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Subject Area: Economics
Topic: General Treatises on Economics
Topic: Property

A Mousieur CHARLES DE BROUCKERE, bourgmestre de bruxelles , ancien prÉsident de l’ASSOCIATION Belge pour la libertÉ des Échanges ancien ministre (1) . - Gustave de Molinari, Cours d’Economie Politique vol. 1 [1854]

Edition used:

Cours d’Economie Politique (Paris: Guillaumin, 1863). 2 vols. 2nd revised edition. Vol. 1.

Part of: Cours d’Économie Politique 2 vols.

About Liberty Fund:

Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals.


A Mousieur
CHARLES DE BROUCKERE,
bourgmestre de bruxelles,
ancien prÉsident de l’ASSOCIATION Belge pour la libertÉ des Échanges
ancien ministre(1) .

Monsieur,

Permettez-moi de vous dédier, à vous qui avez été le promoteur le plus actif et le plus dévoué de l’enseignement de l’économie politique en Belgique, le résumé d’un Cours entrepris sous vos auspices. Commencé à l’Athénée royal de Paris, en 1847, ce Cours avait été brusquement interrompu par la révolution de février. Grâce à votre appui bienveillant, j’ai pu le recommencer au Musée de l’industrie belge, où j’espère, — et mon espoir se fonde sur l’attachement sincère et profond que les gouvernants aussi bien que les gouvernés professent chez nous pour les libertés constitutionnelles, — où j’espère, dis-je, qu’aucune révolution ne m’empêchera de le poursuivre et de le mener à bonne fin.

A quoi bon, me dira-t-on peut-être, un nouveau Cours d’économie politique? Ne possédons-nous pas déjà bien assez de traités généraux de cette science? N’avons-nous pas le magnifique ouvrage d’Adam Smith sur la richesse des nations, le Traité et le Cours complet de J.-B. Say, les Traités de MM. Charles Dunoyer, Mac Culloch, John Stuart Mill, les Cours de Rossi et de M. Michel Chevalier, les Harmonies économiques de Frédéric Bastiat, le Traité élémentaire, tout à la fois si concis et si complet, de M. Joseph Garnier, sans parler d’un grand nombre d’Abrégés, parmi lesquels les Principes généraux d’économie politique, de M. Charles de Brouckere, méritent d’être cités en première ligne? Pourquoi refaire ce qui a été fait si souvent et bien fait?

Si mon Cours ne contenait rien de plus que les Traités existants; s’il n’en était que la reproduction pure et simple, je m’abstiendrais bien certainement de le publier, car une compilation de ce genre, venant après le magnifique Dictionnaire de l’économie politique de M. Guillaumin, demeurerait sans utilité.

Mais il m’a semblé que tous les ouvrages d’économie politique publiés jusqu’aujourd’hui présentaient une lacune importante, je veux parler de l’absence d’une démonstration suffisamment claire de la loi générale qui, en établissant un juste et nécessaire équilibre entre les différentes branches de la production comme aussi entre les rémunérations des agents productifs, fait régner l’ordre dans le monde économique.

Cette lacune, il serait injuste de la reprocher aux maîtres de la science. A l’époque où l’économie politique a pris naissance, ils avaient à faire prévaloir, avant tout, la liberté de l’industrie, alors à son berceau, sur les vieux errements du régime réglementaire. Ils avaient à démontrer combien les priviléges des corporations et des castes, l’abus des monopoles et des restrictions ralentissaient l’essor de la production; combien les masses laborieuses avaient à souffrir, dans leur dignité et dans leur bien-être, des entraves opposées au libre développement de leur activité. Cette tâche, les fondateurs de la science économique et leurs successeurs l’ont admirablement remplie. Sans doute, ils n’ont pu rénssir à briser complétement les liens qui enchaînaient jadis l’industrie. Nos sociétés renferment encore de trop nombreux vestiges de régime réglementaire. Nulle part, la liberté du travail et des échanges n’a conquis pleinement sa place au soleil. Cependant, grâce aux efforts persévérants de ses promoteurs, grâce à la diffusion de plus en plus abondante des lumières économiques, elle fait chaque jour un pas en avant, et le moment n’est pas éloigné peut-être où la liberté deviendra la loi universelle des transactions humaines.

Malheureusement, cette liberté industrielle, que les économistes ont tant contribué à faire prévaloir, malgré les efforts désespérés des détenteurs des vieux priviléges, elle a rencontré, de nos jours, des adversaires au sein même des classes dont l’intérêt avait été invoqué pour l’établir. Une réaction antilibérale et néo-réglementaire, à laquelle on a appliqué la dénomination générique de “socialisme,” s’est opérée parmi les masses laborieuses.

