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Front Page Titles (by Subject) DEUXIÈME LEÇON: la spÉcialisation des industries eT l'Échange - Cours d'Economie Politique vol. 1
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DEUXIÈME LEÇON: la spÉcialisation des industries eT l’Échange - Gustave de Molinari, Cours d’Economie Politique vol. 1 [1854]Edition used:Cours d’Economie Politique (Paris: Guillaumin, 1863). 2 vols. 2nd revised edition. Vol. 1.
Part of: Cours d’Économie Politique 2 vols.About Liberty Fund:Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals. Copyright information:The text is in the public domain. Fair use statement:This material is put online to further the educational goals of Liberty Fund, Inc. Unless otherwise stated in the Copyright Information section above, this material may be used freely for educational and academic purposes. It may not be used in any way for profit.
DEUXIÈME LEÇONla spÉcialisation des industries eT l’ÉchangeCauses naturelles qui déterminent la spécialisation des industries et des fonctions productives; — diversité et inégalité de la répartition des facultés productives parmi les hommes; — diversité et inégalité de la distribution des agents naturels de la production; — nécessité de l’intervention des machines et des connaissances professionnelles. — Développement historique du phénomène de la division du travail. — Point où elle est parvenue dans quelques-unes des branches de l’activité humaine, l’industrie cotonnière, l’imprimerie, l’horlogerie, etc. — Analyse de ses avantages d’après Adam Smith, Babbage et Ch. Lehardy de Beaulieu. — Que la spécialisation des fonctions est le caractère de tout organisme supérieur. — Qu’elle implique l’Échange. — Qu’elle s’opère en raison de l’étendue de la sphère de l’échange. — Extension progressive de la sphère de l’échange et ses conséquences. La réunion ou la combinaison, dans certaines proportions déterminées, des agents productifs que nous avons désignés sous les dénominations de travail, de capital et d’agents naturels appropriés, tel est le premier caractère essentiel de la production. Le second consiste dans la spécialisation des industries et des fonctions productives, ou, pour nous servir de l’expression qu’Adam Smith a fait prévaloir, dans la division du travail. Comme l’association des agents productifs, la spécialisation des industries et des fonctions productives est commandée par la nature même des choses. Si nous jetons, en effet, un coup d’œil sur l’homme et sur le milieu où il se trouve placé, nous serons frappés du phénomène que voici. Nous remarquerons que les facultés ou les aptitudes des hommes sont essentiellement diverses et inégales; d’où il résulte que chaque individu est plus propre à exécuter certaines opérations de la production, moins propre à exécuter certaines autres. Nous remarquerons encore que chacune des régions du globe ne renferme point tous les éléments nécessaires à tous les genres de production; que quelques-uns de ces éléments abondent dans certains endroits et manquent complétement dans d’autres: d’où il résulte encore que certains produits peuvent être obtenus, ici facilement, là difficilement, ou même qu’il y a impossibilité de les obtenir(1) En présence de cette inégalité et de cette diversité de la distribution des éléments naturels de la production, qu’arriverait-il si chacun s’efforçait de produire isolément, dans le coin de terre où la Providence l’a placé, les choses nécessaires à la satisfaction de ses besoins? Il arriverait que nous ne pourrions obtenir que le plus petit nombre de ces choses; que nous ne pourrions nous procurer qu’un minimum de jouissances. Cela arriverait d’abord parce que chaque homme n’est pas pourvu de toutes les facultés nécessaires pour produire toutes choses, et que chaque coin de terre ne contient pas tous les éléments minéraux, végétaux et animaux, sans parler des fluides, dont la coopération est requise dans l’ensemble des branches de la production. Cela arriverait ensuite parce que la production, ainsi isolée, morcelée, ne comporterait point le développement d’une puissance productive suffisante pour surmonter les obstacles que la nature oppose à la satisfaction des besoins de l’homme; parce qu’un homme obligé d’appliquer successivement ses facultés à la production de la multitude de choses nécessaires à l’apaisement de ses besoins si nombreux et si divers ne pourrait acquérir assez de connaissances et