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Front Page Titles (by Subject) Chapitre XI.: Système économique. - The Political Writings of Jean Jacques Rousseau vol. 2
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Chapitre XI.: Système économique. - Jean-Jacques Rousseau, The Political Writings of Jean Jacques Rousseau vol. 2 [1915]Edition used:The Political Writings of Jean Jacques Rousseau, ed. from the original manuscripts and authentic editions, with introductions and notes by C. E. Vaughan. (Cambridge University Press, 1915). In 2 vols. Vol. 2.
Part of: The Political Writings of Jean Jacques Rousseau, 2 vols.About Liberty Fund:Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals. Copyright information:The text is in the public domain. Fair use statement:This material is put online to further the educational goals of Liberty Fund, Inc. Unless otherwise stated in the Copyright Information section above, this material may be used freely for educational and academic purposes. It may not be used in any way for profit.
Chapitre XI.Système économique.Le choix du système économique que doit adopter la Pologne dépend de l’objet qu’elle se propose en corrigeant sa constitution1 . Si vous ne voulez que devenir bruyants, brillants, redoutables, et influer sur les autres peuples de l’Europe, vous avez leur exemple; appliquez-vous à l’imiter2 . Cultivez les sciences, les arts le commerce, l’industrie; ayez des troupes réglées, des places fortes des académies; surtout un bon système de finances qui fasse bien circuler l’argent, qui par là le multiplie, qui vous en procure beaucoup; travaillez3 à le rendre très nécessaire, afin de tenir le peuple dans une grande dépendance; et pour cela, fomentez et le luxe matériel, et le luxe de l’esprit qui en est inséparable. De cette manière vous formerez un peuple intrigant, ardent, avide, ambitieux servile et fripon, comme les autres; toujours, sans aucun milieu à l’un des deux extrêmes de la misère ou de l’opulence, de la licence ou de l’esclavage. Mais on vous comptera parmi les grandes Puissances de l’Europe; 4 vous entrerez dans tous les systèmes politiques; dans toutes les négociations, on recherchera votre alliance4; on vous liera par des traités; il n’y aura pas une guerre en Europe où vous n’ayez l’honneur d’être fourrés. Si le bonheur vous en veut, vous pourrez rentrer dans vos anciennes possessions peut-être en conquérir de nouvelles, et puis dire5 , comme Pyrrhus ou comme les Russes, c’est-à-dire comme les enfants: ‘Quand tout le monde sera à moi, je mangerai bien du sucre.’ Mais si par hasard vous aimiez mieux former une nation libre, paisible et sage, qui n’a ni peur ni besoin de personne, qui se suffit à elle-même et qui est heureuse; alors il faut prendre une méthode toute différente1 : maintenir, rétablir chez vous des mœurs simples des goûts sains, un esprit martial sans ambition; former des âmes courageuses et désintéressées; appliquer vos peuples à l’agriculture et aux arts nécessaires à la vie2 ; rendre l’argent méprisable et, s’il se peut, inutile; chercher, trouver, pour opérer de grandes choses, des ressorts plus puissants et plus sûrs. Je conviens qu’en suivant cette route vous ne remplirez pas les gazettes du bruit de vos fêtes, de vos négociations, 3 de vos exploits; 4 que les philosophes ne vous encenseront pas, que les poètes ne vous chanteront pas, qu’en Europe4 on parlera peu de vous; peut-être même affectera t-on de vous de’daigner. Mais vous vivrez dans la véritable abondance, dans la justice et dans la liberté; mais on ne vous cherchera pas querelle; on vous craindra sans en faire semblant; et je vous réponds que les Eusses ni d’autres ne viendront plus faire les maîtres chez vous, ou que, si pour leur malheur ils y viennent, ils seront beaucoup plus pressés d’en sortir5 . Ne tentez pas surtout d’allier ces deux projets, ils sont trop contradictoires; et vouloir aller aux deux6 par une marche composée, c’est vouloir les manquer tous deux. Choisissez donc; et, si vous préférez le premier parti, cessez ici de me lire. Car, de tout ce qui me reste à proposer7 , rien ne se rapporte plus qu’au second. Il y a, sans contredit8 , d’excellentes vues économiques dans les papiers qui m’ont été communiqués. 