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Subject Area: Economics
Topic: General Treatises on Economics
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PREMIÈRE LEÇON.: les besoins et les moyens de production. - Gustave de Molinari, Cours d’Economie Politique vol. 1 [1854]

Edition used:

Cours d’Economie Politique (Paris: Guillaumin, 1863). 2 vols. 2nd revised edition. Vol. 1.

Part of: Cours d’Économie Politique 2 vols.

About Liberty Fund:

Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals.


PREMIÈRE LEÇON.

les besoins et les moyens de production.

L’homme considéré au point de vue économique. — Ses besoins. — Analyse des principaux besoins. — Éléments dont l’homme dispose pour les satisfaire. — Définition de la production; — du produit; — de la richesse; — des agents productifs; — du travail; — des capitaux fixes et circulants; — des agents naturels appropriés; — non appropriés. — Que le concours de ces agents est nécessaire dans toutes les opérations de la production. — Formule. — Des résultats de la production. — Du produit brut et du produit net. — De l’épargne et de son rôle dans la production.

Avant d’étudier l’organisation de la société, il est essentiel de jeter un coup d’œil sur l’homme. L’homme c’est la matière vivante dont se compose la société; c’est, pour ainsi dire, la molécule sociale. Analysons donc l’homme, considéré à ce point de vue; recherchons quelle est sa nature et quels sont les mobiles de son activité.

L’homme nous apparaît comme un composé de matière, d’intelligence et de sentiment. Ce sont les trois éléments constitutifs de son être. Or, ces éléments qui se trouvent associés, combinés dans la créature humaine, en vertu de lois qui nous sont inconnues, doivent être incessamment entretenus et renouvelés, sinon l’homme souffre et périt.

De là, la notion du besoin. L’homme a des besoins qui répondent aux trois éléments constitutifs de son être. Il a des besoins physiques, intellectuels, et moraux.

La vie, soit physique, soit intellectuelle, soit morale s’entretient en nous par la satisfaction de nos besoins. Les aliments que nous leur donnons sont l’huile de notre lampe. Nous sommes tenus de nous procurer ces aliments essentiels à la vie, sous peine de périr ou de vivre seulement d’une manière incomplète.

On peut soumettre à une analyse détaillée les divers besoins de l’homme. Mais un travail de ce genre serait sans utilité pour nous. Il n’est pas nécessaire que nous examinions avec détail chacun des appétits qui sollicitent l’homme et auxquels il est obligé de pourvoir, sous peine de souffrir et de périr. Un simple coup d’œil jeté sur l’ensemble de ces appétits inhérents à la nature humaine nous suffira.

Les besoins physiques concernent l’existence matérielle de l’homme. Le besoin d’alimentation est le plus urgent de tous. Notre corps est ainsi fait que nous sommes obligés de lui fournir une alimentation quotidienne; chaque individu, selon sa complexion, selon le milieu où il se trouve placé, a besoin d’absorber régulièrement une quantité plus ou moins considérable de substances alimentaires. Après le besoin de s’alimenter vient celui de se préserver d’une multitude de causes de destruction qui menacent incessamment la frêle machine humaine. Nous avons d’abord à nous protéger contre les intempéries des saisons, contre l’excès du froid, de la chaleur, de l’humidité. Nous sommes obligés, en conséquence, de nous vêtir et de nous loger. Nous avons encore à nous défendre contre une multitude d’êtres nuisibles, depuis le scorpion jusqu’à l’homme lui-même. Je ne veux pas dire certes que l’homme soit naturellement l’ennemi de l’homme. Non! je veux dire seulement que les hommes, dans leur ignorance, se sont considérés comme des ennemis, et qu’ils se sont traités comme ces fils de Cadmus dont parle Ovide: à peine nés, ils se sont entretués.

Se nourrir, se vêtir, s’abriter, se défendre, voilà donc quels sont les premiers besoins auxquels l’homme doit pourvoir.

Après les besoins physiques, viennent les besoins intellectuels et moraux.