d’habileté, enfin parce qu’il ne pourrait mettre en œuvre des machines assez puissantes pour exécuter aussi économiquement que possible chacune des opérations de la production. On trouve en Afrique, en Australie et dans les archipels de la mer du Sud, des peuplades sauvages, au sein desquelles la division du travail existe à peine; mais leur puissance productive se trouvant par là même extrêmement limitée, ces peuplades demeurent plongées dans la misère la plus profonde. Aussi, dès les premiers âges de l’humanité, voit-on apparaître avec le phénomène de l’association ou de la combinaison des agents productifs, celui de la spécialisation des industries et de la division du travail. Des hommes réunissent, associent, combinent leurs forces physiques, intellectuelles et morales, en même temps que les capitaux qu’ils ont accumulés, et les agents naturels qu’ils ont découverts et préparés pour la production. Ils se constituent par groupes plus ou moins nombreux et disposant d’un matériel de production plus ou moins considérable. Chacun de ces groupes n’exerce qu’un petit nombre d’industries. A la longue même, on ne retrouve plus qu’une seule industrie et parfois une simple fraction d’industrie par groupe. Que si l’on considère encore isolément chacune de ces industries spécialisées, on y observe comme une particularité essentielle le phénomène de la séparation des fonctions productives. Essayons de nous faire une idée du développement historique de ces phénomènes. Des hommes ont été jetés par la Providence sur un point de notre globe. S’ils veulent vivre isolés, ils pourront, sans doute, recueillir quelques aliments grossiers, se couvrir de la peau des bêtes qu’ils auront tuées et se construire un abri imparfait; mais s’ils veulent varier leur alimentation et l’assurer davantage; s’ils veulent se procurer des vêtements plus commodes et plus beaux, s’ils veulent encore se loger d’une manière plus confortable, ils seront obligés de réunir les éléments de production dont chacun d’eux dispose. En outre, il est certains besoins physiques et moraux, l’amour, l’amitié, le besoin de communiquer sa pensée, etc., etc., que l’homme ne peut satisfaire dans l’isolement. Enfin, la nécessité de se défendre contre les bêtes féroces, et souvent, hélas! aussi contre ses semblables, le pousse, d’une manière irrésistible, à se rapprocher des autres hommes et à vivre en communauté avec eux. Sous l’influence de ces nécessités diverses, on voit se former des familles, des tribus, des nations, en un mot, des associations plus ou moins étendues. La spécialisation des occupations nait d’une manière naturelle et spontanée de ce rapprochement des créatures humaines. Dans la famille d’abord: plus robuste et plus courageux que sa compagne, l’homme se charge d’aller poursuivre, dans les bois ou sur les eaux, la proie nécessaire à l’alimentation commune. La femme prépare les aliments et vaque aux autres travaux intérieurs de l’habitation. Parmi les enfants, les plus faibles assistent la mère, les plus forts accompagnent le père. Voilà la division du travail à l’état rudimentaire. Cependant, les familles éparses sur d’immenses territoires éprouvent bientôt le besoin de se rapprocher et de s’entr’aider. Les chasseurs ont remarqué, par exemple, qu’en se réunissant en troupes pour poursuivre certains animaux, ils peuvent en atteindre un plus grand nombre, toute proportion gardée, qu’en chassant isolément. Ils ont ressenti en même temps la nécessité de constituer des communautés pour se protéger contre des individus plus forts qu’eux et qui abusent de cet avantage. Les voilà donc groupés, associés, non plus seulement en familles, mais encore en penplades, en tribus, en nations. Ils font, en commun, des expéditions de chasse ou de guerre. Qu’on les observe à ce point de développement, et l’on verra que la division du travail a fait parmi eux un pas de plus. On rencontre, au sein de la tribu ou de la peuplade, des hommes peu propres à supporter les fatigues de la chasse ou de la guerre, mais qui possèdent une certaine habileté de main ou une certaine supériorité d’intelligence. Ceux-ci n’assistent point aux expéditions; ils demeurent dans les habitations avec les femmes; les uns fabriquent des armes ou des outils; les autres sont médecins, prêtres, juges. Une certaine division du travail s’établit aussi parmi les hommes qui vont à la chasse ou à la guerre. L’un d’entre eux a le coup d’œil plus sῦr, l’esprit plus délié, l’intelligence plus