamment le besoin de l’alimentation. Il y en a d’autres, en revanche, que nous pouvons nous abstenir de satisfaire, sans compromettre notre existence; tel est le goῦt de la parure. Quoique très impérieux chez certains individus, ce goῦt auquel répond toute une immense série de choses utiles, les étoffes précieuses, les ameublements somptueux, les bijoux, les diamants, etc., ne saurait être rangé parmi les besoins de première nécessité, car on peut, à la rigueur, se passer d’y pourvoir. Il y a enfin des besoins qui ne sont que des perversions ou des maladies de notre nature et que l’on doit, autant que possible, s’abtenir de satisfaire. Ces besoins vicieux n’existent pas chez certains individus; chez d’autres, au contraire, ils se manifestent avec une extrême intensité. Telle est la passion des liqueurs fortes. On pourrait établir une échelle des besoins d’après leur caractère de nécessité, avec les séries correspondantes d’utilités. Mais cette échelle n’aurait rien d’uniforme ni de fixe. Seuls, les besoins qu’il faut satisfaire pour entretenir la vie animale apparaissent chez tous les hommes avec un caractère d’intensité à peu près égal, et ils figurent au même rang, relativement aux autres. Ainsi, tous les hommes éprouvent le besoin de manger et de boire, et, malgré l’inégalité des appétits, ce besoin a pour tous le même caractère de nécessité. En revanche, les besoins dits de luxe, besoins qui se reconnaissent à ce qu’on peut se dispenser de les satisfaire sans compromettre son existence, s’échelonnent différemment, selon les individus, et ils sont soumis à des fluctuations nombreuses, fluctuations qui se répercutent dans les utilités correspondantes. La rareté a ses degrés aussi bien que l’utilité, et elle dépend, d’une part, de la grandeur de l’obstacle qu’il faut vaincre pour se procurer les choses; d’une autre part, de l’étendue des ressources et de la puissance des instruments dont on dispose pour surmonter cet obstacle. Comme l’utilité encore, elle est essentiellement diverse et variable. Tout progrès qui développe les ressources et augmente la puissance des instruments de la production, diminue la rareté des choses. Tout accroissement naturel ou artificiel des difficultés de la production contribue, au contraire, à l’augmenter. D’après l’analyse qui vient d’être faite des éléments de la valeur, on peut se convaincre qu’elle existe indépendamment de l’échange. Un homme isolé peut posséder des choses pourvues de valeur, aussi bien qu’un homme plongé dans le milieu social. Prenons pour exemple Robinson dans son ile. Robinson accumule des provisions, fabrique des vêtements, construit une tente et un canot pour son usage. Ces divers objets sont évidemment pourvus de valeur. Car ils ne sont pas seulement utiles à Robinson comme l’air, la lumière du soleil ou l’eau de l’Océan, ils sont encore rares, et il a dῦ surmonter, pour les produire, des difficultés plus ou moins considérables. Robinson peut les envisager au double point de vue de leur utilité, de la propriété qu’ils ont de satisfaire ses besoins et des difficultés qu’il éprouverait à les produire, s’il ne les possédait point ou s’il venait à les perdre. Il peut les comparer à ce double point de vue et dire, par exemple: Mon canot vaut deux fois ma hutte; ma hutte vaut trois fois mes habits; mes habits valent deux sacs de bananes. Quels sont les éléments de cette comparaison? C’est, d’une part, l’utilité qu’ont ces choses; c’est, d’une autre part, leur rareté, impliquant des difficultés plus ou moins considérables à surmonter pour les remplacer. C’est l’utilité. Robinson doit se demander d’abord quelles jouissances lui procure chacun de ces objets, — la hutte, — le canot, — les habits, — les bananes. Il doit se consulter pour savoir lesquels lui sont le plus utiles, ceux dont la privation lui causerait le plus de souffrances. Remarquons bien que la réponse qu’il pourra se donner à lui-même sur ce point n’aura rien d’absolu; qu’elle dépendra tout à fait des circonstances. Ainsi, pendant l’été, sa hutte et ses habits auront, en comparaison de son canot, moins d’utilité que pendant l’hiver. Pourquoi? Parce qu’il peut à la rigueur se passer d’habits et coucher à la belle étoile en été, tandis qu’il ne le peut en hiver. Parce que, d’un autre côté, il peut aller à la pêche dans la bonne saison, tandis qu’il ne le peut dans la mauvaise. La privation de sa hutte et de ses habits lui