Quoique ceux-ci occupent une place considérable dans l’existence humaine, ils ne sont pas revêtus d’un caractère d’urgence aussi marqué que les besoins physiques. A la rigueur, on peut vivre sans leur donner satisfaction. On peut se borner à satisfaire ses besoins physiques, à boire, à manger, à se préserver des éléments et des animaux destructeurs, etc., mais il ne faut pas s’y tromper: quand on se borne à cela, on n’a qu’une vie incomplète, tronquée. On ne vit ni par l’intelligence ni par le sentiment. On n’est pas un homme, on est une simple brute.

L’intelligence a ses besoins comme le corps; elle a son activité, sa vie propre, et cette activité, cette vie ne se maintiennent qu’à l’aide d’une assimilation continue d’aliments conformes à sa nature. L’intelligence a soil de connaissances: elle a besoin de recevoir incessamment des impressions nouvelles, de les accumuler, de les associer ou de les combiner. Et de même que chaque palais a ses aliments préférés, chaque intelligence a ses affinités propres. Mais de quelque façon que se manifestent les appétits intellectuels, ils exigent impérieusement satisfaction. C’est une vérité d’observation que l’intelligence veut être alimentée, sinon elle dépérit, elle s’atrophie et l’homme n’a plus alors qu’une vie imparfaite.

Les besoins moraux sont, avec ceux de l’intelligence, les signes qui distinguent l’homme de la brute. Ils sont plus ou moins développés selon les peuples et selon les individus, mais aucune créature humaine n’en est complétement dépourvue. Or, ces besoins de l’âme exigent une satisfaction, un apaisement comme les autres. L’homme éprouve, par exemple, le besoin de fonder une famille; je ne parle pas du besoin purement physique de la reproduction qui lui est commun avec les espèces inférieures de l’animalité, mais le besoin d’aimer des êtres issus de son sang. L’amour de la famille est un de ces besoins moraux, et c’est peut-être le plus impérieux de tous. Ce besoin, l’homme le satisfait en mettant au monde des enfants qu’il élève et soutient jusqu’à ce qu’ils soient en état de s’entretenir eux-mêmes. Après le sentiment de la famille, il y en a un autre qui nous porte à aimer non seulement les êtres semblables à nous, mais encore les créatures inférieures et jusqu’aux choses inanimées. Quand ce sentiment s’applique indistinctement à nos semblables, nous l’appelons bienveillance, amour de l’humanité, je dirais encore fraternité, si l’on n’avait pas tant abusé du mot. Quand il s’applique à des êtres dont la nature est particulièrement sympathique à la nôtre, il prend le nom d’amitié. L’amour de la patrie est une manifestation sui generis du sentiment dont je parle. Nous aimons notre patrie parce que, grâce à la communauté du langage, aux affinités du caractère, au rapprochement des intérêts, nous éprouvons pour nos compatriotes une sympathie particulière. Nous aimons encore notre patrie, parce que nous avons des affinités mystérieuses avec le sol, avec le climat, avec les circonstances naturelles qui caractérisent les lieux qui nous ont vus naître. Et ces affinités diverses agissent avec tant d’énergie sur certains hommes, qu’ils éprouvent, loin de leur pays, un malaise étrange, une tristesse profonde, à ce point qu’ils finissent quelquefois par en mourir. Ils meurent de la nostalgie.

L’homme est encore doué du sentiment du beau, possédé de l’amour de l’idéal. Il est affamé d’ordre, d’harmonie, et pour satisfaire ce goῦt sublime, il embellit sa demeure, il se pare lui-même, il s’efforce d’imprimer à toutes ses œuvres un cachet d’élégance et de grandeur. Il emploie l’architecture, la sculpture, la peinture, la musique, la poésie à satisfaire ce noble appétit qui lui procure de si vives et de si pures jouissances.

Enfin, l’homme est naturellement religieux. Il éprouve le besoin d’aimer, de vénérer un être supérieur. Il éprouve le besoin d’aimer Dieu. Et ce besoin moral est presque aussi général et aussi intense que le plus général et le plus intense de ses besoins physiques. Le sentiment religieux se retrouve à toutes les époques de l’histoire et dans toutes les régions du globe. Partout aussi il a reçu une satisfaction plus ou moins élevée et épurée, selon l’élévation de la nature morale et le degré de civilisation des peuples. Partout, même chez les peuples réduits à la condition la plus abjecte, on a élevé des autels à la Divinité.