vaste que le commun de ses compagnons. Il sait mieux suivre le gibier à la piste et déjouer ses ruses, ou bien encore découvrir l’ennemi, lui tendre des embῦches et échapper aux siennes. On le charge, en conséquence, de diriger les expéditions. Il soumet la troupe, dont le gouvernement lui a été confié dans l’intérêt commun, à une certaine organisation, à une discipline. Il répartit entre ses compagnons le travail à exécuter, selon les exigences du moment et selon les aptitudes particulières qu’il reconnaît à chacun. Il charge celui-ci, qui a la vue perçante, qui est prudent et rusé, d’aller reconnaître la piste du gibier, ou bien d’observer les meuvements de l’ennemi; celui-là, qui est remarquable par son adresse, il l’emploie spécialement comme archer; cet autre, qui se distingue par sa force herculéenne, il le réserve pour les combats corps à corps. La troupe se soumet docilement aux ordres du chef, parce qu’elle a compris la nécessité de cette combinaison des efforts et de cette division du travail; parce que l’expérience a appris aux chasseurs et aux guerriers qu’en chassant et en faisant la guerre sans combinaison, sans ordre, sans division du travail, le résultat obtenu était moindre pour chacun. C’est ainsi qu’obéissant à leur intérêt bien entendu, les hommes associent leurs forces et répartissent entre eux le travail à exécuter. Cette association des forces productives et cette division du travail qui rendent la production plus abondante et plus facile, apparaissent dès l’origine de l’humanité et elles vont se développant sans cesse. Si nous portons nos regards sur la société actuelle, nous trouverons qu’elles s’y sont étendues et diversifiées presque à l’infini. Nous observerons que la production s’opère de nos jours dans des milliers d’ateliers spéciaux établis à l’aide de l’association des forces productives, organisés et dirigés conformément au principe de la division du travail. Voici d’abord l’atelier agricole. Quelques hommes rassemblés sur un morceau de terre, s’occupent de produire du blé. Ils préparent le sol pour la production, à l’aide de la pioche, de la houe, de la bêche ou de la charrue, puis ils l’ensemencent. Grâce à la force productive de la terre, le blé semé devient plante, et cette plante porte un épi chargé de grains de blé. Des batteurs en grange séparent ces grains de la paille, des meuniers les réduisent en farine, et des boulangers transforment la farine en pain. Ce sont autant d’industries séparées, auxquelles il conviendrait d’en joindre encore plusieurs autres, l’industrie des transports, par exemple, qui s’occupent de la production et de la préparation d’un de nos aliments. Dans chacune de ces industries, il y a association des forces productives d’un certain nombre d’hommes, et, généralement aussi, division du travail. Quand l’atelier agricole n’est point établi sur une échelle trop réduite, le propriétaire ou le fermier s’occupe seulement de la surveillance des opérations de la culture, des achats et des ventes, de la comptabilité, en un mot, de la direction de l’entreprise. Dans les ateliers agricoles quelque peu étendus, ces fonctions mêmes sont séparées et spécialisées. Examinez comment sont produits et mis à la portée des consommateurs la plupart des autres aliments qui composent la nourriture de l’homme, la viande, le poisson, le café, le vin, et vous verrez que chacune de ces substances alimentaires se trouve communément produite dans un atelier spécial, où les éléments nécessaires à sa production sont associés, combinés, où le travail est plus ou moins divisé. Dans la plupart des industries qui s’occupent de la production de nos vêtements, l’association des forces productives et la division du travail sont plus étendues encore. Prenons pour exemple l’industrie du coton. Le coton est produit dans des plantations où l’on s’occupe uniquement de sa culture. Mis en ballots, il est transporté dans des manufactures où on le transforme en fil et en étoffes. Dans ces manufactures, l’association des forces productives et la division du travail apparaissent, pour ainsi dire, à leur maximum de développement. La manufacture reçoit son mouvement d’une machine à vapeur, et ce mouvement se communique à toute la série des mécanismes qui servent à travailler le coton: d’abord, le coton est battu et dépouillé de ses impuretés; ensuite il est transformé en un long ruban, puis tordu en un gros boudin. Le gros boudin est étiré en un boudin plus mince et celui-ci