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Subject Area: Economics
Topic: General Treatises on Economics
Topic: Property

PREMIÈRE PARTIE de la production des richesses - Gustave de Molinari, Cours d’Economie Politique vol. 1 [1854]

Edition used:

Cours d’Economie Politique (Paris: Guillaumin, 1863). 2 vols. 2nd revised edition. Vol. 1.

Part of: Cours d’Économie Politique 2 vols.

About Liberty Fund:

Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals.


PREMIÈRE PARTIE
de la production des richesses

PREMIÈRE LEÇON.

les besoins et les moyens de production.

L’homme considéré au point de vue économique. — Ses besoins. — Analyse des principaux besoins. — Éléments dont l’homme dispose pour les satisfaire. — Définition de la production; — du produit; — de la richesse; — des agents productifs; — du travail; — des capitaux fixes et circulants; — des agents naturels appropriés; — non appropriés. — Que le concours de ces agents est nécessaire dans toutes les opérations de la production. — Formule. — Des résultats de la production. — Du produit brut et du produit net. — De l’épargne et de son rôle dans la production.

Avant d’étudier l’organisation de la société, il est essentiel de jeter un coup d’œil sur l’homme. L’homme c’est la matière vivante dont se compose la société; c’est, pour ainsi dire, la molécule sociale. Analysons donc l’homme, considéré à ce point de vue; recherchons quelle est sa nature et quels sont les mobiles de son activité.

L’homme nous apparaît comme un composé de matière, d’intelligence et de sentiment. Ce sont les trois éléments constitutifs de son être. Or, ces éléments qui se trouvent associés, combinés dans la créature humaine, en vertu de lois qui nous sont inconnues, doivent être incessamment entretenus et renouvelés, sinon l’homme souffre et périt.

De là, la notion du besoin. L’homme a des besoins qui répondent aux trois éléments constitutifs de son être. Il a des besoins physiques, intellectuels, et moraux.

La vie, soit physique, soit intellectuelle, soit morale s’entretient en nous par la satisfaction de nos besoins. Les aliments que nous leur donnons sont l’huile de notre lampe. Nous sommes tenus de nous procurer ces aliments essentiels à la vie, sous peine de périr ou de vivre seulement d’une manière incomplète.

On peut soumettre à une analyse détaillée les divers besoins de l’homme. Mais un travail de ce genre serait sans utilité pour nous. Il n’est pas nécessaire que nous examinions avec détail chacun des appétits qui sollicitent l’homme et auxquels il est obligé de pourvoir, sous peine de souffrir et de périr. Un simple coup d’œil jeté sur l’ensemble de ces appétits inhérents à la nature humaine nous suffira.

Les besoins physiques concernent l’existence matérielle de l’homme. Le besoin d’alimentation est le plus urgent de tous. Notre corps est ainsi fait que nous sommes obligés de lui fournir une alimentation quotidienne; chaque individu, selon sa complexion, selon le milieu où il se trouve placé, a besoin d’absorber régulièrement une quantité plus ou moins considérable de substances alimentaires. Après le besoin de s’alimenter vient celui de se préserver d’une multitude de causes de destruction qui menacent incessamment la frêle machine humaine. Nous avons d’abord à nous protéger contre les intempéries des saisons, contre l’excès du froid, de la chaleur, de l’humidité. Nous sommes obligés, en conséquence, de nous vêtir et de nous loger. Nous avons encore à nous défendre contre une multitude d’êtres nuisibles, depuis le scorpion jusqu’à l’homme lui-même. Je ne veux pas dire certes que l’homme soit naturellement l’ennemi de l’homme. Non! je veux dire seulement que les hommes, dans leur ignorance, se sont considérés comme des ennemis, et qu’ils se sont traités comme ces fils de Cadmus dont parle Ovide: à peine nés, ils se sont entretués.

Se nourrir, se vêtir, s’abriter, se défendre, voilà donc quels sont les premiers besoins auxquels l’homme doit pourvoir.

Après les besoins physiques, viennent les besoins intellectuels et moraux.

Quoique ceux-ci occupent une place considérable dans l’existence humaine, ils ne sont pas revêtus d’un caractère d’urgence aussi marqué que les besoins physiques. A la rigueur, on peut vivre sans leur donner satisfaction. On peut se borner à satisfaire ses besoins physiques, à boire, à manger, à se préserver des éléments et des animaux destructeurs, etc., mais il ne faut pas s’y tromper: quand on se borne à cela, on n’a qu’une vie incomplète, tronquée. On ne vit ni par l’intelligence ni par le sentiment. On n’est pas un homme, on est une simple brute.

L’intelligence a ses besoins comme le corps; elle a son activité, sa vie propre, et cette activité, cette vie ne se maintiennent qu’à l’aide d’une assimilation continue d’aliments conformes à sa nature. L’intelligence a soil de connaissances: elle a besoin de recevoir incessamment des impressions nouvelles, de les accumuler, de les associer ou de les combiner. Et de même que chaque palais a ses aliments préférés, chaque intelligence a ses affinités propres. Mais de quelque façon que se manifestent les appétits intellectuels, ils exigent impérieusement satisfaction. C’est une vérité d’observation que l’intelligence veut être alimentée, sinon elle dépérit, elle s’atrophie et l’homme n’a plus alors qu’une vie imparfaite.

Les besoins moraux sont, avec ceux de l’intelligence, les signes qui distinguent l’homme de la brute. Ils sont plus ou moins développés selon les peuples et selon les individus, mais aucune créature humaine n’en est complétement dépourvue. Or, ces besoins de l’âme exigent une satisfaction, un apaisement comme les autres. L’homme éprouve, par exemple, le besoin de fonder une famille; je ne parle pas du besoin purement physique de la reproduction qui lui est commun avec les espèces inférieures de l’animalité, mais le besoin d’aimer des êtres issus de son sang. L’amour de la famille est un de ces besoins moraux, et c’est peut-être le plus impérieux de tous. Ce besoin, l’homme le satisfait en mettant au monde des enfants qu’il élève et soutient jusqu’à ce qu’ils soient en état de s’entretenir eux-mêmes. Après le sentiment de la famille, il y en a un autre qui nous porte à aimer non seulement les êtres semblables à nous, mais encore les créatures inférieures et jusqu’aux choses inanimées. Quand ce sentiment s’applique indistinctement à nos semblables, nous l’appelons bienveillance, amour de l’humanité, je dirais encore fraternité, si l’on n’avait pas tant abusé du mot. Quand il s’applique à des êtres dont la nature est particulièrement sympathique à la nôtre, il prend le nom d’amitié. L’amour de la patrie est une manifestation sui generis du sentiment dont je parle. Nous aimons notre patrie parce que, grâce à la communauté du langage, aux affinités du caractère, au rapprochement des intérêts, nous éprouvons pour nos compatriotes une sympathie particulière. Nous aimons encore notre patrie, parce que nous avons des affinités mystérieuses avec le sol, avec le climat, avec les circonstances naturelles qui caractérisent les lieux qui nous ont vus naître. Et ces affinités diverses agissent avec tant d’énergie sur certains hommes, qu’ils éprouvent, loin de leur pays, un malaise étrange, une tristesse profonde, à ce point qu’ils finissent quelquefois par en mourir. Ils meurent de la nostalgie.

L’homme est encore doué du sentiment du beau, possédé de l’amour de l’idéal. Il est affamé d’ordre, d’harmonie, et pour satisfaire ce goῦt sublime, il embellit sa demeure, il se pare lui-même, il s’efforce d’imprimer à toutes ses œuvres un cachet d’élégance et de grandeur. Il emploie l’architecture, la sculpture, la peinture, la musique, la poésie à satisfaire ce noble appétit qui lui procure de si vives et de si pures jouissances.

Enfin, l’homme est naturellement religieux. Il éprouve le besoin d’aimer, de vénérer un être supérieur. Il éprouve le besoin d’aimer Dieu. Et ce besoin moral est presque aussi général et aussi intense que le plus général et le plus intense de ses besoins physiques. Le sentiment religieux se retrouve à toutes les époques de l’histoire et dans toutes les régions du globe. Partout aussi il a reçu une satisfaction plus ou moins élevée et épurée, selon l’élévation de la nature morale et le degré de civilisation des peuples. Partout, même chez les peuples réduits à la condition la plus abjecte, on a élevé des autels à la Divinité.

En résumé donc, nous avons des besoins physiques, intellectuels et moraux, inhérents à notre nature et dépendants du milieu où nous vivons. Lorsque nous ne donnons point satisfaction à ces besoins qui nous sollicitent; lorsque nous ne leur fournissons point les aliments qui leur sont nécessaires, — aliments matériels, intellectuels et moraux, — nous souffrons et nous finissons par périr. Lorsque nous les apaisons, nous éprouvons, au contraire, une jouissance.

Maintenant, il s’agit de savoir de quels éléments nous pouvons disposer pour satisfaire à nos besoins.

Le globe que nous habitons, l’immensité dont nous avons la perspective, la société au sein de laquelle nous vivons, renferment tous les éléments nécessaires à la satisfaction de nos appétits matériels, intellectuels et moraux.

S’agit-il de nos besoins physiques? Des variétés infinies de quadrupèdes, d’oiseaux, de poissons et d’insectes; des végétaux non moins nombreux et divers peuvent nous servir d’aliments. Des substances minérales de toute sorte, des plantes textiles et tinctoriales, des animaux couverts de fourrures, nous fournissent tous les éléments nécessaires pour nous préserver des atteintes des forces brutes de la nature ou pour nous défendre contre les agressions des animaux nuisibles. S’agit-il de nos besoins intellectuels? Le spectacle du monde où nous vivons, les phénomènes qui s’y produisent, notre nature si diverse et si compliquée, nos relations avec nos semblables et avec le reste de la création, les procédés nécessaires pour nous faire subsister et pour améliorer notre sort, voilà de quoi satisfaire amplement tous les appétits de notre intelligence. S’agit-il de nos besoins moraux? Depuis le lieu même de notre naissance, depuis la plaine, le coteau ou la vallée dont l’aspect a frappé nos premiers regards, jusqu’à l’auteur inconnu des choses, nous voyons se dérouler sous nos yeux une immense série de créations brutes ou animées sur lesquelles nous pouvons assouvir ce besoin d’aimer qui est l’essence morale de notre être.

Mais le plus grand nombre de ces éléments de satisfaction qu’une Providence bienveillante nous a prodigués, doivent être appropriés à notre usage et mis à notre portée. Ainsi la terre nous offre dans son sein ou à sa surface toutes les substances végétales et animales nécessaires à notre alimentation, mais il faut que nous sachions nous en emparer et, au besoin, les multiplier. Il faut atteindre la bête fauve dans les forêts, le poisson dans les eaux, l’oiseau dans les airs; soumettre les plantes à une culture régulière; préparer la peau et le poil des animaux; tisser et colorer les étoffes, puis les transformer en vêtements; il faut abattre les arbres, extraire les pierres et les métaux des carrières et des mines pour construire des habitations où l’on soit à l’abri des intempéries et où les affections de la famille trouvent un point de réunion, un foyer. Il faut encore détruire les animaux et les plantes nuisibles; opposer une digue au fleuve qui déborde, dessécher et assainir les terres marécageuses; établir des voies de communication, à l’aide desquelles nous puissions nouer et entretenir des relations avec nos semblables, ou, au besoin, nous défendre contre eux, etc., etc.

L’ensemble des opérations ayant pour objet d’approprier à la satisfaction de nos besoins les choses qui nous sont nécessaires, se nomme la production.

Le résultat de la production, c’est le produit; l’ensemble des produits, c’est la richesse.

Toute production, quelle que soit sa nature, exige le concours d’un certain nombre d’agents productifs.

Ces agents productifs ont été partagés en quatre catégories.

I. Les forces on facultés physiques, intellectuelles et morales de l’homme. C’est le travail.

II. Les éléments ou les instruments de production que l’homme a accumulés soit sur le sol, soit en lui-même, tels que les bâtiments d’exploitation, les machines, les matières pre mières, les avances nécessaires à l’entretien des travailleurs, les connaissances et les procédés techniques nécessaires à la production. C’est le capital.

On divise encore le capital, en capital fixe et en capital circulant. Le premier se compose d’agents qui concourent successivement à un certain nombre d’opérations de la production. Le second se compose d’agents qu’il faut renouveler entièrement à chaque opération.

III. Les fonds de terre, les gisements minéraux, les courants d’eau et les autres agents naturels que l’homme a découverts et préparés pour la production. Ce sont les agents naturels appropriÉs.

IV. Enfin les éléments et les forces que la nature met au service de la production, sans qu’il soit nécessaire de leur faire subir aucune préparation, tels que l’air, la lumière du soleil, l’eau de l’océan, etc. Ce sont les agents naturels non appropriÉs.

De ces quatre catégories d’agents productifs, les trois premières seules doivent occuper l’attention de l’économiste, la quatrième étant mise gratuitement au service de la production.

Si l’on observe la multitude des ramifications de la production, on s’aperçoit qu’elles exigent toutes, indistinctement, le concours des agents productifs qui viennent d’être énumérés; mais, en même temps, que les proportions dans lesquelles elles exigent ce concours varient d’une manière presque infinie: tantôt il leur faut plus de travail, tantôt plus de capital fixe ou circulant, tantôt plus d’agents naturels appropriés ou non appropriés.

Considérons, par exemple, à ce point de vue, l’industrie qui pourvoit au besoin de l’alimentation, l’industrie agricole, ou, pour simplifier, l’une de ses branches, celle qui s’occupe de la production du blé.

Que faut-il pour produire du blé?

Il faut:

  • Des hommes pourvus de la vigueur et des aptitudes nécessaires pour défricher et labourer la terre, recueillir le grain, etc., c’est à dire du travail;
  • Une surface plus ou moins étendue de terre propre à la production du blé, c’est à dire un agent naturel approprié;
  • Des avances et des approvisionnements de toute sorte pour entretenir le personnel appliqué à la production du blé, et lui permettre de se renouveler; des bâtiments d’exploitation, du bétail, des outils et des machines, des connaissances et des procédés techniques, des engrais, des semences, etc., en un mot, une certaine quantité de capital fixe et de capital circulant;
  • Des agents naturels non appropriés, tels que l’air, l’eau du ciel, la lumière du soleil, etc.

Tels sont les agents dont le concours est nécessaire à la production du blé. Que l’un ou l’autre fasse défaut, et cette production ne pourra s’opérer.

Or, —et c’est là une observation d’une importance capitale, — ces agents productifs sont exigés, requis dans une certaine proportion déterminée par la nature même de la production.

Supposons qu’il s’agisse de produire un million d’hectolitres de blé, il faudra un certain nombre de travailleurs, de bêtes de trait, d’instruments aratoires, une certaine quantité d’engrais et de semences, une certaine étendue de terre, une certaine quantité de chaleur et de pluie. Si la proportion nécessaire de ces agents productifs n’est point observée, si certains agents surabondent relativement aux autres, le surplus demeurera inutile, s’il n’est pas nuisible. S’il y a, par exemple, plus de bras que cela n’est nécessaire, un certain nombre de ces bras demeureront sans emploi; s’il y a plus de terres, de charrues ou de bêtes de trait, l’excédant ne pourra, de même, être utilisé.

Il y a, comme on voit, une proportion naturelle et nécessaire entre les agents dont la production exige le concours. Cette proportion est-elle la même dans toutes les branches de la production? Non. Loin de là, elle diffère dans chacune. Vous retrouverez, dans chacune des branches de la production, des agents productifs, appartenant aux quatre catégories mentionnées plus haut, mais ils y seront dans des proportions différentes. Choisissons un second exemple pour rendre cette démonstration plus claire. Examinons quels agents productifs sont nécessaires pour faire fonctionner l’industrie de la locomotion à la vapeur. Il faut des travailleurs pourvus d’aptitudes et de connaissances spéciales; il faut des bâtiments, des machines, des locomotives, des waggons, etc.; il faut une bande de terre nivelée et revêtue de rails; il faut encore des avances et des matières premières de diverses sortes pour entretenir et faire fonctionner le personnel et le matériel d’exploitation. Vous reconnaîtrez au premier coup d’œil que ces agents productifs ont entre eux une proportion naturelle et nécessaire; vous reconnaîtrez aussi que cette proportion diffère essentiellement de celle qui est exigée dans la production agricole ou dans toute autre. Il faut proportionnellement plus de capital et moins de terre dans l’industrie de la locomotion qu’il n’en faut dans l’industrie agricole.

Examinez, au même point de vue, les différentes branches de la production, et vous vous convaincrez, d’une part, que chacune exige, dans des proportions déterminées, la coopération du travail, des capitaux fixes et circulants, des agents naturels appropriés et non appropriés; d’une autre part, que ces proportions naturelles et nécessaires se diversifient à l’infini selon la nature de la production.

Au moins demeurent-elles toujours les mêmes dans chaque branche de la production?

Non. Elles se modifient incessamment sous l’influence du progrès industriel.

Dans les premiers âges des sociétés, la production n’emploie qu’une faible proportion de capitaux fixes ou circulants, mais elle exige, en revanche, beaucoup de travailleurs et beaucoup de terres. Plus tard, on voit la proportion des capitaux fixes et circulants empiéter successivement sur celle du travail et des agents naturels appropriés. Considérez, par exemple, l’industrie alimentaire, dans ses différentes périodes de développement, et vous serez frappé des modifications qui se sont opérées dans la proportion de ses agents productifs. Lorsque l’homme vit en recueillant des fruits, des racines ou des mollusques, l’industrie alimentaire n’exige le concours d’aucun capital fixe. A la rigueur même, le sauvage, qui subsiste au moyen de cette industrie grossière, peut se passer d’un capital circulant. Mais qu’il se livre à la chasse ou à la pêche, et aussitôt il lui faudra un capital fixe, consistant en armes de chasse ou en engins de pêche, plus un capital circulant, consistant dans les approvisionnements nécessaires à sa subsistance jusqu’à ce qu’il ait atteint le gibier ou le poisson. Qu’à la chasse ou à la pêche il substitue l’agriculture, et il lui faudra une proportion bien plus considérable encore de capitaux fixes et circulants. Il aura besoin d’instruments aratoires et de bêtes de somme pour défricher le sol, de magasins pour conserver le grain, de clôtures et de fossés pour défendre sa terre et la dessécher, d’engrais pour la fertiliser, capital fixe; il aura besoin encore d’une certaine quantité de semences et d’une forte avance de subsistances pour lui et ses coopérateurs, jusqu’à ce que le blé qu’il a semé puisse être recueilli et utilisé, capital circulant. Il lui faudra, en dernière analyse, plus d’instruments et de provisions que lorsqu’il vivait de la cueillette des fruits, de la chasse ou de la pêche; en revanche, il n’aura plus besoin de consacrer, à la production de ses aliments, une proportion aussi considérable de travail et de terre. A mesure que l’agriculture se perfectionnera, elle exigera moins de travail et de terre, plus de capitaux fixes et circulants. L’agriculture britannique, la plus avancée que l’on connaisse, emploie beaucoup moins de travail et de terre que l’agriculture française, mais la proportion relative de ses capitaux fixes et circulants est infiniment plus forte. Considérez enfin les industries qui s’occupent de la production de vos vêtements, et vous ne serez pas moins frappé des changements successifs qui se sont opérés dans la proportion de leurs agents productifs. Avant l’introduction de la machine à filer, par exemple, les industries qui façonnent le coton, la laine et le lin, exigeaient beaucoup de travail et peu de capital fixe; aujourd’hui, au contraire, elles exigent proportionnellement plus de capital et moins de travail. Ainsi des autres.

En résumé:

Il y a une proportion naturelle et nécessaire entre les agents dont la production exige le concours; cette proportion n’est pas la même dans les différentes branches de la production, et elle varie encore dans chacune sous l’influence du progrès.

Nous venons de voir que la production s’accomplit à l’aide d’agents productifs de diverses sortes, associés, combinés dans des proportions déterminées. Jetons maintenant un coup d’œil sur ses opérations.

Toute production implique la destruction ou la consommation totale de certains agents productifs, partielle de certains autres. Voyez ce qui se passe à cet égard dans la production agricole. Lorsqu’une certaine quantité de blé est produite et recueillie, les hommes, les instruments aratoires, les bêtes de somme et la terre qui ont servi à la produire, sont plus ou moins usés, détériorés; en outre, leurs frais d’entretien, plus la semence, sont entièrement consommés. Il en est de même dans l’industrie de la locomotion. Lorsqu’un certain nombre de voyageurs et une certaine quantité de marchandises ont été transportés, le personnel et le matériel qui ont servi à effectuer ce transport, ont subi une détérioration, une usure plus on moins considérable; d’un autre côté, les approvisionnements divers qui ont servi à alimenter et à entretenir les hommes, les matières premières qui ont servi à faire mouvoir les machines et à les maintenir en bon état, ont été entièrement consommés. Que l’on analyse les opérations de toutes les autres entreprises de la production et l’on observera le même phénomène. On trouvera que toute production implique la destruction totale de certains agents productifs, la destruction partielle de certains autres.

Cela posé, la production peut donner trois résultats différents.

  • I. Le résultat de la production où le produit peut ne point suffire pour remplacer la portion des agents productifs qui a été détruite ou consommée en totalité, pour réparer et renouveler à la longue celle qui a été détruite en partie. Alors on dit de la production qu’elle ne couvre pas ses frais, qu’elle est en perte. Si cette situation se prolonge, que doit-il arriver? Inévitablement que la production finira par s’arrêter, en conséquence de l’anéantissement successif des agents productifs.
  • II. Le résultat de la production peut suffire exactement pour entretenir et renouveler les agents productifs, ou ce qui revient au même, pour couvrir les frais de production. Dans ce cas, la production peut se poursuivre, mais elle ne peut s’accroître.
  • III. Le résultat de la production peut dépasser ce qui est nécessaire pour entretenir et renouveler les agents productifs. Dans ce cas, on dit des producteurs qu’ils réalisent un profit ou un bénéfice, et la production peut, non seulement se poursuivre, mais encore s’accroître.

Le résultat général de la production, soit que celle-ci donne une perte ou un bénéfice, soit encore qu’elle ne donne ni perte ni bénéfice, porte le nom de produit brut.

Lorsque la production donne un excédant, cet excédant c’est à dire la portion du produit brut qui dépasse les frais de production et qui est communément désignée sous le nom de profit ou de bénéfice, porte encore le nom de produit net.

C’est seulement lorsque la production donne un produit net qu’elle peut s’accroître. Voyons de quelle manière elle s’accroît.

Supposons qu’une entreprise de production ne donne u’un produit brut exactement suffisant pour entretenir et renouveler son personnel et son matériel, que se passera-t-il? S’il s’agit, par exemple, d’une entreprise agricole, une partie du produit brut devra être consacrée à l’entretion et au renouvellement des travailleurs, une autre partie à l’entretien et au renouvellement des forces productives du sol, une troisième partie à l’entretien et au renouvellement du capital fixe et circulant, outils, bétail, semences, bâtiments d’exploitation. Comme il n’y aura rien en sus de ces frais de production, comme le produit brut ne suffira que juste pour maintenir la production en état, les producteurs ne pourront rien mettre en réserve, et si toutes les industries se trouvent dans la même situation, la société demeurera stationnaire.

Supposons, au contraire, qu’il y ait un produit net, que se passera-t-il? Quel emploi pourra-t-on donner à ce produit net? Les producteurs, ou, ce qui est synonyme, les détenteurs des agents productifs, entre lesquels il se partagera, pourront l’employer de deux manières. Ils pourront:

  • L’employer à se procurer un supplément de jouissances, le consacrer à des dépenses de luxe, ou, ce qui revient au même, à une consommation improductive;
  • L’employer à augmenter la production, en lui donnant la forme d’un supplément d’agents productifs, ou, ce qui revient encore au même, le consacrer à une consommation reproductive.

La production ne peut se développer à moins qu’une partie du produit net ne soit régulièrement appliquée à une consommation reproductive. Rappelons-nous, en effet, que la production exige le concours d’agents productifs divers, dans des proportions déterminées. Si l’on veut donc l’augmenter, que faut-il faire préalablement? Il faut créer les agents productifs nécessaires au supplément que l’on veut y ajouter. Si l’on veut produire, par exemple, un supplément de subsistances et de vêtements, il faut préalablement se procurer un certain nombre de travailleurs, d’outils, de machines, de bâtiments, une certaine quantité de matières premières, une certaine étendue de terre, le tout dans des proportions déterminées par la nature des industries dont il s’agit d’augmenter la production. Il faut consacrer le produit net ou une portion du produit net à cet usage, sinon le supplément de production ne pourra être créé faute des instruments nécessaires.

C’est donc une accumulation d’agents productifs qu’il faut faire, si l’on veut augmenter la production. Il faut former et réunir pour chaque entreprise nouvelle qu’on veut créer ou pour les entreprises existantes qu’on veut développer, une certaine quantité d’instruments et de matériaux, en même temps qu’un certain nombre de travailleurs. Or, cette accumulation d’agents productifs ne peut être opérée que par l’intervention de l’épargne.

Ordinairement, on n’entend par épargner que l’action de mettre sous la forme de capitaux fixes et circulants, une portion du produit net annuel de la société. Il est bien évident cependant que mettre un supplément de travailleurs et de terres au service de la production, dans la proportion nécessaire, c’est encore épargner. Épargner doit se dire de toute accumulation d’agents productifs, formée en vue d’une augmentation de la production.

S’il n’y avait point d’épargne, si l’on n’accumulait point de nouveaux agents productifs, dans la proportion nécessaire, la production ne pourrait s’accroître. Cela est de toute évidence. Pourtant la nécessité d’épargner pour augmenter la production, a été niée. On a prétendu qu’il suffisait d’augmenter la consommation pour développer par là même la production, et l’on a dressé des autels aux prodigues qui gaspillent la richesse, comme s’ils contribuaient à l’accroître. On n’a pas vu que les prodigues, c’est à dire les hommes qui emploient une partie du produit net de la société à satisfaire leurs besoins immédiats ne pourraient obtenir cette satisfaction, si une autre portion du produit net n’était épargnée pour produire les choses qu’ils consomment. On n’a pas vu, et la méprise est singulière, que tout supplément de consommation doit être nécessairement précédé d’un supplément d’épargne.

Maintenant, il ne suffit pas d’épargner pour augmenter la production, il faut encore bien employer son épargne.

Bien employer son épargne, c’est s’en servir pour former des agents productifs dans la proportion nécessaire. Quand cette proportion n’est pas observée, l’épargne devient inutile, parfois même nuisible. Si l’on consacre, par exemple, une portion trop considérable du produit net à augmenter le nombre des travailleurs par rapport à la quantité des matières premières, au nombre des terres, des bâtiments, des machines, etc., nécessaires à la production, il est évident que l’excédant du matériel humain ainsi accumulé ne pourra être utilisé. De même, si l’on construit trop de bâtiments ou trop de machines, si l’on approprie trop de terres à la production, par rapport à la quantité de travail dont on peut disposer, l’excédant demeurera encore sans emploi.

Ainsi donc la production ne peut s’accroître qu’autant qu’elle donne un produit brut qui dépasse la somme nécessaire pour entretenir et renouveler ses agents productifs, que l’excédant ou produit net est épargné en partie, et que l’épargne est mise sous la forme d’agents productifs, dans la proportion voulue.

Que si l’on considère l’espèce humaine depuis son origine, on trouvera qu’elle s’est progressivement développée et enrichie; que le nombre des hommes s’est multiplié, que la somme des capitaux fixes et circulants s’est accrue, et qu’une surface de plus en plus étendue du globe terrestre a été appliquée à la production. Que prouve ce fait? Que, depuis son origine, l’humanité, prise dans son ensemble, a obtenu au delà de ce qui lui était rigoureusement nécessaire pour entretenir et renouveler les agents et les éléments de la production; qu’elle a réalisé incessamment, malgré des désastres sans nombre, un surplus ou produit net, que ce surplus ou produit net elle l’a épargné en partie; qu’elle a employé son épargne à mettre au service de la production un supplément de subsistances et de matières premières, à élever et à former un supplément de travailleurs, à construire un supplément de bâtiments, de machines, d’outils, à défricher un supplément de terres, le tout dans la proportion nécessaire.

C’est ainsi que s’est accumulé, de siècle en siècle, l’immense matériel dont l’humanité se sert actuellement pour produire.

DEUXIÈME LEÇON

la spÉcialisation des industries eT l’Échange

Causes naturelles qui déterminent la spécialisation des industries et des fonctions productives; — diversité et inégalité de la répartition des facultés productives parmi les hommes; — diversité et inégalité de la distribution des agents naturels de la production; — nécessité de l’intervention des machines et des connaissances professionnelles. — Développement historique du phénomène de la division du travail. — Point où elle est parvenue dans quelques-unes des branches de l’activité humaine, l’industrie cotonnière, l’imprimerie, l’horlogerie, etc. — Analyse de ses avantages d’après Adam Smith, Babbage et Ch. Lehardy de Beaulieu. — Que la spécialisation des fonctions est le caractère de tout organisme supérieur. — Qu’elle implique l’Échange. — Qu’elle s’opère en raison de l’étendue de la sphère de l’échange. — Extension progressive de la sphère de l’échange et ses conséquences.

La réunion ou la combinaison, dans certaines proportions déterminées, des agents productifs que nous avons désignés sous les dénominations de travail, de capital et d’agents naturels appropriés, tel est le premier caractère essentiel de la production.

Le second consiste dans la spécialisation des industries et des fonctions productives, ou, pour nous servir de l’expression qu’Adam Smith a fait prévaloir, dans la division du travail.

Comme l’association des agents productifs, la spécialisation des industries et des fonctions productives est commandée par la nature même des choses.

Si nous jetons, en effet, un coup d’œil sur l’homme et sur le milieu où il se trouve placé, nous serons frappés du phénomène que voici. Nous remarquerons que les facultés ou les aptitudes des hommes sont essentiellement diverses et inégales; d’où il résulte que chaque individu est plus propre à exécuter certaines opérations de la production, moins propre à exécuter certaines autres. Nous remarquerons encore que chacune des régions du globe ne renferme point tous les éléments nécessaires à tous les genres de production; que quelques-uns de ces éléments abondent dans certains endroits et manquent complétement dans d’autres: d’où il résulte encore que certains produits peuvent être obtenus, ici facilement, là difficilement, ou même qu’il y a impossibilité de les obtenir(1)

En présence de cette inégalité et de cette diversité de la distribution des éléments naturels de la production, qu’arriverait-il si chacun s’efforçait de produire isolément, dans le coin de terre où la Providence l’a placé, les choses nécessaires à la satisfaction de ses besoins? Il arriverait que nous ne pourrions obtenir que le plus petit nombre de ces choses; que nous ne pourrions nous procurer qu’un minimum de jouissances.

Cela arriverait d’abord parce que chaque homme n’est pas pourvu de toutes les facultés nécessaires pour produire toutes choses, et que chaque coin de terre ne contient pas tous les éléments minéraux, végétaux et animaux, sans parler des fluides, dont la coopération est requise dans l’ensemble des branches de la production.

Cela arriverait ensuite parce que la production, ainsi isolée, morcelée, ne comporterait point le développement d’une puissance productive suffisante pour surmonter les obstacles que la nature oppose à la satisfaction des besoins de l’homme; parce qu’un homme obligé d’appliquer successivement ses facultés à la production de la multitude de choses nécessaires à l’apaisement de ses besoins si nombreux et si divers ne pourrait acquérir assez de connaissances et d’habileté, enfin parce qu’il ne pourrait mettre en œuvre des machines assez puissantes pour exécuter aussi économiquement que possible chacune des opérations de la production.

On trouve en Afrique, en Australie et dans les archipels de la mer du Sud, des peuplades sauvages, au sein desquelles la division du travail existe à peine; mais leur puissance productive se trouvant par là même extrêmement limitée, ces peuplades demeurent plongées dans la misère la plus profonde.

Aussi, dès les premiers âges de l’humanité, voit-on apparaître avec le phénomène de l’association ou de la combinaison des agents productifs, celui de la spécialisation des industries et de la division du travail. Des hommes réunissent, associent, combinent leurs forces physiques, intellectuelles et morales, en même temps que les capitaux qu’ils ont accumulés, et les agents naturels qu’ils ont découverts et préparés pour la production. Ils se constituent par groupes plus ou moins nombreux et disposant d’un matériel de production plus ou moins considérable. Chacun de ces groupes n’exerce qu’un petit nombre d’industries. A la longue même, on ne retrouve plus qu’une seule industrie et parfois une simple fraction d’industrie par groupe. Que si l’on considère encore isolément chacune de ces industries spécialisées, on y observe comme une particularité essentielle le phénomène de la séparation des fonctions productives.

Essayons de nous faire une idée du développement historique de ces phénomènes.

Des hommes ont été jetés par la Providence sur un point de notre globe. S’ils veulent vivre isolés, ils pourront, sans doute, recueillir quelques aliments grossiers, se couvrir de la peau des bêtes qu’ils auront tuées et se construire un abri imparfait; mais s’ils veulent varier leur alimentation et l’assurer davantage; s’ils veulent se procurer des vêtements plus commodes et plus beaux, s’ils veulent encore se loger d’une manière plus confortable, ils seront obligés de réunir les éléments de production dont chacun d’eux dispose. En outre, il est certains besoins physiques et moraux, l’amour, l’amitié, le besoin de communiquer sa pensée, etc., etc., que l’homme ne peut satisfaire dans l’isolement. Enfin, la nécessité de se défendre contre les bêtes féroces, et souvent, hélas! aussi contre ses semblables, le pousse, d’une manière irrésistible, à se rapprocher des autres hommes et à vivre en communauté avec eux. Sous l’influence de ces nécessités diverses, on voit se former des familles, des tribus, des nations, en un mot, des associations plus ou moins étendues.

