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Front Page Titles (by Subject) INTRODUCTION. - Cours d'Economie Politique vol. 1
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INTRODUCTION. - Gustave de Molinari, Cours d’Economie Politique vol. 1 [1854]Edition used:Cours d’Economie Politique (Paris: Guillaumin, 1863). 2 vols. 2nd revised edition. Vol. 1.
Part of: Cours d’Économie Politique 2 vols.About Liberty Fund:Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals. Copyright information:The text is in the public domain. Fair use statement:This material is put online to further the educational goals of Liberty Fund, Inc. Unless otherwise stated in the Copyright Information section above, this material may be used freely for educational and academic purposes. It may not be used in any way for profit.
INTRODUCTION.Étymologie du mot économie politique. — Définition de la science économique. — De l’intérêt spéculatif qu’elle présente. — De son utilité. — Réfutation des reproches qui lui ont été adressés. — Qu’elle pent servir d’auxiliaire à la religion, — à la morale, — à la politique de conservation. — Qu’elle est un puissant instrument de progrès. Économie politique vient du grec et signifie arrangement intérieur de la cité ou de l’État (1) . Montchrestien de Watteville, écrivain du xviie siècle, paraît avoir employé, le premier, cette dénomination sans y attacher toutefois un sens bien précis. D’autres dénominations ont été successivement proposées, parmi lesquelles nous citerons économie sociale, chrématistique, etc., mais économie politique a décidément prévalu. Les économistes ne sont pas encore complétement d’accord sur la définition de la science, non plus que sur les limites qu’il convient de lui assigner. Selon Adam Smith, “l’économie politique, considérée comme une branche de la science d’un homme d’État ou d’un législateur, se propose deux objets distincts: 1° de procurer au peuple un bon revenu ou une subsistance abondante, ou, pour mieux dire, de le mettre en état de se les procurer lui-même; et 2° de pourvoir à ce que l’État ou la communauté ait an revenu suffisant pour les charges publiques. Elle se propose d’enrichir en même temps le peuple et le souverain.” Selon J.-B. Say, l’économie politique est la science qui s’occupe “de la manière dont se forment, se distribuent et se consomment les richesses.” Selon M. de Sismondi, “le bien-être physique de l’homme, autant qu’il peut être l’ouvrage de son gouvernement, est l’objet de l’économie politique.” Selon M. Storch, “l’économie politique est la science des lois naturelles qui déterminent la prospérité des nations, c’est à dire, leur richesse et leur civilisation.” Sans vouloir discuter le mérite de ces définitions et de beaucoup d’autres qui ont été successivement proposées, je me bornerai à paraphraser la dénomination même de la science économique, et je dirai: L’économie politique est la science qui décrit l’organisation de la société. Comment la société se constitue, fonctionne, prospère ou dépérit, par quel mécanisme la subsistance arrive à chacun de ses membres, dans quelles conditions et avec l’auxiliaire de quels agents se produit cette subsistance qui se compose d’éléments si divers et qui est destinée à pourvoir à tant de besoins différents, quelles lois naturelles président à sa distribution entre tous ceux qui concourent à la produire, tel est l’objet de l’économie politique. C’est la description du mécanisme de la société, en deux mots, une anatomie et une physiologie sociales. Alors même que cette science du mécanisme de la société demeurerait à l’état purement spéculatif, alors même qu’elle ne serait susceptible d’aucune application, elle offrirait encore une étude des plus intéressantes. Si nous n’accordons pas toujours une attention suffisante aux phénomènes qu’elle décrit, cela vient, selon toute apparence, de ce qu’on n’observe guère les choses qu’on a constamment sons les yeux; mais ces phénomènes, qui nous paraissent si