En résumé donc, nous avons des besoins physiques, intellectuels et moraux, inhérents à notre nature et dépendants du milieu où nous vivons. Lorsque nous ne donnons point satisfaction à ces besoins qui nous sollicitent; lorsque nous ne leur fournissons point les aliments qui leur sont nécessaires, — aliments matériels, intellectuels et moraux, — nous souffrons et nous finissons par périr. Lorsque nous les apaisons, nous éprouvons, au contraire, une jouissance.

Maintenant, il s’agit de savoir de quels éléments nous pouvons disposer pour satisfaire à nos besoins.

Le globe que nous habitons, l’immensité dont nous avons la perspective, la société au sein de laquelle nous vivons, renferment tous les éléments nécessaires à la satisfaction de nos appétits matériels, intellectuels et moraux.

S’agit-il de nos besoins physiques? Des variétés infinies de quadrupèdes, d’oiseaux, de poissons et d’insectes; des végétaux non moins nombreux et divers peuvent nous servir d’aliments. Des substances minérales de toute sorte, des plantes textiles et tinctoriales, des animaux couverts de fourrures, nous fournissent tous les éléments nécessaires pour nous préserver des atteintes des forces brutes de la nature ou pour nous défendre contre les agressions des animaux nuisibles. S’agit-il de nos besoins intellectuels? Le spectacle du monde où nous vivons, les phénomènes qui s’y produisent, notre nature si diverse et si compliquée, nos relations avec nos semblables et avec le reste de la création, les procédés nécessaires pour nous faire subsister et pour améliorer notre sort, voilà de quoi satisfaire amplement tous les appétits de notre intelligence. S’agit-il de nos besoins moraux? Depuis le lieu même de notre naissance, depuis la plaine, le coteau ou la vallée dont l’aspect a frappé nos premiers regards, jusqu’à l’auteur inconnu des choses, nous voyons se dérouler sous nos yeux une immense série de créations brutes ou animées sur lesquelles nous pouvons assouvir ce besoin d’aimer qui est l’essence morale de notre être.

Mais le plus grand nombre de ces éléments de satisfaction qu’une Providence bienveillante nous a prodigués, doivent être appropriés à notre usage et mis à notre portée. Ainsi la terre nous offre dans son sein ou à sa surface toutes les substances végétales et animales nécessaires à notre alimentation, mais il faut que nous sachions nous en emparer et, au besoin, les multiplier. Il faut atteindre la bête fauve dans les forêts, le poisson dans les eaux, l’oiseau dans les airs; soumettre les plantes à une culture régulière; préparer la peau et le poil des animaux; tisser et colorer les étoffes, puis les transformer en vêtements; il faut abattre les arbres, extraire les pierres et les métaux des carrières et des mines pour construire des habitations où l’on soit à l’abri des intempéries et où les affections de la famille trouvent un point de réunion, un foyer. Il faut encore détruire les animaux et les plantes nuisibles; opposer une digue au fleuve qui déborde, dessécher et assainir les terres marécageuses; établir des voies de communication, à l’aide desquelles nous puissions nouer et entretenir des relations avec nos semblables, ou, au besoin, nous défendre contre eux, etc., etc.

L’ensemble des opérations ayant pour objet d’approprier à la satisfaction de nos besoins les choses qui nous sont nécessaires, se nomme la production.

Le résultat de la production, c’est le produit; l’ensemble des produits, c’est la richesse.

Toute production, quelle que soit sa nature, exige le concours d’un certain nombre d’agents productifs.

Ces agents productifs ont été partagés en quatre catégories.

I. Les forces on facultés physiques, intellectuelles et morales de l’homme. C’est le travail.

II. Les éléments ou les instruments de production que l’homme a accumulés soit sur le sol, soit en lui-même, tels que les bâtiments d’exploitation, les machines, les matières pre mières, les avances nécessaires à l’entretien des travailleurs, les connaissances et les procédés techniques nécessaires à la production. C’est le capital.

On divise encore le capital, en capital fixe et en capital circulant. Le premier se compose d’agents qui concourent successivement à un certain nombre d’opérations de la production. Le second se compose d’agents qu’il faut renouveler entièrement à chaque opération.