serait donc plus sensible en hiver; celle de son canot lui serait plus sensible en été. En tous cas, si Robinson veut avoir une idée de la valeur de sa hutte, de son canot, de ses habits, de ses bananes, il faut, en premier lieu, qu’il examine et compare ces objets, au point de vue de leur utilité. C’est la rareté. Il faut, en second lieu, que Robinson examine et compare sa hutte, son canot, ses habits, ses bananes, au point de vue de leur rareté, ou, ce qui revient au même, de la difficulté qu’il éprouverait à les remplacer. Comme il a dῦ interroger tout à l’heure ses besoins pour apprécier les jouissances que chacun de ces objets lui procure, ainsi que les souffrances qu’il ressentirait s’il en était privé, il doit maintenant examiner les éléments de production dont il dispose afin de se rendre compte des difficultés qu’il devrait surmonter, des peines qu’il devrait se donner pour en produire d’autres. Ces difficultés et ces peines seront plus ou moins étendues selon les objets et elles varieront encore selon les circonstances. Les provisions, par exemple, pourront être renouvelées plus aisément en été qu’elles ne le seraient en hiver. C’est ainsi que Robinson devra procéder s’il veut évaluer sa hutte, son canot, ses habits, ses bananes. Après avoir bien examiné ces divers objets au double point de vue de leur utilité et de leur rareté, il pourra se faire une idée de leur valeur en usage et de leur valeur en échange, c’est à dire, de leur valeur par rapport à lui et de leur valeur par rapport les uns avec les autres. Mais des évaluations de ce genre seront évidemment des opérations fort difficiles. Elles exigeront, en effet, une appréciation, aussi exacte que possible, des jouissances que Robinson retire de chaque objet, des souffrances qu’il ressentirait s’il venait à en être privé, des difficultés qu’il devrait surmonter, des peines et des sacrifices qu’il devrait s’imposer pour le remplacer. Aussi Robinson ne s’avisera-t-il point, selon toute apparence, d’évaluer les objets qu’il possède. A quoi lui servirait de connaître la valeur en usage de son canot, ou bien encore de savoir ce que vaut son canot en comparaison de sa hutte, sa hutte en comparaison de ses habits, etc., si ce n’est peut-être pour proportionner à la valeur de ces différents objets les soins de leur conservation. Or, le sentiment confus de la valeur suffit pour cela. Si donc la notion de la valeur existe chez l’homme isolé aussi bien que chez l’homme plongé dans le milieu social, cette notion demeure obscure, elle manque de précision, car l’homme isolé n’a aucun intérêt à l’éclaircir ni à la préciser. Mais aussitôt que les hommes se rapprochent, que les industries et les fonctions productives se spécialisent, aussitôt qu’apparaît en conséquence la nécessité de l’échange, la situation ne demeure plus la même. La notion de la valeur doit alors se manifester clairement, puisque les choses s’échangent en raison de leur valeur. Tout échange implique une évaluation, c’est à dire, une comparaison entre la valeur des choses, produits ou services, qu’il s’agit d’échanger. Cette comparaison a pour objet de déterminer le rapport de valeur existant entre ces choses, et, par conséquent, les quantités de chacune qui se balanceront ou s’équivaudront dans l’échange. Supposons, par exemple, que deux hommes possédant l’un de l’or et l’autre de l’argent veulent en échanger une certaine quantité, comment procéderont-ils? Ils feront une évaluation, autrement dit, une comparaison entre la valeur de l’or et celle de l’argent. Supposons que le résultat de cette opération, faite d’une manière contradictoire, soit que la valeur d’une quantité déterminée d’or, d’un kil., par exemple, est 15 fois plus grande que celle de la même quantité d’argent, l’échange se fera sur le pied d’un kil. d’or pour 15 kil. d’argent et le rapport entre la valeur des deux métaux sera de 1 à 15. L’échange fait, celui qui a obtenu les 15 kil. d’argent au moyen d’un kil. d’or dira que ces 15 kil. d’argent lui ont coῦté 1 kil. d’or, ou bien encore valent 1 kil. d’or, ou bien enfin qu’un kil. d’or est le prix de 15 kil. d’argent, et vice versâ. Le prix est donc la valeur d’un produit ou d’un service échangé, exprimée au moyen de son équivalent. Il énonce des valeurs égales, dans des quantités ordinairement fort inégales. Quand je dis, par exemple, qu’un kil. d’or est le prix de 15 kil. d’argent, qu’est-ce que cela