simples et, comme on dit, si naturels, nous sembleraient véritablement merveilleux si nous n’y étions point accoutumés. Supposons, par exemple, qu’au sein de l’immensité se trouve un globe où chacun pourvoie isolément à ses besoins, et qu’un des habitants de ce monde inconnu vienne nous visiter. Quel ne serait point l’étonnement de ce nouveau Micromégas à l’aspect de la division du travail qui caractérise nos sociétés civilisées? Il verrait des hommes passer leur vie, celui-ci à poser des têtes des à des épingles, celui-là à surveiller l’étirage d’un fil de laine ou de coton, un troisième à appliquer des couleurs sur des étoffes, un quatrième à griffonner des caractères sur des chiffons de papier, etc., etc. Ces hommes qui ne font rien ou presque rien de ce qui est nécessaire à la satisfaction de leurs propres besoins, il les verrait, en même temps, plus ou moins bien nourris, vêtus, logés, entretenus. Il se demanderait avec étonnement comment ces êtres singuliers s’y prennent pour se procurer les choses nécessaires à leur subsistance et à leur entretien. Son étonnement ne ferait probablement que s’accroître lorsqu’il les verrait échanger qui des aliments, qui des habits, qui une maison, contre de petites pièces de métal, jaunes ou blanches, ou même contre de simples morceaux de papier maculé. Comment, se dirait-il, des êtres pourvus de raison, peuvent-ils consentir à donner des aliments, des vêtements, une maison en échange de ces petites pièces de métal ou de ces morceaux de papier? Comment se fait-il qu’ils aient généralement l’air satisfait en concluant ces marchés bizarres et incompréhensibles? Quels avantages peuvent-ils en retirer? Après qu’on lui aurait donné quelques notions élémentaires sur la nature des échanges et sur les instruments à l’aide desquels ils s’opèrent, il se demanderait encore quelle règle préside à ces transactions dont la division du travail est la source: pour peu que cet habitant d’un autre monde eῦt la notion de la justice, il se préoccuperait vivement de savoir si l’équité règne dans l’économie des sociétés humaines; si chacun des hommes qui contribuent à la production reçoit, en récompense de son concours, une part équitable de produits; s’il y a des lois naturelles qui déterminent la répartition de la richesse ou si cette répartition est abandonnée au hasard. Questions pleines d’intérêt, auxquelles nous n’accordons pas toujours, nous autres, l’attention qu’elles méritent, parce que nous sommes accoutumés à la division du travail, aux échanges, à la monnaie, aux fluctuations de l’offre et de la demande, mais qui ne pourraient manquer d’intéresser au plus haut point des êtres qui n’auraient jamais eu sous les yeux le spectacle de ces phénomènes économiques. L’étude de l’économie politique présenterait donc un vif intérê, quand même cette science demeurerait pour nous à l’état purement spéculatif; quand même nous n’en pourrions faire aucune application utile; quand même la société, dirigée par une volonté supérieure, échapperait complétement à l’action de l’homme et roulerait, comme le globe qui lui sert de support, dans une orbite immuable. Mais il n’en est pas ainsi. S’il est hors du pouvoir de l’homme de changer les conditions naturelles d’existence de la société; — et l’économie politique démontre, en effet, que cela n’est pas en son pouvoir; — il peut, en revanche, exercer sur son développement une influence considérable; il peut, en observant ou en méconnaissant les lois auxquelles son existence est soumise, la rendre prospère ou misérable, augmenter son bien-être ou la plonger dans un abîme de maux. L’économie politique est, en conséquence, susceptible de recevoir des applications nombreuses et fécondes. On peut s’en servir pour rechercher quelles sont les conditions les plus favorables au développement de la société; on peut s’en servir aussi pour découvrir les moyens de la préserver des maux auxquels elle est sujette, ou, quand ces maux l’ont atteinte, de l’en débarrasser. C’est