La spécialisation des occupations nait d’une manière naturelle et spontanée de ce rapprochement des créatures humaines. Dans la famille d’abord: plus robuste et plus courageux que sa compagne, l’homme se charge d’aller poursuivre, dans les bois ou sur les eaux, la proie nécessaire à l’alimentation commune. La femme prépare les aliments et vaque aux autres travaux intérieurs de l’habitation. Parmi les enfants, les plus faibles assistent la mère, les plus forts accompagnent le père. Voilà la division du travail à l’état rudimentaire.

Cependant, les familles éparses sur d’immenses territoires éprouvent bientôt le besoin de se rapprocher et de s’entr’aider. Les chasseurs ont remarqué, par exemple, qu’en se réunissant en troupes pour poursuivre certains animaux, ils peuvent en atteindre un plus grand nombre, toute proportion gardée, qu’en chassant isolément. Ils ont ressenti en même temps la nécessité de constituer des communautés pour se protéger contre des individus plus forts qu’eux et qui abusent de cet avantage. Les voilà donc groupés, associés, non plus seulement en familles, mais encore en penplades, en tribus, en nations. Ils font, en commun, des expéditions de chasse ou de guerre. Qu’on les observe à ce point de développement, et l’on verra que la division du travail a fait parmi eux un pas de plus. On rencontre, au sein de la tribu ou de la peuplade, des hommes peu propres à supporter les fatigues de la chasse ou de la guerre, mais qui possèdent une certaine habileté de main ou une certaine supériorité d’intelligence. Ceux-ci n’assistent point aux expéditions; ils demeurent dans les habitations avec les femmes; les uns fabriquent des armes ou des outils; les autres sont médecins, prêtres, juges. Une certaine division du travail s’établit aussi parmi les hommes qui vont à la chasse ou à la guerre. L’un d’entre eux a le coup d’œil plus sῦr, l’esprit plus délié, l’intelligence plus vaste que le commun de ses compagnons. Il sait mieux suivre le gibier à la piste et déjouer ses ruses, ou bien encore découvrir l’ennemi, lui tendre des embῦches et échapper aux siennes. On le charge, en conséquence, de diriger les expéditions. Il soumet la troupe, dont le gouvernement lui a été confié dans l’intérêt commun, à une certaine organisation, à une discipline. Il répartit entre ses compagnons le travail à exécuter, selon les exigences du moment et selon les aptitudes particulières qu’il reconnaît à chacun. Il charge celui-ci, qui a la vue perçante, qui est prudent et rusé, d’aller reconnaître la piste du gibier, ou bien d’observer les meuvements de l’ennemi; celui-là, qui est remarquable par son adresse, il l’emploie spécialement comme archer; cet autre, qui se distingue par sa force herculéenne, il le réserve pour les combats corps à corps. La troupe se soumet docilement aux ordres du chef, parce qu’elle a compris la nécessité de cette combinaison des efforts et de cette division du travail; parce que l’expérience a appris aux chasseurs et aux guerriers qu’en chassant et en faisant la guerre sans combinaison, sans ordre, sans division du travail, le résultat obtenu était moindre pour chacun.

C’est ainsi qu’obéissant à leur intérêt bien entendu, les hommes associent leurs forces et répartissent entre eux le travail à exécuter. Cette association des forces productives et cette division du travail qui rendent la production plus abondante et plus facile, apparaissent dès l’origine de l’humanité et elles vont se développant sans cesse. Si nous portons nos regards sur la société actuelle, nous trouverons qu’elles s’y sont étendues et diversifiées presque à l’infini. Nous observerons que la production s’opère de nos jours dans des milliers d’ateliers spéciaux établis à l’aide de l’association des forces productives, organisés et dirigés conformément au principe de la division du travail.

Voici d’abord l’atelier agricole. Quelques hommes rassemblés sur un morceau de terre, s’occupent de produire du blé. Ils préparent le sol pour la production, à l’aide de la pioche, de la houe, de la bêche ou de la charrue, puis ils l’ensemencent. Grâce à la force productive de la terre, le blé semé devient plante, et cette plante porte un épi chargé de grains de blé. Des batteurs en grange séparent ces grains de la paille, des meuniers les réduisent en farine, et des boulangers transforment la farine en pain. Ce sont autant d’industries séparées, auxquelles il conviendrait d’en joindre encore plusieurs autres, l’industrie des transports, par exemple, qui s’occupent de la production et de la préparation d’un de nos aliments. Dans chacune de ces industries, il y a association des forces productives d’un certain nombre d’hommes, et, généralement aussi, division du travail. Quand l’atelier agricole n’est point établi sur une échelle trop réduite, le propriétaire ou le fermier s’occupe seulement de la surveillance des opérations de la culture, des achats et des ventes, de la comptabilité, en un mot, de la direction de l’entreprise. Dans les ateliers agricoles quelque peu étendus, ces fonctions mêmes sont séparées et spécialisées.

Examinez comment sont produits et mis à la portée des consommateurs la plupart des autres aliments qui composent la nourriture de l’homme, la viande, le poisson, le café, le vin, et vous verrez que chacune de ces substances alimentaires se trouve communément produite dans un atelier spécial, où les éléments nécessaires à sa production sont associés, combinés, où le travail est plus ou moins divisé.

Dans la plupart des industries qui s’occupent de la production de nos vêtements, l’association des forces productives et la division du travail sont plus étendues encore. Prenons pour exemple l’industrie du coton. Le coton est produit dans des plantations où l’on s’occupe uniquement de sa culture. Mis en ballots, il est transporté dans des manufactures où on le transforme en fil et en étoffes. Dans ces manufactures, l’association des forces productives et la division du travail apparaissent, pour ainsi dire, à leur maximum de développement. La manufacture reçoit son mouvement d’une machine à vapeur, et ce mouvement se communique à toute la série des mécanismes qui servent à travailler le coton: d’abord, le coton est battu et dépouillé de ses impuretés; ensuite il est transformé en un long ruban, puis tordu en un gros boudin. Le gros boudin est étiré en un boudin plus mince et celui-ci est placé sur la mule jenny ou sur le self acting où il est filé. Chacune de ces opérations est exécutée au moyen d’une machine particulière, et chacune de ces machines est dirigée ou surveillée par un ou plusieurs travailleurs qui ne font pas autre chose. Après avoir été filé, le coton est placé le plus souvent sur un métier à tisser et transformé en étoffe: tantôt l’étoffe est livrée en écru aux marchands qui se chargent de la mettre à la portée des consommateurs, tantôt elle est blanchie ou teinte. Nouvelles opérations auxquelles président encore l’association des forces productives et la division du travail.

Les industries qui s’occupent de l’habitation de l’homme présentent un spectacle analogue. Le carrier, le maçon, le charpentier, le serrurier, le fabricant de meubles, le tapissier, etc., exercent des industries bien distinctes, mais qui concourent, chacune dans sa spécialité, à préparer aux différents membres de la société, des logements plus ou moins commodes et élégants.

Viennent enfin les industries qui s’occupent des besoins intellectuels et moraux de l’homme, ainsi que celles qui pourvoient à sa sécurité. Dans cette catégorie, se rangent l’enseignement, la littérature et les beaux-arts, le culte, le gouvernement ou la police. La division du travail apparaît dans ces industries aussi bien que les autres. Ainsi, par exemple, les hommes ont besoin d’accumuler leurs connaissances, de les conserver et de les communiquer. Des inventions ingénieuses ont successivement pourvu, d’une manière de plus en plus complète, à la satisfaction de ce besoin. On a inventé d’abord l’écriture, ensuite l’imprimerie, et l’on a accumulé les connaissances ou les simples nouvelles dans des livres ou dans des journaux. Ces derniers, qui renferment les nouvelles du jour accompagnées de commentaires, ont pris, depuis un demisiècle, une extension considérable. Les établissements de la presse quotidienne sont maintenant de vastes manufactures qui présentent au plus haut degré le spectacle de la division du travail. Dans un journal de quelque importance, apparaît d’abord un nombreux personnel de rédacteurs, ayant chacun sa spécialité. Celui-ci s’occupe des événements politiques; celuilà rapporte et commente les faits économiques; cet autre rassemble les faits divers; un quatrième rend compte des séances de la législature ou des tribunaux. Le journal a encore un directeur dont l’occupation principale consiste à rassembler, à revoir et à coordonner les travaux des rédacteurs. Voilà pour la rédaction seulement. Mais la rédaction ne fournit que les manuscrits nécessaires à la composition du journal. Ces manuscrits doivent être réunis et imprimés sur des feuilles que l’on puisse lire aisément et se passer de main en main. Ceci est l’œuvre d’une deuxième classe de travailleurs. Le travail de l’imprimerie n’est pas moins divisé que celui de la rédaction. Il y a dans l’imprimerie, des compositeurs, des correcteurs, des metteurs en pages, des pressiers, etc. La feuille imprimée est remise entre les mains des plieuses, d’où elle passe dans celles des porteurs de journaux ou des facteurs de l’administration des postes, qui la transportent au domicile de l’abonné. Le journal possède encore une administration dans laquelle figurent un directeur, des commis chargés ceux-là de tenir les comptes, ceux-ci les registres des abonnements ou de recevoir les annonces, un caissier, des garçons de bureau, etc., etc., chacun remplissant une fonction spéciale et concourant, dans une mesure plus ou moins étendue, à l’accomplissement de l’œuvre commune.

Dans l’industrie élevée qui pourvoit à la satisfaction des besoins religieux de l’âme humaine, même division du travail. L’église qui est l’atelier où s’opère ce genre de production, l’église est desservie par des prêtres officiants, des prédicateurs, des confesseurs, des chantres, des bedeaux, des enfants de chœur. Quelques-uns de ces ouvriers du culte remplissent, à la vérité, plusieurs fonctions à la fois. Le même prêtre dit la messe, prêche et confesse. Cependant, dans les établissements religieux de quelque importance, la division du travail est poussée aussi loin que possible: certains prêtres sont, par exemple, spécialement confesseurs, d’autres spécialement prédicateurs.

Enfin, dans l’industrie qui pourvoit à la sécurité publique, dans l’industrie du gouvernement, les forces productives se trouvent ordinairement rassemblées par masses considérables et les travaux divisés à l’infini. Il y a des administrateurs, des juges, des agents de police, des soldats, qui contribuent, chacun dans la mesure de ses aptitudes et de ses forces, à la production de la sécurité.

Le monde offne ainsi le spectacle d’une multitude d’industries appliquées à satisfaire les besoins physiques, intellectuels et moraux de l’homme. Chacune de ces industries s’exerce, communément du moins, dans des ateliers spéciaux où se trouvent groupés des travailleurs plus ou moins nombreux qui combinent, en vue de l’œuvre commune, les forces productives dont ils disposent et qui exécutent chacun une opération particulière. Ce n’est que dans les industries les moins avancées que l’on voit le même travailleur remplir plusieurs fonctions ou exécuter les diverses parties d’une opération un peu compliquée.

C’est dans l’industrie proprement dite que la division du travail a été poussée au plus haut degré. Dans l’horlogerie, par exemple, elle paraît avoir atteint sa limite extrème.

Un comité de la chambre des communes a constaté à la suite d’une enquête, dit M. Ch. Babbage, que l’on compte dans l’horlogerie cent deux opérations distinctes, dont chacune exige un apprentissage spécial; que l’apprenti n’apprend rien au delà de ce qui forme l’attribution particulière de son maître, et qu’à l’expiration de son engagement il serait parfaitement incapable, à moins d’une étude ultérieure, de travailler dans une autre branche du même art. L’horloger proprement dit, dont la besogne consiste à réunir les pièces séparées de l’ouvrage, serait peut-être le seul qui pῦt s’utiliser dans un autre département que le sien; et il n’est pas compris dans le nombre des cent deux personnes susmentionnées(1) .

Il serait impossible d’évaluer les avantages que l’humanité retire de la spécialisation des industries et des fonctions productives; mais ces avantages sont évidemment des plus considérables. Adam Smith, qui a aperçu le premier toute la portée du phénomène de la division du travail, estime que, dans la fabrication des épingles, la différence de productivité entre le travail isolé et le travail divisé peut s’élever d’un à quatremille(1) . Cette estimation n’a rien d’exagéré. Si chacun se mettait à produire isolément toutes les choses qui lui sont nécessaires, la production générale baisserait assurément au moins dans la proportion d’un à quatre mille. Que de choses dont la production deviendrait impossible! Combien de temps ne faudrait-il point, par exemple, à un producteur isolé pour se fabriquer une montre? Il serait obligé d’abord d’extraire du sol et de préparer les matières premières qui entrent dans la composition des produits de l’horlogerie, de l’or ou de l’argent, du cuivre, du fer, etc. Il serait obligé ensuite de façonner ces matières premières qu’il aurait extraites du sol et préparées à grand’peine; ce qui le mettrait dans la nécessité de faire l’apprentissage des métiers de fondeur, de fabricant de ressorts, de verrier et d’une vingtaine d’autres; après quoi, il aurait encore à exécuter les cent deux opérations comprises dans l’art de l’horlogerie. La vie d’un homme suffirait à peine pour la fabrication d’une seule montre, et Dieu sait comment elle marcherait cette montre dont toutes les pièces auraient été façonnées par le même ouvrier!

Ainsi donc, sollicités par des besoins de toute sorte, besoin de se nourrir, de se vêtir, de se loger, de protéger leur vie et leurs propriétés contre toute agression, besoin d’alimenter leur esprit et leur âme, les hommes se rapprochent. Ils réunissent et combinent, dans les proportions requises, les agents productifs dont ils disposent. En même temps que l’association ou la combinaison des agents productifs apparaît le phénomène de la division du travail. Dès leur naissance, les industries se séparent et se spécialisent. pourvoyant chacune ou concourant à pourvoir à une portion des nombreux besoins de l’homme, celle-ci à l’alimentation, celle-là au vêtement, cette autre à la sécurité, etc. Les hommes se casent, chacun selon ses aptitudes, dans ces industries séparées, divisées, où chacun remplit une fonction particulière. Celui-ci laboure la terre et y enfouit la semence; celui-là transporte le grain; un troisième le moud; un quatrième le pétrit et en fait du pain. Un autre cultive du coton que des mains étrangères façonnent. Un autre encore veille à ce que ces divers coopérateurs de la production ne soient point troublés dans leur travail, ni dans la légitime possession des fruits qu’ils en ont retirés. Ainsi rapprochés, réunis, et se distribuant, selon leurs aptitudes, les fonctions nécessaires à la satisfaction des besoins de chacun, les hommes produisent infiniment plus de choses utiles, en échange de la même quantité de travail, que s’ils demeuraient dans l’isolement(1) .

La spécialisation des industries et des fonctions productives implique L’échange. Si un homme passe sa vie à fabriquer des têtes d’épingles, un autre à filer ou à tisser du coton, un troisième à cultiver du blé, ils devront se procurer par l’échange de ces produits tout ce qui est nécessaire à la satisfaction de leurs besoins, car on ne se nourrit pas avec des têtes d’épingles ou des fils de coton et l’on ne s’habille pas avec des grains de blé. L’échange est le complément naturel de la spécialisation des industries, et plus le travail est divisé au sein d’une société, plus les échanges doivent y être multipliés.

On a dit de l’homme qu’il est de tous les êtres le senl qui fasse des échanges et l’on en a conclu qu’il a, de plus que les autres, un certain penchant à “troquer” ou à “brocanter.” L’intervention de ce penchant particulier ne nous semble point indispensable pour expliquer le phénomène de l’échange. Pourquoi les animaux ne concluent-ils pas d’échanges? Parce que leurs besoins sont extrêmement limités. Parce qu’ils ne se trouvent guère sollicités, pour la plupart, que par les besoins physiques de l’alimentation et de la reproduction, et que les aliments qui conviennent spécialement à chaque espèce sont en fort petit nombre. Supposons que les hommes fussent dans le même cas; supposons qu’ils fussent sollicités seulement par les besoins de l’alimentation et de la reproduction, supposons encore que leur nourriture habituelle se composât simplement de blé, les verrait-on conclure des échanges? Qu’échangeraient-ils? Du blé contre du blé? Mais à quoi pourrait leur servir un troc de cette espèce? C’est la diversité de leurs besoins et l’impossibilité de les satisfaire au moyen de la production isolée, qui, dès l’origine, leur a suggéré l’idée de recourir à l’échange. Il n’est pas nécessaire de faire intervenir pour cela, un penchant particulier, sous le nom de penchant à troquer ou à brocanter.

Chez les animaux qui vivent en communauté, tels que les fourmis, les abeilles, les castors, etc., on voit apparaître avec une association de forces et une division du travail rudimentaires, un commencement d’échanges. Parmi les abeilles, quelques-unes ont spécialement pour fonction de reproduire l’espèce, et les abeilles ouvrières se chargent de pourvoir à l’alimentation de ces abeilles-mères. Un phénomène analogue peut être observé chez les fourmis; un certain nombre de ces laborieuses ouvrières s’occupent des travaux de construction, d’aménagement ou de réparation de l’habitation commune, tandis que d’autres vont chercher la subsistance au dehors. N’est-ce point la division du travail et l’échange à l’état rudimentaire, tels, par exemple, qu’ils pourraient se pratiquer entre le chasseur et le maçon, si l’homme n’avait d’autres besoins que ceux de l’alimentation et du logement?

Quoi qu’il en soit, le phénomène de la division du travail et celui de l’échange ont entre eux la corrélation la plus intime. Si le travail n’est point divisé, il n’y aura pas d’échanges. D’un autre côté, si les échanges ne sont point possibles, ou si quelque obstacle naturel ou artificiel vient les restreindre, il n’y aura point de division du travail, ou il y en aura moins.

C’est l’étendue de la sphère de l’échange qui détermine l’extension que peut prendre la division du travail. Complétons à cet égard les observations d’Adam Smith par celles de J.-B. Say:

“Dix ouvriers peuvent fabriquer quarante-huit mille épingles dans un jour; mais ce ne peut être que là où il se consomme chaque jour un pareil nombre d’épingles; car, pour que la division s’étende jusque-là, il faut qu’un seul ouvrier ne s’occupe absolument que du soin d’en aiguiser les pointes, pendant que chacun des autres ouvriers s’occupe d’une autre partie de la fabrication. Si l’on n’avait besoin dans le pays que de vingt-quatre mille épingles par jour, il faudrait donc qu’il perdît une partie de sa journée, ou qu’il changeât d’occupation; dès lors la division du travail ne serait plus aussi grande.

“Par cette raison, elle ne peut être poussée à son dernier terme que lorsque les produits sont susceptibles d’être transportés au loin, pour étendre le nombre de leurs consommateurs, ou lorsqu’elle s’exerce dans une grande ville qui offre, par elle-même, une grande consommation. C’est par la même raison que plusieurs sortes de travaux, qui doivent être consommés en même temps que produits, sont exécutés par une même main dans les lieux où la population est bornée.

“Dans une petite ville, dans un village, c’est souvent le même homme qui fait l’office de barbier, de chirurgien, de médecin et d’apothicaire; tandis que dans une grande ville, non seulement ces occupations sont exercées par des mains différentes, mais l’une d’entre elles, celle de chirurgien, par exemple, se subdivise en plusieurs autres, et c’est là seulement qu’on trouve des dentistes, des oculistes, des accoucheurs, lesquels, n’exerçant qu’une seule partie d’un art étendu, y deviennent beaucoup plus habiles qu’ils ne pourraient jamais l’être sans cette circonstance.

“Il en est de même relativement à l’industrie commerciale. Voyez un épicier de village: la consommation bornée de ses denrées l’oblige à être en même temps marchand de merceries, marchand de papier, cabaretier, que sais-je? écrivain public peut-être, tandis que, dans les grandes villes, la vente, non pas des seules épiceries, mais même d’une seule drogue, suffit pour faire un commerce. A Amsterdam, à Londres, à Paris, il y a des boutiques où l’on ne vend autre chose que du thé ou des huiles ou des vinaigres; aussi chacune de ces boutiques est bien mieux assortie dans ces diverses denrées que les boutiques où l’on vend en même temps un grand nombre d’objets différents.

“C’est ainsi que, dans un pays riche et populeux, le voiturier, le marchand en gros, en demi-gros, en détail, exercent différentes parties de l’industrie commerciale, et qu’ils y portent et plus de perfection et plus d’économie. Plus d’économie, bien qu’ils gagnent tous; et si les explications qui en ont été données ne suffisaient pas, l’expérience nous fournirait son témoignage irrécusable; car c’est dans les lieux où toutes les branches de l’industrie commerciale sont divisées entre plus de mains, que le consommateur achète à meilleur marché. A quantités égales, on n’obtient pas dans un village une denrée venant de la même distance à un aussi bon prix que dans une grande ville ou dans une foire.

“Le peu de consommation des bourgs et villages, non seulement oblige les marchands à y cumuler plusieurs occupations, mais elle est même insuffisante pour que la vente de certaines denrées y soit constamment ouverte. Il y en a qu’on n’y trouve que les jours de marché ou de foire; il s’en achète ce jour-là seul tout ce qui s’en consomme dans la semaine ou même dans l’année. Les autres jours, le marchand va faire ailleurs son commerce, ou bien s’occupe d’autre chose. Dans un pays très riche et très populeux, les consommations sont assez fortes pour que le débit d’un genre de marchandise occupe une profession pendant tous les jours de la semaine. Les foires et les marchés appartiennent à un état encore peu avancé des relations commerciales; mais ce genre de relations vaut encore mieux que rien(1) .”

A l’origine des sociétés, la sphère des échanges est extrêmement limitée, soit à cause de l’obstacle des distances, obstacle qui n’a pu encore être surmonté d’une manière économique, soit à cause de l’état de guerre dans lequel vivent les peuples. Les denrées qui renferment beaucoup de valeur sous un petit volume seules peuvent être transportées à distance. Aussi sontelles les premières dont la production se perfectionne. La production agricole, au contraire, est demeurée partout en arrière, quoiqu’elle fournisse les denrées les plus nécessaires à la vie. Cela tient à ce que la sphère où s’échangent ses produits est naturellement fort limitée. L’agriculture ne progresse guère que dans les endroits où elle possède à sa portée immédiate de vastes foyers de consommation, dans le voisinage des grandes villes par exemple.

Mais les progrès de la locomotion, en entamant peu à peu l’obstacle des distances, agrandissent la sphère des échanges même pour les denrées les plus lourdes et les plus encombrantes. De nos jours, les substances alimentaires les plus communes, les matériaux les plus grossiers sont transportés beaucoup plus loin que ne pouvaient l’être jadis les métaux précieux, les parfums et les étoffes de luxe. Le résultat de cette extension successive de la sphère des échanges est facile à apprécier. Si, comme l’observation l’atteste, les différents peuples de la terre sont pourvus d’aptitudes particulières, si chaque région du globe a ses productions spéciales, à mesure que s’étendra la sphère des échanges, on verra chaque peuple s’adonner de préférence aux industries qui conviennent le mieux à ses aptitudes, ainsi qu’à la nature de son sol et de son climat; on verra la division du travail s’étendre de plus en plus parmi les nations. Chaque industrie se placera dans les meilleures conditions de production, et le résultat final sera que toutes les choses nécessaires à la satisfaction des besoins de l’homme pourront être obtenues avec un maximum d’abondance et en échange d’un minimum de peine.

TROISIÈME LEÇON

la valeur et le prix

Que l’échange des choses s’opère en raison de leur valeur. — Éléments constitutifs de la valeur. — L’utilité. — La rareté. — Que ces deux éléments se combinent à des degrés divers pour constituer la valeur. — Que la valeur existe dans l’état d’isolement, mais seulement comme une notion confuse. — Qu’elle se manifeste et se détermine dans l’échange. — En quoi consiste le prix. — Comment il se fixe. — Loi des quantités et des prix. — Du prix courant et du prix naturel. — Que le prix courant tend incessamment à se confondre avec le prix naturel. — Résumé de la double loi qui préside à la formation des prix.

A quelle qualité des choses a-t-on égard lorsqu’on les échange?

Est-ce à leur volume? Non à coup sῦr. Un diamant de moyenne dimension est un objet bien peu volumineux, et pourtant on ne l’échangerait point contre une meule de foin. Un paysan qui venait d’acheter pour une trentaine de francs une grosse montre d’argent voulait avoir par-dessus le marché une toute petite montre d’or..L’horloger l’éconduisit en éclatant de rire. Pourquoi? Parce que les choses ne s’échangent point en raison de leur volume.

Est-ce à la matérialité des choses que l’on a égard dans l’échange? Est-il nécessaire qu’une chose soit composée de matière pour être échangée? Pas davantage. Quand vous allez au spectacle, par exemple, vous donnez de la monnaie, une chose matérielle, en échange de l’audition purement immatérielle d’une comédie, d’un drame, d’un opéra, d’un vaudeville. Vous n’avez donc pas égard à la matérialité des choses en concluant un échange.

A quoi avez-vous égard? Vous avez égard à la valeur des choses. Vous échangez les choses en raison de leur valeur, quelles que soient, du reste, leur forme, leur apparence et la substance dont elles sont composées.

Qu’est-ce donc que la valeur?

Pour bien définir la valeur, il faut l’analyser, la décomposer. Car la valeur n’est pas un corps simple, comme on dirait en chimie, la valeur est un corps composé. La valeur se compose de deux éléments bien distincts, l’utilité et la rareté.

L’utilité, c’est la propriété qu’ont les choses de satisfaire nos besoins ou de contribuer à les satisfaire. Quand les éléments que nous fournit la nature ne sont pas entièrement pourvus de cette propriété; quand il faut les découvrir; modifier leur composition et leur forme, les transporter d’un lieu à un autre, pour les rendre propres à notre consommation, on crée de l’utilité. La production n’est autre chose qu’une création d’utilité et la consommation une destruction d’utilité.

Toute consommation d’utilité implique une satisfaction donnée à nos besoins, partant une jouissance.

La rareté n’a pas besoin d’être définie. Bornous-nous à dire seulement qu’elle implique toujours des difficultés à vaincre, des obstacles à surmonter. Plus une chose est rare, et plus il est difficile de se la procurer, plus il faut surmonter d’obstacles pour la mettre à la disposition de ceux qui en ont besoin. Ces difficultés, ces obstacles que nous oppose la nature, lorsque nous puisons dans son sein les choses qui nous sont nécessaires, nous les combattons en mettant en œuvre les agents productifs dont nous disposons. De même que toute production implique une utilité créée, elle implique aussi une difficulté vaincue.

Or, à son tour, toute difficulté vaincue implique une peine.

Seule, l’utilité ne suffit pas pour constituer la valeur, car il y a des choses pourvues d’une grande utilité, qui n’ont aucune valeur; mais il n’y a pas dans le monde une seule chose pourvue de valeur, qui n’ait de l’utilité.

Seule, la rareté ne suffit pas pour constituer la valeur. Car une chose peut être infiniment rare et n’avoir aucune valeur, si elle n’est propre à satisfaire aucun besoin, si elle n’unit point, dans une certaine mesure, l’utilité à la rareté; mais il n’y a pas non plus dans le monde une seule chose pourvue de valeur qui ne soit plus ou moins rare, qui n’implique en conséquence une difficulté vaincue, une production effectuée.

C’est donc la réunion de deux éléments d’une nature fort différente, l’utilité et la rareté, qui constitue la valeur.

Reprenons avec un peu plus de détail l’examen de ces deux éléments constitutifs de la valeur.

Je viens de dire que l’utilité ne suffit pas seule pour constituer la valeur. L’air, par exemple, a une immense utilité; il est pour nous le plus indispensable des aliments; cependant il n’a aucune valeur. Pourquoi? Parce que nous pouvons nous en procurer, sans avoir à surmonter aucune difficulté, toute la quantité dont nous avons besoin. Il en est de même de la lumière du soleil pendant que cet astre éclaire notre hémisphère. Mais que le soleil vienne à se coucher, que cette fontaine de lumière, comme l’appellent les Orientaux, cesse de couler pour nous, et la lumière n’aura plus seulement de l’utilité, elle aura encore de la valeur. Pourquoi? Parce qu’on ne pourra plus s’en procurer, sans difficulté, une quantité suffisante. Sans doute, on pourra encore obtenir gratis

Ces obscures clartés qui tombent des étoiles,

pour nous servir du langage du vieux Corneille; on pourra encore disposer de la lumière de la lune et des étoiles; mais celle-ci est insuffisante pour notre usage. Il nous faut dans nos rues, dans nos maisons, dans nos salles de bal et de spectacle plus de lumière que la lune et les étoiles ne peuvent nous en fournir. Nous sommes, en conséquence, obligés d’en produire d’une manière artificielle, et la lumière qui n’a que de l’utilité pendant le jour acquiert ainsi de la valeur pendant la nuit.

Si nous n’avions aucun obstacle à vaincre, aucune difficulté à surmonter pour nous procurer les choses nécessaires à notre consommation, nous n’aurions point la notion de la valeur, nous n’aurions que celle de l’utilité. Dans les régions enchantées de la féerie, la valeur n’existe pas, car il suffit d’un simple coup de baguette pour créer et mettre à la portée des habitants de ces régions fortunées toutes les choses qu’ils peuvent souhaiter.

Mais nous ne vivons pas dans le pays des fées. Nous vivons sur une terre où la plupart des choses nécessaires à la satisfaction de nos besoins n’existent point en quantité illimitée, au moins sous une forme qui les rende propres à notre consommation; où il faut les produire en surmontant des obstacles plus ou moins considérables; où elles sont plus ou moins rares, ce qui leur donne plus ou moins de valeur.

La rareté seule ne suffit cependant pas plus que l’utilité pour constituer la valeur. Une chose aura beau être rare, si elle n’est pas utile à un degré quelconque, c’est à dire si elle ne peut contribuer directement ou indirectement à la satisfaction d’un de nos besoins, elle n’aura aucune valeur. Pendant longtemps, le ver à soie et la cochenille n’ont pas eu plus de valeur que les chenilles et les punaises ordinaires, quoiqu’ils fussent, en comparaison, beaucoup plus rares. Pourquoi? Parce qu’on n’avait pas encore trouvé les moyens d’utiliser la soie de l’un, la substance colorante de l’autre; parce qu’ils ne joignaient point encore l’utilité à la rareté. Mais des hommes ingénieux parviennent à tirer parti de ces deux substances; ils transforment la soie qui garnit le cocon du bombyx en une étoffe souple et moelleuse, la matière colorante de la cochenille en une teinture solide et brillante. Aussitôt, le ver à soie et la cochenille, qui étaient simplement rares, deviennent utiles, et ils acquièrent de la valeur.

Complétons cette analyse des éléments de la valeur par une observation essentielle, savoir qu’il y a des degrés dans l’utilité qu’ont les choses aussi bien que dans leur rareté.

A chacun de nos besoins répond toute une série de choses utiles. Il y a autant de séries d’utilités dans le monde qu’il y a de besoins dans l’homme. Mais nos besoins n’ont pas tous un égal caractère de nécessité ou d’urgence. Il y en a auxquels nous sommes obligés de pourvoir régulièrement, sous peine de périr; tel est notamment le besoin de l’alimentation. Il y en a d’autres, en revanche, que nous pouvons nous abstenir de satisfaire, sans compromettre notre existence; tel est le goῦt de la parure. Quoique très impérieux chez certains individus, ce goῦt auquel répond toute une immense série de choses utiles, les étoffes précieuses, les ameublements somptueux, les bijoux, les diamants, etc., ne saurait être rangé parmi les besoins de première nécessité, car on peut, à la rigueur, se passer d’y pourvoir. Il y a enfin des besoins qui ne sont que des perversions ou des maladies de notre nature et que l’on doit, autant que possible, s’abtenir de satisfaire. Ces besoins vicieux n’existent pas chez certains individus; chez d’autres, au contraire, ils se manifestent avec une extrême intensité. Telle est la passion des liqueurs fortes.

On pourrait établir une échelle des besoins d’après leur caractère de nécessité, avec les séries correspondantes d’utilités. Mais cette échelle n’aurait rien d’uniforme ni de fixe. Seuls, les besoins qu’il faut satisfaire pour entretenir la vie animale apparaissent chez tous les hommes avec un caractère d’intensité à peu près égal, et ils figurent au même rang, relativement aux autres. Ainsi, tous les hommes éprouvent le besoin de manger et de boire, et, malgré l’inégalité des appétits, ce besoin a pour tous le même caractère de nécessité. En revanche, les besoins dits de luxe, besoins qui se reconnaissent à ce qu’on peut se dispenser de les satisfaire sans compromettre son existence, s’échelonnent différemment, selon les individus, et ils sont soumis à des fluctuations nombreuses, fluctuations qui se répercutent dans les utilités correspondantes.

La rareté a ses degrés aussi bien que l’utilité, et elle dépend, d’une part, de la grandeur de l’obstacle qu’il faut vaincre pour se procurer les choses; d’une autre part, de l’étendue des ressources et de la puissance des instruments dont on dispose pour surmonter cet obstacle. Comme l’utilité encore, elle est essentiellement diverse et variable. Tout progrès qui développe les ressources et augmente la puissance des instruments de la production, diminue la rareté des choses. Tout accroissement naturel ou artificiel des difficultés de la production contribue, au contraire, à l’augmenter.