signifie? Que, dans l’endroit et dans le moment où l’échange a eu lieu, un kil. d’or contenait exactement la même somme de valeur que 15 kil. d’argent, autrement dit, que ces quantités inégales des deux métaux étaient égales en valeur. Par le fait de l’intervention de la monnaie, intervention que la division du travail a, comme nous le verrons, rendue indispensable, les échanges se sont décomposés en deux parties. On a cessé de troquer directement ses produits ou ses services contre ceux d’autrui, pour les échanger d’abord contre de la monnaie, ce qui s’appelle vendre, et pour échanger ensuite cette monnaie contre les produits ou les services dont on a besoin, ce qui s’appelle acheter. La valeur de cet instrument intermédiaire des échanges constitue une mesure que l’on suppose invariable et à laquelle on compare la valeur de tous les produits ou services, quand on les échange. En France, où l’unité monétaire est le franc, c’est à dire un poids d’argent monnayé de 5 grammes à 9/10es de fin, la valeur de toutes choses est exprimée en francs. Quand je dis: un hectolitre de blé vaut 20 francs, ou: le prix d’un hectolitre de blé est de 20 fr., cela signifie que la valeur contenue dans un hectolitre de blé est précisément égale à celle qui est contenue dans 20 pièces de 1 franc, et cela indique, du même coup, le rapport existant entre la valeur du blé et celle de la monnaie. Ces observations faites, — et nous aurons à les développer quand nous traiterons de la monnaie, — recherchons comment la valeur d’une chose, produit ou service, s’établit dans l’échange; ce qui en détermine le niveau. C’est une vérité d’observation que la valeur de toute chose se fixe dans l’échange, en raison inverse de la quantité offerte. Plus considérable est la quantité offerte, moindre est le prix, et vice versâ. Ce n’est pas tout. Le prix s’élève ou s’abaisse dans une progression beaucoup plus rapide que celle de la diminution ou de l’augmentation des quantités offertes. Dans un travail sur la formation des prix, publié par le Journal des Économistes(1) , j’ai donné à cet égard la formule suivante: “Lorsque le rapport des quantités de deux denrées offertes en échange varie en progression arithmétique, le rapport des valeurs de ces deux denrées varie en progression géométrique.” “Les fluctuations du prix du blé, ajoutais-je, fournissent sur cette loi les indications les plus concluantes. Tout le monde a pu remarquer qu’il suffit d’un faible déficit dans la récolte, c’est à dire dans la quantité de blé mise au marché, pour occasionner une hausse considérable dans le prix. En 1847, année où le déficit n’atteignit pas le quart d’une récolte ordinaire, le prix monta successivement de 20 francs à 40 et 50. Tandis que la quantité offerte décroissait en progression arithmétique, le prix croissait en progression géométrique.” “De même, il suffit d’une faible augmentation dans la récolte pour faire baisser considérablement le prix. De 1847 à 1849, le prix du blé est descendu de 50 francs à 10 ou 12 fr., bien que l’excédant de la récolte de 1848 ne dépassât point le déficit de l’année précédente.” “Cependant le développement de la progression géométrique se trouve communément ralenti par la circonstance suivante:” “Lorsqu’un déficit survient dans la production d’une denrée et que le prix s’élève en conséquence, la demande de cette denrée diminue. Supposons, par exemple, que l’on consomme dans une ville 100,000 hectolitres de blé au prix de 20 francs. — 10,000 hectolitres viennent à être retirés du marché. Aussitôt, le prix monte à 24 francs. Mais à 24 francs, on consomme moins de blé qu’à 20 francs. La demande baissera probablement de 5 à 6,000 hectolitres. L’écart entre les quantités de blé et de monnaie offertes en échange diminuant, le prix tombera pour se fixer aux environs de 22 francs. Si la provision de blé est régulièrement renouvelée, il n’y aura pas d’autres variations. Mais si elle ne l’est point, et si, par la consommation, l’approvisionnement vient à tomber à 80,000, à 60,000 hectolitres et ainsi de suite, le prix haussera avec rapidité. D’un autre côté, la demande continuera de baisser. Elle baissera, en premier lieu, parce qu’on consommera d’autres aliments devenus relativement moins chers; en second lieu, parce que le prix, en s’élevant, cessera d’être à la portée de la portion la plus misérable de la population. Mais comme, avant de se laisser mourir de