ainsi que l’anatomie et la physiologie, sciences dont l’objet est de décrire l’organisation naturelle du corps humain, servent de bases à l’hygiène et à la médecine, l’une destinée à prévenir les maladies du corps, l’autre à les guérir. L’économie politique pourrait, de même, servir de base à une hygiène sociale ayant pour objet de prévenir, par des règles volontaires ou imposées, toute infraction aux conditions nécessaires d’existence ou de développement de la société. Elle pourrait encore servir de base à un autre art, analogue à l’art médical, qui aurait pour objet de guérir ou de soulager les maux que la société endure soit par la faute de ses membres, soit par le fait de circonstances indépendantes de leur volonté. Comme l’hygiène et la médecine, ces deux arts politiques existent, du reste, depuis l’origine même des sociétés; seulement, comme l’hygiène et la médecine encore, ils sont demeurés jusqu’à nos jours réunis, confondus et réduits à un pur empirisme. La politique ou l’art de gouverner les nations n’est pas autre chose, et elle a pour agents des hommes d’État et des administrateurs dont la pratique, pour être salutaire, doit s’appuyer exclusivement sur les vérités que l’économie politique enseigne. Malheureusement, de même que l’ignorance de l’anatomie et de la physiologie a donné naissance à de nombreures et funestes erreurs sur les moyens de prévenir ou de guérir les maladies auxquelles le corps humain est sujet, l’ignorance ou la connaissance imparfaite de l’économie politique a laissé s’introduire dans le gouvernement des sociétés les errements les plus vicieux et les plus nuisibles. Comme le corps humain, le corps social souffre non seulement des maladies et des accidents auxquels il est naturellement exposé, mais encore de la mauvaise hygiène et des drogues malfaisantes qu’on lui prescrit en vue de le maintenir en santé ou de le guérir. D’après ce que je viens de dire, on pent apprécier aisément toute l’utilité de l’étude de l’économie politique. Cependant, chose qui fait assurément peu d’honneur au siècle où nous vivons, cette utilité a été contestée. On a nié les services que l’économie politique a déjà rendus à la société, depuis l’époque, encore si rapprochée, de sa naissance, et l’on a soulevé contre elle, particulièrement au nom de la religion et de la morale, les accusations les plus graves. Je répondrai d’abord à ces accusations plus ou moins sincères, et je tâcherai de démontrer qu’à tous les points de vue les hommes ne peuvent que gagner à connaître le mécanisme de la société. Je me placerai premièrement au point de vue élevé de la religion, parce que c’est en invoquant les croyances religieuses qu’on a porté à l’économie politique les coups les plus redoutables. Il y a quelques années, un orateur célèbre, M. Donoso Cortès, lançait, du haut de la tribune espagnole, un fougueux réquisitoire contre l’économie politique qu’il accusait de détourner les âmes vers des objets indignes de leur sublime essence et de troubler la société en présentant aux hommes un idéal de bonheur qui ne saurait être réalisé sur la terre. M. Donoso Cortès considérait l’économie politique comme une science essentiellement hostile à la religion aussi bien qu’à la morale, et j’ai le regret de dire que beaucoup d’esprits religieux partagent encore à cet égard les préjugés de l’orateur espagnol. Cependant, pour peu que l’on se donne la peine d’étudier l’économie politique, on ne tarde pas à s’apercevoir que rien n’est fondé dans les accusations de M. Donoso Cortès. L’économie politique apparaît, au contraire, comme une science essentiellement religieuse en ce qu’elle donne, plus qu’aucune autre peut-être, une idée sublime du suprême ordonnateur des choses. Permettez-moi de faire, à ce sujet, un simple rapprochement. Il y a deux ou trois siècles, on se méfiait de l’astronomie, on nevoulait pas entendre parler du système de Copernic et l’on condamnait Galilée, comme ayant porté atteinte aux vérités religie uses, parce qu’il