D’après l’analyse qui vient d’être faite des éléments de la valeur, on peut se convaincre qu’elle existe indépendamment de l’échange. Un homme isolé peut posséder des choses pourvues de valeur, aussi bien qu’un homme plongé dans le milieu social. Prenons pour exemple Robinson dans son ile. Robinson accumule des provisions, fabrique des vêtements, construit une tente et un canot pour son usage. Ces divers objets sont évidemment pourvus de valeur. Car ils ne sont pas seulement utiles à Robinson comme l’air, la lumière du soleil ou l’eau de l’Océan, ils sont encore rares, et il a dῦ surmonter, pour les produire, des difficultés plus ou moins considérables. Robinson peut les envisager au double point de vue de leur utilité, de la propriété qu’ils ont de satisfaire ses besoins et des difficultés qu’il éprouverait à les produire, s’il ne les possédait point ou s’il venait à les perdre. Il peut les comparer à ce double point de vue et dire, par exemple: Mon canot vaut deux fois ma hutte; ma hutte vaut trois fois mes habits; mes habits valent deux sacs de bananes. Quels sont les éléments de cette comparaison? C’est, d’une part, l’utilité qu’ont ces choses; c’est, d’une autre part, leur rareté, impliquant des difficultés plus ou moins considérables à surmonter pour les remplacer.

C’est l’utilité. Robinson doit se demander d’abord quelles jouissances lui procure chacun de ces objets, — la hutte, — le canot, — les habits, — les bananes. Il doit se consulter pour savoir lesquels lui sont le plus utiles, ceux dont la privation lui causerait le plus de souffrances. Remarquons bien que la réponse qu’il pourra se donner à lui-même sur ce point n’aura rien d’absolu; qu’elle dépendra tout à fait des circonstances. Ainsi, pendant l’été, sa hutte et ses habits auront, en comparaison de son canot, moins d’utilité que pendant l’hiver. Pourquoi? Parce qu’il peut à la rigueur se passer d’habits et coucher à la belle étoile en été, tandis qu’il ne le peut en hiver. Parce que, d’un autre côté, il peut aller à la pêche dans la bonne saison, tandis qu’il ne le peut dans la mauvaise. La privation de sa hutte et de ses habits lui serait donc plus sensible en hiver; celle de son canot lui serait plus sensible en été. En tous cas, si Robinson veut avoir une idée de la valeur de sa hutte, de son canot, de ses habits, de ses bananes, il faut, en premier lieu, qu’il examine et compare ces objets, au point de vue de leur utilité.

C’est la rareté. Il faut, en second lieu, que Robinson examine et compare sa hutte, son canot, ses habits, ses bananes, au point de vue de leur rareté, ou, ce qui revient au même, de la difficulté qu’il éprouverait à les remplacer. Comme il a dῦ interroger tout à l’heure ses besoins pour apprécier les jouissances que chacun de ces objets lui procure, ainsi que les souffrances qu’il ressentirait s’il en était privé, il doit maintenant examiner les éléments de production dont il dispose afin de se rendre compte des difficultés qu’il devrait surmonter, des peines qu’il devrait se donner pour en produire d’autres. Ces difficultés et ces peines seront plus ou moins étendues selon les objets et elles varieront encore selon les circonstances. Les provisions, par exemple, pourront être renouvelées plus aisément en été qu’elles ne le seraient en hiver.

C’est ainsi que Robinson devra procéder s’il veut évaluer sa hutte, son canot, ses habits, ses bananes. Après avoir bien examiné ces divers objets au double point de vue de leur utilité et de leur rareté, il pourra se faire une idée de leur valeur en usage et de leur valeur en échange, c’est à dire, de leur valeur par rapport à lui et de leur valeur par rapport les uns avec les autres. Mais des évaluations de ce genre seront évidemment des opérations fort difficiles. Elles exigeront, en effet, une appréciation, aussi exacte que possible, des jouissances que Robinson retire de chaque objet, des souffrances qu’il ressentirait s’il venait à en être privé, des difficultés qu’il devrait surmonter, des peines et des sacrifices qu’il devrait s’imposer pour le remplacer. Aussi Robinson ne s’avisera-t-il point, selon toute apparence, d’évaluer les objets qu’il possède. A quoi lui servirait de connaître la valeur en usage de son canot, ou bien encore de savoir ce que vaut son canot en comparaison de sa hutte, sa hutte en comparaison de ses habits, etc., si ce n’est peut-être pour proportionner à la valeur de ces différents objets les soins de leur conservation. Or, le sentiment confus de la valeur suffit pour cela. Si donc la notion de la valeur existe chez l’homme isolé aussi bien que chez l’homme plongé dans le milieu social, cette notion demeure obscure, elle manque de précision, car l’homme isolé n’a aucun intérêt à l’éclaircir ni à la préciser.

Mais aussitôt que les hommes se rapprochent, que les industries et les fonctions productives se spécialisent, aussitôt qu’apparaît en conséquence la nécessité de l’échange, la situation ne demeure plus la même. La notion de la valeur doit alors se manifester clairement, puisque les choses s’échangent en raison de leur valeur. Tout échange implique une évaluation, c’est à dire, une comparaison entre la valeur des choses, produits ou services, qu’il s’agit d’échanger. Cette comparaison a pour objet de déterminer le rapport de valeur existant entre ces choses, et, par conséquent, les quantités de chacune qui se balanceront ou s’équivaudront dans l’échange. Supposons, par exemple, que deux hommes possédant l’un de l’or et l’autre de l’argent veulent en échanger une certaine quantité, comment procéderont-ils? Ils feront une évaluation, autrement dit, une comparaison entre la valeur de l’or et celle de l’argent. Supposons que le résultat de cette opération, faite d’une manière contradictoire, soit que la valeur d’une quantité déterminée d’or, d’un kil., par exemple, est 15 fois plus grande que celle de la même quantité d’argent, l’échange se fera sur le pied d’un kil. d’or pour 15 kil. d’argent et le rapport entre la valeur des deux métaux sera de 1 à 15.

L’échange fait, celui qui a obtenu les 15 kil. d’argent au moyen d’un kil. d’or dira que ces 15 kil. d’argent lui ont coῦté 1 kil. d’or, ou bien encore valent 1 kil. d’or, ou bien enfin qu’un kil. d’or est le prix de 15 kil. d’argent, et vice versâ.

Le prix est donc la valeur d’un produit ou d’un service échangé, exprimée au moyen de son équivalent. Il énonce des valeurs égales, dans des quantités ordinairement fort inégales. Quand je dis, par exemple, qu’un kil. d’or est le prix de 15 kil. d’argent, qu’est-ce que cela signifie? Que, dans l’endroit et dans le moment où l’échange a eu lieu, un kil. d’or contenait exactement la même somme de valeur que 15 kil. d’argent, autrement dit, que ces quantités inégales des deux métaux étaient égales en valeur.

Par le fait de l’intervention de la monnaie, intervention que la division du travail a, comme nous le verrons, rendue indispensable, les échanges se sont décomposés en deux parties. On a cessé de troquer directement ses produits ou ses services contre ceux d’autrui, pour les échanger d’abord contre de la monnaie, ce qui s’appelle vendre, et pour échanger ensuite cette monnaie contre les produits ou les services dont on a besoin, ce qui s’appelle acheter. La valeur de cet instrument intermédiaire des échanges constitue une mesure que l’on suppose invariable et à laquelle on compare la valeur de tous les produits ou services, quand on les échange. En France, où l’unité monétaire est le franc, c’est à dire un poids d’argent monnayé de 5 grammes à 9/10es de fin, la valeur de toutes choses est exprimée en francs. Quand je dis: un hectolitre de blé vaut 20 francs, ou: le prix d’un hectolitre de blé est de 20 fr., cela signifie que la valeur contenue dans un hectolitre de blé est précisément égale à celle qui est contenue dans 20 pièces de 1 franc, et cela indique, du même coup, le rapport existant entre la valeur du blé et celle de la monnaie.

Ces observations faites, — et nous aurons à les développer quand nous traiterons de la monnaie, — recherchons comment la valeur d’une chose, produit ou service, s’établit dans l’échange; ce qui en détermine le niveau.

C’est une vérité d’observation que la valeur de toute chose se fixe dans l’échange, en raison inverse de la quantité offerte. Plus considérable est la quantité offerte, moindre est le prix, et vice versâ. Ce n’est pas tout. Le prix s’élève ou s’abaisse dans une progression beaucoup plus rapide que celle de la diminution ou de l’augmentation des quantités offertes. Dans un travail sur la formation des prix, publié par le Journal des Économistes(1) , j’ai donné à cet égard la formule suivante:

Lorsque le rapport des quantités de deux denrées offertes en échange varie en progression arithmétique, le rapport des valeurs de ces deux denrées varie en progression géométrique.”

“Les fluctuations du prix du blé, ajoutais-je, fournissent sur cette loi les indications les plus concluantes. Tout le monde a pu remarquer qu’il suffit d’un faible déficit dans la récolte, c’est à dire dans la quantité de blé mise au marché, pour occasionner une hausse considérable dans le prix. En 1847, année où le déficit n’atteignit pas le quart d’une récolte ordinaire, le prix monta successivement de 20 francs à 40 et 50. Tandis que la quantité offerte décroissait en progression arithmétique, le prix croissait en progression géométrique.”

“De même, il suffit d’une faible augmentation dans la récolte pour faire baisser considérablement le prix. De 1847 à 1849, le prix du blé est descendu de 50 francs à 10 ou 12 fr., bien que l’excédant de la récolte de 1848 ne dépassât point le déficit de l’année précédente.”

“Cependant le développement de la progression géométrique se trouve communément ralenti par la circonstance suivante:”

“Lorsqu’un déficit survient dans la production d’une denrée et que le prix s’élève en conséquence, la demande de cette denrée diminue. Supposons, par exemple, que l’on consomme dans une ville 100,000 hectolitres de blé au prix de 20 francs. — 10,000 hectolitres viennent à être retirés du marché. Aussitôt, le prix monte à 24 francs. Mais à 24 francs, on consomme moins de blé qu’à 20 francs. La demande baissera probablement de 5 à 6,000 hectolitres. L’écart entre les quantités de blé et de monnaie offertes en échange diminuant, le prix tombera pour se fixer aux environs de 22 francs. Si la provision de blé est régulièrement renouvelée, il n’y aura pas d’autres variations. Mais si elle ne l’est point, et si, par la consommation, l’approvisionnement vient à tomber à 80,000, à 60,000 hectolitres et ainsi de suite, le prix haussera avec rapidité. D’un autre côté, la demande continuera de baisser. Elle baissera, en premier lieu, parce qu’on consommera d’autres aliments devenus relativement moins chers; en second lieu, parce que le prix, en s’élevant, cessera d’être à la portée de la portion la plus misérable de la population. Mais comme, avant de se laisser mourir de faim, chacun se résigne aux plus grands sacrifices, la concurrence des consommateurs de blé demeurera néanmoins très vive, et l’écart entre les quantités de blé et de monnaie offertes en échange deviendra de plus en plus sensible. Le dernier millier d’hectolitres se vendra probablement à un prix excessif.”

“Le blé, et, en général, les objets indispensables à la vie, sont ceux dont les prix peuvent monter le plus haut par le fait d’un déficit dans l’approvisionnement. S’il s’agit d’une denrée moins nécessaire, d’oranges, par exemple, la hausse du prix, suscitée par le déficit de la récolte, occasionne immédiatement une baisse considérable dans la demande; l’écart entre les quantités d’oranges et de monnaie offertes en échange diminue, et le prix baisse. La loi de progression demeure la même, mais ses effets diffèrent, eu égard à la différence de nature des deux denrées et des besoins auxquels elles pourvoient.”

“La demande hausse ou baisse en raison inverse du prix, mais tantôt plus, tantôt moins, selon la nature des denrées. A cet égard, il n’y a rien de fixe. Si la récolte des oranges vient à doubler et si le prix baisse en conséquence, la consommation des oranges augmentera sensiblement. En revanche, si l’on fabrique dix mille tuyaux de poêle dans un pays où il n’y a que cinq mille cheminées, on n’en vendra probablement pas un de plus. On sera obligé de se défaire de l’excédant au prix du vieux fer, à moins que l’on n’ait la patience d’attendre que les tuyaux existants soient usés. Mais qu’il s’agisse de blé, d’oranges ou de tuyaux de poêle, la loi en vertu de laquelle les prix montent ou baissent, selon les variations du rapport des quantités offertes en échange, cette loi demeure la même.”

“Elle demeure aussi la même lorsqu’il s’agit du travail et des capitaux.”

En ce qui concerne le travail, rien de plus décisif que le phénomène de la crue subite des salaires dans les Antilles anglaises, à l’époque de l’abolition de l’esclavage. Le prix de revient de la journée de travail d’un esclave ne dépassait pas fr. 1 à fr. 1–25 environ. A peine l’émancipation fut-elle prononcée, que les salaires se fixèrent à un taux véritablement excessif. Pour exécuter le même travail qui se paye en Europe fr. 1 ou fr. 1–50, les esclaves demandèrent et obtinrent 2, 3, 4, 5, 6 francs, et, dans la saison des récoltes, jusqu’à 15 et 16 francs. Cependant le plus grand nombre des nègres émancipés continuaient à travailler dans les plantations. Un petit nombre d’entre eux seulement s’en étaient retirés pour s’appliquer au commerce de détail ou à la culture des denrées alimentaires.”

“Dans les pays où les travailleurs surabondent, le phénomène opposé se manifeste. Le taux du salaire y tombe presque à rien. Au Bengale et à la Chine, on obtient une journée de travail pour la valeur d’une poignée de riz. Cependant l’excédant du travail, dans ces contrées, n’est pas considérable, et il ne saurait l’être, car il a sa limite naturelle dans les moyens de subsistance. Mais il suffit qu’une faible quantité de travail s’ajoute à la quantité susceptible d’être régulièrement employée, pour que le salaire baisse dans une proportion notable.”

“La même observation s’applique à l’intérêt du capital. Le retrait ou l’apport d’une faible quantité de capitaux sur un marché suffit pour déterminer immédiatement une hausse ou une baisse sensible dans le taux de l’intérêt. Aux époques de crise, par exemple, on voit le taux de l’intérêt tripler ou quadrupler d’une manière presque instantanée. Cependant, même dans les crises les plus intenses, les capitaux perdus ou retirés de la circulation ne forment jamais plus du tiers ou de la moitié de la quantité qui figure communément au marché; mais ici encore la progression arithmétique dans le rapport des quantités engendre la progression géométrique dans les prix.”

“Le prix des denrées, le taux des salaires et de l’intérêt, se trouvent donc indistinctement soumis à la loi que nous avons ainsi formulée:”

Lorsque le rapport des quantités de deux denrées offertes en échange varie en progression arithmétique, le rapport des valeurs de ces denrées varie en progression géométrique(1) .

Essayons maintenant de découvrir la raison de cette loi. Essayons de déterminer pourquoi la valeur d’une chose ne s’abaisse ou ne s’élève pas simplement, d’une manière proportionnelle à l’augmentation ou à la diminution de la quantité de cette chose; pourquoi les fluctuations des valeurs obéissent à une impulsion incomparablement plus forte et plus rapide que celles des quantités.

Pour s’expliquer ce phénomène, il faut reporter ses regards sur la nature complexe de la valeur; il faut se souvenir que la valeur se compose à la fois d’utilité et de rareté. Or, qu’arrivet-il lorsque la quantité d’une chose vient à s’augmenter? Il arrive qu’elle devient à la fois moins rare et moins utile. Moins rare, cela va de soi-même et ne requiert aucune explication. Moins utile, cela s’explique aisément. Supposons qu’une population ait faim et soif. Elle aura besoin, par exemple, d’une certaine quantité de pain et de viande pour apaiser sa faim, d’une certaine quantité de bière et de vin pour étancher sa soif. Les premières quantités qui lui seront offertes de ces substances alimentaires auront évidemment pour elle un maximum d’utilité, car elles répondront à un besoin des plus intenses. Celles qui lui seront offertes ensuite auront, au contraire, de moins en moins d’utilité, parce que le besoin auquel elles seront appliquées se trouvera de plus en plus amplement satisfait. Lorsqu’il le sera pleinement, lorsque la population qu’il s’agit de nourrir et d’abreuver n’aura plus faim ni soif, les aliments et les boissons qu’on pourra lui offrir demeureront sans utilité pour elle, et en perdant leur utilité ils perdront leur valeur, à moins qu’ils ne puissent se conserver pour apaiser la faim et étancher la soif à venir.

Ainsi donc, à mesure que la quantité d’une chose augmente, la rareté et l’utilité qui sont les parties constituantes de la valeur de cette chose, diminuent à la fois. En d’autres termes: quand la quantité d’une chose augmente en raison simple, la valeur de cette chose diminue en raison composée; quand la quantité augmente d’un, la valeur diminue de deux et ainsi de suite.

Au reste, que la formule que nous avons donnée plus haut soit ou non d’une exactitude mathématique, cela importe assez peu. Ce qui importe, comme nous le verrons, c’est qu’une variation quelconque dans le rapport des quantités de deux choses offertes en échange engendre une variation beaucoup plus forte dans le rapport existant entre leurs valeurs, et nous croyons que ce fait ne saurait être contesté.

Le prix est essentiellement variable puisqu’il dépend des quantités qui se présentent au marché. Cependant il y a un niveau vers lequel il gravite incessamment, en vertu de la loi même qui le détermine. Ce niveau d’équilibre se trouve indiqué dans la formule suivante:

Le prix de toute denrée tend incessamment à se mettre au niveau de ses frais de production, représentant la somme des difficultés qu’il a fallu surmonter pour la produire et la mettre au marché, augmentés d’une part proportionnelle de produit net.

Pour se bien rendre compte de cette formule, il faut se rappeler les définitions que nous avons déjà données des termes frais de production et produit net.

Produire c’est, ainsi que nous l’avons remarqué, surmonter les difficultés qui nous empêchent de nous procurer les choses nécessaires à notre consommation. Nous produisons à l’aide d’éléments et de forces de différentes sortes. La quantité de ces agents productifs que nous sommes obligés de dépenser pour surmonter les difficultés que présente la production d’une chose constitue ses Frais de production.

Ainsi, les frais d’entretien et de renouvellement nécessaires des travailleurs, des matières premières, des outils, des machines, des bâtiments, des terrains, etc., employés à la production d’une denrée quelconque, constituent par leur réunion, les frais de production de cette denrée.

Or, nous avons remarqué encore que trois cas peuvent se présenter: c’est que la valeur échangée de la denrée ou son prix courant peut demeurer au dessous du niveau de ses frais de production; c’est qu’elle peut être précisément à ce niveau; c’est enfin qu’elle peut s’élever au dessus.

Dans premier cas, la production décline et elle finit même par cesser, en conséqnence de la destruction progressive de ses agents productifs; dans le second cas, elle peut se maintenir mais sans s’accroître; dans le troisième cas seulement, elle donne un excédant ou produit net, à l’aide duquel elle peut se développer.

Cela étant, il est bien évident, que tout détenteur d’agents productifs choisira de préférence, s’il en est le maître, la branche d’industrie dans laquelle il pourra réaliser la portion la plus considérable de produit net. Lorsqu’une industrie vient à donner plus ou moins de produit net qu’une autre, les agents productifs s’y portent ou s’en éloignent jusqu’à ce que l’équilibre se rétablisse, c’est à dire jusqu’à ce que sa part de produit net soit exactement proportionnée à celles de toutes les autres branches de la production.

La somme des frais de production augmentée d’une part proportionnelle de produit net prend indifféremment les dénominations de prix rémunérateur et de prix naturel. Tantôt le prix auquel les choses s’échangent sur le marché, ou le prix courant se confond avec le prix rémunérateur ou le prix naturel, tantôt il s’élève au dessus ou il demeure au dessous; mais toujours il gravite autour de ce point comme vers un centre d’équilibre (1) .

En résumé, le prix courant des choses dépend immédiatement des quantités offertes en échange, ou, pour nous servir de l’expression usitée, de l’offre et de la demande. Que le rapport des quantités de deux choses offertes en échange se modifie et l’on verra aussitôt le rapport existant entre leurs valeurs se modifier. Sera-ce dans une proportion équivalente? Non, ce sera dans une proportion plus forte. Si la quantité offerte d’une chose augmente en progression arithmétique, la demande demeurant la même, son prix baissera en progression géométrique et vice versâ. Telle est la loi des quantités et des prix.

Le mouvement des quantités offertes et l’action qu’il exerce sur les valeurs apparaissent donc comme le premier élément de la formation des prix.

Mais cet élément n’est pas seul. Il y en a un second dont l’influence sur la formation des prix n’est pas moindre que celle de l’offre et de la demande, quoiqu’il agisse d’une manière moins immédiate et moins visible, nous voulons parler des frais de reproduction et du produit net. Tout produit exige la coopération de certains agents que nous avons désignés sous les noms de travail, de capital et d’agents naturels appropriés. Ces agents sont consommés en totalité ou en partie pendant l’œuvre de la production. Il faut les rétablir sous peine d’être successivement dépourvu des moyens de produire. On n’entreprend, en conséquence, la production d’une denrée que si l’on a l’espoir plus ou moins fondé d’en retirer un prix suffisant pour reconstituer les éléments qui la composent, ou, ce qui revient au même, pour couvrir ses frais de production. En outre, on choisit de préférence l’industrie, dans laquelle on peut se procurer le produit net le plus élevé, et comme cette tendance est générale, il en résulte qu’aucune industrie ne peut demeurer longtemps plus productive qu’une autre, à moins que des obstacles n’empêchent le niveau de s’établir. Les quantités offertes se trouvent donc, en définitive, déterminées par les frais de production, augmentés d’une part proportionnelle de produit net, et ceux-ci apparaissent ainsi comme l’élément essentiel, nous pourrions presque dire pivotal de la détermination des valeurs ou de la formation des prix.

QUATRIÈME LEÇON

la valeur et la propriÉtÉ

Définition de la propriété. — Qu’elle est un rapport de justice entre la valeur et ceux qui l’ont produite, reçue ou acquise. — Que toute altération de ce rapport engendre une nuisance économique. — Raison de ce phénomène. — Analyse de la propriété. — La propriété considérée dans son objet, la valeur. — Des formes sous lesquelles la valeur s’incarne; — des valeurs personnelles, immobilières et mobilières. —Comment les valeurs périssent. —C>omment des valeurs périssables peuvent constituer des capitaux impérissables. — Des chances de plus value et des risques de moins value. —La propriété considérée dans son sujet, le propriétaire. —En quoi consiste le droit de propriété. — Libertés dans lesquelles ce droit se ramifie. —De la capacité nécessaire pour l’exercer. — De la tutelle nécessitée par le défaut de capacité des propriétaires. —De l’effet des restrictions opposées à l’exercice du droit de propriété. —Des risques auxquels ce droit est assujetti et des servitudes qu’ils nécessitent. —Des formes du droit de propriété; — de la propriété commune, individuelle et collective. — Du monopole et de la concurrence.

Le phénomène de la valeur engendre celui de la propriété. La propriété c’est le rapport de justice existant entre la valeur et ceux qui l’ont créée, reçue ou acquise. L’étude de ce rapport fait l’objet de la science du droit. Nous n’aurions donc pas à nous en occuper dans un cours d’économie politique si le droit, tel que les hommes le conçoivent et l’appliquent, autrement dit le droit positif, était, partout et toujours, l’incarnation du droit naturel, c’est à dire de la justice; si, d’autre part, jamais aucune atteinte n’y était portée; si, en conséquence, la production et la distribution des valeurs n’étaient point influencées tant par les déviations du droit positif que par les infractions que les hommes régis par ce droit imparfait commettent à la justice.

Malheureusement, le droit positif n’a encore été dans aucune société la pure incarnation de la justice, et celle-ci, à moins de supposer que les hommes arrivent un jour à la perfection morale, ne sera jamais une règle de conduite universellement et constamment obéie. Si le droit positif tend, sous l’influence du progrès, à se rapprocher du droit naturel, il est loin encore d’être arrivé à s’y confondre; et quoique les hommes soient doués d’un sens particulier qui leur donne l’intuition même du droit et qui porte les noms de conscience, de sens moral ou de sentiment de la justice, ce sens particulier demeure, faute de vigueur native, et, plus souvent, faute de culture, fort obtus chez le plus grand nombre. D’ailleurs, il a rarement pour auxiliaires des forces morales suffisantes pour assujettir et dominer les appétits inférieurs et les passions excessives de l’âme humaine. De là les innombrables et incessantes infractions commises à la justice, soit par le manque d’une vue assez claire pour la discerner, soit par le défaut d’une énergie morale assez puissante pour la faire observer. De là aussi l’indispensable nécessité d’un appareil destiné à assurer le règne du droit positif, si imparfait qu’il soit.

Maintenant, voici un phénomène que l’expérience nous révèle: c’est qu e toute atteinte portée à la justice soit en vertu du droit positif, soit au mépris et en violation de ce droit, engendre une nuisance économique, laquelle arrête ou ralentit la production des valeurs ou, ce qui revient au même, la multiplication des richesses. Partout et toujours, le développement de la production est en raison de la somme de justice incarnée dans la loi et dans les mœurs; partout et toujours, la diminution de la justice entraîne une diminution proportionnelle dans la production.

Que si nous voulons avoir la raison de ce phénomène, que si nous, voulons savoir pourquoi toute atteinte portée à la propriété, c’est à dire au rapport de justice existant entre la valeur et ceux qui l’ont créée, reçue ou acquise, a pour effet de ralentir ou de diminuer la production, nous devons achever d’étudier la valeur, non seulement dans les éléments qui la constituent, mais encore dans les formes sous lesquelles elle s’incarne et dans les destinations qu’elle reçoit.

Récapitulons d’abord les notions que nous a fournies l’analyse des éléments constitutifs de la valeur.

Le premier, c’est l’utilité, c’est à dire la qualité qu’ont naturellement les choses ou qui leur est donnée artificiellement de satisfaire à nos besoins.

Lorsque les choses sont naturellement utiles, c’est à dire lorsqu’elles peuvent servir, sans aucun changement de forme, de temps ou de lieu, à la satisfaction de nos besoins, lorsqu’elles existent, de plus, en quantité illimitée, lorsqu’elles ne sont rares à aucun degré, lorsque nous pouvons, en conséquence, les consommer sans avoir été préalablement obligés de les produire, elles ne constituent point des valeurs. Ce sont de simples utilités gratuites.

Mais les choses naturellement utiles et d’une abondance illimitée, autrement dit les utilités gratuites, sont l’exception. Généralement, l’utilité doit être créée, produite, et elle ne peut l’être que par une mise en œuvre des forces et des matériaux dont l’homme dispose. L’immense majorité des choses utiles servant à réparer et à augmenter nos forces physiques, intellectuelles et morales n’existent que par le fait de la production; elles demeurent, en conséquence, plus ou moins rares, et elles constituent des valeurs.

Il entre donc deux éléments, non seulement distincts, mais contraires, dans la composition de la valeur: l’un, l’utilité, se résume en un pouvoir de réparation et d’augmentation des forces dont l’homme dispose et qu’il applique à la satisfaction de ses besoins; l’autre, la rareté, implique au contraire, nécessairement, une dépense de ces mêmes forces. Cette dépense constitue les frais d’acquisition de l’utilité; elle se proportionne aux difficultés qu’il faut vaincre pour la créer ou l’obtenir.

Or, si l’utilité se résume, en dernière analyse, en une certaine quantité de forces assimilables, et si l’assimilation ou la consommation de ces forces procure une jouissance; si, d’une autre part, la rareté, impliquant une certaine somme de difficultés à vaincre, nécessite une dépense de forces et cause une peine, qu’en doit-il résulter? C’est que la valeur, qui est composée d’utilité et de rareté, ne peut être produite qu’à la condition que les forces acquises que contient l’utilité soient attribuées, au moins en partie, à celurqui a surmonté les difficultés et dépensé les forces nécessaires pour les acquérir, ou bien encore qu’à la condition que la jouissance impliquée dans l’utilité soit attribuée à celui qui s’est donné la peine, qu’implique à son tour la rareté.

Si cette condition n’était point observée, si celui qui a dépensé de la force ou du pouvoir ne recevait en échange aucune portion de la force ou du pouvoir qu’il a créé, la production des valeurs deviendrait impossible, car nul ne peut dépenser des forces sans en récupérer, nul ne peut produire sans consommer. Enfin, si aucune partie de la jouissance ne revenait à qui s’est donné la peine, il n’existerait aucun motif pour produire.

Ce motif, ou, pour nous servir de l’expression consacrée, cet intérêt réside tout entier dans la possession de l’utilité produite ou d’une utilité équivalente. Lorsque le producteur peut s’attribuer toute cette utilité, l’intérêt qu’il a à la créer est à son maximum. Cet intérêt diminue, au contraire, à mesure que la part d’utilité qui lui est attribuée devient plus faible; il tombe à zéro lorsque cette part devient nulle.

Comment peut-on attribuer au producteur l’utilité contenue dans la valeur? En lui attribuant cette valeur même, c’est à dire en lui en garantissant la propriété. Maître de la valeur, il pourra user à sa guise de l’utilité qui s’y trouve contenue.

Que si maintenant l’on veut savoir jusqu’où doit aller cette garantie, il faut savoir jusqu’où va la valeur. Il faut rechercher dans quelles choses elle s’incarne, quelle est la nature, la forme, l’étendue et la durée de ces choses. Il faut, puisque la valeur est l’objet de la propriété, connaître exactement la valeur si l’on veut correctement garantir la propriété.

D’abord, on peut écarter du domaine de la propriété, toutes les choses qui ne sont ni pourvues de valeur ni susceptibles d’en acquérir. En revanche, il faut y comprendre toutes les valeurs, quelles que soient les formes sous lesquelles elles se trouvent incarnées.

Ces formes de la valeur, et, par conséquent, de la propriété, peuvent être ramenées à trois grandes catégories. On distingue: les valeurs personnelles, immobilières et mobilières, faisant l’objet d’autant de catégories correspondantes de propriétés.

La valeur incarnée dans les personnes fait l’objet de la propriété personnelle. Cette valeur réside, d’une part, dans l’utilité que l’on peut tirer des personnes, considérées comme agents productifs, en employant leurs forces ou leurs aptitudes physiques, morales et intellectuelles; d’une autre part, dans leur rareté, ou, ce qui revient au même, dans la limitation de leur nombre, ce quî implique la nécessité de les produire et de les entretenir, moyennant une dépense plus ou moins considérable. Tous les hommes constituent des valeurs, — valeurs essentiellement inégales comme leurs forces ou leurs aptitudes naturelles et acquises, — et, par conséquent aussi, des propriétés. Seulement, tandis que les uns s’appartiennent à euxmêmes et sont qualifiés de libres, les autres sont appropriés en tout ou en partie à des maîtres, et sont qualifiés d’esclaves, de serfs ou de sujets. Les hommes libres, aussi bien que les esclaves, ont une valeur; mais comme ils ne se vendent point, cette valeur n’est pas aussi facile à constater. On peut toutefois la reconnaître et l’exprimer, en calculant le taux et la durée des profits ou des salaires que tout individu maître de lui-même retire de l’exploitation ou de la location de ses facultés personnelles, et se rendre compte ainsi de la valeur d’une population libre aussi bien que d’une population esclave.

Les valeurs incarnées dans les personnes et faisant l’objet des propriétés personnelles sont susceptibles comme les autres d’augmentation et de diminution. Elles peuvent être augmentées, d’un côté,par l’accroissement de l’utilité qui les constitue, par une éducation et un apprentissage qui développent les forces et les aptitudes productives de l’individu, d’un autre côté, par une augmentation de la rareté qui forme leur second élément constitutif, c’est à dire par une diminution du nombre des individualités productives relativement aux emplois qui leur sont ouverts, ou, ce qui revient au même, par une augmentation des emplois qui leur sont ouverts relativement à leur nombre.

Les valeurs incarnées, ou, pour nous servir de l’expression anglaise, investies dans toutes les choses qui ne sont point susceptibles d’être déplacées, telles que les fonds de terre, les bâtiments, etc., font l’objet de la propriété immobilière. Cette propriété ne réside point, comme on est trop généralement disposé à le croire, dans la matière des immeubles, mais dans la valeur qui s’y trouve incarnée. Ainsi la propriété d’un fonds de terre ne réside point dans le sol, auquel cas il serait impossible d’en déterminer les limites; mais dans la valeur du sol, appliqué à telle ou telle destination productive. Une valeur minière, par exemple, peut se créer sous le sol indépendamment de la valeur agricole qui se crée à la surface. Ces deux valeurs peuvent coexister et coexistent en formant des propriétés différentes, et leurs confins sont à la limite des éléments utiles à chacune des entreprises de production qui leur donnent naissance.

Enfin, la valeur investie dans toutes les choses susceptibles d’être mobilisées fait l’objet de la propriété mobilière.

On a voulu, dans ces derniers temps, créer une quatrième catégorie de propriété, nous voulons parler de la propriété intellectuelle, appliquée aux produits de l’invention, de la science, de la littérature et de l’art. Mais les valeurs créées par la production dite intellectuelle peuvent être rattachées aux catégories précédentes. Dans le cas d’une mine, par exemple, la valeur créée par le découvreur s’incarne dans un immeuble. Dans le cas d’une machine, d’un livre ou d’une œuvre d’art, la valeur créée par l’inventeur, l’homme de lettres ou l’artiste s’incarne dans un objet mobilier. Dans le cas d’un procédé, la valeur créée s’incarne dans une capacité productive et constitue une valeur personnelle. Toutefois, ces valeurs ont, dans leur mode d’existence et de transmission, des caractères particuliers qui pourraient motiver l’établissement d’une catégorie à part.

Née avec la valeur, la propriété périt avec elle. Nous savons comment les valeurs naissent et sous quelles formes elles s’incarnent; voyons maintenant comment elles périssent.