III. Les fonds de terre, les gisements minéraux, les courants d’eau et les autres agents naturels que l’homme a découverts et préparés pour la production. Ce sont les agents naturels appropriÉs.

IV. Enfin les éléments et les forces que la nature met au service de la production, sans qu’il soit nécessaire de leur faire subir aucune préparation, tels que l’air, la lumière du soleil, l’eau de l’océan, etc. Ce sont les agents naturels non appropriÉs.

De ces quatre catégories d’agents productifs, les trois premières seules doivent occuper l’attention de l’économiste, la quatrième étant mise gratuitement au service de la production.

Si l’on observe la multitude des ramifications de la production, on s’aperçoit qu’elles exigent toutes, indistinctement, le concours des agents productifs qui viennent d’être énumérés; mais, en même temps, que les proportions dans lesquelles elles exigent ce concours varient d’une manière presque infinie: tantôt il leur faut plus de travail, tantôt plus de capital fixe ou circulant, tantôt plus d’agents naturels appropriés ou non appropriés.

Considérons, par exemple, à ce point de vue, l’industrie qui pourvoit au besoin de l’alimentation, l’industrie agricole, ou, pour simplifier, l’une de ses branches, celle qui s’occupe de la production du blé.

Que faut-il pour produire du blé?

Il faut:

  • Des hommes pourvus de la vigueur et des aptitudes nécessaires pour défricher et labourer la terre, recueillir le grain, etc., c’est à dire du travail;
  • Une surface plus ou moins étendue de terre propre à la production du blé, c’est à dire un agent naturel approprié;
  • Des avances et des approvisionnements de toute sorte pour entretenir le personnel appliqué à la production du blé, et lui permettre de se renouveler; des bâtiments d’exploitation, du bétail, des outils et des machines, des connaissances et des procédés techniques, des engrais, des semences, etc., en un mot, une certaine quantité de capital fixe et de capital circulant;
  • Des agents naturels non appropriés, tels que l’air, l’eau du ciel, la lumière du soleil, etc.

Tels sont les agents dont le concours est nécessaire à la production du blé. Que l’un ou l’autre fasse défaut, et cette production ne pourra s’opérer.

Or, —et c’est là une observation d’une importance capitale, — ces agents productifs sont exigés, requis dans une certaine proportion déterminée par la nature même de la production.

Supposons qu’il s’agisse de produire un million d’hectolitres de blé, il faudra un certain nombre de travailleurs, de bêtes de trait, d’instruments aratoires, une certaine quantité d’engrais et de semences, une certaine étendue de terre, une certaine quantité de chaleur et de pluie. Si la proportion nécessaire de ces agents productifs n’est point observée, si certains agents surabondent relativement aux autres, le surplus demeurera inutile, s’il n’est pas nuisible. S’il y a, par exemple, plus de bras que cela n’est nécessaire, un certain nombre de ces bras demeureront sans emploi; s’il y a plus de terres, de charrues ou de bêtes de trait, l’excédant ne pourra, de même, être utilisé.

Il y a, comme on voit, une proportion naturelle et nécessaire entre les agents dont la production exige le concours. Cette proportion est-elle la même dans toutes les branches de la production? Non. Loin de là, elle diffère dans chacune. Vous retrouverez, dans chacune des branches de la production, des agents productifs, appartenant aux quatre catégories mentionnées plus haut, mais ils y seront dans des proportions différentes. Choisissons un second exemple pour rendre cette démonstration plus claire. Examinons quels agents productifs sont nécessaires pour faire fonctionner l’industrie de la locomotion à la vapeur. Il faut des travailleurs pourvus d’aptitudes et de connaissances spéciales; il faut des bâtiments, des machines, des locomotives, des waggons, etc.; il faut une bande de terre nivelée et revêtue de rails; il faut encore des avances et des matières premières de diverses sortes pour entretenir et faire fonctionner le personnel et le matériel d’exploitation. Vous reconnaîtrez au premier coup d’œil que ces agents productifs ont entre eux une proportion naturelle et nécessaire; vous reconnaîtrez aussi que cette proportion diffère essentiellement de celle qui est exigée dans la production agricole ou dans toute autre. Il faut proportionnellement plus de capital et moins de terre dans l’industrie de la locomotion qu’il n’en faut dans l’industrie agricole.

