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Subject Area: Political Theory

Chapitre XII.: Système militaire. - Jean-Jacques Rousseau, The Political Writings of Jean Jacques Rousseau vol. 2 [1915]

Edition used:

The Political Writings of Jean Jacques Rousseau, ed. from the original manuscripts and authentic editions, with introductions and notes by C. E. Vaughan. (Cambridge University Press, 1915). In 2 vols. Vol. 2.

Part of: The Political Writings of Jean Jacques Rousseau, 2 vols.

About Liberty Fund:

Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals.


Chapitre XII.

Système militaire.

De toutes les dépenses de la République, l’entretien de l’armée2 de la couronne est la plus considérable; et certainement les services que rend cette armée ne sont pas proportionnés à ce qu’elle coûte. Il faut pourtant, va-t-on dire aussitôt, des troupes pour garder l’État. J’en conviendrais, si ces troupes le gardaient en effet; mais je ne vois pas que cette armée l’ait jamais garanti d’aucune invasion, et j’ai grand’peur3 qu’elle ne l’en garantisse pas plus dans la suite.

La Pologne est environnée de puissances belliqueuses qui ont continuellement sur pied de nombreuses troupes parfaitement disciplinées, auxquelles, avec les plus grands efforts, elle n’en pourra jamais opposer de pareilles, sans s’épuiser en très peu de temps: surtout dans l’état déplorable où les brigands qui la désolent4 vont la laisser. D’ailleurs, on ne la laisserait pas faire; et si, avec les ressources de la plus vigoureuse administration, elle voulait mettre son armée sur un pied respectable, ses voisins, attentifs à la prévenir5 , l’écraseraient bien vite, avant qu’elle pût exécuter son projet Non, si elle ne veut que les imiter, elle ne leur résistera jamais.

La nation polonaise est différente de naturel, de Gouvernement, de mœurs, de langage, non seulement de celles qui l’avoisinent, mais de tout le reste de l’Europe6 . Je voudrais qu’elle en différât encore dans sa constitution militaire, dans sa tactique, dans sa discipline; qu’elle fût toujours elle, et non pas une autre. C’est alors seulement qu’elle sera tout ce qu’elle peut être, et qu’elle tirera de son sein toutes les ressources qu’elle peut avoir.

La plus inviolable loi de la nature est la loi du plus fort. Il n’y a point de législation, point de constitution, qui puisse exempter de cette loi. Chercher les moyens de vous garantir des invasions d’un voisin plus fort que vous, c’est chercher une chimère. C’en serait une encore plus grande1 de vouloir faire des conquêtes et vous donner une force offensive; elle est incompatible avec la forme de votre Gouvernement. Quiconque veut être libre ne doit pas vouloir être conquérant. Les Romains le furent par nécessité, et pour ainsi dire, malgré eux-mêmes. La guerre était un remède nécessaire au vice de leur constitution. Toujours attaqués et toujours vainqueurs, ils étaient le seul peuple discipliné parmi des barbares, et devinrent les maîtres du monde en se défendant toujours. Votre position est si différente, que vous ne sauriez même vous défendre contre qui vous attaquera. Vous n’aurez jamais la force offensive; de longtemps vous n’aurez la défensive. Mais vous aurez bientôt, ou, pour mieux dire, vous avez déjà, la force conservatrice qui, même subjugués, vous garantira de la destruction, et conservera votre Gouvernement et votre liberté dans son seul et vrai sanctuaire, qui est le cœur des Polonais.

Les troupes réglées, peste et dépopulation de l’Europe, ne sont bonnes qu’à deux fins: ou pour attaquer et conquérir les voisins, ou pour enchaîner et asservir les citoyens. Ces deux fins vous sont également étrangères: renoncez donc au moyen par lequel on y parvient. L’État ne doit pas rester sans défenseurs, je le sais; mais ses vrais défenseurs sont ses membres. Tout citoyen doit être soldat par devoir, nul ne doit l’être par métier. Tel fut le système militaire des Romains; tel est aujourd’hui celui des Suisses; tel doit être celui de tout État libre, et surtout de la Pologne. Hors d’état de solder une armée suffisante pour la défendre, il faut qu’elle trouve au besoin cette armée dans ses habitants. Une bonne milice, une véritable milice bien exercée, est seule capable de remplir cet objet. Cette milice coûtera peu de chose à la République, sera toujours prête à la servir, et la servira bien parce qu’enfin l’on défend toujours mieux son propre bien que celui d’autrui2 .