Elles périssent par la destruction de l’utilité ou de la rareté des choses dans lesquelles elles sont contenues. Si une chose pourvue de valeur perd son utilité soit par voie de consommation, soit, au contraire, parce qu’elle cesse de répondre à un besoin, sa valeur périt. De même, si cette chose après avoir existé seulement en quantité limitée vient à se produire en quantité illimitée, si elle cesse d’être rare à quelque degré, sa valeur périt encore. On pourrait dresser un tableau de la longévité des valeurs, depuis celle de la leçon du professeur, qui périt au moment même où elle est produite, jusqu’à celle de l’or dont la durée est presque illimitée. Entre ces limites extrèmes de longévité, viennent se placer toutes les valeurs que crée et multiplie incessamment l’industrie humaine prise dans son acception la plus large, les valeurs incarnées dans les hommes, — libres ou esclaves, — dans les bêtes de somme, dans les terres, les bâtiments, les machines, les outils, les marchandises de toute sorte, les livres, les objets d’art. La longévité moyenne des valeurs est, en définitive, assez courte; et s’il est des produits ou des œuvres dont la valeur traverse les siècles, le plus grand nombre n’a qu’une valeur limitée à quelques années, quelques mois ou même quelques jours.

Cependant, au moyen de ces valeurs essentiellement périssables, on constitue des capitaux qui ne périssent point, ou, du moins, qui subsistent bien longtemps après que les valeurs qui ont servi à les constituer ont été anéanties. Cette propriété qu’ont les valeurs, si éphémères qu’elles soient, d’engendrer des capitaux durables tient à ce qu’elles sont échangeables.

Comment un capital formé de valeurs éphémères mais échangeables peut subsister d’une manière indéfinie, voilà ce dont il importe de se rendre bien compte.

On crée des valeurs en vue de jouir de l’utilité qu’elles contiennent ou qu’elles peuvent procurer. Mais cette jouissance, on peut la recueillir de différentes manières: directement ou indirectement, immédiatement ou médiatement. Ainsi, on crée une valeur sous forme de blé. On consomme ce blé, on en détruit l’utilité, partant la valeur. Voilà une jouissance obtenue directement par la consommation de l’utilité, entraînant la destruction de la valeur que l’on a créée.

Cependant, au lieu de consommer directement le blé, on peut l’échanger contre d’autres produits, en se servant ainsi de la valeur du blé pour se procurer d’autres utilités que celles que le blé contient. Supposons qu’on l’échange contre de la monnaie. On peut conserver cette monnaie à titre de capital ou l’échanger contre d’autres choses, produits ou services. Lorsque ce second échange est accompli, on obtient indirectement la satisfaction en vue de laquelle on a créé la valeur.

Tantôt aussi, la consommation est immédiate, et tantôt elle s’effectue au bout d’un espace de temps plus ou moins long. Si la leçon du professeur, par exemple, est consommée dès qu’elle est produite, la plupart des produits se conservent plus ou moins longtemps avant d’être consommés ou usés, et ils constituent des accumulations de valeurs ou des capitaux. Que ces capitaux ne se détruisent point, aussi longtemps que les valeurs, dont ils sont formés, demeurent échangeables, cela se conçoit aisément. Si mon capital est investi dans un chargement d’oranges, il périra ou sera diminué promptement, en admettant que je ne réussisse point à échanger la valeur de ce chargement contre une valeur égale ou plus considérable. En revanche, si cet échange est possible, si j’échange mon chargement d’oranges contre une certaine somme de monnaie, celle-ci contre d’autres marchandises, etc., etc., mon capital pourra acquérir une durée indéfinie.

Aussi longtemps donc que la valeur peut être échangée; aussi longtemps qu’on peut substituer ainsi à des valeurs investies sous une forme éphémère d’autres valeurs investies sous une forme durable, les capitaux composés de la réunion de ces valeurs échangeables peuvent non seulement se conserver, mais encore s’accroître et former, par là même, des propriétés essentiellement durables, quoique toute propriété périsse avec la valeur qui en fait l’objet.

Nous avons vu plus haut que les valeurs ont une longévité naturelle, dont la durée moyenne est assez bornée. Dans le cours de leur existence, elles sont soumises par le fait des circonstances ambiantes à des chances de plus value d’une part, à des risques de moins value et de destruction accidentelle d’une autre part.

Ces chances et ces risques varient selon la nature des choses dans lesquelles ces valeurs sont incarnées, selon qu’il s’agit de valeurs personnelles, mobilières ou immobilières. Tantôt, ils ne peuvent être prévus, et, s’il s’agit de risques, évités; tantôt, et le plus souvent, au contraire, ils peuvent être prévus et approximativement calculés. Dans ce cas, les chances de plus value s’escomptent et les risques de moins value ou de destruction de la valeur, s’assurent.

On peut les partager d’abord en deux grandes catégories: ceux qui sont produits par l’action des forces déréglées de la nature, tremblements de terre, inondations, intempéries, etc., et ceux qui proviennent du fait de l’homme. Cette dernière catégorie comporte encore deux divisions: ceux qui sont conformes au droit et ceux qui sont contraires au droit.

L’homme ayant pouvoir de créer et de détruire des valeurs, c’est à dire d’augmenter ou de diminuer la quantité des valeurs existantes, doit exercer par là même une action inévitable sur les valeurs ambiantes. Ainsi, tout homme qui fonde une entreprise industrielle augmente la demande, partant la valeur des bâtiments, des ustensiles, des matériaux et du travail nécessaires à son industrie, tandis qu’en accroissant l’offre des produits de cette industrie, il en diminue la valeur. Tout homme, — et cet exemple est plus saisissant encore, — qui invente ou applique un nouveau procédé, une nouvelle machine, etc., occasionne une révolution dans les valeurs ambiantes, personnelles, mobilières et immobilières, en fournissant aux unes une plus value parfois énorme, en faisant en revanche subir aux autres une moins value qui peut aller jusqu’à la destruction totale de la valeur. Qu’un chemin de fer, par exemple, vienne à être établi dans un pays qui avait été jusqu’alors sillonné seulement par des routes ordinaires, on verra ces deux phénomènes de la moins value d’une part, de la plus value de l’autre se manifester d’une manière simultanée. Les routes concurrentes et tous les établissements qui subsistaient de leur exploitation, tels qu’auberges, relais de postes, etc., subiront une moins value par le fait du déplacement de la circulation des voyageurs et des marchandises. En revanche, tous les capitaux personnels, mobiliers on immobiliers, placés dans la sphère d’activité du chemin de fer, recevront une plus value grâce à l’augmentation de débouché qui en résultera pour les produits agricoles ou industriels, pour les services personnels, etc. Il en est ainsi de tous les progrès accomplis dans n’importe quelle branche d’industrie. Quand les métiers à filer et à tisser à la mécanique ont été substitués aux métiers à filer et à tisser à la main, la valeur investie dans les anciens métiers a été presque anéantie et celle du personnel qui les faisait mouvoir a été fortement diminuée. En revanche, les industries, les instruments et les matériaux propres à la fabrication des nouveaux métiers, les matériaux des industries dans lesquelles ils ont été introduits et dont ils ont provoqué le développement, le personnel de ces industries, enfin les consommateurs des produits économiquement fabriqués au moyen de ces engins perfectionnés en ont reçu une plus value. La différence entre la moins value infligée aux uns et la plus value ajoutée aux autres constitue le bénéfice du progrès, et elle demeure acquise, d’une manière permanente, à l’humanité.

On a été plus loin et l’on a affirmé que les ouvriers employés aux anciennes machines n’éprouvaient aucun dommage par le fait de l’introduction des nouvelles. C’était commettre une exagération analogue à celle qui aurait consisté à dire que les anciennes machines elles-mêmes ne subissaient aucune moins value, sous l’influence du même fait. Car les ouvriers fileurs ou tisserands à la main, par exemple, perdaient tout au moins la valeur de l’apprentissage qui leur avait été nécessaire pour faire fonctionner les métiers désormais mis au rebut. Pourrait-on affirmer cependant que ces ouvriers eussent quelque droit d’empêcher l’adoption des machines qui leur causaient ce dommage? ou bien encore de réclamer de ceux qui faisaient usage des nouveaux métiers une compensation pour la moins value infligée à leurs facultés productives? Non, à coup sῦr. S’il est dans la nature du progrès d’engendrer d’un côté une moins value dont quelques-uns souffrent, il engendre d’un autre côté une plus value toujours supérieure à la moins value. Qu’en résulte-t-il? C’est que dans une société en voie de progrès, chacun reçoit incessamment, et, le plus souvent, sans s’en apercevoir, sous la forme d’un accroissement de sa valeur personnelle ou de ses valeurs immobilières et mobilières, une part de la plus value qu’engendre tout progrès accompli. Cette plus value, à la vérité, il ne la reçoit point gratis, il l’achète au prix du risque de moins value que contient également tout progrès. Mais comme le risque de perte est toujours et nécessairement inférieur à la chance de gain, il bénéficie de la différence. Dédommager de la perte causée par un progrès particulier ceux qui bénéficient des avantages résultant du progrès général, cela reviendrait à augmenter artificiellement la part des uns, en leur procurant, aux dépens des autres, les avantages du progrès sans en déduire les risques. Sans doute, le risque de perte s’agglomère, tandis que la chance de gain se dissémine, et un seul progrès, dont ils ont eu à subir la moins value, a pu causer aux fileurs et aux tisserands à la main un dommage supérieur au bénéfice qu’ils avaient retiré de cent autres progrès; mais rien n’empêche de recourir à l’assurance pour disséminer aussi les risques. En admettant donc que l’assurance vint à se généraliser en cette matière, tous les membres de la société recevraient, en échange de la prime qu’ils auraient payée pour s’assurer contre le risque d’un progrès spécial, une plus value toujours supérieure, constituant leur part de dividende dans le progrès général. L’excédant de cette part de gain sur la prime du risque, formerait le bénéfice net que chacun retirerait de l’ensemble des progrès accomplis.

Mais il existe une seconde catégorie de risques de moins value ou de destruction de la valeur, provenant du fait de l’homme: ce sont ceux qu’il inflige aux valeurs ambiantes, personnelles, mobilières et immobilières, en sortant des limites de son droit. Ces risques se traduisent en des nuisances spéciales auxquelles ne correspond et que ne rachète aucun profit général. Il existe des industries absolument nuisibles, telles que le brigandage et le vol, qui détruisent les valeurs ambiantes on les empêchent de se multiplier, et qu’il importe en conséquence d’extirper; il en existe aussi, et en bien plus grand nombre, qui, tout en ayant un caractère d’incontestable utilité, contiennent cependant des nuisances: telles sont les industries qualifiées de dangereuses, insalubres ou incommodes; celles-ci doivent ou se placer et se comporter de façon que la nuisance qu’il est dans leur nature de causer n’inflige point de dommage à autrui, ou fournir pour ce dommage une compensation suffisante.

Les industries nuisibles donnent lieu à une branche particulière des assurances, la plus ancienne de toutes, et qui a pour objet la production de la sécurité ou, ce qui revient au même, la destruction ou la police des nuisances (1)

En résumé, la valeur, objet de la propriété, s’incarne dans les personnes et dans les choses. Elle périt avec elles, mais, grâce à la qualité qu’elle a d’être échangeable, elle sert d’étoffe à des capitaux dont la durée est indéfinie. Dans le cours de son existence, elle est soumise, soit par le fait de la nature, soit par le fait de l’homme, à des risques de moins value et de destruction accidentelle, mais elle possède, en revanche, des chances de plus value. Certains d’entre ces risques naissent de l’exercice légitime et nécessaire de l’activité humaine, et ils ne peuvent donner lieu qu’à de simples assurances; certains autres, au contraire, impliquent une atteinte portée au droit d’antrui, et il est juste et nécessaire de les supprimer ou de les écarter, en fournissant une compensation à ceux qui en souffrent aux frais de ceux qui les infligent.

Telle est la propriété considérée dans son objet, la valeur. Comme elle n’est, d’après la définition que nous en avons donné, qu’un rapport, — rapport de justice existant entre la valeur et ceux qui l’ont créée, reçue ou acquise, — nous avons à la considérer aussi dans son sujet, celui qui possède.

L’homme qui possède des valeurs est investi du droit naturel d’en user et d’en disposer selon sa volonté. Les valcurs possédées peuvent être détruites ou conservées, transmises à titre d’échange, de don ou de legs. A chacun de ces modes d’usage, d’emploi ou de disposition de la propriété correspond une liberté.

Énumérons ces libertés dans lesquelles se ramifie le droit de propriété.

Liberté d’appliquer directement les valeurs créées ou acquises à la satisfaction des besoins de celui qui les possède, ou liberté de consommation.

Liberté de les employer à produire d’autres valeurs, ou liberté de l’industrie et des professions.

Liberté de les joindre à des valeurs appartenant à autrui pour en faire un instrument de production plus efficace, ou liberté d’association.

Liberté de les échanger dans l’espace et dans le temps, c’est à dire dans le lieu et dans le moment où l’on estime que cet échange sera le plus utile, ou liberté des échanges.

Liberté de les prêter, c’est à dire de transmettre à des conditions librement débattues la jouissance d’un capital ou liberté du crédit.

Liberté de les donner ou de les léguer, c’est à dire de transmettre à titre gratuit les valeurs que l’on possède, ou liberté des dons et legs.

Telles sont les libertés spéciales ou, ce qui revient au même, tels sont les droits particuliers dans lesquels se ramifie le droit général de propriété.

Maintenant, si nous considérons ce droit dans son usage, nous trouverons qu’il existe deux catégories de propriétaires:

  • Ceux qui sont pourvus d’une capacité morale et intellectuelle suffisante pour user utilement des valeurs qu’ils ont créées, reçues ou acquises.
  • Ceux qui ne possèdent point cette capacité; ceux qui sont incapables d’user et de disposer utilement de la propriété, et qui n’en pourraient faire, en conséquence, qu’un usage dommageable à eux-mêmes et aux autres.

Il convient de remarquer toutefois que la capacité d’user et de disposer utilement de la propriété n’existe point d’une manière absolue. Quelles que soient la moralité et l’intelligence d’un propriétaire, il est toujours exposé à faire un mauvais usage de sa propriété. Mais, selon qu’il en use bien ou mal, sa richesse augmente ou diminue; selon qu’il existe dans une société plus ou moins de capacité à bien user de la propriété, elle s’enrichit ou demeure misérable.

Lorsque cette capacité n’existe point, on met le propriétaire en tutelle. Le tuteur use et dispose de la propriété, sauf à rendre compte à qui de droit de l’usage qu’il en a fait. Tantôt la tutelle est complète, lorsqu’il s’agit des enfants et des aliénés par exemple; tantôt elle est partielle, lorsqu’il s’agit des femmes. Tantôt encore elle est volontaire, tantôt, et plus souvent, elle est imposée. L’esclavage est la forme primitive et grossière de la tutelle imposée à des classes ou à des races incapables de bien user de la propriété. Que cette forme de la tutelle soit vicieuse et surannée, la réaction qui s’est universellement produite contre l’esclavage l’atteste suffisamment, mais que la tutelle elle-même ait cessé d’être nécessaire, pour les individualités inférieures de certaines races ou même de toutes les races, voilà ce que nul n’oserait affirmer. La suppression de la tutelle, sous sa forme barbare et primitive de l’esclavage, n’implique pas nécessairement la suppression de toute tutelle, et aussi longtemps qu’il existera des hommes enfants, quelle que soit la couleur de leur peau, il y aura lieu de leur donner et, au besoin, de leur imposer des tuteurs.

En admettant que cette question préalable soit résolue, c’est à dire que les seules individualités capables d’user et de disposer de la propriété (que cette propriété se trouve sous la forme de valeurs personnelles, mobilières ou immobilières), soient investies du droit d’en user et d’en disposer, il s’agit de savoir si les différentes libertés que contient ce droit, liberté de la consommation, liberté de l’industrie, liberté d’association, liberté de l’échange, liberté du prêt, des donations et des legs, doivent être restreintes ou laissées en tières.

Pour résoudre cette question, nous n’avons qu’à nous reporter aux conditions de la création des valeurs. Si, comme nous l’avons démontré, la création de toute valeur occasionne une dépense de forces et une peine, nul ne crée volontairement des valeurs qu’à la condition de récupérer une force supérieure à celle qu’il a dépensée, une jouissance plus grande que la peine qu’il s’est donné. Mais si l’on ne peut user et disposer librement des valeurs que l’on possède, si cette liberté d’user ou de disposer de la valeur est supprimée ou diminuée, l’utilité contenue dans la valeur et en vue de laquelle elle a été acquise, se trouve supprimée ou diminuée et la valeur avec elle. Tout retranchement à la liberté d’user ou de disposer des valeurs, de les consommer, de les employer, de les échanger, de les donner, de les léguer, en un mot, toute servitude imposée aux propriétaires, en ce qui concerne l’usage et la disposition de leurs propriétés, se traduit en une moins value, et diminue d’autant leur intérêt à créer, à conserver et à multiplier les valeurs.

Cependant, le propriétaire peut être intéressé, soit pour conserver son droit sur la valeur qui lui appartient, soit pour préserver cette valeur d’un risque de destruction quelconque, à sacrifier une partie de la valeur possédée ou même une partie du droit de propriété pour assurer la conservation du restant. Lorsqu’il s’agit simplement de préserver d’un risque de destruction la valeur possédée, il suffit ordinairement d’abandonner, sous la forme d’une prime, une partie de cette valeur à un assureur quelconque, sans se dessaisir d’aucune partie du droit d’user ou de disposer du restant. Mais il en est autrement, lorsqu’il s’agit de sauvegarder le droit de propriété même contre les atteintes de la violence ou de la fraude. Presque toujours, en ce cas, un retranchement du droit est nécessaire, une servitude doit être jointe à la prime d’assurance. Supposons, par exemple, qu’il s’agisse de préserver un pays du risque d’une invasion étrangère, il pourra être nécessaire d’établir sur certains points du territoire des places fortes ou des camps retranchés. Autour de ces lieux de défense, l’expérience technique de l’art militaire a démontré encore la nécessité d’établir un rayon de servitudes, dans lequel il est interdit de planter et de bâtir, afin que les abords de la place ne soient point obstrués par des plantations et des constructions, propres à servir d’abris à l’ennemi. Ces servitudes, en restreignant la liberté de l’emploi des valeurs appropriées, leur infligent une moins value. Elles peuvent néanmoins être très légitimement établies, s’il est reconnu qu’elles sont nécessaires à la défense commune. Seulement, dans ce cas, il est juste que la communauté des assurés, dans l’intérêt de laquelle elles sont établies, en paye les frais, en fournissant aux propriétaires dont les biens sont frappés de servitudes, une indemnité égale à la moins value que subissent ces biens. Supposons encore qu’il s’agisse de combattre et d’écarter, à l’intérieur, les risques de spoliation et de destruction qui menacent les propriétés, risques d’assassinat, de vol, d’escroquerie, etc.; il pourra être nécessaire que chacun se soumette à certaines servitudes spéciales, requises pour rendre efficace la répression de ces sévices: telle est, par exemple, la servitude de l’incarcération, c’est à dire la privation de la liberté personnelle pendant la durée d’une instruction judiciaire, etc., etc. Mais ces servitudes qui diminuent le droit de propriété aussi bien que les primes d’assurances qui diminuent les valeurs possédées, doivent être réduites au minimum indispensable pour garantir la propriété. Il en est ainsi lorsque les assurances sont libres, c’est à dire lorsque le propriétaire, grevé d’un risque, est le maître ou de s’assurer contre le risque ou de le supporter lui-même, ou bien encore de choisir entre les assureurs. Mais les assurances libres sont d’une date récente; l’assurance obligatoire et monopolisée n’a pas cessé d’être la règle, au moins pour les risques provenant du fait de l’homme; en conséquence, les primes et les servitudes qu’elle exige sont demeurées partout excessives.

Après avoir examiné en quoi consiste le droit de propriété, dans quels droits ou dans quelles libertés il se ramifie, les conditions nécessaires à son exercice et les servitudes qu’il comporte, nous avons à jeter un coup d’œil sur les formes qu’il affecte. On peut ramener ces formes à trois grandes catégories. La propriété peut être commune, individuelle ou collective.

Ces formes de la propriété n’ont rien d’arbitraire; elles sont déterminées partout et toujours par la nature et l’état d’avancement de la production. La propriété commune apparaît la première au moins pour les valeurs immobilières. Les domaines de chasse, les pêcheries sont possédés en commun par les tribus qui vivent de leur exploitation. En revanche, les produits provenant de cette exploitation, le poisson et le gibier sont partagés entre les chasseurs et les pêcheurs, en proportion de la valeur du concours de chacun, et ils deviennent alors des propriétés individuelles. Lorsque l’agriculture prit naissance, les exploitations se morcelèrent, et la propriété individuelle devint alors la forme prédominante. Cette forme domine encore de nos jours, quoique les progrès des instruments et des méthodes de la production nous conduisent rapidement à une période où la propriété collective prévaudra à son tour. Comme il faut, de plus en plus, pour produire, la réunion et la coopération d’immenses capitaux, sous forme de valeurs personnelles, mobilières et immobilières, la propriété des valeurs appliquées à la production ou, ce qui revient au même, des capitaux doit devenir, de plus en plus aussi, collective ou actionnaire. La propriété collective n’est, à la bien considérer, qu’une transformation progressive de la propriété commune, avec laquelle elle conserve de notables analogies. C’est ainsi qu’un chemin de fer, par exemple, est la propriété commune d’une “tribu” plus ou moins nombreuse d’actionnaires, qui n’en peuvent disposer que collectivement. Chacun reçoit dans le produit de l’exploitation une part proportionnée à la valeur de son apport, et cette part seule devient sa propriété individuelle. En résumé, on peut dire que la propriété collective, qui répond à un état avancé de l’industrie humaine, n’est autre chose que la communauté librement spécialisée, conformément aux besoins de la production divisée.

La communauté primitive qui se retrouve encore dans les propriétés dites nationales, provinciales ou communales, tend ainsi à disparaître pour faire place à la communauté spécialisée, — ceci en vertu de la loi même qui détermine la spécialisation progressive des industries ou la division du travail.

Si les formes de la propriété dépendent de la nature et de l’état d’avancement de la production, si tel état de la production comporte la propriété commune, tel autre la propriété individuelle, tel autre enfin la propriété collective ou communauté spécialisée, on comprend qu’aucune forme de la propriété ne puisse être arbitrairement imposée, sans occasionner un dommage, une nuisance à la société. Vouloir restaurer, dans l’état présent de la production, la communauté primitive aux dépens de la propriété individuelle, ce serait, en admettant que la chose fῦt praticable, faire rétrograder la production jusqu’à l’époque où les hommes vivaient des produits de la chasse, de la pêche, de la cueillette des fruits ou de la vaine pâture. Vouloir, au contraire, perpétuer la propriété individuelle, en la protégeant au moyen d’obstacles artificiels opposés à la formation de la propriété collective, ce serait enrayer le développement progressif de la production et ralentir ainsi la multiplication des richesses. Il importe, en définitive, de laisser la propriété s’établir toujours sous sa forme naturelle, c’est à dire sous la forme que commandent la nature et l’état d’avancement de la production, en se bornant à la garantir aussi complétement que possible sous cette forme.

Enfin, il nous reste à examiner les rapports économiques de la propriété de chacun avec la propriété d’autrui. Ces rapports se résument dans l’échange et dans le prêt, lequel n’est, en dernière analyse, qu’un échange accompli dans le temps. Sous un régime de production spécialisée, toutes les valeurs appropriées sont incessamment échangées par ceux qui les possèdent ou qui en ont loué l’usage. Ces échanges s’opèrent sous l’empirede deux sortes de circonstances ou de deux états différents de la propriété: sous l’empire du monopole ou de la concurrence.

Le monopole apparaît lorsque des valeurs personnelles, mobilières ou immobilières sont possédées par un seul individu ou par un petit nombre d’individus, tandis que les valeurs contre lesquelles elles s’échangent sont possédées par un grand nombre. Alors il peut arriver et il arrive fréquemment que les monopoleurs restreignent leur offre de manière à élever le prix courant d’un produit bien au dessus de son prix naturel et à s’attribuer ainsi un bénéfice de surcroît, autrement dit une rente.

Le monopole peut être de deux sortes: naturel ou artificiel.

Le monopole est naturel lorsque, d’une part, la quantité existante des valeurs monopolisées est inférieure à la demande; lorsque, d’une autre part, aucun obstacle artificiel n’empêche les consommateurs de se les procurer où bon leur semble. Ainsi, un artiste pourvu d’un talent extraordinaire possède un monopole naturel. De même, les propriétaires de certaines terres particulièrement fertiles ou propres à la production de denrées rares jouissent encore d’un monopole naturel. Mais le monopole naturel procurant des bénéfices extraordinaires, ces bénéfices agissent comme une prime d’encouragement pour la découverte ou la formation de fonds analogues. Plus cette prime est élevée, plus l’encouragement qu’elle offre à la concurrence est considérable et moins, en conséquence, le monopole est durable. Tel est encore le cas pour les inventions et les œuvres de la littérature ou de l’art. Lorsque ceux qui les ont créées ou acquises profitent de leur monopole naturel pour en surélever le prix, la production des œuvres similaires est stimulée de tout le montant de la rente qu’ils s’attribuent. Non seulement le monopole attire ainsi la concurrence, mais encore il arrive fréquemment, dans le cas des inventions, par exemple, que l’invention nouvelle, hâtée par l’abus du monopole naturel de l’ancienne, anéantisse complétement la valeur de celle-ci.

Le monopole est artificiel lorsqu’un individu ou une collection d’individus ont seuls le droit d’offrir sur un certain marché une catégorie quelconque de produits ou de services, ou, ce qui revient au même, lorsque les autres propriétaires sont soumis, au profit des monopoleurs, à une diminution de leur droit de disposer de leurs produits ou de leurs services, lorsque le droit des uns est étendu aux dépens du droit des autres, de manière à constituer, d’un côté, un privilége auquel correspond, d’un autre côté, une servitude. Dans ce cas, les monopoleurs peuvent réaliser des bénéfices d’autant plus considérables que le produit ou le service monopolisé peut être, d’une part, plus aisément raréfié, et qu’il a, d’une autre part, un caractère d’utilité plus prononcé. Lorsque c’est une denrée nécessaire à la vie, le prix en peut être porté, par la diminution des quantités offertes, à un taux meurtrier. Aussi, dans ce cas, le gouvernement qui concède ou garantit le monopole prend-il soin, le plus souvent, de le limiter, en établissant un maximum, c’est à dire un niveau au dessus duquel le prix du produit ou du service monopolisé ne peut être porté. Mais ce maximum est ordinairement éludé, et, quand même il ne l’est point, il permet aux monopoleurs de vendre ou de prêter leurs produits ou leurs services à usure, c’est à dire en s’attribuant, aux dépens des consommateurs, une rente en sus du profit naturel et nécessaire de leur industrie.

La concurrence existe, au contraire, lorsque le nombre des propriétaires de produits ou de services échangeables n’est point limité, et lorsque ces produits ou ces services eux-mêmes peuvent être produits d’une manière illimitée. Dans ce cas, qu’arrive-t-il? C’est que ces produits ou ces services sont toujours offerts sur le marché ou tendent toujours à l’être dans la proportion la plus utile. En effet, lorsqu’ils sont offerts en quantité insuffisante, la loi des quantités et des prix agit promptement pour attribuer à ceux qui les offrent une rente en sus du profit nécessaire, et cette rente agit comme une prime pour attirer la concurrence; lorsqu’ils sont, au contraire, offerts avec excès, le phénomène opposé se manifeste, et c’est ainsi, comme nous le verrons plus loin, que l’ordre et la justice tendent incessamment et d’eux-mêmes à s’établir sous le régime de la concurrence.

CINQUIÈME LEÇON

l’assiette de la production

Comment l’assiette de la production s’établit, lorsque le producteur est isolé; — que cette assiette n’a rien d’arbitraire; — qu’elle est essentiellement mobile. — Comment elle s’établit sous le régime de la division du travail et de l’échange; — que la loi de la formation des prix apparaît, sous ce régime, comme le grand régulateur de la production; — qu’elle agit incessamment pour faire naître les différentes branches de la production, dans le temps le plus opportun, pour les établir dans les lieux, sous les formes et dans les limites les plus utiles. — Des obstacles qui s’opposent à ce que les différentes branches de la production se localisent de la manière la plus conforme aux ressources du sol et au génie particulier des habitants; — Comment ces obstacles s’aplanissent. — Vice des discussions entamées sur les formes et les limites de la production.

C’est seulement après s’être bien rendu compte du phénomène de la constitution des valeurs ou de la formation des prix, qu’on peut concevoir, d’une manière un peu nette, comment, sous le régime de la division du travail et de l’échange, la production s’assied et s’organise, comment aussi elle se proportionne avec la consommation; comment, pour tout dire, l’ordre s’établit et se maintient de lui-même dans le monde économique.

Sous le régime de la production isolée, ce problème de l’établissement de l’ordre économique se résout d’une manière fort simple. L’homme isolé consulte, d’une part, ses besoins, d’une autre part, les moyens de production dont il dispose, et il organise sa production en conséquence. Comme ses ressources sont d’abord fort limitées, il se contente de produire les choses nécessaires à la satisfaction de ses besoins les plus urgents et dans la proportion marquée par le caractère de nécessité de ces choses. A mesure que ses ressources se développent, il accroît sa production. Dans quel ordre? Dans l’ordre indiqué par la nature et l’étendue de ses besoins, la nature et l’étendue de ses ressources. Après avoir pourvu à ses besoins de première nécessité, il commence à satisfaire ceux de seconde nécessité, puis ses goῦts de luxe. C’est l’intensité plus ou moins grande de ses besoins et, par conséquent, des jouissances qu’il peut retirer de leur satisfaction, qui le dirigera, avant tout, dans l’organisation de sa production. Sera-t-elle cependant son seul guide? L’homme isolé s’attachera-t-il toujours à pourvoir à ses besoins en proportion de leur intensité? Oui, s’ils ne sont pas plus difficiles à satisfaire les uns que les autres. Non, si, comme c’est le cas ordinaire, la nature de ses ressources est telle qu’il puisse satisfaire facilement certains besoins, difficilement certains autres, et qu’il s’en trouve même qu’il ne puisse satisfaire. Les difficultés de la production des choses nécessaires à la satisfaction de ses besoins, et par conséquent l’intensité de la peine ou la grandeur du sacrifice que chacune de ces choses lui coútera, entreront comme un second élément dans son appréciation. Il organisera sa production des différentes choses dont il a besoin et qu’il a les moyens de produire, en raison directe de la jouissance que lui procurera la consommation de ces choses, en raison inverse de la peine que leur production lui coῦtera. L’assiette de sa production sera le résultat de cette double appréciation.

L’assiette de la production de l’homme isolé n’aura, comme on voit, rien d’arbitraire. L’homme isolé produira d’abord les choses dont la consommation lui procurera le plus de jouissances on, ce qui revient au même, dont la privation lui causerait le plus de souffrances, et dont la production lui coῦtera le moins de peine. Successivement, à mesure que ses premiers besoins seront apaisés, il produira d’autres choses, toujours en raison directe de la jouissance qu’elles lui procurent, et en raison inverse de la peine qu’elles lui coῦtent. Tel sera l’ordre chronologique naturel de l’établissement des branches plus ou moins nombreuses de sa production.

Cet établissement s’opérera aussi dans les conditions les plus économiques. Car l’homme isolé ayant beaucoup de besoins et peu de moyens de les satisfaire, s’efforcera de ne consacrer à chacune des branches de sa production que la moindre quantité possible des forces et des ressources dont il dispose. Dans ce but, il s’attachera à les établir dans la situation la plus favorable et à les exploiter de la manière la plus économique, afin d’obtenir un maximum de produit, partant de jouissances, moyennant un minimum de dépense, partant de peine.

Enfin, l’homme isolé ayant établi sa production conformément à la nature et à l’étendue de ses besoins, conformément aussi à la nature et à l’étendue de ses ressources, cherchera naturellement à maintenir entre les différentes branches de son travail, la proportion la plus utile: ses ressources étant limitées, il n’exagérera point sa production d’un côté, afin de n’être point obligé de l’amoindrir d’un autre. Il maintiendra parmi ses produits la proportion indiquée par l’état de ses besoins et de ses ressources, c’est à dire la proportion qui lui sera la plus utile ou qui lui semblera telle.

Tel est l’ordre que l’homme isolé s’attachera à établir dans sa production. Cet ordre sera-t-il immuable? Non, il sera fréquemment troublé et changé. Il le sera par le fait de causes indépendantes de l’homme et par le fait de sa volonté.

L’homme vit dans un milieu essentiellement mobile et il est exposé à des risques de toute sorte. Sa demeure pent être consumée par l’incendie, ses moissons peuvent être ravagées par la grêle, ou dévorées par les sauterelles. Les accidents de la température exercent une influence considérable sur la branche la plus importante de son travail, sur la production de ses aliments. Quand il entreprend une culture, il ne peut jamais savoir au juste quelle quantité de produits elle lui rendra. Il ne peut le savoir que d’une manière approximative, et souvent le résultat s’éloigne beaucoup de son approximation. En tous cas, la proportion des produits qu’il obtient diffère toujours plus ou moins de celle qu’il avait cherché à obtenir.

L’ordre de sa production se trouve ainsi troublé par des accidents qui échappent à son influence. Cet ordre se trouve encore incessamment modifié, bouleversé par le fait de sa volonté.