Examinez, au même point de vue, les différentes branches de la production, et vous vous convaincrez, d’une part, que chacune exige, dans des proportions déterminées, la coopération du travail, des capitaux fixes et circulants, des agents naturels appropriés et non appropriés; d’une autre part, que ces proportions naturelles et nécessaires se diversifient à l’infini selon la nature de la production.

Au moins demeurent-elles toujours les mêmes dans chaque branche de la production?

Non. Elles se modifient incessamment sous l’influence du progrès industriel.

Dans les premiers âges des sociétés, la production n’emploie qu’une faible proportion de capitaux fixes ou circulants, mais elle exige, en revanche, beaucoup de travailleurs et beaucoup de terres. Plus tard, on voit la proportion des capitaux fixes et circulants empiéter successivement sur celle du travail et des agents naturels appropriés. Considérez, par exemple, l’industrie alimentaire, dans ses différentes périodes de développement, et vous serez frappé des modifications qui se sont opérées dans la proportion de ses agents productifs. Lorsque l’homme vit en recueillant des fruits, des racines ou des mollusques, l’industrie alimentaire n’exige le concours d’aucun capital fixe. A la rigueur même, le sauvage, qui subsiste au moyen de cette industrie grossière, peut se passer d’un capital circulant. Mais qu’il se livre à la chasse ou à la pêche, et aussitôt il lui faudra un capital fixe, consistant en armes de chasse ou en engins de pêche, plus un capital circulant, consistant dans les approvisionnements nécessaires à sa subsistance jusqu’à ce qu’il ait atteint le gibier ou le poisson. Qu’à la chasse ou à la pêche il substitue l’agriculture, et il lui faudra une proportion bien plus considérable encore de capitaux fixes et circulants. Il aura besoin d’instruments aratoires et de bêtes de somme pour défricher le sol, de magasins pour conserver le grain, de clôtures et de fossés pour défendre sa terre et la dessécher, d’engrais pour la fertiliser, capital fixe; il aura besoin encore d’une certaine quantité de semences et d’une forte avance de subsistances pour lui et ses coopérateurs, jusqu’à ce que le blé qu’il a semé puisse être recueilli et utilisé, capital circulant. Il lui faudra, en dernière analyse, plus d’instruments et de provisions que lorsqu’il vivait de la cueillette des fruits, de la chasse ou de la pêche; en revanche, il n’aura plus besoin de consacrer, à la production de ses aliments, une proportion aussi considérable de travail et de terre. A mesure que l’agriculture se perfectionnera, elle exigera moins de travail et de terre, plus de capitaux fixes et circulants. L’agriculture britannique, la plus avancée que l’on connaisse, emploie beaucoup moins de travail et de terre que l’agriculture française, mais la proportion relative de ses capitaux fixes et circulants est infiniment plus forte. Considérez enfin les industries qui s’occupent de la production de vos vêtements, et vous ne serez pas moins frappé des changements successifs qui se sont opérés dans la proportion de leurs agents productifs. Avant l’introduction de la machine à filer, par exemple, les industries qui façonnent le coton, la laine et le lin, exigeaient beaucoup de travail et peu de capital fixe; aujourd’hui, au contraire, elles exigent proportionnellement plus de capital et moins de travail. Ainsi des autres.

En résumé:

Il y a une proportion naturelle et nécessaire entre les agents dont la production exige le concours; cette proportion n’est pas la même dans les différentes branches de la production, et elle varie encore dans chacune sous l’influence du progrès.

Nous venons de voir que la production s’accomplit à l’aide d’agents productifs de diverses sortes, associés, combinés dans des proportions déterminées. Jetons maintenant un coup d’œil sur ses opérations.