9 Le défaut que j’y vois est d’être plus favorables à la richesse qu’à la prospérité9. En fait de nouveaux établissements, il ne faut pas se contenter d’en voir l’effet immédiat; il faut encore en bien prévoir les conséquences éloignées, mais nécessaires10 . Le projet, pour exemple11 , pour la vente des starosties et pour la manière d’en employer le produit me paraît bien entendu et d’une exécution facile dans le système, établi dans toute l’Europe, de tout faire avec de l’argent. Mais ce système est-il bon en lui-même, et va-t-il bien à son but? Est il sûr que l’argent soit le nerf de la guerre? Les peuples riches ont toujours été battus et conquis par les peuples pauvres, Est-il sûr que l’argent soit le ressort d’un bon Gouvernement? Les systèmes de finances sont modernes. Je n’en vois rien sortir de bon, ni de grand. Les Gouvernements anciens ne connaissaient pas même ce mot de finance, et ce qu’ils faisaient avec des hommes est prodigieux. L’argent est tout au plus le supplément des hommes et le supplément ne vaudra jamais la chose. Polonais, laissez moi tout cet argent aux autres; 1 ou contentez-vous de celui qu’il faudra bien1 qu’ils vous donnent, puisqu’ils ont plus besoin de vos blés que vous de leur or. Il vaut mieux, croyezmoi vivre dans l’abondance que dans l’opulence; soyez mieux que pécunieux, soyez riches. Cultivez bien vos champs, sans vous soucier du reste; bientôt vous moissonnerez de For, et plus qu’il n’en faut pour vous procurer l’huile et le vin qui vous manquent puisqu’à cela près la Pologne abonde, ou peut abonder, de tout. Pour vous maintenir heureux et libres, ce sont des têtes, des cœurs et des bras qu’il vous faut; c’est là ce qui fait la force d’un État et la prospérité d’un peuple. Les systèmes de finances font des âmes vénales; et dès qu’on ne veut que gagner, on gagne toujours plus à être fripon qu’honnête homme. L’emploi de l’argent se dévoie et se cache; il est destiné à une chose, et employé à une autre. Ceux qui le manient apprennent bientôt à le détourner; et que sont tous les surveillants qu’on leur donne, sinon d’autres fripons qu’on envoie partager avec eux? S’il n’y avait que des richesses publiques et manifestes, si la marche de l’or laissait une marque ostensible2 et ne pouvait se cacher, il n’y aurait point d’expédient plus commode pour acheter des services, du courage, de la fidélité’, des vertus. Mais, vu sa circulation secrète, il est plus commode encore pour faire des pillards et des traîtres, pour mettre à l’enchère le bien public et la liberté. En un mot, l’argent est à la fois le ressort le plus faible et le plus vain que je connaisse, pour faire marcher à son but la machine politique3 ; 4le plus fort et le plus sûr, pour l’en détourner4 . On ne peut faire agir les hommes que par leur intérêt, je le sais; mais l’intérêt pécuniaire est le plus mauvais de tous, le plus vil, le plus propre à la corruption, et même, je le répète avec confiance et le soutiendrai toujours, le moindre et le plus faible aux yeux de qui connaît bien le cœur humain. Il est naturellement dans tous les cœurs de grandes passions en réserve; quand il n’y reste1 plus que celle de l’argent, c’est qu’on a énervé, étouffe toutes les autres, qu’il fallait exciter et développer. L’avare n’a point proprement de passion qui le domine; il n’aspire à l’argent que par prévoyance, pour contenter celles qui pourront lui venir. Sachez les fomenter et les contenter directement sans cette ressource bientôt elle perdra tout son prix2 . Les dépenses publiques sont inévitables, j’en conviens encore3 ; faites les avec toute autre chose qu’avec de l’argent. De nos jours encore on voit en Suisse les officiers, magistrats4 et autres stipendiaires publics, payés avec des denrées. Ils ont des dîmes du vin, du bois; des droits utiles, honorifiques. Tout le service public se fait par corvées; l’État ne paye presque rien en argent. Il en faut, dira-t-on, pour le payement des troupes. Cet article aura sa place dans un moment. Cette manière de payement n’est pas sans inconvénients5 : il y a de la perte, du gaspillage; l’administration de ces sortes de biens est plus embarrassante; elle déplaît surtout à ceux qui en sont chargés, parce qu’ils y trouvent moins à faire leur compte. Tout cela est vrai; mais que le mal est petit, en comparaison de la foule de maux qu’il sauve! Un homme voudrait malverser, qu’il ne le pourrait pas; du moins, sans qu’il y parût. On m’objectera les Balllifs du Canton de Bern 6 ; mais d’où viennent leurs vexations? des amendes pécuniaires qu’ils imposent. Ces amendes arbitraires sont un grand mal déjà par elles-mêmes; cependant, s’ils ne les pouvaient exiger qu’en denrées, ce ne serait presque rien. L’argent extorqué7 se cache aisément; des magasins ne se cacheraient pas de même. 8 Il se