soutenait “l’hérésie” de la rotation de la terre. Or, je le demande, l’astronomie, au point où l’ont portée les travaux des Kepler, des Copernic, des Galilée, des Newton, ne nous donne-t-elle pas de la puissance divine une idée plus vaste et plus haute que celle qui ressortait des croyances erronées et des hypothèses plus ou moins saugrenues des astronomes de l’antiquité? Les anciens n’avaient, vous le savez, aucune idée précise de l’éloignement ni de la dimension des étoiles, ils croyaient que la voῦte du ciel était solide, et les plus hardis supposaient que le soleil était une masse de fer chaud, grande comme le Péloponèse. Leur hardiesse scientifique n’allait pas au delà. Eh bien! quand les astronomes modernes ont reculé les limites du ciel, quand ils ont découvert, dans ses profondeurs jusqu’alors inexplorées, des millions de mondes inconnus; quand ils ont reconnu les lois en vertu desquelles ces mondes se meuvent dans un ordre éternel, n’ontils pas contribué à donner une idée plus sublime ’de l’intelligence qui préside à l’arrangement de l’univers? N’ont-ils pas agrandi l’idée de Dieu? N’ont-ils pas, du même coup, rabaissé l’orgueil humain, en réduisant à de plus humbles proportions la place que l’homme occupe dans la création? La terre a cessé d’apparaître comme le centre de l’univers; elle n’a plus figuré qu’à un rang inférieur dans l’échelle des mondes, et l’homme a dù renoncer à l’orgueilleuse satisfaction de se croire l’un des personnages les plus importants de la création. Dieu est devenu plus grand et l’homme plus petit. Au point de vue religieux, était-ce un mal? Si l’astronomie a mis sous les yeux de l’homme, un tableau plus grandiose de la puissance divine, l’économie politique, à son tour, me semble destinée à lui donner une idée meilleure de la justice et de la bonté de la Providence. Avant que les doctrines économiques se fussent répandues dans le monde, comment l’organisation sociale était-elle comprise? De quelle manière pensait-on que chacun pouvait prospérer, s’enrichir? On était généralement convaincu que l’antagonisme présidait aux relations des hommes. Dans l’antiquité, on avait coutume de dire: homo homini lupus, l’homme est le loup de l’homme. Plus tard, Montaigne répétait avec ses contemporains: le proufict de l’un fait le dommage de l’autre; et cette maxime apparaissait comme un axiome emprunté à la sagesse expérimentale des nations. On ne croyait pas que l’auteur des choses se fῦt mêlé de l’organisation de la société. On croyait qu’il l’avait abandonnée à je ne sais quel hasard malfaisant, et l’on considérait le monde comme une espèce de bagne où la force et la ruse dominaient nécessairement, fatalement, quand le bâton du garde-chiourme n’y venait point mettre le holà. On pensait que les jouissances des uns étaient inévitablement achetées au prix des souffrances des autres, et l’on ne voyait parmi les hommes que des spoliateurs et des spoliés, des fripons et des dupes, des bourreaux et des victimes. Voilà ce qu’on pensait de la société quand les économistes ont commencé à en étudier le mécanisme. Eh bien! qu’ont-ils fait ces économistes, dont quelques esprits prévenus repoussent les doctrines au nom de la religion? Ils se sont efforcés de démontrer que la Providence n’a pas abandonné l’humanité aux impulsions aveugles du hasard. Ils se sont efforcés de démontrer que la société a ses lois providentielles, lois harmonieuses qui y font régner la justice comme les lois de la gravitation font régner l’ordre dans l’univers physique. Ils se sont efforcés de démontrer que l’antagonisme n’est point la loi suprême des relations sociales; mais que le monde est soumis, au contraire, à une inévitable loi de solidarité; qu’aucun homme ne peut souffrir sans que sa souffrance rejaillisse, se répercute parmi ses semblables, comme aussi que nul ne peut prospérer, sans que sa prospérité profite à d’autres hommes. Telle est la loi que les économistes ont entrepris de substituer au vieil antagonisme de l’antiquité paienne. N’est-ce pas, je le demande, une loi plus morale, plus religieuse, plus chrétienne? Ne nous donne-t-elle pas une idée meilleure de la Providence? Ne doit-elle pas contribuer à nous la faire aimer davantage? Si, en étudiant les œuvres des Kepler et des Newton, on voit s’agrandir la puissance divine, en observant, dans les livres des Smith, des Malthus, des Ricardo, des J.