est placé sur la mule jenny ou sur le self acting où il est filé. Chacune de ces opérations est exécutée au moyen d’une machine particulière, et chacune de ces machines est dirigée ou surveillée par un ou plusieurs travailleurs qui ne font pas autre chose. Après avoir été filé, le coton est placé le plus souvent sur un métier à tisser et transformé en étoffe: tantôt l’étoffe est livrée en écru aux marchands qui se chargent de la mettre à la portée des consommateurs, tantôt elle est blanchie ou teinte. Nouvelles opérations auxquelles président encore l’association des forces productives et la division du travail. Les industries qui s’occupent de l’habitation de l’homme présentent un spectacle analogue. Le carrier, le maçon, le charpentier, le serrurier, le fabricant de meubles, le tapissier, etc., exercent des industries bien distinctes, mais qui concourent, chacune dans sa spécialité, à préparer aux différents membres de la société, des logements plus ou moins commodes et élégants. Viennent enfin les industries qui s’occupent des besoins intellectuels et moraux de l’homme, ainsi que celles qui pourvoient à sa sécurité. Dans cette catégorie, se rangent l’enseignement, la littérature et les beaux-arts, le culte, le gouvernement ou la police. La division du travail apparaît dans ces industries aussi bien que les autres. Ainsi, par exemple, les hommes ont besoin d’accumuler leurs connaissances, de les conserver et de les communiquer. Des inventions ingénieuses ont successivement pourvu, d’une manière de plus en plus complète, à la satisfaction de ce besoin. On a inventé d’abord l’écriture, ensuite l’imprimerie, et l’on a accumulé les connaissances ou les simples nouvelles dans des livres ou dans des journaux. Ces derniers, qui renferment les nouvelles du jour accompagnées de commentaires, ont pris, depuis un demisiècle, une extension considérable. Les établissements de la presse quotidienne sont maintenant de vastes manufactures qui présentent au plus haut degré le spectacle de la division du travail. Dans un journal de quelque importance, apparaît d’abord un nombreux personnel de rédacteurs, ayant chacun sa spécialité. Celui-ci s’occupe des événements politiques; celuilà rapporte et commente les faits économiques; cet autre rassemble les faits divers; un quatrième rend compte des séances de la législature ou des tribunaux. Le journal a encore un directeur dont l’occupation principale consiste à rassembler, à revoir et à coordonner les travaux des rédacteurs. Voilà pour la rédaction seulement. Mais la rédaction ne fournit que les manuscrits nécessaires à la composition du journal. Ces manuscrits doivent être réunis et imprimés sur des feuilles que l’on puisse lire aisément et se passer de main en main. Ceci est l’œuvre d’une deuxième classe de travailleurs. Le travail de l’imprimerie n’est pas moins divisé que celui de la rédaction. Il y a dans l’imprimerie, des compositeurs, des correcteurs, des metteurs en pages, des pressiers, etc. La feuille imprimée est remise entre les mains des plieuses, d’où elle passe dans celles des porteurs de journaux ou des facteurs de l’administration des postes, qui la transportent au domicile de l’abonné. Le journal possède encore une administration dans laquelle figurent un directeur, des commis chargés ceux-là de tenir les comptes, ceux-ci les registres des abonnements ou de recevoir les annonces, un caissier, des garçons de bureau, etc., etc., chacun remplissant une fonction spéciale et concourant, dans une mesure plus ou moins étendue, à l’accomplissement de l’œuvre commune. Dans l’industrie élevée qui pourvoit à la satisfaction des besoins religieux de l’âme humaine, même division du travail. L’église qui est l’atelier où s’opère ce genre de production, l’église est desservie par des prêtres officiants, des prédicateurs, des confesseurs, des chantres, des bedeaux, des enfants de chœur. Quelques-uns de ces ouvriers du culte remplissent, à la vérité, plusieurs fonctions à la fois. Le même prêtre dit la messe, prêche et confesse. Cependant, dans les établissements religieux de quelque importance, la division du travail est poussée aussi loin que possible: certains prêtres sont, par exemple, spécialement confesseurs, d’autres spécialement prédicateurs. Enfin, dans l’industrie qui pourvoit à la sécurité publique, dans l’industrie du gouvernement, les forces productives se trouvent ordinairement rassemblées par masses considérables et les travaux divisés à