M. le comte Wielhorski propose de lever un régiment par palatinat et de l’entretenir toujours sur pied. Ceci suppose qu’on licencierait l’armée de la couronne, 1 ou du moins l’infanterie1; car je crois que l’entretien de ces trente-trois régiments surchargerait trop la République si elle avait, outre cela, l’armée de la couronne à payer. Ce changement aurait son utilité, et me paraît facile à faire; mais il peut devenir onéreux encore, et l’on préviendra difficilement les abus. Je ne serais pas d’avis d’éparpiller les soldats pour maintenir l’ordre dans les bourgs et villages; cela serait pour eux une mauvaise discipline. Les soldats, surtout ceux qui sont tels par métier, ne doivent jamais être livrés seuls à leur propre conduite; et bien moins, chargés de quelque inspection sur les citoyens. Ils doivent toujours marcher et séjourner en corps; toujours subordonnés et surveillés, ils ne doivent être que des instruments aveugles dans les mains de leurs officiers. De quelque petite inspection qu’on les chargeât, il en résulterait des violences, des vexations, des abus sans nombre; les soldats et les habitants deviendraient ennemis les uns des autres. C’est un malheur attaché partout aux troupes réglées2 ; ces régiments toujours subsistants3 en prendraient l’esprit; et jamais cet esprit n’est favorable à la liberté. La République romaine fut détruite par ses légions, quand l’éloignement de ses conquêtes la força d’en avoir toujours sur pied. Encore une fois, les Polonais ne doivent point jeter les yeux autour d’eux pour imiter ce qui s’y fait, même de bien. Ce bien, relatif à des constitutions toutes différentes, serait un mal dans la leur. Ils doivent rechercher uniquement ce qui leur est convenable, et non pas ce que d’autres font.

Pourquoi donc, au lieu des troupes réglées, cent fois plus oné-reuses qu’utiles à tout peuple qui n’a pas l’esprit de conquêtes, n’établirait-on pas en Pologne une véritable milice, exactement comme elle est établie en Suisse, où tout habitant est soldat, mais seulement quand il faut l’être? La servitude établie en Pologne ne permet pas, je l’avoue, qu’on arme sitôt les paysans: les armes dans des mains serviles seront toujours plus dangereuses qu’utiles à l’État. Mais, en attendant que l’heureux moment4 de les affranchir soit venu, la Pologne fourmille de villes, et leurs habitants enrégimentés pourraient fournir au besoin des troupes nombreuses dont, hors le temps de ce même besoin, l’entretien ne coûterait rien à l’État5 . La plupart de ces6 habitants n’ayant point de terres, payeraient ainsi leur contingent en service1 ; et ce service pourrait aisément être distribué de manière à ne leur être point onéreux, quoiqu’ils fussent suffisamment exercés.

En Suisse, tout particulier qui se marie est obligéd’être fourni d’un uniforme, qui devient son habit de fête, d’un fusil de calibre, et de tout l’équipage d’un fantassin; et il est inscrit dans la compagnie de son quartier. Durant l’été, les dimanches et les jours de fêtes, on exerce ces milices2 selon l’ordre de leurs rôles, d’abord par petites escouades, ensuite par compagnies, puis par régiments; jusqu’à ce que, leur tour étant venu, ils se rassemblent en campagne, et forment successivement de petits camps, dans lesquels on les exerce à toutes les manœuvres qui conviennent à l’infanterie. Tant qu’ils ne sortent pas du lieu de leur demeure, peu ou point détournés de leurs travaux, ils n’ont aucune paye; mais sitôt qu’ils marchent en campagne, ils 3 ont le pain de munition et3 sont à la solde de l’État; et il n’est permis à personne d’envoyer un autre homme à sa place, afin que chacun soit exercé lui-même et que tous fassent le service4 . Dans un État tel que la Pologne, on peut tirer de ses vastes provinces de quoi remplacer aisément l armée de la couronne par un nombre suffisant de milice toujours sur pied, mais qui, changeant au moins tous les ans5 , et prise par petits détachements sur tous les corps, serait peu onéreuse aux particuliers dont le tour viendrait à peine de douze à quinze ans une fois. De cette manière, toute la nation serait exercée, on aurait une belle et nombreuse armée toujours prête au besoin, et qui coûterait beaucoup moins, surtout en temps de paix, que ne coûte aujourd’hui l’armée de la couronne.