faim, chacun se résigne aux plus grands sacrifices, la concurrence des consommateurs de blé demeurera néanmoins très vive, et l’écart entre les quantités de blé et de monnaie offertes en échange deviendra de plus en plus sensible. Le dernier millier d’hectolitres se vendra probablement à un prix excessif.” “Le blé, et, en général, les objets indispensables à la vie, sont ceux dont les prix peuvent monter le plus haut par le fait d’un déficit dans l’approvisionnement. S’il s’agit d’une denrée moins nécessaire, d’oranges, par exemple, la hausse du prix, suscitée par le déficit de la récolte, occasionne immédiatement une baisse considérable dans la demande; l’écart entre les quantités d’oranges et de monnaie offertes en échange diminue, et le prix baisse. La loi de progression demeure la même, mais ses effets diffèrent, eu égard à la différence de nature des deux denrées et des besoins auxquels elles pourvoient.” “La demande hausse ou baisse en raison inverse du prix, mais tantôt plus, tantôt moins, selon la nature des denrées. A cet égard, il n’y a rien de fixe. Si la récolte des oranges vient à doubler et si le prix baisse en conséquence, la consommation des oranges augmentera sensiblement. En revanche, si l’on fabrique dix mille tuyaux de poêle dans un pays où il n’y a que cinq mille cheminées, on n’en vendra probablement pas un de plus. On sera obligé de se défaire de l’excédant au prix du vieux fer, à moins que l’on n’ait la patience d’attendre que les tuyaux existants soient usés. Mais qu’il s’agisse de blé, d’oranges ou de tuyaux de poêle, la loi en vertu de laquelle les prix montent ou baissent, selon les variations du rapport des quantités offertes en échange, cette loi demeure la même.” “Elle demeure aussi la même lorsqu’il s’agit du travail et des capitaux.” En ce qui concerne le travail, rien de plus décisif que le phénomène de la crue subite des salaires dans les Antilles anglaises, à l’époque de l’abolition de l’esclavage. Le prix de revient de la journée de travail d’un esclave ne dépassait pas fr. 1 à fr. 1–25 environ. A peine l’émancipation fut-elle prononcée, que les salaires se fixèrent à un taux véritablement excessif. Pour exécuter le même travail qui se paye en Europe fr. 1 ou fr. 1–50, les esclaves demandèrent et obtinrent 2, 3, 4, 5, 6 francs, et, dans la saison des récoltes, jusqu’à 15 et 16 francs. Cependant le plus grand nombre des nègres émancipés continuaient à travailler dans les plantations. Un petit nombre d’entre eux seulement s’en étaient retirés pour s’appliquer au commerce de détail ou à la culture des denrées alimentaires.” “Dans les pays où les travailleurs surabondent, le phénomène opposé se manifeste. Le taux du salaire y tombe presque à rien. Au Bengale et à la Chine, on obtient une journée de travail pour la valeur d’une poignée de riz. Cependant l’excédant du travail, dans ces contrées, n’est pas considérable, et il ne saurait l’être, car il a sa limite naturelle dans les moyens de subsistance. Mais il suffit qu’une faible quantité de travail s’ajoute à la quantité susceptible d’être régulièrement employée, pour que le salaire baisse dans une proportion notable.” “La même observation s’applique à l’intérêt du capital. Le retrait ou l’apport d’une faible quantité de capitaux sur un marché suffit pour déterminer immédiatement une hausse ou une baisse sensible dans le taux de l’intérêt. Aux époques de crise, par exemple, on voit le taux de l’intérêt tripler ou quadrupler d’une manière presque instantanée. Cependant, même dans les crises les plus intenses, les capitaux perdus ou retirés de la circulation ne forment jamais plus du tiers ou de la moitié de la quantité qui figure communément au marché; mais ici encore la progression arithmétique dans le rapport des quantités engendre la progression géométrique dans les prix.” “Le prix des denrées, le taux des salaires et de l’intérêt, se trouvent donc indistinctement soumis à la loi que nous avons ainsi formulée:” Lorsque le rapport des quantités de deux denrées offertes en échange varie en progression arithmétique, le rapport des valeurs de ces denrées varie en progression géométrique” (1) . Essayons maintenant de découvrir la raison de cette loi. Essayons de déterminer pourquoi la valeur d’une chose ne s’abaisse ou ne s’élève pas simplement, d’une manière proportionnelle à l’augmentation ou à la diminution de la quantité de cette chose; pourquoi les