Doué d’une intelligence progressive, l’homme se modifie et il modifie le milieu où il vit ainsi que les agents dont il se sert. Ses besoins et ses goῦts changent, au moins dans une certaine mesure. Les uns deviennent plus intenses, les autres le deviennent moins. De jour en jour, il raisonne davantage ce qui lui parait utile. Il avait, par exemple, la passion des liqueurs fortes. Il s’aperçoit que cette passion lui est nuisible et il s’en corrige. Aussitôt, il consomme moins de spiritueux et, en conséquence, il en produit moins. La portion de son temps et de ses ressources qu’il économise de ce côté, il l’applique à produire un supplément de choses destinées à satisfaire d’autres besoins. L’assiette de sa production se modifie, dans ce cas, parce que l’assiette de sa consommation s’est modifiée. L’inverse se produit aussi. L’homme perfectionne certaines branches de sa production, et il obtient facilement, en se donnant peu de peine, ce qu’il obtenait naguère difficilement, en se donnant beaucoup de peine. Alors l’assiette de sa consommation se modifie parce que l’assiette de sa production s’est modifiée. Trois cas différents peuvent, du reste, se présenter ici: 1° que l’homme augmente sa consommation de la denrée dont il a perfectionné la production, exactement en proportion de la diminution de sa dépense ou de sa peine; 2° qu’il augmente sa consommation dans une proportion plus faible; 3° qu’il l’augment dans une proportion plus forte. Dans le premier cas, l’assiette de sa consommation se trouvera changée, mais non celle de sa production. Dans les deux autres, l’assiette de sa production sera modifiée comme celle de sa consommation. En tous cas, quelles que soient les modifications qu’elles subissent, la production et la consommation de l’homme isolé tendent toujours à se mettre en équilibre. Cet équilibre peut toujours aussi s’établir aisément, sauf, bien entendu, les perturbations indépendantes de la volonté humaine, puisque chacun connaît, d’une part, ses besoins et les choses qui lui sont nécessaires pour les satisfaire, d’une autre part, les ressources dont il dispose pour produire ces choses.

En d’autres termes, l’homme isolé connaît ou peut connaître aisément l’étendue du débouché qu’il s’offre à lui-même; il peut apprécier aisément la demande qu’il fera de chacune des choses qui lui sont nécessaires, et régler sa production de manière à proportionner son offre à sa demande, sauf toujours les perturbations indépendantes de sa volonté.

C’est l’intérêt bien ou mal entendu de l’homme isolé qui détermine la nature de sa consommation, et c’est la nature de sa consommation qui détermine l’assiette de sa production.

Sous le régime de la division du travail et de l’échange, le même principe gouverne l’organisation de la production. Comme dans le cas de l’isolement, chaque homme est sollicité par un certain nombre de besoins et il dispose pour les satisfaire d’une certaine quantité de moyens de production, avec cette différence que les moyens de production de l’homme en société sont infiniment plus considérables que ceux de l’homme isolé, nous avons vu pour quelle raison (1) . L’homme en société peut, en conséquence, pourvoir à ses besoins d’une manière plus complète que l’homme isolé. Mais, dans les deux cas, l’assiette de la consommation, partant celle de la production, s’établit de la même manière. Ainsi que l’homme isolé, l’homme en société échelonne sa consommation en raison directe de la jouissance que les choses lui procurent, ou, ce qui revient au même, de la souffrance qu’elles lui épargnent, en raison inverse de la peine ou des sacrifices qu’elles lui coῦtent. C’est son intérêt bien ou mal entendu qui gouverne sa consommation.

Seulement, dans le cas de l’isolement, on conçoit aisément que la production s’opère toujours dans le temps, dans le lieu, sous la forme et dans la proportion qui paraissent le plus utiles au consommateur, sauf bien entendu les perturbations indépendantes de la volonté humaine, puisque l’homme isolé consomme lui-même toutes les choses qu’il produit, puisque le producteur s’identifie en lui avec le consommateur.

Dans le cas de la division du travail et de l’échange, la production étant séparée de la consommation, en ce sens que chacun produit des choses qu’il livre à la consommation générale pour recevoir en échange les choses qui entrent dans sa consommation particulière, le problème de l’organisation utile de la production semble infiniment plus difficile à résoudre. On ne s’explique pas d’emblée comment, sous ce régime, la production puisse s’opérer toujours dans le temps, dans le lieu, sous la forme et dans les conditions les plus utiles, comme aussi dans la proportion requise par la consommation.

Nous allons voir que la loi qui fait graviter avec une puissance irrésistible le prix des choses vers un point central marqué par leurs frais de production, augmentés d’une part proportionnelle de produit net; nous allons voir, disons-nous, que cette loi donne, sauf l’action des causes perturbatrices, la solution du problème que nous venons de poser; qu’elle agit incessamment pour faire naître les différentes branches de la production dans le temps le plus opportun, pour les établir et les organiser dans les lieux, sous les formes et dans les conditions les plus utiles, enfin pour les développer dans les proportions requises par la consommation, absolument comme si le producteur continuait à ne faire qu’un avec le consommateur; qu’elle est, en un mot. le grand régulateur de la production.

1. Chacune des branches de la production naît-elle toujours dans le temps le plus opportun?

C’est seulement lorsqu’une denrée est assez demandée pour que son prix s’élève au niveau de ses frais de production, augmentés d’une part proportionnelle de produit net, qu’elle commence à être produite. On dit alors qu’elle possède un débouché. Nous venons de voir qu’à l’origine, chaque producteur se sert de débouché à lui-même. Mais lorsque le travail vient à se diviser, le débouché s’agrandit: chaque catégorie de producteurs sert de débouché aux autres. Ainsi, les agriculteurs produisent des substances alimentaires non seulement pour eux-mêmes, mais encore pour les maçons, les cordonniers, les fabricants d’étoffes, etc. Les cordonniers fournissent des souliers aux agriculteurs, aux maçons et aux autres catégories de production. Ainsi de suite.

Cependant, dans la production divisée aussi bien que dans la production isolée, ces différentes branches de l’industrie humaine ne naissent point d’une manière simultanée. Elles ont un ordre de développement naturel, ordre déterminé par la formation et le développement de chaque débouché.

Le besoin de nourriture étant celui que nous pouvons le moins nous dispenser de satisfaire, l’industrie alimentaire a été évidemment la première à se constituer. Viennent ensuite le besoin de se préserver des intempéries des saisons, et celui de se défendre contre les hommes et les animaux nuisibles, qui ont donné naissance à plusieurs autres branches de la production. Les industries qui pourvoient à ces besoins de première nécessité sont les seules que l’on observe chez les peuples demeurés à l’échelon inférieur de la civilisation. Pourquoi? parce que le travail de l’homme, chez ces peuples arriérés, suffit à peine pour lui procurer une alimentation, des vêtements et un abri grossiers. Tout son temps et toutes ses ressources doivent y être consacrés.

Mais que l’industrie se perfectionne, que les moyens de production dont l’homme dispose viennent à s’accroître de telle façon qu’après avoir pourvu à ses besoins de première nécessité, il puisse encore en satisfaire d’autres, on verra aussitôt un débouché naître pour les denrées de seconde nécessité et même pour les objets de luxe. Ces moyens de production supplémentaires que le progrès aura mis au service de l’homme, il les emploiera à créer un supplément de choses utiles et à apaiser des besoins qui étaient demeurés jusqu’alors non satisfaits.

C’est ainsi que les différentes branches de la production naissent et se développent, successivement, à mesure que l’industrie se perfectionne. Il y a dans leur croissance un ordre chronologique naturel. Chaque branche de la production naît aussitôt qu’elle trouve un débouché, et la formation du débouché dépend, à son tour, du nombre et de la perfection des agents productifs dont l’homme dispose. Tout progrès, en développant les moyens de production, crée par là même un nouveau débouché et permet à l’homme de satisfaire un nouveau besoin ou, pour mieux dire, un besoin demeuré jusqu’alors inassouvi. Grâce aux progrès successifs que l’humanité a accomplis depuis l’origine de la civilisation, l’homme peut satisfaire aujourd’hui un bien plus grand nombre de besoins et d’une manière bien plus complète qu’il ne le pouvait jadis, et la production qui n’avait alors que quelques rameaux en possède aujourd’hui des milliers.

Examinons maintenant comment il se fait que chacune des nombreuses ramifications de l’industrie humaine naisse d’ellemême, dans le plus opportun, sauf toujours bien entendu l’action des causes perturbatrices de l’ordre économique.

Nous venons de dire qu’une industrie ne peut naître qu’à la condition de posséder un débouché, c’est à dire à la condition que ses produits soient assez demandés pour que leur prix courant s’élève au niveau de leurs frais de production augmentés d’une part proportionnelle de produit net. C’est seulement alors, en effet, qu’on peut en entreprendre la production avec avantage pour soi, avec utilité pour autrui. Si on l’entreprend plus tôt, qu’arrivera-t-il? Que l’on n’obtiendra pas de cette denrée un prix suffisant pour couvrir ses frais de production augmentés d’une part proportionnelle de produit net, c’est à dire qu’il y aura perte à la produire. Qu’est-ce que cela signifiera? Cela signifiera que cette denrée est moins utile que les autres, puisque les consommateurs ne consentent pas à s’imposer pour l’obtenir des sacrifices proportionnés à ceux qu’ils s’imposent pour se procurer celles-ci. Moins elle sera utile, moins haut s’élèvera son prix, en sorte que plus on devancera l’époque où il deviendra opportun de la produire, plus considérable sera la perte que l’on éprouvera en la produisant.

Cette époque ne pourra non plus être dépassée, au moins d’une manière sensible. Supposons, en effet, qu’une denrée non encore produite vienne à obtenir un débouché, supposons qu’elle vienne à être assez demandée pour que son prix dépasse ses frais de production, augmentés d’une part proportionnelle de produit net, qu’arrivera-t-il? Que la production de cette denrée devenant plus avantageuse que celle de tout autre, on la produira de préférence, et que l’excitation sera d’autant plus vive que l’époque où l’on pouvait commencer à la produire utilement s’éloignera davantage, car son prix s’élèvera progressivement à mesure qu’elle sera plus demandée sans être encore offerte.

Si l’on se rend bien compte de ce phénomène économique, on se convaincra, comme nous l’avons remarqué ailleurs (1) , qu’il n’est nullement nécessaire que le gouvernement inter vienne pour provoquer l’établissement de n’importe quelle branche de la production. S’il intervient pour produire une denrée, avant que cette denrée soit assez demandée pour que son prix s’élève au niveau de ses frais de production augmentés d’une part proportionnelle de produit net, il causera une perte à la société et son intervention sera nuisible. S’il intervient pour la produire, après que la production en est devenue suffisamment avantageuse, son intervention sera au moins inutile.

Quelques-uns affirment cependant qu’il peut être utile de hâter ou de reculer, voire même d’ajourner indéfiniment l’époque où une industrie prendrait naissance, soit en la subventionnant de manière à couvrir tout ou partie du montant de ses frais de production et en créant ainsi à ses produits un débouché artificiel, aux dépens des débouchés de tous les autres produits; soit, au contraire, en renchérissant ou même en interdisant la production nouvelle, de manière à retarder autant que possible l’époque de son éclosion naturelle. Ce genre d’intervention, dont nous aurons à discuter le mérite lorsque nous nous occuperons de la consommation, s’appuie sur une proposition dont la vérité devient de jour en jour plus contestable, savoir que les gouvernés sont moins aptes que le gouvernement à discerner ce qui leur est utile.

Mais en laissant à part la question de la légitimité ou de l’utilité des divers besoins qui se manifestent dans l’homme, nous pouvons affirmer que la production tend toujours, d’elle-même, à se mettre en harmonie avec eux; nous pouvons affirmer qu’aussitôt qu’une chose non encore produite acquiert une utilité proportionnée à celle des choses déjà produites, elle ne tarde pas à être offerte aux consommateurs, car les agents productifs sont attirés dans cette nouvelle direction, avec d’autant plus de force que le produit est plus demandé, c’est à dire qu’il a acquis plus d’utilité.

Sous le régime de la production divisée comme sous le régime de la production isolée, l’éclosion des différentes branches de l’industrie humaine tend donc à s’opérer toujours conformément aux besoins du consommateur et aux ressources dont il dispose pour les satisfaire, c’est à dire dans le temps le plus utile.

II. Chacune des branches de la production s’établit-elle toujours dans le lieu, sous la forme et dans les conditions les plus utiles?

Quand vous portez vos regards sur la carte économique du monde, vous vous a percevez au premier coup d’œil que chaque contrée ne produit pas indifféremment toutes choses; vous vous apercevez que la production a sa distribution topographique comme elle a son développement chronologique. Ainsi, le blé ne croît guère que dans les régions tempérées, le riz exige un climat plus chaud, le café, le coton, les épices ne peuvent être produits que sous les latitudes les plus basses. Il en est de même pour les minéraux. Chaque région du globe a ses gisements particuliers de minéraux comme elle a ses gisements d’animaux et de plantes. Enfin, si l’on étudie la race humaine dans les différentes contrées du globe, on se convaincra que les facultés dont elle est pourvue peuvent être assujetties aussi à un classement topographique. Il y a certainement une relation qui nous échappe entre la formation du règne minéral et celle des deux autres règnes; il y a des rapports mystérieux qui unissent les minéraux, les plantes et les animaux et qui déterminent leur distribution. En tous cas, le coup d’œil le plus superficiel jeté sur notre globe suffit pour démontrer que tous les genres de production ne peuvent s’établir en tous lieux.

Ces conditions de lieu ne se manifestent pas seulement de contrée à contrée; elles s’observent encore dans le choix des localités où chaque industrie établit ses principaux foyers. Ainsi la plupart des industries de luxe se sont concentrées à Paris, sauf l’industrie de la soie dont le foyer est à Lyon. En Belgique, la production du drap s’est concentrée à Verviers et celle du coton à Gand. Cette localisation industrielle ne s’est pas opérée d’une manière arbitraire. Des causes naturelles, résidant dans le climat, dans le gisement des matières premières et des facultés industrielles des populations, déterminent chacune des branches de la production à se caser dans telle localité plutôt que dans telle autre. Des causes artifielles interviennent aussi pour déterminer la localisation des industries parfois à contresens de la nature.

On peut affirmer, d’une manière générale, que toutes les industries tendent à se localiser dans les endroits où les difficultés de la production sont les moins considérables, où la production est la plus économique. Il en est ainsi, soit qu’elle se trouve placée sous le régime du monopole, soit qu’elle se développe sous la loi de la concurrence.

Dans le premier cas, les producteurs peuvent s’attribuer, en grande partie, les bénéfices des progrès qu’ils réalisent. Or, se placer dans une localité où la production est plus facile qu’ailleurs, n’est-ce pas réaliser un progrès? Les producteurs se trouvent ainsi excités, même sous le régime du monopole, à se placer dans les endroits les plus favorables à l’exercice de leur industrie.

Dans le second cas, savoir sous le régime de la concurrence, le prix des choses tend irrésistiblement à se mettre au niveau des difficultés de la production, dans les endroits où elle est la plus économique. Il en résulte que les producteurs placés dans des localités peu favorables ne peuvent obtenir un prix suffisant pour couvrir leurs frais. Cela étant, ils finissent par être dépouillés peu à peu des éléments de production dont ils disposent et par cesser de produire. Sous ce régime, les producteurs se trouvent dont excités, bien plus énergiquement encore que sous le régime du monopole, à se fixer dans les localités les plus favorables à l’exercice de leur industrie. En effet, dans le cas du monopole, c’est uniquement l’appât d’un supplément de bénéfice qui les y provoque; dans le cas de la concurrence, ils y sont tenus sous peine de mort industrielle.

Si aucun obstacle ne s’était opposé depuis l’origine des sociétés à la bonne distribution topographique de la production, il est présumable qu’après une foule de tâtonnements et d’écoles, ses différentes branches auraient fini par se localiser de la manière la plus conforme à la distribution des ressources particulières du sol et du climat, comme aussi au génie particulier des populations.

Malheureusement cette distribution économique de la production a rencontré des obstacles de tous genres. Elle en a rencontré dans la nature, elle en a rencontré aussi dans les hommes.

La difficulté naturelle des communications a été jusqu’à présent le principal obstacle à une bonne distribution topographique de la production. Cette difficulté inhérente à l’imperfection ou à l’insuffisance originaire des moyens de transport, a permis à certaines industries de s’établir dans des localités naturellement peu favorables et de subsister, ainsi placées, sous la protection de l’obstacle des distances.

D’autres causes, provenant des passions ou des mauvais calculs de l’homme, telles que la guerre et la prohibition, ont agi encore pour entraver la distribution économique de la production. Voici une comparaison qui pourra vous montrer, je pense, avec une certaine clarté, de quelle manière elles ont agi.

Il y a un fait qui doit vous avoir frappés, car vous pouvez l’observer à Bruxèlles mieux que partout ailleurs, c’est la manière incommode et anti-économique dont la plupart des anciennes villes sont bâties; c’est la mauvaise situation dans laquelle elles sont placées. Bruxelles, par exemple, est bâti sur le versant d’une colline. La partie supérieure de la ville est sur un plateau, la partie inférieure est dans un marais. Les habitants de Bruxelles passent leur vie à monter et à descendre. Si l’on évaluait la force et le temps qui sont perdus, les matériaux qui sont usés dans ces montées et dans ces descentes continuelles, en d’autres termes, si l’on supputait ce que Bruxelles a perdu, depuis son origine, à n’être pas bâti sur un terrain plat, on arriverait certainement à un total énorme. Une autre particularité caractérise encore les anciennes villes, c’est l’étroitesse incommode et insalubre des rues. Cependant, si l’on examine les environs de ces villes bâties sur le flanc des montagnes et resserrées dans une étroite enceinte, on apercevra, le plus souvent, des plaines magnifiques, offrant un choix d’emplacements vastes et commodes pour l’établissement d’une cité. Enfin, si l’on visite un pays neuf, les États-Unis par exemple, on remarquera que les habitants choisissent de préférence pour bâtir leurs villes non les montagnes, mais les plaines; on remarquera aussi que l’espace n’est pas épargné dans les villes d’Amérique que les places et les squares y abondent et que les rues y ont toute la largeur désirable.

D’où proviennent ces différences dans le choix de l’emplacement des villes et dans la manière de les bâtir? Devons-nous croire que nos ancêtres préféraient les montagnes aux plaines et les rues étroites aux rues larges? Devons-nous croire qu’ils préféraient ce qui est incommode et malsain à ce qui est commode et sain? Nullement. Ce n’était point par goῦt qu’ils se logeaient sur le flanc des montagnes et dans des rues étroites et malsaines; c’était par nécessité. Ils y étaient contraints par la guerre.

A l’époque où le plus grand nombre de nos anciennes villes ont été bâties, on ne trouvait de sécurité nulle part. Partout, le citoyen paisible courait incessamment le risque d’être volé ou assassiné. Au moyen âge, par exemple, l’insécurité était universelle. Les conquérants barbares s’étaient établis dans les endroits les plus inaccessibles; ils y avaient bâti des châteaux forts, et ils s’élançaient de ces nids de vautours sur les contrées avoisinantes pour les piller ou les rançonner. Trop faibles pour leur résister, les victimes de leurs déprédations songèrent alors à composer régulièrement avec eux comme on compose avec les bandits, dans les pays où le gouvernement est sans force. Ils s’assurèrent contre leurs incursions et leurs pillages en leur payant un tribut. Mais comme les bandes qui ravageaient le pays étaient nombreuses, ce procédé serait devenu fort dispendieux s’il avait fallu payer un tribut à chacune. On s’adressait donc à la bande la plus forte pour obtenir sa protection contre les autres bandes. Cette protection, on l’obtenait moyennant un tribut plus ou moins élevé, selon les circonstances. Enfin, pour que la garantie fῦt plus sῦre, la protection plus efficace, les protégés se logeaient aussi près que possible de leurs protecteurs. D’ordinaire, ils s’établissaient immédiatement au dessous des châteaux forts, afin de pouvoir s’y réfugier en cas d’alerte. Ce fut ainsi que se bâtirent le plus grand nombre des villes, dont l’origine remonte au moyen âge. Les premières maisons s’élevèrent au dessous des fossés du château, et les autres s’échelonnèrent, comme en amphithéâtre, sur les gradins inférieurs. Aussitôt que les habitants se trouvèrent réunis en nombre suffisant, ils environnèrent leur cité de murailles pour compléter leur système de défense.

Quand on se rend compte des nécessités du temps, on comprend aussi pourquoi les rues étaient si étroites. C’est que les murailles avaient été bâties à une époque où les habitants, encore en petit nombre, resserraient, autant que possible, leurs lignes de défense. Mais, à mesure que la population s’accroissait, il fallait plus de place pour la loger. Que faisait-on pour résoudre ce problème? On augmentait la hauteur des maisons et l’on diminuait la largeur des rues. On parvenait ainsi à loger un maximum de population dans l’intervalle compris entre les lignes de défense. On aurait pu, à la vérité, reculer les murs d’enceinte de la cité, mais cette opération, exigeant une dépense considérable, on la retardait autant que possible. Une partie de la population aurait pu se loger aussi en dehors des portes, mais, dans les premiers siècles qui suivirent les grandes invasions des barbares, elle ne s’y serait pas trouvée suffisamment en sῦreté. Voilà pourquoi les populations s’entassaient sur le flanc des montagnes au lieu de se loger commodément dans les plaines. Ce n’était point par goῦt, c’était par nécessité.

Cependant, la sécurité s’est progressivement accrue. La féodalité a disparu et la guerre avec elle, du moins dans l’intérieur de chaque pays. Alors, qu’est-il arrivé? C’est que la popution urbaine a tendu à se déplacer, c’est qu’elle a choisi des emplacements plus commodes et plus sains que ceux où le soin de sa sécurité l’obligeait d’abord à se confiner. La population des villes hautes est généralement descendue dans les plaines avoisinantes et elle y a bâti les villes basses. Les faubourgs doivent leur origine à ce progrès de la sécurité, qui permettait aux hommes industrieux et paisibles de vivre désormais en dehors d’une enceinte fortifiée (1) .

Ce mouvement de déplacement de la population des anciennes villes s’est, du reste, opéré lentement, car les maisons sont des capitaux durables que leurs propriétaires ne se résignent pas aisément à abandonner, et qu’ils louent à vil prix plutôt que de les démolir; mais c’est un mouvement universel. Nos villes tendent de plus en plus à quitter les versants des montagnes ou des collines pour s’épandre largement dans les plaines, et ce mouvement s’opère, le plus souvent, en dépit des résistances des administrations municipales qui s’efforcent de “protéger” les vieux quartiers aux dépens des nouveaux.

Vous voyez quelle influence considérable la gnerre a exercée sur “l’assiette” des anciennes villes. Elle n’en a pas exercé une moindre sur l’assiette de la production.

Lorsque la guerre était l’état normal des sociétés, les producteurs, en choisissant un emplacement pour leur industrie, avaient égard, avant tout, au degré de sécurité qu’il pouvait leur offrir. C’était la condition principale. La difficulté naturelle des communications,—difficulté que la guerre augmentait encore, — rendait d’ailleurs toute concurrence fort difficile sinon impossible.

Mais, à la longue, la guerre a cessé d’être l’état normal de la société, et l’industrie de la locomotion, dont elle enrayait les progrès, s’est rapidement développée et perfectionnée. Alors l’assiette de la production a été menacée d’une révolution analogue à celle qui vient d’être signalée dans l’emplacement des cités. Des établissements que la guerre et la difficulté naturelle des communications avaient jusqu’alors préservés de la concurrence, ont vu leur clientèle passer à d’autres établissements situés dans des conditions plus favorables, et leur ruine aurait été certaine si l’on n’avait imaginé de remplacer, à leur profit, les entraves de la guerre par celles des barrières de douanes, les soldats par des douaniers. Le système prohibitif eut primitivement pour objet de neutraliser les effets de la paix et du développement progressif des communications internationales, au profit des établissements qui s’étaient constitués sous le régime antérieur. Il fut établi en vue d’empêcher les industries mal placées de succomber sous l’effort des concurrences que cette nouvelle situation de la société faisait surgir.

A coup sῦr, ce système était peu intelligent, car il perpétuait pour les peuples la plus grosse part des maux de la guerre. Il empêchait la production de s’établir dans la situation la plus favorable, et il faisait ainsi obstacle à l’abaissement naturel des prix. Mais s’il lésait les intérêts des masses, il favorisait, en revanche, ceux des propriétaires des fonds immobiliers servant à la production, et ces propriétaires, qui jouissaient d’une influence prépondérante dans la plupart des États civilisés, ne se firent point scrupule de faire prévaloir leurs intérêts sur ceux du reste de la nation.

De même, si les propriétaires des habitations situées sur le flanc des montagnes avaient eu le pouvoir d’empêcher les populations urbaines d’aller se loger dans les plaines, ils ne se seraient vraisemblablement point fait scrupule d’user de ce pouvoir. Ils auraient établi des douanes pour empêcher ces populations de s’épandre en dehors de l’enceinte des anciennes cités. Les habitants des villes auraient continué alors, indéfiniment, de supporter une partie des maux auxquels les soumettait l’anarchie féodale. Ils auraient continué de vivre dans des maisons bâties et entretenues à grands frais sur le flanc des montagnes, chères, incommodes et malsaines.

Telle a été l’influence du système prohibitif sur la plupart des branches de l’industrie humaine. Ç’a été de maintenir sous un régime de paix les conditions de production et les prix d’un régime de guerre.

Mais la guerre et le système prohibitif qui la continue finiront certainement par disparaître. Lorsque la guerre aura cessé d’exister d’une manière normale, lorsqu’elle ne sera plus qu’un accident dans la vie de l’humanité, lorsque le système prohibitif aura été abandonné, la production se localisera d’ellemême de la manière la plus conforme à la nature.

Restera encore, à la vérité, la difficulté naturelle des communications qui continuera de protéger, dans une certaine mesure, les industries mal situées. Mais il ne faut pas oublier que l’application de la vapeur et de l’électricité à la locomotion est en train de révolutionner l’industrie des transports; il ne faut pas oublier que les distances s’annulent, pour ainsi dire, devant ces deux agents formidables. La protection résultant de l’obstacle des distances s’annule avec elles, et chacune des branches de la production se trouve ainsi, de plus en plus, mise en demeure de se placer dans la situation la plus économique.

Ce qui est vrai pour le temps et le lieu où se développent les différentes branches de la production ne l’est pas moins pour le mode de leur établissement, pour la forme sous laquelle elles se constituent. Ici encore rien n’est arbitraire, rien n’est “anarchique.” Les entreprises de production tendent à se constituer toujours sous la forme et dans les limites les plus utiles, eu égard aux circonstances. On conçoit encore qu’il en soit ainsi. S’il y a concurrence, les producteurs seront obligés d’adopter pour leurs entreprises les formes et les limites qui leur permettront de réduire leurs frais de production au minimum, c’est à dire les formes et les limites les plus économiques. Dans ce cas, les consommateurs profiteront de l’abaissement de prix qui en résultera. S’il y a monopole, l’excitation à choisir les formes et les limites les plus utiles sera moindre, et il arrivera fréquemment sous ce régime que les entreprises de production seront mal constituées et limitées d’une manière peu économique. Toutefois, les producteurs auront encore intérêt à choisir les formes et les limites les plus utiles, sinon par l’appréhension d’une perte, au moins par l’appât d’un bénéfice, car ils tireront profit de l’économie résultant de toute modification progressive de la constitution et des limites de leur entreprise.

Cela posé, la forme et les limites des entreprises de production sont essentiellement diverses et mobiles. Telles formes et telles limites peuvent convenir à un certain genre d’entreprises et ne pas convenir à un autre; telles formes et telles limites, qui peuvent encore se trouver appropriées à certaines circonstances de temps ou de lieu, doivent être abandonnées ou modifiées lorsque ces circonstances changent ou se modifient.

Cette partie de la science économique est encore peu avancée, et nous en avons la preuve dans les discussions qu’elle suscite journellement. Ainsi, nous avons vu, à une époque récente, certaines écoles condamner, d’une manière absolue, la constitution actuelle de la production, et demander qu’on substituât aux entrepreneurs d’industrie des associations de travailleurs. L’essai de cette nouvelle forme de la production a été fait, mais il n’a réussi que d’une manière partielle et insuffisante. Est-ce à dire que le régime des “associations ouvrières” doive être condamné d’une manière irrévocable? Non, à coup sῦr, car telle forme de la production qui vaut aujourd’hui moins que telle autre, peut valoir davantage demain. Il en est de même pour les limites des entreprises de production. On discute beaucoup, par exemple, sur la grande et sur la petite culture. L’une et l’autre ont des partisans exclusifs et fanatiques. Qu’est-il résulté cependant des débats auxquels cette question intéressante a donné lieu? C’est que dans certains pays, à certaines époques et pour certains produits agricoles, la grande culture est plus avantageuse que la petite, tandis qu’elle l’est moins dans d’autres pays, à d’autres époques et pour d’autres produits. L’essentiel, c’est de laisser pleine liberté aux producteurs de choisir les formes et les limites qui leur paraissent préférables, car ils sont irrésistiblement poussés à adopter celles qui présentent un maximum d’utilité ou d’économie, eu égard aux circonstances.

Quand on examine les formes et les limites des entreprises de production, il faut avoir égard avant tout à la situation des milieux où elles s’établissent. Cela n’empêche pas que les unes ne puissent être plus parfaites que les autres. De mème que la production acquiert chaque jour un matériel plus puissant, un personnel plus instruit et plus habile, elle s’établit aussi sous des formes et dans des limites de plus en plus économiques. Mais c’est là un progrès qui a ses conditions naturelles, et qu’on essayerait en vain d’accélérer en implantant, par exemple, de nouveaux modes d’organisation de la production dans un pays et dans un temps qui ne les comportent pas encore. C’est comme si l’on voulait remplacer la force des chevaux ou même celle des hommes par celle de la vapeur, dans un pays où les chevaux et les hommes seraient en abondance, ainsi que les aliments nécessaires pour les faire subsister, tandis que les matériaux qui entrent dans la construction des machines, le combustible qui sert à les alimenter, les connaissances indispensables pour les diriger, seraient rares. Malgré sa supériorité intrinsèque, la machine à vapeur ne pourrait, dans de telles circonstances, soutenir la concurrence de la bête de somme ou de l’homme de peine. La même observation s’applique aux formes et aux limites de la production. C’est pour n’y avoir pas pris garde que certains socialistes ont réclamé d’une manière si peu opportune la substitution immédiate et générale des associations ouvrières aux entrepreneurs d’industrie, et que certains économistes ont commis la faute de se faire les avocats exclusifs de la grande ou de la petite culture.

En résumé, soit qu’on observe les entreprises de production, au point de vue du temps et du lieu où elles s’établissent, de la forme sous laquelle elles se constituent, des limites dans lesquelles elles se développent, on demeure frappé du même phénomène, savoir, qu’elles ont une irrésistible tendance à s’organiser toujours de la manière la plus utile. Cette tendance existe dans la production divisée au même degré que dans la production isolée. Dans l’une comme dans l’autre, c’est l’intérêt du producteur qui agit pour la faire naître; seulement, dans la production isolée, cet intérêt agit sans aucun intermédiaire, tandis que, dans la production divisée, il agit à l’aide du mécanisme naturel de la formation des prix.

Nous verrons dans la prochaine leçon que ce même mécanisme détermine, sous le régime de la spécialisation des industries et de l’échange, la proportion utile des différentes industries et des différents produits, en d’autres termes, l’équilibre de la production avec la consommation.

SIXIÈME LEÇON

l’Équilibre de la production et de la consommation

Importance du problème de l’équilibre de la production et de la consommation. — Comment il se résout sous le régime de la production isolée. — Que M. de Sismondi le croyait insoluble, sous le régime de la production divisée, aussi longtemps qu’elle demeurerait abandonnée à elle-même. — Apologue de M. de Sismondi. — Comment ce problème se résout par l’action de la loi qui préside à la formation des prix. — Causes perturbatrices qui font obstacle à l’équilibre de la production et de la consommation. — L’inconstance des saisons; — le défaut ou l’insuffisance de la connaissance du marché; — le monopole. — Que ces causes perturbatrices s’atténuent et disparaissent peu à peu sous l’influence de la loi de la formation des prix. — Que l’anarchie est un fait exceptionnel dans la production; que c’est l’ordre qui est la règle.

Il nous reste à examiner un point des plus importants, savoir si chacune des branches de la production se développe toujours dans la proportion la plus utile, c’est à dire de manière à pourvoir, ni plus ni moins, au genre de consommation en vue duquel elle est établie.

Je dis que ce point est des plus importants. Il ne suffit pas, en effet, de savoir de combien la spécialisation des industries et des fonctions productives a augmenté la masse des richesses produites; il ne suffit pas non plus de savoir que c’est au moyen de l’échange que des hommes qui passent leur vie, celui-là à labourer la terre et à semer du grain, celui-ci à façonner du fil ou des étoffes de coton, cet autre à fabriquer des têtes d’épingles, se procurent les choses nécessaires au maintien de leur existence; il importe encore et, par dessus tout, de savoir comment est régularisée la production ainsi spécialisée, divisée; comment il se fait que l’on ne produise point incessamment trop d’une denrée et trop peu d’une autre; qu’il n’y ait point ici surabondance, là disette des choses nécessaires à la consommation.

Si le mécanisme de la spécialisation des industries et des fonctions productives, de la division du travail et de l’échange n’existait point, si chaque homme produisait lui-même isolément les choses qui lui sont nécessaires, le problème du développement utile de la production ou de l’équilibre de la production et de la consommation ne se poserait point. Nous avons vu plus haut, en effet, que chacun emploierait dans ce cas les éléments de production dont il disposerait, à créer les choses qui lui seraient le plus utiles. En d’autres termes, comme producteur, chacun s’appliquerait à créer et à offrir les choses qu’il demanderait le plus comme consommateur. Ainsi, l’homme isolé produirait d’abord des aliments pour son usage, il se fabriquerait ensuite des vêtements, se construirait un abri, etc., toutes ces choses dans l’ordre marqué parleur degré d’utilité, ou, ce qui revient au même, par l’intensité du besoin auquel elles seraient destinées à pourvoir. Chacun proportionnerait exactement, sauf toutefois les erreurs de calcul et les écarts provenant de l’inconstance des saisons, sa production à sa consommation. Seulement, comme les moyens de production dont chacun pourrait disposer seraient fort limités, comme la puissance productive de chacun serait très faible, l’homme ne pourrait satisfaire, même dans les régions les plus favorisées du ciel, qu’une faible portion de ses besoins et encore d’une manière bien incomplète.