l’infini. Il y a des administrateurs, des juges, des agents de police, des soldats, qui contribuent, chacun dans la mesure de ses aptitudes et de ses forces, à la production de la sécurité. Le monde offne ainsi le spectacle d’une multitude d’industries appliquées à satisfaire les besoins physiques, intellectuels et moraux de l’homme. Chacune de ces industries s’exerce, communément du moins, dans des ateliers spéciaux où se trouvent groupés des travailleurs plus ou moins nombreux qui combinent, en vue de l’œuvre commune, les forces productives dont ils disposent et qui exécutent chacun une opération particulière. Ce n’est que dans les industries les moins avancées que l’on voit le même travailleur remplir plusieurs fonctions ou exécuter les diverses parties d’une opération un peu compliquée. C’est dans l’industrie proprement dite que la division du travail a été poussée au plus haut degré. Dans l’horlogerie, par exemple, elle paraît avoir atteint sa limite extrème. Un comité de la chambre des communes a constaté à la suite d’une enquête, dit M. Ch. Babbage, que l’on compte dans l’horlogerie cent deux opérations distinctes, dont chacune exige un apprentissage spécial; que l’apprenti n’apprend rien au delà de ce qui forme l’attribution particulière de son maître, et qu’à l’expiration de son engagement il serait parfaitement incapable, à moins d’une étude ultérieure, de travailler dans une autre branche du même art. L’horloger proprement dit, dont la besogne consiste à réunir les pièces séparées de l’ouvrage, serait peut-être le seul qui pῦt s’utiliser dans un autre département que le sien; et il n’est pas compris dans le nombre des cent deux personnes susmentionnées(1) . Il serait impossible d’évaluer les avantages que l’humanité retire de la spécialisation des industries et des fonctions productives; mais ces avantages sont évidemment des plus considérables. Adam Smith, qui a aperçu le premier toute la portée du phénomène de la division du travail, estime que, dans la fabrication des épingles, la différence de productivité entre le travail isolé et le travail divisé peut s’élever d’un à quatremille(1) . Cette estimation n’a rien d’exagéré. Si chacun se mettait à produire isolément toutes les choses qui lui sont nécessaires, la production générale baisserait assurément au moins dans la proportion d’un à quatre mille. Que de choses dont la production deviendrait impossible! Combien de temps ne faudrait-il point, par exemple, à un producteur isolé pour se fabriquer une montre? Il serait obligé d’abord d’extraire du sol et de préparer les matières premières qui entrent dans la composition des produits de l’horlogerie, de l’or ou de l’argent, du cuivre, du fer, etc. Il serait obligé ensuite de façonner ces matières premières qu’il aurait extraites du sol et préparées à grand’peine; ce qui le mettrait dans la nécessité de faire l’apprentissage des métiers de fondeur, de fabricant de ressorts, de verrier et d’une vingtaine d’autres; après quoi, il aurait encore à exécuter les cent deux opérations comprises dans l’art de l’horlogerie. La vie d’un homme suffirait à peine pour la fabrication d’une seule montre, et Dieu sait comment elle marcherait cette montre dont toutes les pièces auraient été façonnées par le même ouvrier! Ainsi donc, sollicités par des besoins de toute sorte, besoin de se nourrir, de se vêtir, de se loger, de protéger leur vie et leurs propriétés contre toute agression, besoin d’alimenter leur esprit et leur âme, les hommes se rapprochent. Ils réunissent et combinent, dans les proportions requises, les agents productifs dont ils disposent. En même temps que l’association ou la combinaison des agents productifs apparaît le phénomène de la division du travail. Dès leur naissance, les industries se séparent et se spécialisent. pourvoyant chacune ou concourant à pourvoir à une portion des nombreux besoins de l’homme, celle-ci à l’alimentation, celle-là au vêtement, cette autre à la sécurité, etc. Les hommes se casent, chacun selon ses aptitudes, dans ces industries séparées, divisées, où chacun remplit une fonction particulière. Celui-ci laboure la terre et y enfouit la semence; celui-là transporte le grain; un troisième le moud; un quatrième le pétrit et en fait du pain. Un autre cultive du coton que des mains étrangères façonnent. Un autre encore veille à ce que ces divers coopérateurs de la production ne soient point troublés dans leur travail, ni dans la légitime possession des