fluctuations des valeurs obéissent à une impulsion incomparablement plus forte et plus rapide que celles des quantités. Pour s’expliquer ce phénomène, il faut reporter ses regards sur la nature complexe de la valeur; il faut se souvenir que la valeur se compose à la fois d’utilité et de rareté. Or, qu’arrivet-il lorsque la quantité d’une chose vient à s’augmenter? Il arrive qu’elle devient à la fois moins rare et moins utile. Moins rare, cela va de soi-même et ne requiert aucune explication. Moins utile, cela s’explique aisément. Supposons qu’une population ait faim et soif. Elle aura besoin, par exemple, d’une certaine quantité de pain et de viande pour apaiser sa faim, d’une certaine quantité de bière et de vin pour étancher sa soif. Les premières quantités qui lui seront offertes de ces substances alimentaires auront évidemment pour elle un maximum d’utilité, car elles répondront à un besoin des plus intenses. Celles qui lui seront offertes ensuite auront, au contraire, de moins en moins d’utilité, parce que le besoin auquel elles seront appliquées se trouvera de plus en plus amplement satisfait. Lorsqu’il le sera pleinement, lorsque la population qu’il s’agit de nourrir et d’abreuver n’aura plus faim ni soif, les aliments et les boissons qu’on pourra lui offrir demeureront sans utilité pour elle, et en perdant leur utilité ils perdront leur valeur, à moins qu’ils ne puissent se conserver pour apaiser la faim et étancher la soif à venir. Ainsi donc, à mesure que la quantité d’une chose augmente, la rareté et l’utilité qui sont les parties constituantes de la valeur de cette chose, diminuent à la fois. En d’autres termes: quand la quantité d’une chose augmente en raison simple, la valeur de cette chose diminue en raison composée; quand la quantité augmente d’un, la valeur diminue de deux et ainsi de suite. Au reste, que la formule que nous avons donnée plus haut soit ou non d’une exactitude mathématique, cela importe assez peu. Ce qui importe, comme nous le verrons, c’est qu’une variation quelconque dans le rapport des quantités de deux choses offertes en échange engendre une variation beaucoup plus forte dans le rapport existant entre leurs valeurs, et nous croyons que ce fait ne saurait être contesté. Le prix est essentiellement variable puisqu’il dépend des quantités qui se présentent au marché. Cependant il y a un niveau vers lequel il gravite incessamment, en vertu de la loi même qui le détermine. Ce niveau d’équilibre se trouve indiqué dans la formule suivante: Le prix de toute denrée tend incessamment à se mettre au niveau de ses frais de production, représentant la somme des difficultés qu’il a fallu surmonter pour la produire et la mettre au marché, augmentés d’une part proportionnelle de produit net. Pour se bien rendre compte de cette formule, il faut se rappeler les définitions que nous avons déjà données des termes frais de production et produit net. Produire c’est, ainsi que nous l’avons remarqué, surmonter les difficultés qui nous empêchent de nous procurer les choses nécessaires à notre consommation. Nous produisons à l’aide d’éléments et de forces de différentes sortes. La quantité de ces agents productifs que nous sommes obligés de dépenser pour surmonter les difficultés que présente la production d’une chose constitue ses Frais de production. Ainsi, les frais d’entretien et de renouvellement nécessaires des travailleurs, des matières premières, des outils, des machines, des bâtiments, des terrains, etc., employés à la production d’une denrée quelconque, constituent par leur réunion, les frais de production de cette denrée. Or, nous avons remarqué encore que trois cas peuvent se présenter: c’est que la valeur échangée de la denrée ou son prix courant peut demeurer au dessous du niveau de ses frais de production; c’est qu’elle peut être précisément à ce niveau; c’est enfin qu’elle peut s’élever au dessus. Dans premier cas, la production décline et elle finit même par cesser, en conséqnence de la destruction progressive de ses agents productifs; dans le second cas, elle peut se maintenir mais sans s’accroître; dans le troisième cas seulement, elle donne un excédant ou produit net, à l’aide duquel elle peut se développer. Cela étant, il est bien évident, que tout détenteur d’agents productifs choisira de préférence, s’il en est le maître, la branche d’industrie dans laquelle il pourra réaliser la portion la plus