-B. Say, ou mieux encore, dans la société même, les lois harmonieuses de l’économie sociale, ne doit-on pas se faire une idée plus sublime de la justice et de la bonté de l’éternel ordonnateur des choses? Voilà quels sont, au point de vue religieux, les résultats de l’étude de l’économie politique. Voilà comment l’économie politique conduit à l’irréligion. Le reproche que l’on adresse aux économistes, de flatter les appétits matériels de l’homme, est-il mieux fondé? Ce reproche peut être adressé, non sans raison, à certaines écoles socialistes, mais il ne saurait s’appliquer à l’économie politique. Car si les économistes constatent que les hommes ont à satisfaire des appétits matériels, ce qu’on ne saurait nier, je pense, aucun d’eux n’a jamais enseigné que la prédominance dῦt appartenir à ces besoins inférieurs de notre nature. Aucun d’eux n’a engagé les hommes à s’occuper uniquement du soin de se nourrir, de se vètir et de se loger. Aucun d’eux ne leur a conseillé de se faire un dieu de leur ventre. Tous ont tenu soigneusement compte des besoins moraux, et ils ont rangé au nombre des richesses, les choses qui pourvoient à la satisfaction de ce genre de besoins. Les produits immatériels, tels que l’enseignement et le culte, ont été considérés par eux comme des richesses, au même titre que les produits composés de matière. Seulement, les économistes n’ont pas pensé qu’il fῦt raisonnable de jeter l’anathème sur ceux-ci, non plus que sur les besoins auxquels ils pourvoient. Tout en reconnaissant que l’homme est pourvu d’une âme ils se sont dit qu’il possède un corps aussi, un corps qu’il est tenu de conserver en bon état, dans l’intérêt même de l’âme à laquelle ce corps sert d’étui. L’économie politique est si peu en désaccord avec la saine morale qu’une de ses plus belles démonstrations, celle qui concerne la formation des capitaux, repose précisément sur l’intervention des facultés morales de l’homme. En effet, les capitaux sont les fruits du travail et de l’épargne, et qu’est-ce que l’épargne, sinon un sacrifice qu’impose l’esprit de prévoyance et qui ne peut être accompli qu’avec l’auxiliaire d’une force morale assez grande pour résister aux sollicitations pressantes des appétits purement matériels? Lorsque cette force morale fait défaut ou qu’elle n’est point suffisamment développée, les capitaux ne se forment point, et la production, dont ils sont les agents indispensables, demeure stationnaire. Les travaux qui ont pour objet de cultiver et de perfectionner le moral de l’homme n’ont donc pas moins d’importance aux yeux de l’économiste, que ceux qui le rendent aptes à exercer une profession ou un métier. Le prêtre, l’instituteur, et avant eux, la mère et le père de famille qui comprennent et remplissent leurs devoirs envers les êtres dont ils sont les tuteurs naturels, contribuent à former, en développant le moral des jeunes générations, le plus puissant des véhicules de la multiplication des richesses. C’est ainsi que l’économie politique est en désaccord avec la morale. L’économie politique peut être encore considérée comme un instrument efficace de conservation sociale. Je viens de dire qu’avant que les notions économiques eussent commencé à se répandre, la croyance à l’antagonisme des intérêts était universelle. On était convaincu que ce que l’un gagnait, l’autre devait inévitablement le perdre; d’où l’on était amené à conclure que le riche n’avait pu faire fortune qu’au dépens du pauvre, et que la richesse accumulée dans certaines mains était un vol fait au reste de la communauté. Cette fausse notion du mécanisme de la société