Mais, pour bien réussir dans cette opération, il faudrait commencer par changer sur ce point l’opinion publique6 sur un état qui change en effet du tout au tout7 , et faire qu’on ne regardât plus en Pologne un soldat comme un bandit qui, pour vivre, se vend à cinq sous par jour, mais comme un citoyen qui sert la patrie et qui est à son devoir. Il faut remettre cet état dans le même honneur où il était jadis, et où il est encore en Suisse et à Genève, où les meilleurs bourgeois sont aussi fiers à leur corps et sous les armes qu’à l’Hôtel de ville et au Conseil souverain8 . Pour cela, il importe que dans le choix des officiers on n’ait aucun égard au rang, au crédit et1 à la fortune, mais uniquement à l’expérience et aux talents2 . Rien n’est plus aisé que de jeter sur le bon maniement des armes un point d’honneur qui fait que chacun s’exerce avec zèle pour le service de la patrie, aux yeux3 de sa famille et des siens: zèle qui ne peut s’allumer de même chez de la canaille enrôlée au hasard, 4 et qui ne sent que la peine de s’exercer4. J’ai vu le temps qu’à Genève les Bourgeois manœuvraient beaucoup mieux que des troupes réglées5 ; mais les magistrats, trouvant que cela jetait dans la bourgeoisie un esprit militaire qui n’allait pas à leurs vues6 , ont pris peine à étouffer cette émulation, et n’ont que trop bien réussi.

Dans l’exécution de ce projet, on pourrait, sans aucun danger, rendre au roi l’autorité militaire naturellement attachée à sa place; car il n’est pas concevable que la nation puisse être employée à s’opprimer elle-même, du moins quand tous ceux qui la composent auront part à la liberté. Ce n’est jamais qu’avec des troupes réglées et toujours subsistantes que la puissance exécutive peut asservir l’État. Les grandes armées romaines furent sans abus, tant qu’elles changèrent à chaque Consul; et, jusqu’à Marius, il ne vint pas même à l’esprit d’aucun d’eux qu’ils en pussent tirer aucun moyen d’asservir la République. Ce ne fut que quand le grand éloignement des conquêtes força les Romains de tenir longtemps sur pied les mêmes armées, de les recruter de gens sans aveu, et d’en perpétuer le commandement à des Proconsuls, que ceux-ci commencèrent à sentir leur indépendance et à vouloir s’en servir pour établir leur pouvoir. Les armées de Sylla, de Pompée et de César devinrent de véritables troupes réglées, qui substituèrent l’esprit du Gouvernement militaire à celui du républicain; et cela est si vrai que les soldats de César se tinrent très offensés quand, dans un mécontentement réciproque, il les traita de citoyens Quirites. Dans le plan que j’imagine et que j’achèverai bientôt de tracer, toute la Pologne deviendra guerrière, autant pour la défense de sa liberté contre les entreprises du prince que contre celles de ses voisins; et j’oserai dire que, ce projet une fois bien exécuté, l’on pourrait supprimer la charge de Grand Général et la réunir à la couronne, sans qu’il en résultât le moindre danger pour la liberté, à moins que la nation ne se laissât leurrer par des projets de conquêtes: auquel, cas je ne répondrais plus de rien. Quiconque veut ôter aux autres leur liberté finit presque toujours par perdre la sienne: cela est vrai même pour les rois, et bien plus vrai surtout pour les peuples.

Pourquoi l’Ordre équestre, en qui réside véritablement la République, ne suivrait-il pas lui-même un plan pareil à celui que je propose pour l’infanterie? Établissez dans tous les palatinats des corps de cavalerie où toute la noblesse soit inscrite, et qui ait ses officiers, son état-major1 , ses étendards, ses quartiers assignés en cas d’alarmes2 , ses temps marqués pour s’y rassembler tous les ans. Que cette brave noblesse s’exerce à escadronner, à faire toutes sortes de mouvements, 3 d’évolutions, à mettre de l’ordre et de la précision dans ses manœuvres, à connaître la subordination militaire. Je ne voudrais point qu’elle imitât servilement la tactique des autres nations. Je voudrais qu’elle s’en fît une qui lui fût propre, qui développât et perfectionnât ses dispositions naturelles et nationales; qu’elle s’exerçât surtout à la vitesse et à la légèreté, à se rompre, s’éparpiller, et se rassembler sans peine et sans confusion; qu’elle excellât dans ce qu’on appelle la petite guerre, dans toutes les manœuvres qui conviennent à des troupes légères, dans l’art d’inonder un pays comme un torrent, d’atteindre partout et de n’être jamais atteinte, d’agir toujours de concert quoique séparée, de couper les communications, d’intercepter des convois4 , de charger des arrière-gardes, d’enlever des gardes avancées, de surprendre des détachements, de harceler de grands corps qui marchent et campent réunis; qu’elle prît la manière des anciens Parthes, comme elle en a la valeur, et qu’elle apprît comme eux à vaincre et détruire les armées les mieux disciplinées, sans jamais livrer de bataille et sans leur laisser le moment de respirer. En un mot, ayez de l’infanterie, puisqu’il en faut, mais ne comptez que sur votre cavalerie, et n’oubliez rien pour inventer un système qui mette tout le sort de la guerre entre ses mains.