considérable de produit net. Lorsqu’une industrie vient à donner plus ou moins de produit net qu’une autre, les agents productifs s’y portent ou s’en éloignent jusqu’à ce que l’équilibre se rétablisse, c’est à dire jusqu’à ce que sa part de produit net soit exactement proportionnée à celles de toutes les autres branches de la production. La somme des frais de production augmentée d’une part proportionnelle de produit net prend indifféremment les dénominations de prix rémunérateur et de prix naturel. Tantôt le prix auquel les choses s’échangent sur le marché, ou le prix courant se confond avec le prix rémunérateur ou le prix naturel, tantôt il s’élève au dessus ou il demeure au dessous; mais toujours il gravite autour de ce point comme vers un centre d’équilibre (1) . En résumé, le prix courant des choses dépend immédiatement des quantités offertes en échange, ou, pour nous servir de l’expression usitée, de l’offre et de la demande. Que le rapport des quantités de deux choses offertes en échange se modifie et l’on verra aussitôt le rapport existant entre leurs valeurs se modifier. Sera-ce dans une proportion équivalente? Non, ce sera dans une proportion plus forte. Si la quantité offerte d’une chose augmente en progression arithmétique, la demande demeurant la même, son prix baissera en progression géométrique et vice versâ. Telle est la loi des quantités et des prix. Le mouvement des quantités offertes et l’action qu’il exerce sur les valeurs apparaissent donc comme le premier élément de la formation des prix. Mais cet élément n’est pas seul. Il y en a un second dont l’influence sur la formation des prix n’est pas moindre que celle de l’offre et de la demande, quoiqu’il agisse d’une manière moins immédiate et moins visible, nous voulons parler des frais de reproduction et du produit net. Tout produit exige la coopération de certains agents que nous avons désignés sous les noms de travail, de capital et d’agents naturels appropriés. Ces agents sont consommés en totalité ou en partie pendant l’œuvre de la production. Il faut les rétablir sous peine d’être successivement dépourvu des moyens de produire. On n’entreprend, en conséquence, la production d’une denrée que si l’on a l’espoir plus ou moins fondé d’en retirer un prix suffisant pour reconstituer les éléments qui la composent, ou, ce qui revient au même, pour couvrir ses frais de production. En outre, on choisit de préférence l’industrie, dans laquelle on peut se procurer le produit net le plus élevé, et comme cette tendance est générale, il en résulte qu’aucune industrie ne peut demeurer longtemps plus productive qu’une autre, à moins que des obstacles n’empêchent le niveau de s’établir. Les quantités offertes se trouvent donc, en définitive, déterminées par les frais de production, augmentés d’une part proportionnelle de produit net, et ceux-ci apparaissent ainsi comme l’élément essentiel, nous pourrions presque dire pivotal de la détermination des valeurs ou de la formation des prix. [(1)]Numéro du 15 juin 1851, t. XXIX, p. 117. — Reproduit dans les Questions d’économie politique et de droit public, t. Ier, p. 35. [(1)]Dans son Histoire des prix, M. Tooke constate que les prix varient dans une proportion beaucoup plus considérable que les quantités.
“Mais M. Tooke ne croit pas qu’une règle semblable puisse être établie, et il se fonde sur ce que les déficits constatés des récoltes ont amené des variations fort irrégulières dans les prix.”
“’Il est certain que, dans cette éventualité, l’intérêt agricole jouirait non seulement de l’apparence, mais encore de la réalité des bénéfices de la propriété.... Mais il est certain aussi que le surcroît du revenu qui se trouverait distribué aux parties prenantes de l’intérêt agricole, déduction faite de l’augmentation de dépense qui incomberait aux propriétaires et aux fermiers en leur qualité de consommateurs, il est certain que ce surcroît de revenu leur serait acquis aux dépens des a utres membres de la communauté.” (Th. Tooke, A history of prices, vol. Ier, chap. II; Effects of quantity on prices, p. 10–17.) [(1)]Adam Smith a parfaitement indiqué comment s’opère ce mouvement de gravitation, sans toutefois chercher à déterminer la force impulsive qui le provoque. Nous croyons utile, pour éclaircir cette matière si importante, de reproduire quelques-unes de ses lumineuses explications: |
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