ne conduisait-elle pas droit au socialisme? S’il était vrai, en effet, que la société se trouvât abandonnée aux impulsions aveugles du hasard; s’il était vrai que la force et la ruse fussent dans le monde les souveraines dispensatrices du bien-être, il y aurait lieu, assurément, “d’organiser” une société ainsi livrée à l’anarchie. Il y aurait lieu de faire régner l’ordre à la place de ce désordre, la justice à la place de cette iniquité. Si la Providence avait omis d’organiser la société, il faudrait bien qu’un homme se chargeât d’accomplir une œuvre si nécessaire. Il faudrait qu’un homme se fit Providence. Or il n’y a pas au monde, remarquons-le bien, d’œuvre plus attrayante que celle-là; il n’y en a pas qui puisse davantage séduire notre amour-propre et flatter notre orgueil. On parle souvent de la satisfaction orgueilleuse qu’éprouve le maître d’un grand empire en voyant tant de créatures humaines obéir à ses lois et se courber sur son passage. Mais cette satisfaction, si étendue qu’on la suppose, peut-elle se comparer à celle d’un homme qui rebâtit à sa guise, sur un modèle tiré de sa propre imagination, la société toute entière? d’un homme qui peut se tenir à lui-même ce langage superbe: “La société est un foyer d’anarchie. La Providence n’a pas voulu l’organiser ou peutêtre même ne l’a-t-elle pas pu! et depuis l’origine du monde ce grand problème de l’organisation du travail est demeuré l’énigme du sphinx qu’aucun législateur n’a su deviner. Eh bien! ce problème, moi je l’ai résolu; cette énigme, moi je l’ai devinée. J’ai donné à la société une base nouvelle. Je l’ai organisée de telle sorte qu’elle ne peut manquer désormais de goῦter une félicité parfaite. J’ai réussi par la seule force de mon génie à mener à bonne fin cette œuvre gigantesque. Il ne reste plus qu’à appliquer mon plan pour transformer notre vallée de misère en un Eldorado ou un pays de Cocagne.” L’homme qui croit avoir accompli une telle œuvre, doit se regarder assurément comme un génie extraordinaire. Il doit s’estimer bien supérieur à tous les hommes qui ont paru avant lui sur la terre et presque l’égal de Dieu lui-même. N’a-t-il pas, en effet, complété, perfectionné l’œuvre de Dieu? Aussi, tous les utopistes sont-ils possédés d’un orgueil incommensurable. Fourier, par exemple, n’hésitait pas à affirmer que tous les philosophes et tous les législateurs, sans parler des économistes, que l’humanité avait commis la folie de prendre pour guides, l’avaient misérablement égarée; que l’on n’avait rien de mieux à faire que d’oublier au plus vite leurs lois ou leurs préceptes, et de jeter au feu les 400,000 volumes remplis d’erreurs et de mensonges dont ils avaient meublé les bibliothèques; en remplaçant, bien entendu, ces livres inutiles ou malfaisants par ses propres livres. Fourier déclarait encore, naïvement, qu’il se considérait comme supérieur à Christophe Colomb, et il avait pris pour emblème une couronne impériale, convaincu que l’humanité reconnaissante le proclamerait un jour empereur des génies. Voilà jusqu’où a été poussé le délire des réorganisateurs de la société. L’orgueil s’est gonflé comme une verrue monstrueuse sur ces intelligences quelquefois si remarquables, et il les a rendues difformes et repoussantes. On me dira: ces hommes sont fous! Je le veux bien; mais d’où provient leur folie, et comment se fait-il que cette folie soit contagieuse? Leur folie provient de ce qu’ils pensent que la société étant naturellement “anarchique,” il y a lieu de l’organiser. Cette folie est contagieuse, parce que la foule partage leur erreur; parce que la foule est imbue de la croyance que la société se trouve livrée à un aveugle antagonisme; parce que la foule croit, comme Montaigne, que le profit de l’un fait le dommage de l’autre, et que les riches n’ont pu s’enrichir qu’aux dépens des pauvres. Mais cette ignorance de l’organisation naturelle de la société, cette ignorance présente un danger sérieux. Supposons que les masses fanatisées par l’utopie