Dans le régime économique qui s’est successivement substitué à celui de la production isolée, régime fondé sur la division du travail et l’échange, la puissance productive de chacun se trouvant accrue dans une proportion énorme, l’homme peut donner à ses besoins une satisfaction beaucoup plus ample. Mais comment le problème de l’équilibre de la production et de la consommation est-il résolu sous ce nouveau régime? Comment se fait-il que les milliers d’objets différents qui entrent dans la consommation d’un seul individu, et qu’une multitude d’hommes placés souvent à des distances considérables des lieux de consommation ont concouru à produire, comment se fait-il que ces objets puissent être produits dans la proportion utile? Comment se fait-il que l’on ne produise pas journellement des quantités trop fortes ou trop faibles des nombreuses denrées qui entrent dans la consommation de l’homme?

Parmi les économistes qui ont principalement tourné leur attention vers cet intéressant problème, M. de Sismondi doit être cité en première ligne. M. de Sismondi ne pensait pas que l’équilibre pῦt s’établir de lui-même, par une impulsion naturelle, entre la production et la consommation. Effrayé du développement extraordinaire et d’ailleurs un peu artificiel qui avait été donné, de son temps, à la production manufacturière, il se demanda si l’on ne produisait pas trop, et il exprima ses appréhensions sous la forme d’un apologue des plus ingénieux:

Nous nous souvenons d’avoir entendu conter dans notre enfance, qu’au temps des enchantements, Gandalin, qui logeait un sorcier dans sa maison, remarqua qu’il prenait chaque matin un manche à balai, et que disant sur lui quelques paroles magiques il en faisait un porteur d’eau qui allait aussitôt chercher pour lui autant de seaux d’eau à la rivière qu’il en désirait. Gandalin, le matin suivant, se cacha derrière une porte, et, en prêtant toute son attention, il surprit toutes les paroles magiques que le sorcier avait prononcées pour faire son enchantement; il ne put entendre cependant celles qu’il dit ensuite pour le défaire. Aussitôt que le sorcier fut sorti, Gandalin répéta l’expérience; il prit le manche à balai, il prononça les mots mystérieux, et le manche à balai porteur d’eau partit pour la rivière et revint avec sa charge, il retourna et revint encore, une seconde, une troisième fois; déjà le réservoir de Gandalin était plein d’eau et inondait son appartement. C’est assez, criaitil, arrêtez; mais l’homme-machine ne voyait et n’entendait rien; insensible et infatigable, il aurait porté dans la maison toute l’eau de la rivière. Gandalin, au désespoir, s’arma d’une hache, il en frappa à coups redoublés son porteur d’eau insensible, il voyait alors tomber sur le sol les fragments du manche à balai, mais aussitôt ils se relevaient, ils revêtaient leur forme magique et couraient à la rivière. Au lieu d’un porteur d’eau, il en eut quatre, il en eut huit, il en eut seize; plus il combattait, plus il renversait d’hommes-machines, et plus d’hommes-machines se relevaient pour faire, malgré lui, son travail. La rivière tout entière aurait passé chez lui, si heureusement le sorcier n’était revenu et n’avait détruit le charme.

L’eau cependant est une bonne chose, l’eau, non moins que le travail, non moins que le capital, est nécessaire à la vie. Mais on peut avoir trop, même des meilleures choses. Des paroles magiques prononcées par des philosophes, il y a bientôt soixante ans, ont remis le travail en honneur. Des causes politiques, plus puissantes encore que ces paroles magiques, ont changé tous les hommes en industriels; ils entassent les productions sur les marchés bien plus rapidement que les manches à balai ne transportaient l’eau, sans se soucier si le réservoir est plein. Chaque nouvelle application de la science aux arts utiles, comme la hache de Gandalin, abat l’homme-machine que des paroles magiques avaient fait mouvoir, mais pour en faire relever aussitôt deux, quatre, huit, seize, à sa place; la production continue à s’accroître avec une rapidité sans mesure. Le moment n’est-il pas venu, le moment du moins ne peut-il pas venir, où il faudra dire: c’est trop (1)

Les socialistes ont, comme chacun sait, largement exploité cet apologue. Ils ont prétendu que la société, abandonnée à elle-même, ignorait les paroles qu’il fallait dire pour équilibrer la production avec la consommation, et qu’à mesure que le progrès industriel rendait la production plus facile et plus abondante, la société se trouvait plus exposée à une “ondation de produits.” Cette appréhension est-elle fondée? N’y a-t-il aucune loi régulatrice qui serve à proportionner la production aux besoins de la consommation, comme faisaient les paroles du sorcier pour arrêter la course du manche à balai? Nous allons voir que cette loi régulatrice n’est autre que la loi d’équilibre qui préside à la formation des prix.

Chaque homme engagé dans le mécanisme de la production divisée demande les choses dont il a besoin, à commencer par celles qui lui sont le plus nécessaires. Voilà donc une multitude de choses demandées. Mais comme on ne peut demander une chose sans en offrir une autre en échange, voilà, du même coup, une multitude de choses offertes, ou, si l’on veut, une multitude de demandes et d’offres. Or quel est l’intérèt de chacun des individus engagés dans le mécanisme de la production divisée? C’est d’obtenir en échange de la chose qu’il offre, la plus grande quantité possible des choses qu’il demande; c’est, en conséquence, d’offrir les denrées à la fois les plus utiles et les plus rares, parce que le pouvoir d’échange de ces denrées ou leur valeur comparée à celle des autres est à son maximum.

Cela posé, nous avons vu qu’il suffit d’apporter au marché ou d’en retirer une faible quantité d’une denrée pour en abaisser ou en élever considérablement la valeur. Que résulte-t-il de là? C’est que chaque producteur se trouve intéressé au maximum à produire et à mettre au marché les choses les plus utiles et les plus rares comparativement aux autres, parce que ce sont celles-là qui ont le plus de valeur, et qui peuvent, en conséquence, lui procurer la plus forte quantité possible des autres choses. Chacun est donc intéressé toujours à appliquer les éléments de production dont il dispose, à l’industrie la plus utile à la société, c’est à dire à celle dont les produits sont à la fois le plus demandés et le moins offerts. Chacun est intéressé aussi à ne jamais mettre au marché une quantité trop considérable de ces produits, sous peine d’en voir diminuer, de la manière la plus dommageable pour lui, le pouvoir d’échange.

Tous les produits nécessaires à la consommation sont ainsi apportés au marché dans la proportion la plus utile, ou, s’ils ne le sont point, ils tendent continuellement à l’être. En effet, que l’un de ces produits ne soit point apporté en quantité suffisante, eu égard au besoin qu’on en a, et l’on verra aussitôt sa valeur hausser en raison composée de son utilité et de sa rareté. Chacun sera, en conséquence, intéressé à produire cette chose de préférence à toute autre, jusqu’à ce que l’équilibre soit rétabli. Que l’on mette, en revanche, au marché, une quantité trop considérable d’un produit, et l’on verra la valeur de ce produit baisser également en raison composée, en sorte qu’on sera intéressé de plus en plus à en diminuer la production. C’est ainsi que se résout de lui-même, par l’action de la loi de la formation des prix, le problème de l’équilibre de la production et de la consommation.

Différentes causes agissent cependant pour empêcher cet ordre naturel de s’établir ou pour le troubler lorsqu’il est établi. Citons-en quelques-unes.

I. L’inconstance des saisons qui rend incertains et inégaux les résultats de la production agricole.

Cette cause, dont l’importance est si considérable, agit, comme nous l’avons vu, sur la production isolée aussi bien que sur la production divisée. Vous vivez seul et vous consacrez avant tout une portion des forces et des éléments dont vous disposez à produire les substances nécessaires à votre consommation. Guidé par votre intérêt, vous vous efforcez de proportionner cet emploi de vos forces productives à votre besoin de nourriture. Vous vous efforcez de n’y consacrer que juste le nécessaire, ni trop ni trop peu: ni trop, afin de consacrer le restant de vos forces et de votre temps à la satisfaction de vos autres besoins: ni trop peu, afin de ne pas vous exposer à manquer d’aliments. Mais l’instabilité des saisons vient déranger toutes vos prévisions. Si la saison est favorable, il se pourra que votre récolte dépasse du tiers ou de la moitié la quantité sur laquelle vous aviez compté. Si la saison est mauvaise, votre récolte pourra demeurer, au contraire, du tiers ou de la moitié au dessous de vos prévisions. Dans le premier cas, vous aurez fait, sans le vouloir à la vérité, un mauvais emploi d’une portion de vos forces productives, puisqu’en consacrant une moindre portion de ces forces à votre production alimentaire, vous auriez obtenu toute la quantité d’aliments qui vous est nécessaire. Dans ce cas, il y aura déperdition d’aliments, à moins que vous ne puissiez conserver jusqu’à l’année suivante le surplus de votre récolte, ce qui vous permettra de réduire alors d’autant votre production alimentaire, au profit de la satisfaction de vos autres besoins. Si la saison est mauvaise, le mal aura plus de gravité encore, car vous manquerez des denrées nécessaires à la conservation de votre existence, et vous serez condamné à subir toutes les horreurs de la faim.

Voyons maintenant comment agit cette cause perturbatrice dans la production divisée. Si la saison est favorable, si la récolte est surabondante, si la quantité des substances alimentaires produites dépasse la proportion utile, leur valeur baisse. Elle baisse, et chose assez curieuse, mais qui n’est qu’un effet de la loi des quantités et des prix, les producteurs des denrées agricoles en mettant au marché plus d’aliments n’obtiennent pas en échange autant des autres denrées que si la proportion utile n’avait point été dépassée. Ils subissent, en conséquence, une perte, un dommage, et l’économie entière de la société s’en trouve plus ou moins troublée.

Si la saison est mauvaise, au contraire, si la quantité des denrées alimentaires produites n’atteint pas la proportion utile, leur valeur hausse. Elle hausse, à moins que le déficit ne puisse être comblé par l’excédant des récoltes des années précédentes on des autres contrées, et les producteurs de denrées agricoles obtiennent en échange une proportion plus forte de toutes les autres denrées que s’il n’y avait pas eu déficit. Le dommage retombe, en ce cas, sur les consommateurs des produits agricoles qui sont obligés de s’imposer plus de sacrifices pour se procurer une quantité insuffisante d’aliments qu’ils ne faisaient auparavant pour s’en procurer une quantité suffisante. Le mal s’étend et se ramifie alors à l’infini, et parfois des classes nombreuses en sont victimes.

Le problème à résoudre consisterait à déterminer, au moins d’une manière approximative, la loi de variation des récoltes, afin de pouvoir connaître, en moyenne, la surface à mettre en culture pour obtenir des aliments dans la proportion utile. Que si cette loi ne pouvait être déterminée, au moins faudrait-il pouvoir toujours reporter aisément les excédants de récoltes des pays et des années où il y a surabondance vers les pays et les années où il y a disette. Jusqu’à nos jours, l’imperfection des procédés employés pour la conservation des blés et des autres substances alimentaires, la difficulté des communications, les lois-céréales et les préjugés hostiles au commerce des blés ont rendu difficiles et précaires les opérations que nous venons de signaler. Mais des progrès notables ont été réalisés sous ces divers rapports, et il y a apparence que les denrées alimentaires pourront être de plus en plus aisément mises au marché dans la proportion utile.

II. Le défaut ou l’insuffisance de la connaissance du marché.

Cette deuxième cause perturbatrice de l’ordre économique ne se manifeste que sous le régime de la production divisée. Lorsque les hommes produisent isolément les choses qui leur sont nécessaires, rien n’est plus facile à chacun que de connaître son marché et d’organiser sa production en conséquence. Il lui suffit pour cela de passer ses besoins en revue, de rechercher quels produits sont nécessaires pour les satisfaire et en quelles quantités. Ayant acquis ainsi la connaissance de son marché, il organise sa production de manière à satisfaire aussi complétement que possible les besoins qui le sollicitent, à commencer par les plus urgents. Aussi longtemps que ses besoins et ses moyens de production demeurent les mêmes, l’assiette de sa production ne change point. L’inconstance des saisons ou l’intervention de quelque fléau, d’une maladie des plantes alimentaires, d’une inondation, etc., seule peut mettre l’approvisionnement de l’homme isolé en désaccord avec sa demande. soit que la production de certaines denrées vienne à dépasser ses prévisions, soit qu’elle demeure en deçà.

Nous disons que l’assiette de la production demeure la même, aussi longtemps que les besoins de l’homme isolé et les moyens dont il dispose pour produire ne changent point. Mais elle se modifie dès que l’un ou l’autre de ces deux éléments vient à changer. Si les besoins se modifient, les moyens de production demeurant les mêmes, il faut que le producteur réduise un genre de production pour en créer ou en augmenter un autre. Dans ce cas, la masse de la production demeurera la même, la distribution ou l’assiette seule en sera changée. Si les moyens de production s’accroissent par suite d’un progrès quelconque, si l’acquisition d’une force nouvelle, l’emploi plus habile et plus économique d’une force existante permettent au producteur de créer une quantité plus considérable de certaines denrées sans y consacrer plus de temps, la production s’en trouvera à la fois accrue et modifiée. Elle se trouvera accrue de toute la quantité supplémentaire que l’acquisition de la nouvelle force permettra de produire. Elle se trouvera modifiée parce que la force acquise ne sera pas, selon toute apparence, consacrée à augmenter la quantité d’un seul produit. Éclaircissons ceci par un exemple. Un producteur que nous supposons isolé a besoin de chaussures et il en fabrique chaque année deux paires pour son usage, moyennant une certaine dépense de temps et de forces productives. Il découvre un procédé qui lui permet d’économiser la moitié du temps et des forces qu’il employait à ce genre de production, ou, ce qui revient au même, qui met à sa disposition un supplément de temps et de forces. Qu’en va-t-il faire? En profitera-t-il pour fabriquer quatre paires de chaussures au lieu de deux? Cela n’est pas probable, en admettant même qu’il puisse user ces quatre paires de chaussures en une année. Pourquoi? Parce qu’il n’éprouve pas seulement le besoin de se chausser; parce qu’il est sollicité encore par une foule d’autres besoins qui ne peuvent ètre satisfaits qu’imparfaitement, à cause de l’insuffisance des moyens de production dont il dispose. Qu’il vienne à acquérir un supplément de forces productives, et il l’emploiera à donner une satisfaction plus complète à l’ensemble des besoins qui le sollicitent, en commençant par les plus intenses. Il se peut que le besoin de se chausser soit du nombre de ceux-ci. Dans ce cas, le producteur isolé en fabriquera probablement une paire de plus, puis il consacrera à la satisfaction de ses autres besoins, le restant de la force supplémentaire qu’il aura acquise. Sa production se sera donc accrue, et, du même coup, la proportion existante entre les éléments qui la composent se sera modifiée.

Mais soit que les besoins et les moyens de production de l’homme isolé demeurent les mêmes, soit qu’ils se modifient, il peut toujours aisément connaître sa consommation, c’est à dire la nature et l’étendue du débouché qu’il s’offre à lui-même et organiser sa production en conséquence.

Dans la production divisée, le marché est beaucoup plus difficile à connaître, et les modifications qu’il subit amènent des complications inconnues dans la production isolée.

Que le marché soit plus difficile à connaître, cela se conçoit sans peine. Au premier abord, il semblerait même impossible d’apprécier d’avance ce qu’une population consommera d’une certaine denrée, et de déterminer, en conséquence, le débouché qu’elle offrira aux producteurs de cette denrée. L’expérience atteste cependant que cela se peut, au moins d’une manière approximative. Mais à mesure que la production s’est développée, la “connaissance du marché” n’en est pas moins devenue de plus en plus difficile.

Aux époques où l’industrie était encore dans l’enfance, la connaissance du marché pouvait être assez aisément obtenue. Alors, en effet, le monde se trouvait morcelé en une multitude de petits marchés, séparés complétement les uns des autres, soit par l’obstacle des distances, soit par d’autres obstacles naturels ou artificiels. Ces obstacles empêchaient la plupart des denrées d’être transportées au delà d’un rayon de consommation fort limité. Dans l’antiquité et dans le moyen âge, par exemple, les marchandises précieuses, celles qui renferment une valeur considérable sous un petit volume, l’or, l’argent, les pierreries, les parfums, les étoffes de luxe, etc., seules sont transportées à de longues distances. La guerre s’ajoute encore à l’obstacle naturel des distances pour limiter le rayon des échanges. En outre, dans chaque marché, la production est limitée par voie réglementaire. Que résulte-t-il de là? C’est, que, d’une part, le marché se trouvant naturellement resserré, il est facile d’en apprécier l’étendue et de proportionner toujours la production à la consommation; c’est que, d’une autre part, le nombre des producteurs qui approvisionnent le marché étant limité, ces producteurs peuvent aisément s’arranger de manière à ne jamais offrir des quantités trop considérables de leurs denrées. Souvent même, ils se coalisent pour en mettre au marché moins que la proportion nécessaire, et les consommateurs sontalors victimes des disettes artificielles occasionnées par le monopole.

Mais peu à peu les barrières naturelles ou artificielles qui séparaient les différents marchés et qui obstruaient l’entrée de la plupart des professions ont été renversées. Des inventions merveilleuses ont aplani, en grande partie, l’obstacle des distances, et les progrès de la civilisation, en affaiblissant les passions guerrières, ont augmenté et consolidé les relations internationales. Les marchés de consommation sont devenus de plus en plus vastes et ils ont cessé, en même temps, d’être le domaine exclusif d’un petit nombre de producteurs privilégiés.

Que cette grande transformation économique ait eu des résultats bienfaisants, cela ne saurait être sérieusement contesté. Sous le régime de la production morcelée et réglementée, chaque homme se trouvait réduit à consommer les denrées produites aux environs de sa demeure. Quelques-unes seulement, et en bien petite quantité, lui parvenaient des contrées éloignées. Chacun ne pouvait donc profiter que dans une faible mesure des bienfaits de la division du travail. Sous le régime nouveau, au contraire, chacun peut faire entrer dans sa consommation des denrées produites sur tous les points du globe et augmenter ainsi, d’une manière presque indéfinie, la somme de ses jouissances.

En revanche, sous ce nouveau régime, le problème de l’équilibre de la production et de la consommation est devenu bien plus difficile à résoudre, et il semble même, au premier abord, que la solution en soit impossible. Il semble que sous un régime de libre concurrence universelle, l’anarchie doive régner en permanence dans l’arène de la production. Comment, en effet, parvenir à connaître l’étendue d’un marché désormais illimité? Et quand même on y parviendrait, comment empêcher l’approvisionnement de déborder la demande, puisque l’industrie est libre, puisque chacun peut employer désormais, comme bon lui semble, les forces productives dont il dispose? Ne doit-il pas arriver, à chaque instant, sous ce régime, que l’on produise trop d’une denrée, trop peu d’une autre; qu’il y ait ici pléthore, là disette, et que l’arène de la production soit, en conséquence, incessamment bouleversée par les crises les plus désastreuses?

Il ne faut point se le dissimuler, les plaintes que formulait à cet égard M. de Sismondi n’étaient point dénuées de fondement. Des convulsions redoutables ont accompagné l’avènement du régime de la libre concurrence. On a vu les hommes industrieux encombrer certaines branches de la production et porter des masses de produits dans des marchés déjà surchargés. On a vu, chose plus funeste encore! les travailleurs affranchis des entraves de la servitude se multiplier à l’excès, sans s’enquérir de l’étendue du débonché ouvert à leur activité. On a vu des classes nombreuses, victimes de ce grand désordre de la production, tomber dans une condition plus misérable, plus abjecte que celle dont elles venaient de sortir.

Seulement, en dénonçant ces maux, d’une voix éloquente, M. de Sismondi eut le tort de les croire irrémédiablement attachés au régime de la concurrence. Parce que le nouveau monde industriel s’enfantait au sein du chaos, il eut le tort de croire que ce nouveau monde ne serait autre chose que le chaos. Il n’aperçut point la force régulatrice qui agissait avec une puissance irrésistible pour établir l’ordre au sein de ce désordre.

A l’époque où écrivait M. de Sismondi, le marché, récemment agrandi, était rempli de confusion et de trouble. On s’y heurtait dans l’obscurité la plus profonde. L’arène de la production n’était pas éclairée ou elle l’était à peine. La publicité industrielle et commerciale venait seulement de naître.

Cette publicité, qui est devenue aussi nécessaire à notre monde industriel, depuis l’avénement de la libre concurrence, que l’éclairage au gaz peut l’être à nos villes, depuis que l’entrée de chaque rue n’est plus fermée par des chaînes, cette publicité ne pouvait se développer sous l’ancien régime. A quoi aurait-elle servi en effet? Chaque marché isolé, morcelé, était bien connu du petit nombre de producteurs qui avaient le privilége de l’approvisionner. Quant aux autres, à quoi leur aurait servi de le connaître, puisqu’il n’y pouvaient pénétrer? Des renseignements sur l’état des marchés auraient donc été alors tout à fait sans objet. Certains marchés se trouvaient, à la vérité, déjà ouverts à la concurrence, mais ils étaient peu nombreux et l’on n’y apportait point une grande variété de produits. Les industriels et les négociants pouvaient aisément se tenir au courant de la situation de ces marchés libres, au moyen de leurs correspondances particulières.

Mais lorsque les marchés sont devenus plus accessibles, grâce à la suppression ou à l’abaissement des obstacles qui les isolaient, les correspondances particulières n’ont plus suffi. Il est devenu indispensable aux producteurs d’avoir des renseignements détaillés et précis sur la situation de tous les marchés qui leur étaient ouverts, afin de savoir dans quels endroits ils pouvaient porter leurs denrées avec le plus d’avantage. C’est alors, et pour répondre à ce besoin nouveau, que la publicité industrielle et commerciale a pris naissance. C’était d’abord une faible lumière qui éclairait à peine la foule pressée qui se précipitait dans l’arène obscure et immense de la production; mais, peu à peu, cette faible lumière a grandi, la lampe est devenue un phare, et déjà, quoiqu’elle soit encore bien insuffisante, on peut prédire le jour où, grâce au merveilleux agent que la science vient de mettre à son service, nous voulons parler de la télégraphie électrique, elle éclairera a giorno tout le vaste champ de la consommation. Ce n’est nullement une utopie de supposer que la situation des marchés agrandis et accessibles de l’industrie moderne, puisse être promptement et aisément connue de tous ceux qui sont intéressés à la connaitre, aussi promptement et aussi aisément que pouvait l’être jadis celle des marchés morcelés et privilégiés de l’industrie du moyen âge. Chaque industrie a maintement sa publicité organisée. Sans doute, cette publicité laisse encore beaucoup à désirer, surtout en ce qui concerne la plus importante des denrées, le travail; mais combien de progrès n’a-t-elle pas réalisés depuis l’époque où écrivait M. de Sismondi? Combien n’en pourra-t-elle pas réaliser encore?

Or, si la connaissance du marché peut être obtenue, dans la nouvelle phase où la production est entrée, comme elle pouvait l’être dans l’ancienne; si les producteurs peuvent apprécier, sur toute la surface du monde industriel, l’étendue des débouchés qui leur sont ouverts, l’ordre ne doit-il pas s’établir de lui-même dans la production? Le marché de chaque denrée étant bien connu, la quantité qui est demandée de cette denrée durant un certain espace de temps pouvant être déterminée, n’arrivera-t-il pas infailliblement que cette denrée finira par être mise au marché dans la proportion utile, ni plus ni moins? Ni plus, car, par l’opération de la loi des quantités et des prix, un faible excédant amenant une dépression considérable du prix, les producteurs sont intéressés au plus haut degré à ne jamais mettre d’excédant au marché. Ni moins, car, en vertu de la même loi, un faible déficit amenant une hausse proportionnellement plus forte dans le prix, les hommes qui ont des capitaux disponibles sont intéressés à les appliquer à ce genre de production, plutôt qu’à tout autre, jusqu’à ce que l’équilibre se trouve rétabli.

III. Le monopole.

Cependant, il peut arriver, nonobstant l’action de la loi des quantités et des prix, qu’un déficit acquière un certain caractère de durée; c’est lorsqu’il y a monopole.

Les monopoles agissent invariablement pour restreindre la production en deçà de sa limite utile. Ils sont, comme nous l’avons remarqué, naturels ou artificiels. Ils sont naturels, lorsque les éléments nécessaires à un genre de production n’existent que dans une proportion trop faible pour satisfaire aux besoins de la consommation. Ils sont artificiels, lorsque certains producteurs obtiennent seuls le droit d’approvisionner un marché. Dans l’un et l’autre cas, les monopoleurs ne mettent au marché qu’une quantité insuffisante de leur denrée, et ils réalisent ainsi des bénéfices extraordinaires. Mais l’appât de ces bénéfices ne tarde pas à attirer la concurrence. S’il s’agit d’un monopole naturel, de toutes parts on s’ingénie à découvrir de nouveaux éléments de production, qui puissent faire concurrence à ceux qui jouissent de ce monopole. S’il s’agit d’un monopole artificiel, ceux à qui ce monopole est nuisible ne manquent pas de s’agiter pour obtenir la suppression des priviléges qui le constituent. Dans les deux cas, le monopole aura d’autant moins de chances de durée qu’il occasionnera dans la consommation un déficit plus dommageable, et qu’il procurera, en conséquence, de plus gros bénéfices aux monopoleurs. Le monopole détruit, la production ne manquera pas de se remettre en harmonie avec les besoins de la consommation.

On voit, en résumé, que la loi qui préside à la formation des prix est le régulateur naturel de la production. C’est grâce à elle que la production tend à se mettre toujours en harmonie avec la consommation. Sans doute, cette harmonie est parfois troublée. Différentes causes agissent incessamment pour la rompre. Tantôt, c’est l’inconstance des saisons qui rend la production agricole insuffisante ou surabondante. Tantôt, c’est l’ignorance de la situation du marché qui rétrécit ou qui exagère, d’une manière nuisible, l’approvisionnement. Tantôt enfin ce sont des monopoles naturels ou artificiels qui occasionnent un déficit de certaines denrées. Mais ces causes perturbatrices sont énergiquement combattues par la loi des quantités et des prix. Sous l’empire de cette loi, tel est l’intérét des producteurs à ce qu’il n’y ait jamais surabondance d’une denrée, et tel est l’intérêt des consommateurs à ce qu’il n’y ait jamais déficit de cette même denrée, que la production et la consommation tendent constamment à se mettre en équilibre.

C’est ainsi que se résout de lui-même, par une impulsion naturelle, le problème de l’équilibre de la production et de la consommation que M. de Sismondi et les socialistes après lui ont regardé à tort comme insoluble sous le régime du laisser faire. Cette solution si simple d’un problème qui paraît si compliqué n’est-elle pas véritablement admirable? Les produits les plus divers entrent dans la consommation de chacun des membres de la grande famille humaine, et ces produits sont créés sur tous les points du globe. Des nègres, des Indous, des Chinois produisent des denrées qui sont consommées par les Anglais, les Français et les Belges, et en échange desquelles ceux-ci leur fournissent d’autres denrées. Au premier abord, ne semblerait-il pas que ces échanges, qui s’opèrent à de si longues distances et parfois à de si longs intervalles, devraient être impossibles à ajuster; qu’il devrait y avoir tantôt surabondance, tantôt déficit des denrées offertes en échange? Pourtant, il n’en est rien, ou du moins les perturbations de ce genre sont l’exception, même dans les échanges à distance; c’est l’ordre qui est la règle, et cet ordre est dῦ à l’action régulatrice de la grande loi d’équilibre qui préside à la constitution des valeurs, à la formation des prix.

SEPTIÈME LEÇON

la classification et les formes de la production

De la classification généralement adoptée pour la production. — Ses défauts. — Observations de M. Dunoyer à cet égard. — Que la classification de la production concerne la statistique plutôt que l’économie politique. — Quelles industries il convient de considérer comme productives. — Que les industries qui concernent le personnel de la production ont éminemment ce caractère, que leurs produits soient matériels ou immatériels. — Démonstration de M. Dunoyer. — Quelles industries il convient de considérer comme improductives. — Des formes de la production. — Du revenu et des formes sous lesquelles il est perçu.

Sous l’impulsion de la loi générale d’équilibre qui détermine la constitution des valeurs ou la formation des prix, les différentes branches de la production ont une tendance irrésistible à naître toujours dans le temps le plus opportun, à se localiser de la manière la plus avantageuse, à s’organiser sous la forme et dans les limites les plus économiques, enfin à se développer dans les proportions requises par la consommation. C’est ainsi que la production se constitue d’elle-même, selon un ordre naturel.

Il ne nous reste plus maintenant, pour compléter cet aperçu général de la production des richesses, qu’à jeter un coup d’œil sur ses différentes ramifications, ainsi que sur ses divers modes d’organisation. Il ne nous reste plus, en deux mots, qu’à rechercher quelle est la classification et quelles sont les formes de la production.

La production a été généralement partagée en quatre grandes catégories: 1° l’agriculture; 2° l’industrie; 5° le commerce; 4° les professions libérales. A ces quatre catégories on peut rattacher la multitude des ramifications de l’industrie humaine.

Indiquons sommairement à quels besoins elles répondent.

L’agriculture, dans ses différentes branches, répond principalement au besoin de l’alimentation.

L’industrie répond d’une manière plus spéciale aux besoins du vêtement et du logement. Elle fournit, en outre, les matériaux et les instruments nécessaires à la plupart des branches de la production.

Lesprofessions libÉrales ont pour objet principal de pourvoir aux besoins moraux et intellectuels de l’homme. Elles fournissent encore les procédés nécessaires à l’exercice des différentes branches de la production.

Lecommerce a pour objet de mettre à la portée des consom mateurs, dans l’espace et dans le temps, les produits ou les instruments de production fournis par l’agriculture, l’industrie et certaines professions libérales.

Cette classification est toutefois fort imparfaite. Dans quelle catégorie convient-il, par exemple, de ranger l’industrie qui pourvoit à la sécurité des membres de la société? Ce n’est évidemment ni dans l’industrie proprement dite, ni dans le commerce. C’est donc dans les professions libérales. Or n’est-il pas au moins singulier de voir l’agent de police, le gendarme et le soldat classés au nombre des individus qui exercent des arts libéraux? N’est-il pas plus choquant encore d’y voir figurer la prostituée à côté du prêtre?

M. Dunoyer a fort bien signalé les vices de la classification communément adoptée pour les différentes branches de la production. Citons quelques-unes de ses observations à cet égard.

Il y a, en premier lieu, dit-il, toute une classe de travaux, celle des industries extractives, qui est devenue beaucoup trop considérable pour qu’il soit possible de n’en pas tenir compte, et qui, en même temps, diffère trop de toutes les autres pour qu’il soit permis de la confondre avec quelque industrie que ce soit. Comment comprendre qu’on puisse omettre de parler d’une classe d’industries capables de jeter sur le marché des masses de produits comparables à celles que donnent la chasse, la pêche, l’industrie du bῦcheron, celle du carrier, celle du mineur surtout? Et, d’un autre côté, comment admettre qu’on puisse les confondre, ainsi qu’on le fait quelquefois, avec l’industrie agricole? Qu’y a-t-il de commun entre des arts qui, se bornant à extraire du sein des eaux, des bois, de la terre, les matériaux d’une multitude d’industries, n’emploient pour cela que des forces mécaniques, et un art qui s’occupe, comme le fait l’agriculture, de la multiplication et du perfectionnement des végétaux et des animaux utiles, et qui fait usage pour cela d’une force aussi spéciale, aussi peu connue, aussi délicate à manier que la vie? Peut-être vaudrait-il mieux les confondre, ainsi qu’on le fait encore, avec l’industrie des transports; car, à l’exemple de cette industrie, les arts extracteurs déplacent, en effet, les choses qu’ils livrent à la consommation. Mais ils ne se bornent pas, comme elle, à opérer des déplacements: leur artifice consiste surtout dans le fait même de l’extraction, fait industrieux d’une pratique souvent très difficile, fort différent en tous cas de celui des transports; et il est devenu impossible de n’en pas faire, sous le nom d’arts extracteurs ou d’industries extractives, une classe de travaux tout à fait séparée.