manie dix fois plus d’argent dans le seul Canton de Berne que dans tout le reste de la Suisse ensemble; aussi l’administration y est-elle inique en proportion8. Cherchez en tout pays, en tout Gouvernement et par toute terre; vous n’y trouverez pas un grand mal en morale et en politique où l’argent ne soit mêlé1 . On me dira que l’égalité des fortunes qui règne en Suisse rend la parcimonie aisée dans l’administration; au lieu que tant de puissantes maisons et de grands seigneurs qui sont en Pologne demandent pour leur entretien de grandes dépenses et des finances pour y pourvoir. Point du tout. Ces grands seigneurs sont riches par leurs patrimoines; et leurs dépenses seront moindres, quand le luxe cessera d’être en honneur dans l’État, sans qu’elles les distinguent moins des fortunes inférieures, qui suivront la même proportion. Payez leurs services par de l’autorité, des honneurs, de grandes places. L’inégalité des rangs est compensée en Pologne par l’avantage de la noblesse, qui rend2 ceux qui les remplissent plus jaloux des honneurs que du profit. La République, en graduant et distribuant à propos ces récompenses purement honorifiques, se ménage un trésor qui ne la ruinera pas, et qui lui donnera des héros pour citoyens. Ce trésor des honneurs est une ressource inépuisable chez un peuple qui a de l’honneur; et plût à Dieu que la Pologne eût l’espoir d’épuiser cette ressource! O heureuse la nation qui ne trouvera plus dans son sein de distinctions possibles pour la vertu3 ! Au défaut de n’être pas dignes d’elle les récompenses pécuniaires joignent celui de n’être pas assez publiques4 , de ne parler pas sans cesse aux yeux et aux cœurs, de disparaître aussitôt qu elles sont accordées, et de ne laisser aucune trace visible qui excite l’émulation, en perpétuant l’honneur qui doit les accompagner Je voudrais que tous les grades, tous les emplois, toutes les récompenses honorifiques se marquassent par des signes extérieurs; qu’il ne fût jamais permis à un homme en place de marcher incognito; que les marques de son rang ou de sa dignité le suivissent partout, afin que le peuple le respectât toujours, et qu’il se respectât toujours lui-même; qu’il pût ainsi toujours dominer l’opulence; qu’un riche qui n’est que riche, sans cesse offusqué par des citoyens titrés et pauvres, ne trouvât ni considération ni agrément dans sa patrie; qu’il fût forcé de la servir pour y briller, d’être intègre par ambition, et d’aspirer malgré sa richesse5 à des rangs où la seule approbation publique mène, et d’où le blâme peut toujours faire déchoir. Voilà comment on énerve la force des richesses, et comment on fait des hommes qui ne sont point à vendre. J’insiste beaucoup sur ce point, bien persuad que vos voisins, et surtout les Russes, n’épargneront rien pour corrompre vos gens en place, et que la grande affaire de votre Gouvernement est de travailler à les rendre incorruptibles. Si l’on me dit que je veux faire de la Pologne un peuple de capucins je réponds d’abord que ce n’est là qu’un argument à la française, et que plaisanter n’est pas raisonner. Je réponds encore qu’il ne faut pas outrer mes maximes au delà de mes intentions et de la raison; que mon dessein n’est pas de supprimer la circulation des espèces, mais seulement de la ralentir1 , et de prouver surtout combien il importe qu’un bon système économique ne soit pas un système de finance et d’argent. Lycurgue, pour déraciner la cupidité dans Sparte, n’anéantit pas la monnaie, mais il en fit une de fer. Pour moi, je n’entends proscrire ni l’argent ni l’or, mais les rendre moins nécessaires2 ; et faire que celui qui n’en a pas soit pauvre, sans être gueux. Au fond, l’argent n’est pas la richesse, il n’en est que le signe; ce n’est pas le signe qu’il faut multiplier, mais la chose représentée3 . J’ai vu, malgré les fables des voyageurs4 , que les Anglais, au milieu de tout leur or, n’étaient pas en détail5 moins nécessiteux que les autres peuples. Et que m’importe, après tout, d’avoir cent guinées au lieu de dix, si ces cent guinées ne me rapportent pas une subsistance plus aisée? La richesse pécuniaire n’est que relative; et, selon des rapports 6 qui peuvent changer par mille causes, on peut se trouver7 successivement riche et pauvre avec la même somme; mais non pas avec des biens en nature: car, comme immédiatement8 utiles à l’homme, ils ont toujours leur valeur absolue qui ne dépend point d’une opération de commerce. J’accorderai que le peuple anglais est plus riche que les autres peuples: mais il ne s’ensuit