C’est un mauvais conseil pour un peuple libre que celuid’avoir des places fortes; elles ne conviennent point au génie polonais, et partout elles deviennent tôt ou tard des nids à tyrans. Les places que vous croirez fortifier contre les Russes, vous les fortifierez infailliblement pour eux; et elles5 deviendront pour vous des entraves dont vous ne vous délivrerez plus. Négligez même les avantages de postes, et ne vous ruinez pas en artillerie: ce n’est pas tout cela qu’il vous faut. Une invasion brusque1 est un grand malheur, sans doute; mais des chaînes permanentes en sont un beaucoup plus grand. Vous ne ferez jamais en sorte qu’il soit difficile à vos voisins d’entrer chez vous; mais vous pouvez faire en sorte qu’il leur soit difficile d’en sortir impunément; et c’est à quoi vous devez mettre tous vos soins. Antoine et Crassus entrèrent aisément, mais pour leur malheur, chez les Parthes. Un pays aussi vaste que le vôtre offre toujours à ses habitants des refuges et de grandes ressources pour échapper à ses agresseurs. Tout l’art humain ne saurait empêcher l’action brusque du fort contre le faible; mais il peut se ménager des ressorts pour la réction; et quand l’expérience apprendra que la sortie de chez vous est si difficile, on deviendra moins pressé d’y entrer. Laissez donc votre pays tout ouvert comme Sparte, mais bâtissez-vous comme elle de bonnes citadelles dans les cœurs des citoyens; et, comme thémistocle emmenait Athènes sur sa flotte, emportez au besoin vos villes sur vos chevaux. L’esprit d’imitation produit peu de bonnes choses et ne produit2 jamais rien de grand. Chaque pays a des avantages qui lui sont propres, et que l’institution doit étendre et favoriser. Ménagez, cultivez ceux de la Pologne; elle aura peu d’autres nations à envier.

Une seule chose suffit pour la rendre impossible à subjuguer: l’amour de la patrie et de la liberté animé par les vertus qui en sont inséparables. 3 Vous venez d’en donner un exemple mémorable à jamais. Tant que cet amour brûlera dans les cœurs, il ne vous garantira pas peut-être d’un joug passager; mais tôt ou tard il fera son explosion, secouera le joug4 et vous rendra libres3. Travaillez donc sans relâche, sans cesse, à porter le patriotisme au plus haut degré dans tous les cœurs polonais5 . J’ai ci-devant indiqué quelques-uns des moyens propres à cet effet. Il me reste à développer ici celui que je crois être le plus fort, le plus puissant6 , et même infaillible dans son succès, s’il est bien exécuté: c’est de faire en sorte que tous les citoyens se sentent incessamment sous les yeux du public; que nul n’avance et ne parvienne que par la faveur publique; qu’aucun poste, aucun emploi ne soit rempli1 que par le vœu de la nation; et qu’enfin, depuis le dernier noble, depuis même le dernier manant, jusqu’au roi, s’il est possible, tous dépendent tellement de l’estime publique qu’on ne puisse rien faire, rien acquérir, parvenir à rien, sans elle. De l’effervescence excitée par cette commune émulation naîtra cette ivresse patriotique qui seule sait élever les hommes audessus d’eux-mêmes, et sans laquelle la liberté n’est qu’un vain nom et la législation qu’une chimère.

Dans l’Ordre équestre, ce système est facile à établir, si l’on a soin d’y suivre partout une marche graduelle, et de n’admettre personne aux honneurs et dignités de l’État qu’il n’ait préalablement passé par les grades inférieurs, lesquels serviront d’entrée et d’épreuve pour arriver à une plus grande élévation. Puisque l égalité parmi la noblesse est une loi fondamentale de la Pologne, la carrière des affaires publiques y doit toujours commencer par les emplois subalternes: c’est l’esprit de la constitution. Ils doivent être ouverts à tout citoyen que son zèle porte à s’y présenter, et qui croit se sentir en état de les remplir avec succès: mais ils doivent être le premier pas indispensable à quiconque, grand ou petit, veut avancer dans cette carrière. Chacun est libre de ne s’y pas présenter; mais sitôt que quelqu’un y entre, il faut, à moins d’une retraite volontaire, qu’il avance, ou qu’il soit rebuté avec improbation. Il faut que dans toute sa conduite, vu et jugé par ses concitoyens, il sache que tous ses pas sont suivis, que toutes ses actions sont pesées, et qu’on tient du bien et du mal un compte fidèle dont l’influence s’étendra sur tout le reste de sa vie.