Une autre grave incorrection à signaler dans la nomenclature des arts qui agissent sur le monde matériel, c’est le nom de commerce qui a été donné à l’industrie des transports. Le commerce a pu mettre sur la voie de cette industrie, apprendre à la discerner, conduire à reconnaître comment le déplacement intelligent des choses, l’action de les mettre à la portée de quiconque en a besoin, pouvait contribuer à la production; mais il n’a pu devenir pour cela l’art des transports, l’industrie du voiturage. L’industrie voiturière est un art immense, qui se distingue nettement de tous les autres, et qui doit avoir son nom séparé. On ne peut lui donner le nom de commerce sans torturer violemment la langue, sans l’estropier misérablement, et il est d’autant plus impossible d’appeler commerce l’industrie des transports, que ce nom de commerce s’applique à un ordre de faits tout différent et qui doit avoir aussi son appellation propre. Commercer, c’est acheter pour vendre: ce n’est pas un fait particulier à un ordre de travailleurs; c’est un fait commun absolument à tous; et, à vrai dire, il n’est pas une profession, depuis les plus humbles jusqu’aux plus élevées, dans laquelle on ne commence par des achats et on ne finisse par des ventes: si l’armateur, le voiturier, achètent les choses dans un lieu pour les revendre dans un autre, le fabricant les achète sous une forme pour les revendre sous une forme différente; quiconque exerce une industrie, un art, une fonction, a commencé par acquérir des aptitudes, des talents, des facultés, qu’il vend ensuite continuellement sous forme de services. Tout le monde donc achète et vend, et achète pour revendre. Seulcment, entre les achats et les ventes que chacun fait, il se place un travail, un art dont l’exercice intelligent constitue la profession; et pour en revenir aux gens qui font profession de répandre les choses dans le monde, de les mettre à la portée de quiconque en a besoin, il y a, entre les achats et les ventes qu’ils font, un art, qui gît moins dans l’action d’acheter, de vendre, de commercer, que font, comme eux, tous les travailleurs possibles, que dans le déplacement judicieux des choses, dans le travail merveilleux et particulier qu’ils exécutent, et dont il est raisonnable que leur industrie reçoivent son nom (1)

En même temps, M. Dunoyer a proposé une nouvelle classification, qui est, à beaucoup d’égards, supérieure à l’ancienne. Il convient néanmoins de faire remarquer que la classification de la production concerne la statistique, science qui a pour fonction spéciale de dresser l’inventaire des différentes branches de l’industrie humaine, bien plutôt que l’économie politique, dont l’objet consiste à exposer comment la richesse se produit, se distribue et se consomme.

En effet, que la production soit agricole, industrielle, commerciale, artistique ou littéraire, elle s’opère en vertu des mêmes lois. Ses opérations peuvent être en outre ramenées à un petit nombre de catégories. Tout producteur ne fait, en définitive, autre chose que de découvrir, transformer ou transporter les éléments dont l’espèce humaine dispose pour la satisfaction de ses besoins. Quelquefois ces opérations sont accomplies par le même producteur; mais le plus souvent elles occupent des producteurs différents et elles constituent des industries distinctes que le statisticien doit inventorier et classer (2) .

Si l’inventaire et la classification de la production sont du ressort de la statistique, il appartient cependant à l’économie politique d’examiner quels éléments doivent entrer dans cet inventaire et dans cette classification. Or les économistes ne sont pas encore parfaitement d’accord sur ce point. C’est ainsi qu’un grand nombre d’entre eux se bornent à considérer comme industries productives celles dont les résultats se présentent sous une forme matérielle. D’autres, au contraire, et en première ligne il faut encore citer M. Dunoyer, plaçent dans le cadre de la production toutes les industries qui concourent à la satisfaction des besoins des hommes, sans se préoccuper si leurs produits sont matériels ou immatériels.

Laquelle de ces deux opinions est la mieux fondée? Pour bien éclaircir cette question, jetons un coup d’œil sur l’ensemble des industries qui contribuent à la formation des richesses. Ces industries peuvent être partagées en deux grandes catégories, celles qui servent à façonner et à entretenir les agents dont l’homme se sert pour produire, celles qui servent à façonner et à entretenir l’homme lui-même.

Certaines industries ont, par exemple, pour objet spécial d’approprier la terre à la production, d’entretenir et de développer sa fécondité. D’autres ont pour objet de créer des outils et des machines et de les entretenir en bon état. Ces industries qui s’occupent du matériel de la production appartiennent à la première catégorie. Viennent ensuite les industries qui agissent directement sur l’homme, qui contribuent à façonner et à entretenir ses facultés physiques, intellectuelles et morales, c’est à dire les industries qui s’occupent du personnel de la production. Celles-ci appartiennent à la seconde catégorie.

Parmi ces industries qui concernent soit le matériel, soit le personnel de la production, les unes fournissent des produits matériels, les autres des produits immatériels. Pourquoi les premières seraient-elles plutôt considérées comme productives que les secondes? En quoi, par exemple, l’industrie qui fournit des engrais à la terre, qui contribue ainsi à entretenir et à développer, à l’aide d’un produit matériel, la fécondité de cet agent, est-elle plus productive que celle du professeur d’agronomie, qui procure aux agriculteurs les connaissances nécessaires pour tirer un meilleur parti de la fécondité du sol? Où est la différence? La leçon du professeur est-elle moins une richesse que le guano? Tandis que celui-ci s’incorpore à la terre et augmente sa puissance créatrice, celle-là s’incorpore à l’homme et développe, d’une manière analogue ses facultés productives. S’il y a une différence entre les deux produits, n’est-elle pas à l’avantage de la leçon du professeur, qui peut se transmettre d’âge en âge, et contribuer encore après des centaines d’années, à l’amélioration des cultures, tandis que le résultat de l’application du guano est, de sa nature, beaucoup plus fugitif? Pourquoi donc accorder à l’un la qualification de richesse et la refuser à l’autre?

L’erreur que l’on commet à cet égard provient, croyonsnous, de ce que les industries qui agissent sur le matériel de la production lui donnent une valeur immédiatement réalisable, partant visible, tandis qu’il n’en est pas tout à fait ainsi pour celles qui agissent sur le personnel, du moins dans les sociétés où l’esclavage n’existe point. Défrichez une terre, par exemple, et vous y ajouterez une plus value que vous pourrez immédiatement réaliser en vendant la terre; élevez du bétail, construisez des machines, et vous pourrez de même en réaliser la valeur. Mais si vous élevez un homme, et si vous développez ses facultés de manière à en faire un instrument de production de plus en plus parfait, vous ne pourrez pas apprécier aussi bien la plus value que vous lui aurez donnée. Pourquoi? Parce que, dans nos sociétés civilisées, l’homme est un agent productif qui ne se vend point. Sans doute la plus value qu’une éducation appropriée à la nature de ses facultés lui aura donnée finira par se manifester dans le prix de ses services, mais ce dernier phénomène sera lent à se produire et l’on ne s’y arrêtera point.

Dans les sociétés où l’esclavage a continué de subsister, l’erreur que nous signalons n’est pas possible, et l’on y considère à bon droit le travailleur esclave comme un agent productif ayant sa valeur propre, valeur susceptible d’augmentation aussi bien que de diminution. En conséquence, les industries qui contribuent à former, à entretenir et à développer cette portion du personnel de la production, sont considérées comme aussi productives que celles qui s’appliquent au matériel. La valeur des esclaves peut. en effet, être réalisée, comme celle des terres, des bâtiments, des outils, des machines. Aussi est-elle comptée dans l’inventaire de la richesse nationale. Pourquoi donc omettrait-on de tenir compte de celle des travailleurs libres? Serait-ce parce qu’ils exploitent à leur profit leurs facultés productives au lieu de les laisser exploiter au profit d’autrui?

La richesse incorporée dans les hommes doit évidemment être comprise dans l’inventaire d’une nation, aussi bien que celle qui existe sous forme de terres, de bâtiments, d’outils, de machines, d’approvisionnements, etc., et les industries qui servent à la créer et à la développer ne sont pas moins productives que celles qui servent à créer et à développer les richesses dites immobilières et mobilières. C’est une troisième sorte de richesse, non moins réelle que les deux autres, et qui peut être qualifiée de richesse personnelle.

En résumé, on peut considérer comme productives toutes les industries qui contribuent, directement ou indirectement, à créer des richesses immobilières, mobilières et personnelles; qui contribuent à mettre au service de la production des agents naturels appropriés, des capitaux fixes et circulants et des travailleurs, quelle que soit d’ailleurs la forme sous laquelle se présentent les produits dont la réunion constitue ces richesses, que cette forme soit matérielle ou immatérielle.

Voilà ce que M. Dunoyer a démontré mieux que personne, et nous croyons que sa démonstration est inattaquable (1) .

Cependant, il y a aussi des industries improductives ou même destructives. Ce sont celles qui contribuent directement ou indirectement à diminuer la quantité des richesses immobilières, mobilières et personnelles dont la société dispose.

Ces industries improductives ou destructives sont heureusement en fort petit nombre. Nous ne connaissons guère que les professions de voleur, de mendiant ou de parasite qui aient ce caractère d’une manière absolue. La première est essentiellement destructive en ce que le voleur ne déplace pas seulement à son profit une portion de richesse, mais en ce qu’il entrave encore la production, en menaçant la sécurité des producteurs. La seconde est improductive, en ce qu’elle occasionne un déplacement stérile de la richesse; elle est aussi, dans une certaine mesure, destructive, en ce qu’elle ralentit la formation des capitaux, car l’aumône donnée au mendiant, qui l’emploie à sa consommation du jour, aurait pu être appliquée à la constitution d’un supplément d’agents productifs.

Ces deux industries sont donc naturellement improductives et destructives. D’autres le sont accidentellement.

Toute entreprise de production qui ne couvre pas ses frais, ou qui ne les couvre qu’au moyen d’une subvention prélevée sur les résultats des autres entreprises, doit être considérée comme accidentellement improductive. Éclaircissons ceci par un exemple. Supposons que vingt manufactures de drap existent dans un pays, et que leur production suffise pour alimenter la consommation. Un entrepreneur qui n’apprécie pas bien la situation du marché en élève une vingt et unième. Aussitôt les quantités de drap que la nouvelle manufacture verse sur le marché font baisser le prix courant de cette marchandise au dessous de son prix naturel, et les producteurs de drap subissent une perte, jusqu’à ce qu’ils aient resserré leur production de manière à la remettre en harmonie avec la consommation. Dans l’intervalle, la production du drap n’ayant pu reconstituer intégralement ses agents productifs, aura diminué la masse des richesses existantes, au lieu de l’augmenter. Elle aura été accidentellement improductive.

Le même résultat se produit chaque fois que l’on augmente une industrie au delà de la proportion requise par les besoins de la consommation. La production de la sécurité est l’une de celles où l’on peut observer, le plus fréquemment, ce développement parasite, où il présente, en même temps, le caractère le plus anti-économique. C’est là probablement ce qui a porté un grand nombre d’économistes à considérer les travailleurs employés dans cette branche d’industrie comme des improductifs. Sans doute, ils ne le sont que trop souvent, car partout aujourd’hui l’effectif militaire dépasse la proportion utile; mais quand cette proportion est observée, le soldat, qui sert à garantir aux autres producteurs la sécurité dont ils ont besoin, contribue, autant qu’eux-mêmes, quoique peut-être d’une manière moins immédiate et moins visible, au développement de la richesse.

Les industries qui ne subsistent que grâce à des subventions prélevées sur les autres branches de la production doivent être considérées aussi comme accidentellement improductives. Elles sont improductives, puisqu’elles ne couvrent pas leurs frais, ou, ce qui revient absolument au même, puisqu’elles ne les couvrent qu’en taxant à leur profit les autres branches de travail. Telles sont, par exemple, les industries qui sont nées et qui se maintiennent grâce au régime prohibitif. Un pays qui a le malheur d’en être affligé se trouve atteint dans les sources mêmes de sa prospérité, et les individus qui exploitent ces industries mendiantes et spoliatrices jouent, dans son économie intérieure, à peu près le même rôle que les mendiants et les voleurs de grands chemins.

Ainsi donc, il y a des industries ou des entreprises de production qui sont naturellement improductives, et d’autres qui le sont accidentellement. Les unes et les autres contribuent à diminuer la somme des richesses immobilières, mobilières et personnelles qui existent dans la société, ou bien elles l’empêchent de s’accroître autant qu’elle pourrait le faire si ces industries parasites n’existaient pas.

Ce point éclairci, examinons quelles sont les Formes de la production.

Chacune des branches de la production se trouve partagée entre un nombre plus ou moins considérable d’entreprises. Ces entreprises affectent les formes les plus variées. Cependant les formes de la production peuvent être ramenées à deux grandes catégories. On distingue:

  • La production par des entrepreneurs d’industrie;
  • La production par des associations de capitalistes ou de travailleurs capitalistes.

Examinons brièvement en quoi consistent et en quoi se différencient ces deux formes générales de la production.

La production par des entrepreneurs d’industrie a été, jusqu’à présent, la plus usitée. Voici en quoi elle consiste.

Un homme possède les aptitudes nécessaires pour produire une denrée quelconque. Il possède aussi ou il est en mesure de se procurer les autres éléments indispensables à la production de cette denrée. S’il juge que ce genre de production est de nature à lui fournir un produit brut suffisant pour couvrir ses frais et lui permettre de recueillir un bénéfice en harmonie avec les bénéfices des autres branches de la production, il l’entreprend. Il porte alors le nom d’entrepreneur d’industrie.

Couvrir ses frais de production et recueillir un bénéfice aussi considérable que possible, tel est le but que se propose tout entrepreneur d’industrie.

En quoi consistent ses frais de production? Sous quelle forme perçoit-il son bénéfice?

Ses frais de production consistent dans la rétribution ou dans les frais d’entretien nécessaires des agents et des éléments qu’il applique à la production. Toujours ou presque toujours il fait l’avance de ces frais. Lorsqu’ils sont couverts, le surplus qui lui demeure constitue son bénéfice ou son profit. Ce bénéfice ou ce profit est purement éventuel. Il dépend de deux choses: 1° du montant des frais de production, lequel s’élève ou s’abaisse souvent d’une manière instantanée, selon les circonstances; 2° du prix auquel se vendent les produits, et ce prix est encore essentiellement variable.

Ordinairement, l’entrepreneur d’industrie ne possède pas toute la quantité de travail, de capital et d’agents naturels appropriés qu’il applique à la production. Souvent même il n’en possède que la plus faible partie. Dans ce cas, que fait-il? Il achète le concours du travail, du capital et des agents naturels appropriés qui lui sont nécessaires et qu’il ne possède pas. Il l’achète, soit en allouant aux détenteurs de ces agents une rémunération fixe, soit en leur accordant une part dans les bénéfices de son entreprise; parfois aussi en adoptant une combinaison mixte.

S’il s’agit du travail, l’entrepreneur d’industrie peut s’assurer le concours des travailleurs dont il a besoin, en leur fournissant une rémunération fixe, laquelle porte le nom de salaire. Ceci est le cas le plus fréquent. Quelquefois l’entrepreneur d’industrie ne fournit à ses coopérateurs qu’une partie de leur rétribution sous forme de salaire; il leur en distribue une autre partie sous la forme d’une prime éventuelle, laquelle est plus on moins forte selon que les résultats de la production sont plus ou moins considérables. Cette prime éventuelle qui s’ajoute à la rémunération fixe, prend le nom de part dans les bénéfices.

S’il s’agit du capital, l’entrepreneur d’industrie s’en assure le concours en payant aux capitalistes une rémunération soit fixe, soit en partie fixe et en partie éventuelle, pour l’usage de leurs instruments de production. S’il s’agit d’un capital circulant, la rémunération fixe qui est allouée au capitaliste porte le nom d’intérêt; s’il s’agit d’un capital fixe, elle est désignée sous le nom de loyer; s’il s’agit d’agents naturels appropriés, elle s’appelle fermage ou rente.

Le bénéfice ou le profit de l’entrepreneur comprend la rémunération éventuelle des différents agents qu’il a appliqués à la production, savoir son travail, son capital fixe ou circulant et ses agents naturels appropriés.

La production s’opère encore aux frais et risques d’associations de capitalistes ou de travailleurs capitalistes. Quand il arrive, par exemple, que les opérations productives exigent un déploiement de forces et de ressources trop considérables pour qu’un seul homme puisse y pourvoir, on voit des individus plus ou moins nombreux s’associer en vue d’organiser et d’exploiter cette entreprise qui dépasse les facultés d’un seul entrepreneur; s’associer, c’est à dire mettre en commun leurs aptitudes, leurs connaissances et les autres instruments de production dont ils disposent. Ces associations se constituent sous les formes les plus diverses, mais presque toujours elles ne s’appliquent qu’à une partie des agents et des instruments employés dans l’entreprise. Les détenteurs de ces agents ou de ces instruments, les associés ou les actionnaires reçoivent, comme l’entrepreneur d’industrie, leur part sous une forme éventuelle, et cette part prend communément le nom de dividende.

Telles sont les formes de la production. Ces formes n’ont rien d’arbitraire. Elles s’adaptent toujours à l’état économique de la société, et telle forme qui est impossible ou mauvaise aujourd’hui devient possible et avantageuse demain.

Quelle que soit du reste la forme d’une entreprise de production, les résultats de cette entreprise se partagent entre les différents agents productifs qui y sont employés, entre le travail, les capitaux fixes et circulants et les agents naturels approprié. Ils constituent Le revenu des détenteurs de ces agents productifs, des travailleurs, des capitalistes et des propriétaires fonciers, et la réunion des revenus de ces trois classes d’hommes constitue le revenu général de la société.

Le revenu porte différents noms selon la nature des agents qui le procurent, selon encore la forme des entreprises dans lesquelles ces agents sont utilisés. C’est ainsi que:

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Nous aurons à examiner comment, en vertu de quelle loi, s’opère ce partage ou cette distribution du produit entre les détenteurs des agents qui ont servi à le former, comment se déterminent les parts du travail, du capital et des agents naturels appropriés, ou, ce qui revient au même, comment la richesse se distribue entre les travailleurs, les capitalistes et les propriétaires fonciers.

Nous verrons que la même loi qui fait régner l’ordre dans la production règle du même coup la distribution de la richesse. Nous verrons, en analysant successivement les éléments de la rémunération des divers agents productifs, travail, capital et agents naturels appropriés, que le revenu des travailleurs, des capitalistes et des propriétaires fonciers, est réglé par cette loi de la manière la plus utile, c’est à dire la plus conforme à la justice.

[(1)]Pour subvenir aux nécessités de son existence, écrivions-nous ailleurs, l’homme dispose d’une portion de la création, et il est armé de facultés à l’aide desquelles il peut extraire du milieu où il vit tous les éléments de sa subsistance matérielle et morale. La terre avec ses innombrables variétés de minéraux, de végétaux et d’animaux, ses océans, ses montagnes, son humus fertile, l’atmosphère qui l’environne, les effluves de chaleur et de lumière qui alimentent la vie à sa surface, voilà le fonds abondant que la Providence a mis au service de l’humanité. Mais ni les éléments divers qui composent ce fonds naturel de subsistance, ni les facultés dont l’homme dispose pour los utiliser, n’ont été distribués d’une manière égale et uniforme. Chacune des, régions du globe a sa constitution géologique particulière: ici a’étendent, d’immenses couches de charbon, de fer, de plomb, de cuivre; là gisent l’or, l’argent, le platine et les pierres précieuses. Même diversité dans la distribution des espèces végétales et animales: le soleil qui échauffe et qui éclaire inégalement la terre, qui prodigue dans certaines zones la chaleur et la lumière, tandis qu’il abandonne les autres à la frigidité et à l’ombre, marque à chaque espèce les limites qu’elle ne peut franchir. Même diversité encore dans la répartition des facultés humaines. Un court examen suffit pour démontrer que tous les peuples n’ont pas été pourvus des mêmes aptitudes; que les Français, les Anglais, les Italiens, les Allemands, les Russes, les Chinois, les Indous, les nègres, etc., ont leur génie particulier, provenant, soit de la race, soit des circonstances naturelles du sol ou du climat; que les forces physiques, intellectuelles et morales de l’homme varient selon les races, les peuples et les familles; qu’il n’y a pas dans le monde deux individus dont les capacités soient égales et les aptitudes semblables. Diversité et inégalité des éléments de la production dans les differentes régions du globe; diversité et inégalité non moins prononcées des aptitudes parmi les hommes; tel est donc le spectacle que nous présente la création. (Dictionnaire de l’économie politique, art. Liberté du commerce.).

[(1)]Charles Babbage, Science économique des manufactures, traduction d’Isoard.

[(1)]On sait que le chapitre de la division du travail ouvre l’admirable livre de la Richesse des nations. En se divisant davantage, remarque Adam Smith, le travail devient plus productif, c’est à dire qu’une quantité donnée de forces productives et d’éléments de production peut créer, dans un intervalle déterminé, une plus grande quantité de choses utiles. La raison en est, ajoute-t-il, que la division du travail occasionne 1° un accroissement d’habileté dans chaque individu; 2° l’épargne du temps qu’on perd communément en passant d’une occupation à une autre; 3° elle facilite l’invention de machines qui abrégent le travail et qui mettent un seul homme en état de faire l’ouvrage de plusieurs.

“La division du travail réduisant la besogne de chaque homme à une seule opération, et dont il fait son unique occupation pendant toute sa vie, il faut nécessairement qu’il acquière beaucoup d’adresse, et ce surcroît d’adresse et d’habileté ne peut manquer de produire une augmentation proportionnelle dans la quantité du travail qu’il peut expédier. Qu’un forgeron, accoutumé à manier le marteau et non à fabriquer des clous, soit obligé, dans une occasion particulière, de faire l’office d’un cloutier, je suis assuré qu’à peine en pourra-t-il expédier deux ou trois cents dans un jour, et encore seront-ils mauvais. S’il a l’habitude d’en faire, mais que ce ne soit pas son unique ou sa principale occupation, quelque diligence qu’il y apporte, il n’en fera pas plus de huit cents ou mille par jour. Or, j’ai vu de jeunes garçons au dessous de vingt ans, qui n’avaient jamais exercé d’autres métiers, faire chacun plus de deux mille trois cents clous en un jour. Cependant l’opération n’est pas des plus simples. La même personne fait mouvoir les soufflets, attise ou raccommode le feu quand il en est besoin, chauffe le fer et forge chaque partie du clou. Les opérations dans lesquelles se subdivise la fabrication d’une épingle ou d’un bouton de métal sont toutes beaucoup plus simples, et la dextérité de la personne dont toute la vie s’y consume est ordinairement beaucoup plus grande. Elles se font avec une rapidité dont on ne croirait pas que la main de l’homme soit capable si on ne l’avait vu.

“Le second avantage qui résulte de la division du travail est l’épargne du temps qu’on perd communément en passant d’une espèce d’ouvrage à une autre. Cet avantage est beaucoup plus grand qu’on ne le croirait dabord. La perte du temps est moindre quand on n’est pas obligé de changer de lieu; mais elle ne laisse pas d’être encore considérable. Quand un homme quitte un ouvrage pour en prendre un autre, il n’est pas communément fort ardent et fort zélé. Il n’est point à ce qu’il fait, il s’y prend mollement et, pendant quelque temps, il tâtonne plutôt qu’il ne travaille. De là vient que les ouvriers de la campagne qui sont obligés de changer d’ouvrage et d’outils à toutes les demi-heures, et qui passent à vingt opérations manuelles différentes presque tous les jours de leur vie, contractent nécessairement une habitude d’indolence et de paresse qui les rend incapables de toute application vigoureuse, même dans les occasions les plus pressantes. On voit quelle réduction il y a dans la quantité d’ouvrage par cette seule cause, indépendamment du manque d’adresse et de dextérité.

“Troisièmement, il n’est personne qui ne sente combien l’usage des machines abrége et facilite le travail. Il est inutile d’en donner des exemples. J’observerai seulement que leur invention semble être originairement due à la division du travail. L’attention entièrement tournée vers un seul objet découvre plus tôt des moyens courts et faciles d’y parvenir que si elle était partagée. Or, une suite de la division du travail est de fixer naturellement l’attention de chaque individu sur un seul objet fort simple. On doit s’attendre naturellement que parmi ceux qui sont employés à une branche particulière de travail il s’en trouvera qui chercheront quelques expédients pour faire leur ouvrage avec plus de facilité et en même temps avec plus de célérité. Aussi les machines employées dans les manufactures où le travail se subdivise le plus sont en grande partie de l’invention de simples ouvriers, qui, bornés à une seule opération nullement compliquée, se sont avisés de chercher des méthodes pour en venir plus promptement à bout. Quiconque a fréquenté ces sortes de manufactures doit y avoir vu souvent de fort jolies machines dont la découverte a été faite par des artisans dans la vue de faciliter et de hâter l’exécution de leur ouvrage. Lors des premières pompes à feu, il y avait un petit garçon constamment occupé à ouvrir et à fermer alternativement la communication entre le fourneau et le cylindre, selon que le piston montait ou descendait. Un de ces petits garçons, qui était bien aise de jouer avec ses camarades, observa qu’en attachant une corde à l’anse de la soupape qui ouvrait cette communication et à une autre partie de la machine, la soupape ouvrirait et fermerait sans qu’il s’en mêlât et lui laisserait par conséquent tout le temps de se divertir. Une des choses qui ont le plus perfectionné cette machine fut ainsi la découverte d’un petit polisson qui voulait s’épargner de la peine.

“Cependant tout ce que les machines ont acquis de perfection ne vient pas de ceux qui avaient besoin d’elles. Plusieurs tiennent la leur du génie des inventeurs et quelques-unes la tiennent de ceux qu’on appelle philosophes ou théoriciens, gens qui n’ont rien à faire, mais qui observent tout, et qui, par cette raison, sont souvent capables de combiner ensemble les forces ou puissances des objets les plus éloignés et les plus dissemblables. Il en est de la philosophie ou spéculation comme de tous les autres arts. Les progrès de la société en font l’occupation ou l’emploi d’une classe particulière de citoyens. Elle se subdivise de même en plusieurs branches, dont chacune a ses philosophes qui la cultivent, et cette subdivision y occasionne, comme ailleurs, le double avantage d’une plus grande habileté et de l’épargne du temps. Chaque individu acquiert plus de connaissances dans la branche à laquelle il s’attache; en total, il se fait plus de travail et la masse ou quantité de science augmente merveilleusement.” (Adam Smith, la Richesse des nations, liv. Ier, chap. Ier.)

La division du travail présente un quatrième avantage que M. Ch. Babbage a particulièrement fait ressortir, c’est la possibilité d’employer les ouvriers selon leurs aptitudes et selon leurs forces. “Si chaque homme était obligé de produire lui-même toutes les choses nécessaires à sa consommation, il exécuterait bien certaines opérations conformes à ses aptitudes naturelles, mais il en est un bien plus grand nombre qu’il exécuterait mal ou même qu’il ne saurait pas exécuter. La division du travail permet à chacun de s’occuper spécialement de la branche d’industrie qui convient le mieux à ses aptitudes. Elle permet encore de proportionner les forces employées à l’effort à accomplir. Dans une manufacture où le travail est très divisé, on peut utiliser pour les emplois inférieurs des femmes et des enfants, et réserver les ouvriers habiles pour les besognes qui présentent le plus de difficultés. Ainsi, pour citer un exemple qu’Adam Smith a rendu populaire, dans la fabrication des épingles, il y a certaines opérations, telles que l’étirage du fils et l’épointage, qui exigent une certaine force ou une certaine habileté. Ces opérations sont confiées à des hommes qui gagnent de bons salaires. D’autres, telles que le posage des têtes et la mise en papier, exigent moins de force ou de dextérité. On les abandonne à des femmes ou à des enfants. Si ces diverses opérations étaient exécutées par le même individu, celui-ci devrait savoir exécuter les plus difficiles comme les plus faciles, en sorte que les unes reviendraient, toute proportion gardée, aussi cher que les autres.” (Ch. Babbage, Science économique des manufactures, traduction d’Isoard.)

Un cinquième avantage de la division du travail, c’est de rendre possible l’emploi constant du même outillage, autrement dit, du même capital.

“Que l’on se figure, dit M. Ch. Lehardy de Beaulieu, un artisan qui fasse à la fois les métiers de charron, de charpentier, de menuisier, d’ébéniste et de tourneur, quoique ces métiers se ressemblent en quelques points, il ne lui en faudra pas moins cinq ateliers, cinq approvisionnements de matériaux, cinq séries d’instruments et d’outils, dont quatre chômeront pendant qu’il se servira de la cinquième. Ce sont donc quatre capitaux sur cinq qui resteront toujours inactifs, tandis que, s’il ne faisait qu’un seul métier, son capital entier serait toujours occupé(∗).”

(∗) Ch. Lehardy de Beaulieu, Traité élémentaire d’économic politique, chap. III, p. 32.

Le même écrivain a ajouté quelques exemples saisissants à ceux dont on se sert ordinairement pour illustrer les avantages de la division du travail.

“Supposons, dit-il, un mathématicien robuste d’esprit, mais faible de corps; si le travail n’est pas divisé, il sera souvent obligé d’abandonner son calcul pour travailler à son entretien matériel, à la culture de la terre, par exemple, travail auquel son défant de forces le rend impropre; et, pendant ce temps, ses meilleures facultés seront mal utilisées. Supposons, d’autre part, un vigoureux campagnard, obligé de quitter le labour ou la récolte pour se livrer à des combinaisons mathématiques auxquelles son éducation ne l’a pas initié; il ne produira pas non plus toute l’utilité dont il est susceptible. Mais que le mathématicien et le paysan s’entendent pour se partager ces deux genres de travail, suivant leurs aptitudes respectives, et aussitôt le résultat de leurs efforts sera doublé, puisque chacun d’eux aura accompli le travail pour lequel il était le plus fort et le plus habile.

“En même temps, le mathématicien, toujours occupé de combinaisons et de calculs et le laboureur toujours attaché au travail des champs, se perfectionnent par l’usage incessant de leur faculté de prédilection, et lui font atteindre son plus haut degré de puissance.

“... Un grand nombre d’exemples, ajoute M. Ch. Lehardy de Beaulieu, peuvent servir à montrer combien on peut acquérir d’adresse, de promptitude et de précision dans un travail souvent répété. Nous nous bornerons à en citer deux.

“Un homme sachant calculer, mais peu habitué à faire des additions, mettra un temps fort long à faire la somme d’une colonne de chiffres, même peu étendue, et il devra recommencer au moins trois fois pour avoir la certitude de ne pas s’être trompé; tandis qu’un agent comptable habitué à cet exercice ajoute ensemble plusieurs chiffres d’un seul coup d’œil et achève son addition en un instant, sans se tromper et sans devoir la recommencer pour la vérifier.

“Un batteur d’acier étire facilement une barre de ce métal, parfaitement droite et carrée, sous un marteau mῦ par la vapeur et qui bat 400 coups par minute, tandis qu’un forgeron adroit, mais qui n’est pas habitué à ce genre de travail, ne pourra ni retourner, ni avancer, ni reculer la barre d’acier sur l’enclume pendant les intervalles très courts qui séparent deux coups consécutifs du marteau; alors celui-ci frappera toujours la barre à la même place et l’écrasera.” (Ch. Lehardy de Beaulieu, Traité élémentaire d’économic politique, p. 27 et 31.)

[(1)]Que l’on puisse mesurer l’état de civilisation, c’est à dire de développement moral et intellectuel, d’une part, de puissance et de richesse matérielle, de l’autre, auquel une société est parvenue, en constatant simplement le point jusqu’où la spécialisation des industries et la division du travail y ont été poussées, dans les différentes branches de l’activité sociale, c’est une vérité sur laquelle il est devenu aujourd’hui superflu d’appuyer; un fait moins remarqué, et que signale M. Frédéric Passy dans ses élégantes Leçons d’économie politique, c’est que la spécialisation des fonctions et la division du travail fonctionnel ne caractérisent pas seulement le progrès de l’organisme social, mais encore celui de tout organisme.

“Écoutez ce que dit un savant naturaliste, étudiant non plus l’homme, mais les animaux. Partout dans la création, il va vous signaler la loi que nous signalons dans l’humanité, partout il va vous montrer que la division du travail est le cachet de la perfection et la condition du développement.

“Tant que l’industrie humaine est à l’état de première enfance, dit M. de Quatrefages (Souvenirs d’un naturaliste), le même homme ensemence son champ avec la bêche qu’il s’est forgée; il récolte et fait rouir le chanvre, le tille et le file. Puis il construit un métier informe, se fabrique une navette grossière et tisse tant bien que mal la toile qui devra le vêtir. Plus tard, il trouve à se pourvoir d’instruments plus parfaits chez un voisin qui passe sa vie à ne faire que des instruments aratoires ou des navettes. Plus tard encore, il vend son fil au tisserand, qui n’a jamais manié ni le marteau du forgeron, ni la pioche du cultivateur, ni la scie du mennisier. A mesure que chaque phase du travail est confiée à des mains uniquement consacrées à elle seule, à mesure que le travail se divise, le produit final devient de plus en plus parfait. Eh bien! il en est de même chez les animaux. Pour assurer la nutrition et la reproduction, c’est à dire la conservation de l’individu et de l’espèce, bien des fonctions secondaires sont nécessairement mises en jeu Pour que leur accomplissement soit à la fois facile et entier, il faut que chacune d’elles dispose d’un organe ou instrument physiologique spécial. En d’autres termes, il faut que le travail fonctionnel soit divisé autant que possible. Tel est le caractère général des types les plus élevés, par exemple de la plupart des mammifères. Au contraire, dans les types inférieurs, deux ou plusieurs fonctions sont attribuées au même organe, et enfin dans les éponges, les amèbes, ces derniers représentants du règne animal, toutes les fonctions sont confondues dans une masse organisée, vivante, où l’on ne distingne plus qu’une pulpe homogene résultant de la fusion complète de tous les élements organiques. Il suit de là qu’un animal, qu’une organisation se dégrade toutes les fois que la division du travail fonctionnel tend à diminuer.” Ce qui est vrai des animaux, conclut M. Frédéric Passy, est vrai des sociétés. Une société se dégrade toutes les fois que la division du travail fonctionnel tend à diminuer dans son sein.

Elle s’élève et s’accroit, au contraire, quand cette division augmente; et c’est, en effet, en divisant et ramifiant les voies déjà ouvertes qu’on avance dans toutes les carrières. Les sciences se partagent sans cesse sans se renier; l’industrie fait de même, et chaque division nouvelle est un organe nouveau, un sens nouveau, une fonction nouvelle acquis à l’humanité. FrÉdÉric Passy, Leçons d’économie politique, t. Ier, p. 243 (2e édition).

[(1)]J.-B. Say, Traité d’économic politique, liv. Ier, chap. VIII.

[(1)]Numéro du 15 juin 1851, t. XXIX, p. 117. — Reproduit dans les Questions d’économie politique et de droit public, t. Ier, p. 35.