Cette réaction a imposé une nouvelle tâche aux économistes. Tandis que les fondateurs de la science n’avaient à combattre que les bénéficiaires des abus de l’ancien régime, réclamant, dans des vues égoïstes, le maintien de leurs priviléges, nous avons à lutter aujourd’hui non seulement contre les successeurs beaucoup trop nombreux de ces privilégiés, mais encore contre les socialistes qui jettent l’anathème sur la liberté industrielle, en invoquant l’intérêt des masses et en demandant “l’organisation du travail.”

Il suffisait aux premiers économistes de démontrer combien étaient nuisibles à l’intérêt général les monopoles et les restrictions de l’ancien régime; combien étaient absurdes les préjugés et les sophismes sur lesquels on se fondait pour les maintenir. Il leur suffisait, en un mot, de “démolir” le vieux régime réglementaire. Cela ne suffit plus aujourd’hui, puisqu’on affirme que l’expérience de la liberté industrielle a décidément échoué, et que la société n’a été débarrassée de la servitude que pour tomber dans l’anarchie. Il faut justifier la liberté des accusations auxquelles elle est en butte. Les socialistes l’accusent d’être anarchique; ils prétendent qu’aucun principe régulateur n’existe dans la production abandonnée à elle-même. Il faut démontrer que ce principe régulateur existe, et que l’anarchie, dont les fauteurs du socialisme ont fait un tableau si assombri, provient de l’inobservation des conditions naturelles de l’ordre.

Telle est la nouvelle tâche que les circonstances ont imposée aux économistes, et que j’ai essayé de remplir dans la mesure de mes forces. J’ai essayéde démontrer que ce monde économique, où le socialisme n’aperçoit aucun principe régulateur, est gouverné par une loi d’équilibre qui agit incessamment et avec une irrésistible puissance pour maintenir une proportion nécessaire entre les différentes branches et les différents agents de la production. J’ai essayé de démontrer que, sous l’impulsion de cette loi, l’ordre s’établit de lui-même dans le monde économique, comme il s’établit dans le monde physique, en vertu de la loi de la gravitation.

Cette démonstration est l’objet principal de l’ouvrage que je publie aujourd’hui. J’avais déjà entrepris de la faire dans deux publications antérieures (1) , mais sans parvenir à lui donner toute la clarté nécessaire. J’ignore si j’ai mieux réussi dans le présent ouvrage; mais, en tous cas, je croirai avoir atteint mon but si j’ai indiqué la voie aux amis de la science.

Combien ne serait-il pas souhaitable, en effet, que l’on pῦt démontrer, de manière à se faire comprendre de tous, que la production, abandonnée à elle-même, n’est pas fatalement vouée à l’anarchie; qu’elle contient en elle un principe régulateur d’une efficacité souveraine? Cela étant bien établi, bien rendu évident à toutes les intelligences, qui donc oserait encore proposer d’emprisonner la société dans une organisation artificielle? Le socialisme ne se trouverait-il pas frappé à mort? Les esprits distingués et les cœurs généreux qu’il a égarés à la poursuite de la vaine utopie d’une reconstruction sociale, ne se hâteraient-ils point de regagner le terrain solide de la réalité? Ces dissidents de l’économie politique ne se joindraient-ils pas à nous pour rechercher à quelles conditions la Providence maintient l’ordre dans le monde économique, à quelles conditions aussi elle y distribue le bien-être? Les causes réelles des maux qui affligent la société seraient alors mieux étudiées et elles disparaîtraient plus tôt grâce à l’entente commune des amis du progrès.

Ce cours sera divisé en quatre parties:

La première et la seconde, que je publie aujourd’hui, concernent la production et la distribution des richesses.

La troisième et la quatrième traiteront de la circulation et de la consommation.

Telle est, Monsieur, la tâche que je me suis proposée. Peutêtre ai-je trop présumé de mes forces, en l’entreprenant; mais je compte sur l’indulgence du public et sur l’appui bienveillant des amis de la science, parmi lesquels vous occupez une place si distinguée.

  • Bruxelles,

G. de Molinari.

[(1)]L’homme éminent à qui cette dédicace était adressée, a été enlevé à la science le 20 avril 1860. M. Charles de Brouckere avait mis une activité et un dévouement rares au service de la propagande des vérités économiques, et il s’était montré un des premiers et des plus énergiques promoteurs des réformes douanières en Belgique.

[(1)]Études économiques. De l’organisation de la liberté industrielle, 1846.— Les soirées de la rue Saint-Lazare. Entretiens sur les lois économiques, 1849. — Observations sur la formation des prix. Journal des Économistes, n° de juin 1851. Reproduites dans les Questions d’Économie politique et de droit public, t. Ier, p. 35.