fruits qu’ils en ont retirés. Ainsi rapprochés, réunis, et se distribuant, selon leurs aptitudes, les fonctions nécessaires à la satisfaction des besoins de chacun, les hommes produisent infiniment plus de choses utiles, en échange de la même quantité de travail, que s’ils demeuraient dans l’isolement(1) . La spécialisation des industries et des fonctions productives implique L’échange. Si un homme passe sa vie à fabriquer des têtes d’épingles, un autre à filer ou à tisser du coton, un troisième à cultiver du blé, ils devront se procurer par l’échange de ces produits tout ce qui est nécessaire à la satisfaction de leurs besoins, car on ne se nourrit pas avec des têtes d’épingles ou des fils de coton et l’on ne s’habille pas avec des grains de blé. L’échange est le complément naturel de la spécialisation des industries, et plus le travail est divisé au sein d’une société, plus les échanges doivent y être multipliés. On a dit de l’homme qu’il est de tous les êtres le senl qui fasse des échanges et l’on en a conclu qu’il a, de plus que les autres, un certain penchant à “troquer” ou à “brocanter.” L’intervention de ce penchant particulier ne nous semble point indispensable pour expliquer le phénomène de l’échange. Pourquoi les animaux ne concluent-ils pas d’échanges? Parce que leurs besoins sont extrêmement limités. Parce qu’ils ne se trouvent guère sollicités, pour la plupart, que par les besoins physiques de l’alimentation et de la reproduction, et que les aliments qui conviennent spécialement à chaque espèce sont en fort petit nombre. Supposons que les hommes fussent dans le même cas; supposons qu’ils fussent sollicités seulement par les besoins de l’alimentation et de la reproduction, supposons encore que leur nourriture habituelle se composât simplement de blé, les verrait-on conclure des échanges? Qu’échangeraient-ils? Du blé contre du blé? Mais à quoi pourrait leur servir un troc de cette espèce? C’est la diversité de leurs besoins et l’impossibilité de les satisfaire au moyen de la production isolée, qui, dès l’origine, leur a suggéré l’idée de recourir à l’échange. Il n’est pas nécessaire de faire intervenir pour cela, un penchant particulier, sous le nom de penchant à troquer ou à brocanter. Chez les animaux qui vivent en communauté, tels que les fourmis, les abeilles, les castors, etc., on voit apparaître avec une association de forces et une division du travail rudimentaires, un commencement d’échanges. Parmi les abeilles, quelques-unes ont spécialement pour fonction de reproduire l’espèce, et les abeilles ouvrières se chargent de pourvoir à l’alimentation de ces abeilles-mères. Un phénomène analogue peut être observé chez les fourmis; un certain nombre de ces laborieuses ouvrières s’occupent des travaux de construction, d’aménagement ou de réparation de l’habitation commune, tandis que d’autres vont chercher la subsistance au dehors. N’est-ce point la division du travail et l’échange à l’état rudimentaire, tels, par exemple, qu’ils pourraient se pratiquer entre le chasseur et le maçon, si l’homme n’avait d’autres besoins que ceux de l’alimentation et du logement? Quoi qu’il en soit, le phénomène de la division du travail et celui de l’échange ont entre eux la corrélation la plus intime. Si le travail n’est point divisé, il n’y aura pas d’échanges. D’un autre côté, si les échanges ne sont point possibles, ou si quelque obstacle naturel ou artificiel vient les restreindre, il n’y aura point de division du travail, ou il y en aura moins. C’est l’étendue de la sphère de l’échange qui détermine l’extension que peut prendre la division du travail. Complétons à cet égard les observations d’Adam Smith par celles de J.-B. Say: “Dix ouvriers peuvent fabriquer quarante-huit mille épingles dans un jour; mais ce ne peut être que là où il se consomme chaque jour un pareil nombre d’épingles; car, pour que la division s’étende jusque-là, il faut qu’un seul ouvrier ne s’occupe absolument que du soin d’en aiguiser les pointes, pendant que chacun des autres ouvriers s’occupe d’une autre partie de la fabrication. Si l’on n’avait besoin dans le pays que de vingt-quatre mille épingles par jour, il faudrait donc qu’il perdît une partie de sa journée, ou qu’il changeât d’occupation; dès lors la division du travail ne serait plus aussi grande. “Par cette raison, elle ne peut être poussée à son dernier terme que lorsque les produits sont susceptibles d’être transportés au loin, pour étendre le nombre de