réussissent à faire tomber un jour entre leurs mains le gouvernement des nations; supposons qu’elles usent de leur puissance pour mettre en vigueur des systèmes qui blessent les conditions essentielles d’existence de la société. Qu’en résultera-t-il? C’est que la société se trouvera profondément atteinte dans sa prospérité, dans son bien-être. C’est qu’elle courra les mêmes risques, c’est qu’elle endurera les mêmes souffrances qu’un malade qui aurait confié le soin de sa santé à un marchand de vulnéraire. Je sais bien que la société possède une vitalité assez énergique pour résister aux drogues les plus malfaisantes; je sais bien que la société ne saurait périr, mais elle peut cruellement souffrir et demeurer longtemps comme si elle était atteinte d’une langueur mortelle. Remarquons encore ce qui arrive au sein d’une société que menacent les désastreuses expérimentations de l’utopie appuyée sur l’ignorance. Il arrive que les sources de la prospérité publique se tarissent par avance. Il arrive que la peur du mal devient presque aussi ruineuse que le mal même. Alors, les intérêts qui se savent menacés s’exaspèrent après s’être alarmés, et on les voit se résoudre parfois aux sacrifices les plus durs pour se débarrasser du fantôme qui les obsède. Pour se préserver du socialisme, on subit le despotisme. Voilà pourquoi il est bon d’enseigner l’économie politique. C’est le seul moyen d’écarter ces terreurs qui servent de prétexte au despotisme, et peut-être, — disons-tout, — qui le justifient. Lorsque les masses connaîtront mieux les conditions d’existence de la société, on cessera de craindre qu’elles n’usent de leur puissance pour y porter atteinte. Elles en deviendront, au contraire, les meilleures gardiennes. On pourra confier alors à leurs lumières ce dépôt sacré des intérêts généraux de la société dont leur ignorance et leur crédulité compromettraient aujourd’hui l’existence. On pourra leur accorder des droits dont il serait imprudent de les gratifier au moment où nous sommes. Alors aussi la société deviendra véritablement inexpugnable, car elle disposera, pour se défendre, de toutes les forces qu’elle recèle dans son sein. Ainsi donc, l’économie politique est une science essentiellement religieuse, en ce qu’elle manifeste plus qu’aucune autre l’intelligence et la bonté de la Providence dans le gouvernement supérieur des affaires humaines; l’économie politique est une science essentiellement morale, en ce qu’elle démontre que ce qui est utile s’accorde toujours, en définitive, avec ce qui est juste; l’économie politique est une science essentiellement conservatrice, en ce qu’elle dévoile l’inanité et la folie des théories qui tendent à bouleverser l’organisation sociale, en vue de réaliser un type imaginaire. Mais l’influence bienfaisante de l’économie politique ne s’arrête pas là. L’économie politique ne vient pas seulement en aide à la religion, à la morale et à la politique conservatrice des sociétés, elle agit encore directement pour améliorer la situation de l’espèce humaine. Voici de quelle manière: Quand on considère la société, on demeure frappé des inégalités qu’elle recèle dans son sein, des richesses et des misères qui s’y trouvent juxtaposées, des alternatives de prospérité et de décadence qui s’y présentent: tantôt le corps social apparaît florissant de santé et de bien-être; tantôt il semble près de succomber sous le faix des maux qui l’accablent. Eh bien, que fait l’économie politique? Elle remonte, par ses patientes analyses, aux sources du bien-être et du mal-être du corps social; elle divulgue les causes de la prospérité et de la décadence des nations. Elle examine l’influence des institutions et des lois sur la condition des masses et elle étudie, au même point de vue, les passions humaines. Elle signale aux nations les réformes qu’elles peuvent introduire utilement dans leurs institutions et elle encourage les hommes à refréner leurs passions, à corriger leurs vices, en mettant en lumière les