Toute production implique la destruction ou la consommation totale de certains agents productifs, partielle de certains autres. Voyez ce qui se passe à cet égard dans la production agricole. Lorsqu’une certaine quantité de blé est produite et recueillie, les hommes, les instruments aratoires, les bêtes de somme et la terre qui ont servi à la produire, sont plus ou moins usés, détériorés; en outre, leurs frais d’entretien, plus la semence, sont entièrement consommés. Il en est de même dans l’industrie de la locomotion. Lorsqu’un certain nombre de voyageurs et une certaine quantité de marchandises ont été transportés, le personnel et le matériel qui ont servi à effectuer ce transport, ont subi une détérioration, une usure plus on moins considérable; d’un autre côté, les approvisionnements divers qui ont servi à alimenter et à entretenir les hommes, les matières premières qui ont servi à faire mouvoir les machines et à les maintenir en bon état, ont été entièrement consommés. Que l’on analyse les opérations de toutes les autres entreprises de la production et l’on observera le même phénomène. On trouvera que toute production implique la destruction totale de certains agents productifs, la destruction partielle de certains autres.

Cela posé, la production peut donner trois résultats différents.

  • I. Le résultat de la production où le produit peut ne point suffire pour remplacer la portion des agents productifs qui a été détruite ou consommée en totalité, pour réparer et renouveler à la longue celle qui a été détruite en partie. Alors on dit de la production qu’elle ne couvre pas ses frais, qu’elle est en perte. Si cette situation se prolonge, que doit-il arriver? Inévitablement que la production finira par s’arrêter, en conséquence de l’anéantissement successif des agents productifs.
  • II. Le résultat de la production peut suffire exactement pour entretenir et renouveler les agents productifs, ou ce qui revient au même, pour couvrir les frais de production. Dans ce cas, la production peut se poursuivre, mais elle ne peut s’accroître.
  • III. Le résultat de la production peut dépasser ce qui est nécessaire pour entretenir et renouveler les agents productifs. Dans ce cas, on dit des producteurs qu’ils réalisent un profit ou un bénéfice, et la production peut, non seulement se poursuivre, mais encore s’accroître.

Le résultat général de la production, soit que celle-ci donne une perte ou un bénéfice, soit encore qu’elle ne donne ni perte ni bénéfice, porte le nom de produit brut.

Lorsque la production donne un excédant, cet excédant c’est à dire la portion du produit brut qui dépasse les frais de production et qui est communément désignée sous le nom de profit ou de bénéfice, porte encore le nom de produit net.

C’est seulement lorsque la production donne un produit net qu’elle peut s’accroître. Voyons de quelle manière elle s’accroît.

Supposons qu’une entreprise de production ne donne u’un produit brut exactement suffisant pour entretenir et renouveler son personnel et son matériel, que se passera-t-il? S’il s’agit, par exemple, d’une entreprise agricole, une partie du produit brut devra être consacrée à l’entretion et au renouvellement des travailleurs, une autre partie à l’entretien et au renouvellement des forces productives du sol, une troisième partie à l’entretien et au renouvellement du capital fixe et circulant, outils, bétail, semences, bâtiments d’exploitation. Comme il n’y aura rien en sus de ces frais de production, comme le produit brut ne suffira que juste pour maintenir la production en état, les producteurs ne pourront rien mettre en réserve, et si toutes les industries se trouvent dans la même situation, la société demeurera stationnaire.

Supposons, au contraire, qu’il y ait un produit net, que se passera-t-il? Quel emploi pourra-t-on donner à ce produit net? Les producteurs, ou, ce qui est synonyme, les détenteurs des agents productifs, entre lesquels il se partagera, pourront l’employer de deux manières. Ils pourront:

  • L’employer à se procurer un supplément de jouissances, le consacrer à des dépenses de luxe, ou, ce qui revient au même, à une consommation improductive;
  • L’employer à augmenter la production, en lui donnant la forme d’un supplément d’agents productifs, ou, ce qui revient encore au même, le consacrer à une consommation reproductive.

La production ne peut se développer à moins qu’une partie du produit net ne soit régulièrement appliquée à une consommation reproductive. Rappelons-nous, en effet, que la production exige le concours d’agents productifs divers, dans des proportions déterminées. Si l’on veut donc l’augmenter, que faut-il faire préalablement? Il faut créer les agents productifs nécessaires au supplément que l’on veut y ajouter. Si l’on veut produire, par exemple, un supplément de subsistances et de vêtements, il faut préalablement se procurer un certain nombre de travailleurs, d’outils, de machines, de bâtiments, une certaine quantité de matières premières, une certaine étendue de terre, le tout dans des proportions déterminées par la nature des industries dont il s’agit d’augmenter la production. Il faut consacrer le produit net ou une portion du produit net à cet usage, sinon le supplément de production ne pourra être créé faute des instruments nécessaires.