leurs consommateurs, ou lorsqu’elle s’exerce dans une grande ville qui offre, par elle-même, une grande consommation. C’est par la même raison que plusieurs sortes de travaux, qui doivent être consommés en même temps que produits, sont exécutés par une même main dans les lieux où la population est bornée. “Dans une petite ville, dans un village, c’est souvent le même homme qui fait l’office de barbier, de chirurgien, de médecin et d’apothicaire; tandis que dans une grande ville, non seulement ces occupations sont exercées par des mains différentes, mais l’une d’entre elles, celle de chirurgien, par exemple, se subdivise en plusieurs autres, et c’est là seulement qu’on trouve des dentistes, des oculistes, des accoucheurs, lesquels, n’exerçant qu’une seule partie d’un art étendu, y deviennent beaucoup plus habiles qu’ils ne pourraient jamais l’être sans cette circonstance. “Il en est de même relativement à l’industrie commerciale. Voyez un épicier de village: la consommation bornée de ses denrées l’oblige à être en même temps marchand de merceries, marchand de papier, cabaretier, que sais-je? écrivain public peut-être, tandis que, dans les grandes villes, la vente, non pas des seules épiceries, mais même d’une seule drogue, suffit pour faire un commerce. A Amsterdam, à Londres, à Paris, il y a des boutiques où l’on ne vend autre chose que du thé ou des huiles ou des vinaigres; aussi chacune de ces boutiques est bien mieux assortie dans ces diverses denrées que les boutiques où l’on vend en même temps un grand nombre d’objets différents. “C’est ainsi que, dans un pays riche et populeux, le voiturier, le marchand en gros, en demi-gros, en détail, exercent différentes parties de l’industrie commerciale, et qu’ils y portent et plus de perfection et plus d’économie. Plus d’économie, bien qu’ils gagnent tous; et si les explications qui en ont été données ne suffisaient pas, l’expérience nous fournirait son témoignage irrécusable; car c’est dans les lieux où toutes les branches de l’industrie commerciale sont divisées entre plus de mains, que le consommateur achète à meilleur marché. A quantités égales, on n’obtient pas dans un village une denrée venant de la même distance à un aussi bon prix que dans une grande ville ou dans une foire. “Le peu de consommation des bourgs et villages, non seulement oblige les marchands à y cumuler plusieurs occupations, mais elle est même insuffisante pour que la vente de certaines denrées y soit constamment ouverte. Il y en a qu’on n’y trouve que les jours de marché ou de foire; il s’en achète ce jour-là seul tout ce qui s’en consomme dans la semaine ou même dans l’année. Les autres jours, le marchand va faire ailleurs son commerce, ou bien s’occupe d’autre chose. Dans un pays très riche et très populeux, les consommations sont assez fortes pour que le débit d’un genre de marchandise occupe une profession pendant tous les jours de la semaine. Les foires et les marchés appartiennent à un état encore peu avancé des relations commerciales; mais ce genre de relations vaut encore mieux que rien(1) .” A l’origine des sociétés, la sphère des échanges est extrêmement limitée, soit à cause de l’obstacle des distances, obstacle qui n’a pu encore être surmonté d’une manière économique, soit à cause de l’état de guerre dans lequel vivent les peuples. Les denrées qui renferment beaucoup de valeur sous un petit volume seules peuvent être transportées à distance. Aussi sontelles les premières dont la production se perfectionne. La production agricole, au contraire, est demeurée partout en arrière, quoiqu’elle fournisse les denrées les plus nécessaires à la vie. Cela tient à ce que la sphère où s’échangent ses produits est naturellement fort limitée. L’agriculture ne progresse guère que dans les endroits où elle possède à sa portée immédiate de vastes foyers de consommation, dans le voisinage des grandes villes par exemple. Mais les progrès de la locomotion, en entamant peu à peu l’obstacle des distances, agrandissent la sphère des échanges même pour les denrées les plus lourdes et les plus encombrantes. De nos jours, les substances alimentaires les plus communes, les matériaux les plus grossiers sont transportés beaucoup plus loin que ne pouvaient l’être jadis les métaux précieux, les parfums et les étoffes de luxe. Le résultat de cette extension successive de la sphère des échanges est facile à apprécier. Si, comme l’observation l’atteste, les différents peuples de la terre sont