répercussions funestes mais trop souvent inaperçues des passions et des vices de chacun sur la condition de tous. Ainsi, pour citer quelques exemples, l’étude des lois de la production et la distribution des richesses démontre que les barrières artificielles dont l’ignorance et la cupidité se sont servies pour séparer les peuples, les monopoles, les priviléges, les gros impôts sont nuisibles aux intérêts du plus grand nombre; qu’ils retardent la diffusion du bien-être et les progrès de la civilisation. Que les notions économiques se vulgarisent davantage; que toutes les intelligences viennent à être pleinement édifiées sur les effets des barrières douanières, des monopoles, des priviléges et des gros impôts, et l’opinion aura bientôt fait justice de ces obstacles qui se dressent sur la route du progrès. Ainsi encore, l’étude des lois économiques démontre que les intérêts des peuples sont solidaires; que chacun est intéressé à la prospérité de tous. Que cette vérité vienne à être universellement répandue, que chaque nation acquière la conviction qu’en faisant tort aux autres elle se fait tort à elle-même, et la guerre, cette destruction systématique des hommes et des capitaux, ne deviendra-t-elle pas, pour ainsi dire, impossible? N’aura-t-elle point pour adversaire la formidable coalition des intérêts auxquels elle porte atteinte et qui sauront désormais à quel point elle leur est funeste? Ainsi, enfin, l’économie politique fait voir quelle influence néfaste la satisfaction désordonnée de certains appétits exerce sur la condition de l’espèce humaine. Elle enseigne, par exemple, qu’en se multipliant sans prévoyance, en s’abandonnant à l’instinct qui les pousse à se reproduire, sans avoir égard à l’étendue de l’arène ouverte à leur activité, les hommes se précipitent dans un abîme de maux. Elle enseigne qu’aucun progrès ne saurait améliorer efficacement le sort d’un peuple qui n’apporte aucune règle, aucun frein à sa reproduction, et que l’imprévoyance est un crime que la Providence punit de mort. Que cette connaissance des suites fatales de la satisfaction immodérée d’une de nos passions les plus véhémentes vienne à se vulgariser, et les masses, désormais instruites des calamités auxquelles elles s’exposent en obéissant aveuglément à un appétit brutal, ne se montreront-elles pas plus disposées à écouter les conseils de la prévoyance en matière de population? Les gouvernements, à leur tour, oseront-ils encore accorder des primes à l’imprévoyance, en multipliant sans mesure les secours de la charité publique? L’économie politique peut donc exercer une influence considérable sur l’amélioration progressive du sort du plus grand nombre, en engageant les hommes à conformer leurs institutions et leurs actes aux lois immuables auxquelles leur existence est soumise, lois dont l’essence même est l’utilité et la justice. Que ses vérités deviennent pour tous les peuples des articles de foi, et les obstacles dont l’ignorance, la cupidité, la fausse gloire, les passions inférieures de l’âme humaine ont semé la route du progrès, s’aplaniront peu à peu, la condition des masses s’améliorera chaque jour d’une manière plus sensible, enfin l’humanité marchera d’un pas plus rapide et plus assuré vers l’idéal de progrès, vers le summum de civilisation qu’il est dans sa destinée d’atteindre. [(1)]Bien que le terme d’économie politique soit tout à fait moderne, dit M. Joseph Garnier, les deux mots qui le composent sont très anciens. Les Grecs disaient Oiconomia et les Latins Æconomia, de oicos, maison, nomos, loi, ou de nemo, j’administre, pour signifier la loi et l’administration de la maison. Les plus illustres disciples de Socrate ont traité ce sujet dans leurs œuvres. On a attribué à Aristote, qui vivait trois siècles avant notre ère, un écrit intitulé: Oiconomicos, l’Économique, contenant des réflexions sur l’économie domestique, en deux livres, dont le second cependant paraît apocryphe. |

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