C’est donc une accumulation d’agents productifs qu’il faut faire, si l’on veut augmenter la production. Il faut former et réunir pour chaque entreprise nouvelle qu’on veut créer ou pour les entreprises existantes qu’on veut développer, une certaine quantité d’instruments et de matériaux, en même temps qu’un certain nombre de travailleurs. Or, cette accumulation d’agents productifs ne peut être opérée que par l’intervention de l’épargne.

Ordinairement, on n’entend par épargner que l’action de mettre sous la forme de capitaux fixes et circulants, une portion du produit net annuel de la société. Il est bien évident cependant que mettre un supplément de travailleurs et de terres au service de la production, dans la proportion nécessaire, c’est encore épargner. Épargner doit se dire de toute accumulation d’agents productifs, formée en vue d’une augmentation de la production.

S’il n’y avait point d’épargne, si l’on n’accumulait point de nouveaux agents productifs, dans la proportion nécessaire, la production ne pourrait s’accroître. Cela est de toute évidence. Pourtant la nécessité d’épargner pour augmenter la production, a été niée. On a prétendu qu’il suffisait d’augmenter la consommation pour développer par là même la production, et l’on a dressé des autels aux prodigues qui gaspillent la richesse, comme s’ils contribuaient à l’accroître. On n’a pas vu que les prodigues, c’est à dire les hommes qui emploient une partie du produit net de la société à satisfaire leurs besoins immédiats ne pourraient obtenir cette satisfaction, si une autre portion du produit net n’était épargnée pour produire les choses qu’ils consomment. On n’a pas vu, et la méprise est singulière, que tout supplément de consommation doit être nécessairement précédé d’un supplément d’épargne.

Maintenant, il ne suffit pas d’épargner pour augmenter la production, il faut encore bien employer son épargne.

Bien employer son épargne, c’est s’en servir pour former des agents productifs dans la proportion nécessaire. Quand cette proportion n’est pas observée, l’épargne devient inutile, parfois même nuisible. Si l’on consacre, par exemple, une portion trop considérable du produit net à augmenter le nombre des travailleurs par rapport à la quantité des matières premières, au nombre des terres, des bâtiments, des machines, etc., nécessaires à la production, il est évident que l’excédant du matériel humain ainsi accumulé ne pourra être utilisé. De même, si l’on construit trop de bâtiments ou trop de machines, si l’on approprie trop de terres à la production, par rapport à la quantité de travail dont on peut disposer, l’excédant demeurera encore sans emploi.

Ainsi donc la production ne peut s’accroître qu’autant qu’elle donne un produit brut qui dépasse la somme nécessaire pour entretenir et renouveler ses agents productifs, que l’excédant ou produit net est épargné en partie, et que l’épargne est mise sous la forme d’agents productifs, dans la proportion voulue.

Que si l’on considère l’espèce humaine depuis son origine, on trouvera qu’elle s’est progressivement développée et enrichie; que le nombre des hommes s’est multiplié, que la somme des capitaux fixes et circulants s’est accrue, et qu’une surface de plus en plus étendue du globe terrestre a été appliquée à la production. Que prouve ce fait? Que, depuis son origine, l’humanité, prise dans son ensemble, a obtenu au delà de ce qui lui était rigoureusement nécessaire pour entretenir et renouveler les agents et les éléments de la production; qu’elle a réalisé incessamment, malgré des désastres sans nombre, un surplus ou produit net, que ce surplus ou produit net elle l’a épargné en partie; qu’elle a employé son épargne à mettre au service de la production un supplément de subsistances et de matières premières, à élever et à former un supplément de travailleurs, à construire un supplément de bâtiments, de machines, d’outils, à défricher un supplément de terres, le tout dans la proportion nécessaire.

C’est ainsi que s’est accumulé, de siècle en siècle, l’immense matériel dont l’humanité se sert actuellement pour produire.