pourvus d’aptitudes particulières, si chaque région du globe a ses productions spéciales, à mesure que s’étendra la sphère des échanges, on verra chaque peuple s’adonner de préférence aux industries qui conviennent le mieux à ses aptitudes, ainsi qu’à la nature de son sol et de son climat; on verra la division du travail s’étendre de plus en plus parmi les nations. Chaque industrie se placera dans les meilleures conditions de production, et le résultat final sera que toutes les choses nécessaires à la satisfaction des besoins de l’homme pourront être obtenues avec un maximum d’abondance et en échange d’un minimum de peine. [(1)]Pour subvenir aux nécessités de son existence, écrivions-nous ailleurs, l’homme dispose d’une portion de la création, et il est armé de facultés à l’aide desquelles il peut extraire du milieu où il vit tous les éléments de sa subsistance matérielle et morale. La terre avec ses innombrables variétés de minéraux, de végétaux et d’animaux, ses océans, ses montagnes, son humus fertile, l’atmosphère qui l’environne, les effluves de chaleur et de lumière qui alimentent la vie à sa surface, voilà le fonds abondant que la Providence a mis au service de l’humanité. Mais ni les éléments divers qui composent ce fonds naturel de subsistance, ni les facultés dont l’homme dispose pour los utiliser, n’ont été distribués d’une manière égale et uniforme. Chacune des, régions du globe a sa constitution géologique particulière: ici a’étendent, d’immenses couches de charbon, de fer, de plomb, de cuivre; là gisent l’or, l’argent, le platine et les pierres précieuses. Même diversité dans la distribution des espèces végétales et animales: le soleil qui échauffe et qui éclaire inégalement la terre, qui prodigue dans certaines zones la chaleur et la lumière, tandis qu’il abandonne les autres à la frigidité et à l’ombre, marque à chaque espèce les limites qu’elle ne peut franchir. Même diversité encore dans la répartition des facultés humaines. Un court examen suffit pour démontrer que tous les peuples n’ont pas été pourvus des mêmes aptitudes; que les Français, les Anglais, les Italiens, les Allemands, les Russes, les Chinois, les Indous, les nègres, etc., ont leur génie particulier, provenant, soit de la race, soit des circonstances naturelles du sol ou du climat; que les forces physiques, intellectuelles et morales de l’homme varient selon les races, les peuples et les familles; qu’il n’y a pas dans le monde deux individus dont les capacités soient égales et les aptitudes semblables. Diversité et inégalité des éléments de la production dans les differentes régions du globe; diversité et inégalité non moins prononcées des aptitudes parmi les hommes; tel est donc le spectacle que nous présente la création. (Dictionnaire de l’économie politique, art. Liberté du commerce.). [(1)]Charles Babbage, Science économique des manufactures, traduction d’Isoard. [(1)]On sait que le chapitre de la division du travail ouvre l’admirable livre de la Richesse des nations. En se divisant davantage, remarque Adam Smith, le travail devient plus productif, c’est à dire qu’une quantité donnée de forces productives et d’éléments de production peut créer, dans un intervalle déterminé, une plus grande quantité de choses utiles. La raison en est, ajoute-t-il, que la division du travail occasionne 1° un accroissement d’habileté dans chaque individu; 2° l’épargne du temps qu’on perd communément en passant d’une occupation à une autre; 3° elle facilite l’invention de machines qui abrégent le travail et qui mettent un seul homme en état de faire l’ouvrage de plusieurs. [(1)]Que l’on puisse mesurer l’état de civilisation, c’est à dire de développement moral et intellectuel, d’une part, de puissance et de richesse matérielle, de l’autre, auquel une société est parvenue, en constatant simplement le point jusqu’où la spécialisation des industries et la division du travail y ont été poussées, dans les différentes branches de l’activité sociale, c’est une vérité sur laquelle il est devenu aujourd’hui superflu d’appuyer; un fait moins remarqué, et que signale M. Frédéric Passy dans ses élégantes Leçons d’économie politique, c’est que la spécialisation des fonctions et la division du travail fonctionnel ne caractérisent pas seulement le progrès de l’organisme social, mais encore celui de tout organisme. [(1)]J.-B. Say, Traité d’économic politique, liv. Ier, chap. VIII. |

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