[(1)]Dans son Histoire des prix, M. Tooke constate que les prix varient dans une proportion beaucoup plus considérable que les quantités.

“Il n’est pas rare de rencontrer, dit-il, des personnes qui, en raisonnant sur le prix du blé et des autres denrées, tiennent pour démontré que les variations dans les prix doivent être proportionnées ou à peu près aux variations des quantités qui se trouvent offertes au marché. Si les choses se passent autrement, elles ne manquent pas d’attribuer la cause de cette anomalie prétendue à quelque perturbation extraordinaire survenue dans la circulation ou à tout autre accident.... Mais l’histoire de notre agriculture prouve clairement qu’à toutes les époques d’abondance ou de rareté des récoltes, les variations des prix se sont manifestées dans une proportion supérieure, au delà de toute comparaison, à la différence des quantités. Cette histoire atteste encore qu’à toutes les époques de transition de la disette à l’abondance, l’agriculture a fait entendre des cris de détresse.”

“Le fait qu’un faible déficit dans la production du blé, relativement au taux moyen de la consommation, occasionne une hausse hors de proportion avec la grandeur du déficit, ce fait est démontré par l’histoire des prix, à des époques où rien dans la situation politique et commerciale du pays ne pouvait exercer une influence perturbatrice.”

Quelques écrivains, ajoute M. Tooke, ont essayé d’en déduire une règle exacte de proportion entre un déficit donné de la récolte et la hausse probable du prix. M. Tooke cite notamment Gregory King, qui a établi la règle de proportion suivante pour le prix du blé:

Un déficit de:Audessus du prix ordinaire.
1 dixième élève le prix de.0.3dixièmes.
2id.id.0.8id.
3id.id.1.6id.
4id.id.2.8id.
5id.id.4.5id.

“Mais M. Tooke ne croit pas qu’une règle semblable puisse être établie, et il se fonde sur ce que les déficits constatés des récoltes ont amené des variations fort irrégulières dans les prix.”

“Tout ce qu’on peut affirmer, en termes généraux, dit-il, c’est qu’un déficit dans l’approvisionnement du blé, bien plus que dans celui d’un grand nombre d’autres articles, provoque une augmentation de prix qui dépasse beaucoup la proportion du déficit. Et, après un peu de réflexion, la raison de ce fait devient aussi sensible que le fait même après l’observation la plus superficielle.”

“La hausse, au delà de la proportion du déficit, est occasionnée par la concurrence de ceux qui vont acheter leurs approvisionnements ordinaires de subsistances, et qui n’en trouvent pas assez ou du moins pas autant que de contume. Un déficit étant donné, la proportion dans laquelle le prix haussera dépendra des moyens pécuniaires des plus basses classes de la société. Dans les pays où les moyens pécuniaires des classes inférieures sont limités au pouvoir d’obtenir une subsistance grossière, comme en Irlande et dans beaucoup de parties du continent, et où ni le gouvernement, comme en France, ni les lois des pauvres et les contributions volontaires des riches, comme en Angleterre, ne suppléent à ces ressources devenues insuffisantes aux époques de disette, une portion de la population, plus ou moins considérable, selon la rigueur de la disette, doit périr ou du moins souffrir tous les maux qui accompagnent l’insuffisance des approvisionnements et le remplacement de l’alimentation ordinaire par une alimentation inférieure et malsaine. La concurrence croissante des acheteurs étant ainsi bornée aux classes qui se trouvent au dessus des plus misérables, la hausse ne saurait s’élever beaucoup au dessus du déficit de la quantité. Mais, en France, où le gouvernement a coutume de pourvoir, dans les temps de disette, à la subsistance des classes inférieures, particulièrement à Paris; et, en Angleterre, où les lois des pauvres fournissent un fonds pour l’entretien des classes inférieures, et où les contributions volontaires des particuliers contribuent encore à grossir ce fonds, il est évident que la concurrence des acheteurs doit s’accroître bien davantage et le prix s’élever bien au dessus de la proportion du déficit.”

“... C’est au moyen d’une semblable augmentation de prix que les fermiers réalisent de grands profits pendant la durée de léurs baux, et que les propriétaires obtiennent des rentes élevées au renouvellement de ces baux.”

“Supposons que les prix s’élèvent seulement en proportion du déficit de la récolte; supposons qu’un acre de blé produise, dans une bonne année ordinaire, 33 boisseaux qui, vendus à raison de 6 sh. par boisseau, donnent liv. 9–18, et que, dans une mauvaise année, le même acre produise les deux tiers seulement de cette quantité ou 22 boisseaux. Si ceux-ci sont vendus à raison de 9 sh., le total sera encore de liv. 9–18, en admettant que les frais de culture demeurent les mêmes dans les deux cas. Le fermier ne perdra ni ne gagnera par le fait du déficit de la récolte (en supposant, bien entendu, que le déficit soit général). Ce sera une calamité générale dans laquelle fermiers et landlords auront leur part, à titre de consommateurs.”

“Mais, en vertu du principe qui vient d’être établi, la situation sera bien différente. Si le déficit est d’un tiers d’une récolte ordinaire, le boisseau de blé pourra s’élever à 18 sch. et au dessus. Or, 22 boisseaux à 18 sh. donneront liv. 19–10, alors que 33 boisseaux à 6 sh. ne donnaient que liv. 9–18; ce qui fait un bénéfice net de 100 pour 100 pour le producteur. A vrai dire, ceci est une situation extrême, laquelle ne pourrait se prolonger longtemps; elle suppose qu’il ne reste qu’un faible approvisionnement des années précédentes, et qu’on n’attend aucun secours immédiat de l’importation. Toutefois, si le déficit existe, en réalité ou seulement en appréhension, le résultat doit être celui-là; quelquefois même la hausse est beaucoup plus forte.”

“Pour mieux démontrer comment et à quel degré un déficit dans la récolte, comparativement à un produit moyen, affecte les intérêts de l’agriculture, faisons une nouvelle hypothèse. Supposons que la récolte soit de 32 millions de quarters de grains de toute sorte, dans une année ordinaire, et que cette quantité se vende en bloc à un prix rémunérateur de 40 sh. par quarter. Le produit sera de 64,000,000 de livres, à distribuer en salaires, profits et rentes, en y comprenant les dîmes. Mais arrive une mauvaise récolte, qui amène un déficit d’un huitième, non compensé par un excédant des années précédentes. Si le prix s’élève, comme la chose sera probable, jusqu’à 60 sh., 28 millions de quarters à 60 sh. produiront 84,000,000 de livres; ce qui fera 20,000,000 de livres de plus que dans le premier cas, à distribuer aux fermiers, au propriétaires et aux titulaires de la dîme....Si le déficit est d’un quart, et si le prix s’élève, — comme il le fera infailliblement, — au moins au double, le gain, pour ces classes de la population, sera le suivant:

32,000,000 de quarters à 40 sh.liv. st. 64,000,000
24,000,000 id à 80 id.96,000,000
Différence au profit des fermiers, des propriétaires, etc.32,000,000

“’Il est certain que, dans cette éventualité, l’intérêt agricole jouirait non seulement de l’apparence, mais encore de la réalité des bénéfices de la propriété.... Mais il est certain aussi que le surcroît du revenu qui se trouverait distribué aux parties prenantes de l’intérêt agricole, déduction faite de l’augmentation de dépense qui incomberait aux propriétaires et aux fermiers en leur qualité de consommateurs, il est certain que ce surcroît de revenu leur serait acquis aux dépens des a utres membres de la communauté.” (Th. Tooke, A history of prices, vol. Ier, chap. II; Effects of quantity on prices, p. 10–17.)

[(1)]Adam Smith a parfaitement indiqué comment s’opère ce mouvement de gravitation, sans toutefois chercher à déterminer la force impulsive qui le provoque. Nous croyons utile, pour éclaircir cette matière si importante, de reproduire quelques-unes de ses lumineuses explications:

“Lorsque le prix d’une marchandise n’est ni plus ni moins que ce qu’il faut pour payer, selon leurs taux naturels, la rente de la terre, le salaire du travail et les profits des fonds employés à sa production, sa préparation et son transport au marché, la marchandise se vend alors ce qu’on peut appeler son prix naturel.”

“Elle se vend précisément ce qu’elle vaut ou ce qu’elle coῦte à la personne qui la met en vente. Car, quoique dans le langage ordinaire, ce qu’on nomme le premier coῦt d’une marchandise ne renferme pas le profit de celui qui doit la vendre ensuite, cependant, s’il la vend un prix qui ne lui rapporte pas le profit qu’on y fait ordinairement dans son voisinage, il perd évidemment à ce commerce, puisqu’en employant ses fonds dans un autre il aurait pu faire ce profit. D’ailleurs, son profit est son revenu et le fonds de sa subsistance. Comme il a avancé à ses ouvriers leur salaire et leur subsistance, il s’est avancé aussi la sienne, qui est généralement proportionnée au profit qu’il peut attendre de la vente de ses marchandises. A moins donc qu’il n’en retire ce profit, on peut dire proprement qu’elles ne lui rapportent pas ce qu’elles lui coῦtent réellement.”

“Ainsi, quoique le prix qui lui laisse ce profit ne soit pas toujours le plus bas auquel un marchand peut vendre quelquefois ses marchandises, il est le plus bas auquel il puisse les vendre habituellement et un long temps de suite, au moins s’il habite un pays où règne une pleine liberté et où il puisse changer de commerce quand il voudra.”

“Le prix actuel auquel se vend une marchandise est appelé le prix du marché; il peut être plus fort ou plus faible ou exactement le même que son prix naturel.”

“Le prix du marché, pour chaque marchandise particulière, est réglé par la proportion entre la quantité qu’on en apporte au marché et celle qu’en demandent les gens qui veulent en payer le prix naturel, c’est à dire toute la valeur de la rente, du travail et du profit qui doivent être payés pour qu’elle vienne au marché. On peut appeler ceux qui veulent en donner ce prix des demandeurs effectifs, et leur demande une demande effective, puisqu’elle suffit pour que la marchandise soit mise en vente. La demande absolue est différente. Un homme pauvre aura beau demander un carrosse à six chevaux et désirer d’en avoir un, jamais on ne mettra de carrosse et de chevaux en vente pour le contenter. Sa demande n’est done pas une demande effective.”

“Lorsque la quantité d’une marchandise qu’on apporte au marché est au dessous de la demande effective, il n’y en aura point assez pour fournir aux besoins de tous ceux qui sont résolus de payer toute la valeur de la rente, du salaire et du profit qui doivent être payés pour qu’elle y vienne. Plutôt que de s’en passer entièrement, quelques-uns des demandeurs en offriront davantage. Dès ce moment, il s’établira parmi eux une concurrence, et le prix du marché s’élèvera plus ou moins, selon que la grandeur du déficit augmentera plus ou moins l’ardeur des compétiteurs. Ce même déficit occasionnera généralement plus ou moins de chaleur dans la concurrence, selon que l’acquisition de la marchandise sera plus ou moins importante pour les compétiteurs. De là le prix exorbitant des choses nécessaires à la vie durant le blocus d’une ville ou dans une famine.”

“Lorsque la quantité qu’on apporte au marché est au dessus de la demande effective, on ne peut vendre le tout à ceux qui sont disposés à en payer le prix naturel, ou toute la valeur de la rente, etc. Il faut en vendre une partie à ceux qui en offrent moins et le bas prix qu’ils en donnent fait nécessairement une réduction sur le prix du tout. Le prix du marché baissera plus ou moins au dessous du prix naturel, selon que la grandeur du surabondant augmentera plus ou moins la concurrence des vendeurs, ou selon qu’il sera plus ou moins important pour eux de se défaire de la marchandise. La même surabondance dans l’importation des marchandises, qui peuvent se gâter et se perdre, comme les oranges, occasionnera une concurrence bien plus animée que ne le feront celles qui sont durables comme la ferraille.”

“Si la quantité portée au marché suffit juste pour fournir à la demande effective et rien de plus, le prix du marché sera exactement le même que le prix naturel ou il s’en approchera le plus près possible, autant qu’on en peut juger. Toute la quantité qu’il y en a peut être vendue à ce prix et pas plus cher. La concurrence des vendeurs les oblige à les donner pour cela et non pour moins.”

“La quantité de chaque marchandise apportée au marché se met naturellement de niveau avec la demande effective. Tous ceux qui emploient leur temps, leur travail et leurs fonds, sont intéressés à ce qu’elle n’excède pas cette proportion; et tous les autres sont intéressés à ce qu’elle y arrive toujours.”

“Si, en un certain temps, elle excède la demande effective, quelques-unes des parties constituantes de son prix seront nécessairement payées au dessous de leur taux naturel. Si c’est la rente, l’intérêt des propriétaires leur fera faire aussitôt un autre emploi d’une partie de leurs terres; et si c’est le salaire ou le profit, les ouvriers et ceux qui les mettent en œuvre feront un autre emploi d’une partie de leur travail et de leurs fonds. La quantité qu’on en apportera au marché ne sera bientôt plus que suffisante pour satisfaire à la demande effective; toutes les différentes parties de son prix remonteront à leur taux naturel et le prix total à son prix naturel.”

“Si, au contraire, la quantité portée au marché se trouve moindre que la demande effective, quelques parties constituantes de son prix s’élèveront au dessus de leur taux naturel. Si c’est la rente, l’intérêt de tous les autres propriétaires leur fera consacrer plus de terre à la culture de cette production; si c’est le salaire ou le profit, on y mettra plus de travail et plus de fonds. La quantité qu’on en portera au marché suffira bientôt pour satisfaire à la demande effective. Toutes les différentes parties du prix de la marchandise descendront bientôt à leur taux naturel et tout le prix reviendra à son taux naturel.”

“Ainsi le prix naturel est pour ainsi dire le prix central vers lequel gravitent continuellement les prix de toutes les marchandises. Divers accidents peuvent les tenir quelquefois suspendus assez haut au dessus de ce prix, et les faire descendre même quelquefois un peu plus bas. Mais, quels que soient les obstacles qui les empêchent de s’établir dans ce centre de repos et de stabilité, ils tendent constamment à s’y mettre.” (Adam Smith, la Richesse des nations, liv. Ier, chap. VII.)

Complétons ces observations par une description résumée de ce phénomène de gravitation économique, signalé par Adam Smith, et que nous avons cherché à déterminer d’une manière plus précise:”

‘“Le prix auquel les produits et les agents productifs se vendent ou se louent sur le marché, le prix courant dépend de la situation de l’offre et de la demande, ou, ce qui revient au même, du rapport des quantités offertes en échange. Or, comme il suffit que ce rapport soit légèrement modifié pour que le prix hausse ou baisse dans une progression rapide, voici ce qui se passe:”

“Lorsque le rapport des quantités de deux denrées offertes en échange est tel que le prix courant de l’une d’elles se trouve au dessous de la limite de ses frais de production, ceux qui offrent cette denrée ont intérêt à en retirer une portion du marché ou à en apporter moins, car le prix qu’ils obtiennent ne rémunère pas alors suffisamment les efforts que la production a coῦtés.”

“Lorsque, au contraire, le rapport des quantités est tel que le prix courant de l’une des denrées offertes en échange se trouve au dessus des frais de production, de nouveaux producteurs ont intérêt à offrir cette denrée. Car le prix courant renferme alors une véritable prime ou rente, en sus de la rémunération nécessaire des efforts que la production a coῦtés.”

“Dans l’un et l’autre cas, l’excitation à réduire ou à augmenter l’offre est d’autant plus vive et elle opère avec d’autant plus de promptitude qu’une modification du rapport des quantités agit plus efficacement sur les prix. Or, s’il suffit que ce rapport varie en raison arithmétique pour que les prix haussent ou baissent en raison géométrique, l’excitation à réduire ou à augmenter l’offre se trouve naturellement portée à un degré d’intensité considérable.”

“En conséquence, la production subit un mouvement irrésistible d’expansion ou de contraction, jusqu’à ce que le rapport des quantités soit tel que le prix courant des denrées réponde exactement à leurs frais de production, augmentés d’une part proportionnelle de produit net.” (Observations sur la formation des prix. Journal des économistes, tom. XXIX, p. 127.)

[(1)]Voir au sujet de cette industrie, les Soirées de la rue Saint-Lazare, chapitre XI, et les Questions d’économie politique et de droit public. De la production de la sécurité, t. II, p. 245.

[(1)]Voir le chapitre de la Spècialisation des industries et de l’échange.

[(1)]Dans les Soirées de la rue Saint-Lazare ou Entretiens sur les lois économiques, etc. Voici le passage auquel il est fait allusion ici:

“le socialiste.“... Si le gouvernement, les départements et les communes cessaient complétement d’intervenir dans l’industrie des transports, dans la construction des routes, des canaux, des ponts, des rues, s’ils cessaient d’établir des communications entre les diverses parties du pays et de veiller à ce que les communications établies fussent maintenues, les particuliers se chargeraient-ils de cette tâche indispensable?

“l’Économiste.“Croyez-vous que la pierre lancée dans les airs finira par tomber?

“le socialiste.“C’est une loi physique!

“l’Économiste.“Eh bien! c’est en vertu de la même loi physique que toutes les choses utiles, routes, ponts, canaux, pain, viande, etc., se produisent aussitôt que la société en a besoin. Lorsqu’une chose utile est demandée, la production de cette chose tend naturellement à s’opérer avec une intensité de mouvement égale à celle de la pierre quit tombe.

“Lorsqu’une chose utile est demandée sans être produite encore, le prix idéal, le prix qu’on y mettrait, si elle était produite, croît en progression géométrique à mesure que la demande croît en progression arithmétique. Un moment arrive où ce prix s’élève assez haut pour surmonter toutes les résistances ambiantes et où la production s’opère.

“Cela étant, le gouvernement ne saurait se mêler d’aucune affaire de production sans causer un dommage à la société.

“S’il produit une chose utile après que les particuliers l’eussent produite, il nuit à la societé, en la privant de cette chose dans l’intervalle.

“S’il la produit au moment même où les particuliers l’eussent produite, son intervention est encore nuisible, car il produit à plus haut prix que les particuliers.

“Si, enfin, il la produit plus tôt, la société n’est pas moins lésée......;vous vous récriez. Je vais vous le prouver.

“Avec quoi produit-on? Avec du travail et du capital. Comment une particulier qui entreprend une industrie nouvelle se procure-t-il du travail et du capital? En allant chercher des travailleurs et des capitaux dans les endroits où les services de ces agents de la production sont le moins utiles, où, en conséquence, on les paye le moins cher.

“Lorsqu’un produit nouveau est plus faiblement demandé que les produits anciens, lorsqu’on ne couvrirait pas encore ses frais en le créant, les particuliers s’abstiennent soigneusement de le créer. Ils n’en commencent la production qu’au moment où ils sont assurés de couvrir leurs frais.

“Où le gouvernement qui les devance va-t-il puiser le travail et le capital dont il a besoin? Il les puise où les particuliers les auraient puisés euxmêmes, dans la société. Mais en commençant une production avant que les frais en puissent encore être couverts, ou bien avant que les profits naturels de cette entreprise nouvelle soient au niveau de ceux des industries existantes, le gouvernement ne détourne-t-il pas les capitaux et les bras d’un emploi plus utile que celui qu’il leur donne? N’appauvrit-il pas la société au lieu de l’enrichir?

“Le gouvernement a entrepris trop tôt, par exemple, certaines lignes de canaux qui traversent des déserts. Le travail et le capital qu’il a consacrés à la construction de ces canaux, encore inachevés après un quart de siècle, étaient certainement mieux employés où il les a pris. En revanche, il a commencé trop tard et trop peu multiplié les télégraphes dont il s’est réservé le monopole ou la concession. Nous ne possédons que deux ou trois lignes de télégraphes électriques; encore sont-elles à l’usage exclusif du gouvernement et des compagnies de chemins de fer. Aux États-Unis, où cette industrie est libre, les télégraphes électriques se sont multipliés à l’infini et ils servent à tout le monde......” (Les Soirées de la ruè Saint-Lazare, huitième soirée, p. 219.)

[(1)]Dans certains pays où la sécurité n’a pas fait de progrès, dans la Calabre par exemple, l’enceinte des villes seule est habitée. C’est ainsi du moins que Paul Louis Courier peint la Calabre dans sa correspondance:

“Dans la Calabre actuelle, dit-il, ce sont des bois d’orangers, des forêts d’oliviers, des haies de citronniers. Tout cela sur la côte et seulement près des villes. Pas un village, pas une maison dans la campagne; elle est inhabitable, faute de police et de lois. Mais comment cultive-t-on? direz-vous? Le paysan loge en ville et laboure la banlieue; partant tard le matin, il rentre avant le soir. Comment oserait-on coucher dans une maison des champs? On y serait égorgé dès la première nuit.” (Paul Louis Courier, Correspondance. Lettre à M. de Sainte-Croix, datée de Mileto, 12 septembre 1806.)

[(1)]Simonde de Sismondi, Études sur l’économie politique, tom. Ier, p. 60.

[(1)]Dictionnaire de l’économie politique, art. Production.

[(2)]Jusqu’à une époque encore récente, la ligne de démarcation entre l’économie politique et la statistique est demeurée vague, indécise. Chacune de ces deux sciences empiétait fréquemment sur le domaine de l’autre et elles vivaient en assez mauvaise intelligence. Les économistes, et notamment J.B. Say, reprochaient aux statisticiens l’imperfection notoire des procédés dont ils se servaient pour recueillir les faits et l’assurance avec laquelle ils tiraient des conclusions positives de ces faits contestables. Les statisticiens, à leur tour, accusaient les économistes de vouloir imposer leurs théories sans tenir compte des faits. Dans le congrès général statistique, qui a eu lieu à Bruxelles en 1853, des représentants des deux sciences ont fait justice de ces vieux griefs, en déclarant avec raison que l’économie politique et la statistique s’éclairent et se complètent l’une par l’autre.

“En jetant les yeux sur cette réunion imposante, a dit l’illustre président du congrès, M. Quetelet, un fait bien significatif se révèle d’abord, et nous sommes heureux de pouvoir le constater, c’est la présence d’un grand nombre d’économistes du talent le plus distingué, présence qui proteste contre le prétendu divorce que quelques esprits chagrins ou superficiels voudraient voir prononcer entre la statistique et l’économie politique, entre l’observation et la science qui se doivent un appui mutuel et qui s’éclairent l’une l’autre. Sans doute, il est des écarts dont la statistique s’est rendue coupable, des abus auxquels elle s’est prêtée en voulant étayer de faux systèmes ou faire prévaloir des idées préconçues; sans doute, elle est sortie parfois des limites dans lesquelles elle doit se renfermer; mais les bons esprits n’ont jamais songé à proscrire une science, surtout une science naissante, pour s’être écartée parfois de la véritable direction. Combien de temps l’astrologie n’a-t-elle pas usurpé la place de la véritable science des astres; l’alchimie le rang de la science des Lavoisier et des Berzelius! Chaque science a débuté par des méprises, souvent méme par de déplorables abus. Ce qui peut nous étonner, ce n’est pas que la statistique ait erré; mais que, si près de sa naissance, elle ait déjà compris sa mission et senti le besoin de régulariser sa marche.”

Le regrettable M. Horace Say, qui s’est occupé avec succès de cette science si maltraitée par son illustre père, a insisté sur la même pensée et démontré spirituellement que les deux sciences sont intéressées à vivre en paix dans l’intérêt de leurs progrès respectifs.

“Pour rechercher les principes de la vie sociale, la production des richesses, leur répartition entre les individus, la consommation des produits, l’économiste est obligé de s’appuyer sur l’examen complet et exact des faits. La recherche de toutes ces données est confiée à la statistique. Pour que les déductions à tirer des faits soient possibles, il faut que la statistique soit bien faite. Un économiste ne peut être bon économiste sans consulter la statistique. De même, le statisticien ne peut observer les faits sans des connaissances économiques complètes. Comme l’a fait entendre notre honorable président, les deux sciences sont sœurs. Si, dans leur enfance, comme dans beaucoup de familles, elles se sont un peu chamaillées, elles comprennent cependant qu’elles doivent se prêter, dans le cours de leur carrière, un mutuel appui.” (Compte rendu du congrès général de statistique de 1853, p. 23 à 77.)

[(1)]Cette démonstration, M. Dunoyer l’a faite dans son beau traité De la liberté du travail, et reproduite avec plus de concision et de clarté encore dans l’article Production du Dictionnaire de l’économie politique. Nous croyons utile d’en citer un extrait, en engageant toutefois le lecteur à lire en entier ce morceau remarquable:

“On nie encore à l’heure qu’il est que les arts qui agissent directement sur les hommes ajoutent à la masse des richesses créées. La plupart des livres d’économie politique, jusqu’aux derniers, et y compris les meilleurs, ont été écrits dans la supposition qu’il n’y avait de richesses réelles ni de valeurs susceptibles d’être qualifiées de richesses que celles que le travail parvenait à fixer dans des objets matériels. Smith ne voit guère de richesse que dans les choses palpables. Say débute en désignant par le nom de richesses des terres, des métaux, des monnaies, des grains, des étoffes, etc., sans ajouter à cette énumération aucune classe de valeurs non réalisées dans la matière. Toutes les fois, selon Malthus, qu’il est question de richesses, notre attention se fixe à peu près exclusivement sur des objets matériels. Les seuls travaux, suivant Rossi, dont ait à s’occuper la science de la richesse sont ceux qui entrent en lutte avec la matière pour l’adapter à nos besoins. Sismondi ne reconnaît pas pour de la richesse les produits que l’industrie n’a pas revétus d’une forme matérielle. Les richesses, suivant Droz, sont tous les biens matériels qui servent à la satisfaction de nos besoins. L’opinion la plus vraie, ajoute-t-il, est qu’il faut la voir dans tous les biens matériels qui servent aux hommes. Enfin, l’auteur de ces lignes ne peut pas oublier qu’il a eu à soutenir, il y a à peine quelques mois, un long débat avec plusieurs économistes, ses collègues à l’Académie des sciences morales, sans réussir à leur persuader qu’il y a d’autres richesses que celles que l’on a si improprement appelées matérielles.”

“Non seulement on ne reconnait comme richesses que les valeurs réalisées dans des objets matériels, mais on déclare improductifs les arts qui n’exercent pas leur activité sur la matière, et nominativement ceux qui agissent directement sur l’homme. Smith, après en avoir fait l’énumération, les présente tous, depuis les plus nobles jusqu’aux plus vils, comme ne laissant après eux rien avec quoi l’on puisse acheter une quantité de travail pareille. Leur travail, ajoute-t-il, s’évanouit au moment méme où il est produit. Nous avons cité ailleurs les opinions d’une série d’économistes connus, qui disent tous la même chose. Tracy, Malthus, Sismondi, James Mill, parlaut du travail des magistrats, des instituteurs, des prêtres, des savants, des artistes, etc., disent de leurs services qu’ils ne sont fructueux qu’au moment méme où ils sont rendus, et qu’il n’en reste rien, ou qu’il n’en reste que des fruits intellectuels ou moraux, et qu’on ne thésaurise pus de ce qui n’appartient qu’à l’áme. Droz, que nous n’avions pas cité, après avoir présenté les arts qui agissent sur la matière, comme les seuls qui produisent la richesse, considère ailleurs ceux qui travaillent sur l’esprit comme ne la créant pas. J. B. Say, qui essaye d’innover sur ce point, présente comme productive toute la grande catégorie des travaux exécutés directement sur l’homme; mais, par une méprise qui l’empêche d’arriver à la vérité, il voit les produits de ces travaux dans les travaux mêmes, au lieu de les voir où ils sont, c’est à dire dans les résultats utiles et durables qu’ils laissent après eux; et, tout en les qualifiant de productifs, il est conduit à en dire tout ce que les autres disent pour établir qu’ils ne le sont pas, à savoir que leurs produits ne s’attachent à rien, qu’ils s’évanouissent à mesure qu’ils naissent, qu’il est impossible de les accumuler, qu’ils n’ajouten rien à la richesse sociale, qu’il y a même du désavantage à les multiplier, et que la dépense qu’on fait pour les obtenir est improductive.”

“Une grande singularité, c’est qu’au milieu de ce concert, pour déclarer improductifs les arts qui agissent directement sur le genre humain, ces économistes sont unanimes pour les trouver productifs quand ils les considèrent dans leurs conséquences, c’est à dire dans les utilités, les facultés, les valeurs qu’ils parviennent à réaliser dans les hommes. C’est ainsi qu’Adam Smith, après avoir dit, dans certains passages de son livre, que les gens de lettres, les savants et autres travailleurs de cette catégorie sont des ouvriers dont le travail ne produit rien, dit expressément ailleurs que les talents utiles, acquis par les membres de la société (talents qui n’ont pu être acquis qu’à l’aide de ces hommes qu’il appelle des travailleurs improductifs), sont un produit fixe et réalisé, pour ainsi dire, dans les personnes qui les possèdent et forment une partie essentielle du fonds général de la société, une partie de son capital fixe. C’est ainsi que J. B. Say, qui dit des mêmes classes de travailleurs que leurs produits ne sont pas susceptibles de s’accumuler, et qu’ils n’ajoutent rien à la richesse sociale, prononce formellement, d’un autre côté, que le talent d’un fonctionnaire public, que l’industrie d’un ouvrier (créations évidentes de ces hommes dont on ne peut accumuler les produits), forment un capital accumulé. C’est ainsi que M. de Sismondi, qui, d’une part, déclare improductifs les travaux des instituteurs, etc., affirme positivement, d’un autre côté, que les lettrés et les artistes (ouvrage incontestable de ces instituteurs) font partie de la richesse nationale. C’est ainsi que M. Droz, qui fait observer quelque part qu’il serait absurde de considérer la vertu comme une richesse proprement dite, termine son livre en disant qu’on tomberait dans une honteuse erreur si l’on considérait comme ne produisant rien la magistrature qui fait régner la justice, le savant qui répand les lumières, etc.”

“Cependant il tombe sous le sens que les mêmes travaux ne peuvent pas être simultanément productifs et non productifs, donner des produits qui tout à la fois s’évaporent et se fixent, qui s’évanouissent en naissant, et qui s’accumulent à mesure qu’ils naissent; et, en voyant à quelles contradictions arrivent sur ce point capital les fondateurs de la science, il est aisé de reconnaître que la question a besoin d’une explication plus satisfaisante que celle qu’ils en ont donnée. Cette explication, nous l’avons produite ailleurs, et nous croyons qu’elle a été péremptoire. Elle ressort, avec évidence, de la distinction toute naturelle qu’il y avait à faire entre le travail et ses résultats.”

“C’est, avons-nous dit, faute d’avoir distingué le travail de ses résultats que Smith et ses principaux successeurs sont tombés dans les contradictions qui viennent d’être signalées, et qu’ils ont si mal résolu la question de savoir s’il faut, oui ou non, considérer comme producteurs les arts dont l’activité s’exerce directement sur l’homme. Toutes les professions utiles, quelles qu’elles soient, celles qui travaillent sur les choses comme celles qui opèrent sur les hommes, font un travail qui s’évanouit à mesure qu’on l’exécute, et tous créent de l’utilité qui s’accumule à mesure qu’elle s’obtient. Il ne faut pas dire avec Smith que la richesse est du travail accumulé, il faut dire qu’elle est de l’utilité accumulée. Ce n’est pas le travail qu’on accumule, c’est l’utilité que le travail produit; le travail se dissipe à mesure qu’il se fait, l’utilité qu’il produit demeure.”

“Très assurément, la leçon que débite un professeur est consommée en même temps que produite, de même que la main-d’œuvre répandue par le potier sur l’argile qu’il tient dans ses mains; mais les idées inculquées par le professeur dans l’esprit des hommes qui l’écoutent, la façon donnée à leur intelligence, l’impression salutaire opérée sur leurs facultés affectives, sont des produits qui restent, tout aussi bien que la forme imprimée à l’argile par le potier. Un médecin donne un conseil, un juge rend une sentence, un orateur débite un discours, un artiste chante un air ou déclame une tirade: c’est là leur travail; il se consomme à mesure qu’il s’effectue, comme tous les travaux possibles; mais ce n’est pas leur produit, ainsi que le prétend à tort J. B. Say: leur produit, comme celui des producteurs de toute espèce, est dans le résultat de leur travail, dans les modifications utiles et durables que les uns et les autres ont fait subir aux hommes sur lesquels ils ont agi, dans la santé que le médecin a rendue au malade, dans la moralité, l’instruction, le goῦt qu’ont répandus le juge, l’artiste, le professeur. Or, ces produits restent, ils sont susceptibles de se conserver, de s’accroître, de s’accumuler, et nous pouvons acquérir plus ou moins de vertus et de connaissances, de même que nous pouvons imprimer à des portions quelconques de matière quelqu’une de ces utilités qui sont de nature à se fixer dans les choses, et qui leur donnent plus ou moins de valeur.”

“Il est vrai que l’instruction, le goῦt, les talents, sont des produits immatériels; mais en créons-nous jamais d’autres? Et n’est-il pas étonnant de voir J. B. Say en distinguer de matériels et d’immatériels, lui qui a si judicieusement remarqué que nous ne pouvons créer, pas plus qu’anéantir la matière, et qu’en toutes choses nous ne faisons jamais que produire des utilités, des valeurs? La forme, la figure, la couleur qu’un artisan donne à des corps bruts, sont des choses tout aussi immatérielles que la science qu’un professeur communique à des êtres intelligents; ils ne font que produire des utilités l’un et l’autre, et la seule différence réelle qu’on puisse remarquer entre leurs industries, c’est que l’une tend à modifier les choses, et l’autre à modifier les hommes.” (Charles Dunoyer, Dictionnaire de l’économie politique, art. Production.)