pas 9 qu’un bourgeois de Londres vive plus à son aise qu’un bourgeois de Paris9. De peuple à peuple, celui qui a plus d’argent a de l’avantage10 , Mais cela ne fait rien au sort des particuliers; et ce n’est pas là que gît la prospérité d’une nation. Favorisez l’agriculture et les arts utiles, 1 non pas en enrichissant les cultivateurs, ce qui ne serait que les exciter à quitter leur état, mais en le leur rendant honorable et agréable1. Établissez les manufactures de première nécessité; multipliez sans cesse vos blés et vos hommes, sans vous mettre en souci du reste. Le superflu du produit de vos terres, qui, par les monopoles multipliés, va manquer au reste de l’Europe, vous apportera nécessairement plus d’argent que vous n’en aurez besoin. Au delà de ce produit nécessaire et sûr, vous serez pauvres, tant que vous voudrez en avoir; sitôt que vous saurez vous en passer, vous serez riches. Voilà l’esprit que je voudrais faire régner dans votre système économique: peu songer à l’étranger, peu vous soucier du commerce; mais multiplier chez vous, autant qu’il est possible, et la denrée et les consommateurs. L’effet infaillible et naturel d’un Gouvernement libre et juste est la population. Plus donc vous perfectionnerez votre Gouvernement, plus vous multiplierez votre peuple sans même y songer. Vous n’aurez ainsi ni mendiants, ni millionnaires. Le luxe et l’indigence disparaîtront ensemble insensiblement; et les citoyens, guéris des goûts frivoles que donne l’opulence et des vices attachés à la misère, mettront leurs soins et leur gloire à bien servir la patrie, et trouveront leur bonheur dans leurs devoirs. Je voudrais qu’on imposât toujours les bras des hommes plus que leurs bourses; que les chemins, les ponts, les édifices publics, le service du prince et de l’État, se fissent par des corvées et non point à prix d’argent. Cette sorte d’impôt est au fond la moins onéreuse, et surtout celle dont on peut le moins abuser. Car l’argent disparaît en sortant des mains qui le payent; mais chacun voit à quoi les hommes sont employés, et l’on ne peut les surcharger à pure perte. Je sais que cette méthode est impraticable où règnent le luxe, le commerce et les arts: mais rien n’est si facile chez un peuple simple et de bonnes mœurs, et rien n’est plus utile pour les conserver telles. C’est une raison de plus pour la préférer. Je reviens donc aux starosties; et je conviens derechef que le projet2 de les vendre, pour en faire valoir le produit au profit du trésor public, est bon et bien entendu, quant à son objet économique. Mais, quant à l’objet politique et moral, ce projet est si peu de mon goût, que, si les starosties étaient vendues, je voudrais qu’on les rachetât pour en faire le fonds des salaires et récompenses 1 de ceux qui serviraient la patrie ou qui auraient bien mérité d’elle1. En un mot, je voudrais, s’il était possible, qu’il n’y eût point de trésor public, et que le fisc ne connût pas même les payements en argent. Je sens que la chose à la rigueur n’est pas possible; mais l’esprit du Gouvernement doit toujours tendre à la rendre telle: et rien n’est plus contraire à cet esprit2 que la vente dont il s’agit. La République en serait plus riche, il est vrai; mais le ressort du Gouvernement en serait plus faible en proportion. J’avoue que la régie des biens publics en deviendrait3 plus difficile, et surtout moins agréable aux régisseurs, quand tous ces biens seront en nature et point en argent: mais il faut faire alors de cette régie et de son inspection autant d’épreuves de bon sens de vigilance, et surtout d’intégrité4 , pour parvenir à des places plus éminentes. On ne fera qu’imiter à cet égard l’administration municipale établie à Lyon, où il faut commencer par être administrateur de l’Hôtel-Dieu pour parvenir aux charges de la ville; et c’est sur la manière dont on s’acquitte de celle-là qu’on fait juger si l’on est digne des autres5 . Il n’y avait rien de plus intègre que les Questeurs des armées romaines, parce que la questure était le premier pas pour arriver aux charges curules. Dans les places qui peuvent tenter la cupidité, il faut faire en sorte que l’ambition la réprime. Le plus grand bien qui résulte de là n’est pas l’épargne des friponneries; mais c’est de mettre en honneur le désintéressement, et de rendre la pauvreté respectable quand elle est le fruit de l’intégrité6 . Les revenus de la République n’égalent pas sa dépense. Je le crois bien; les citoyens ne veulent rien payer du tout. Mais des hommes qui veulent être libres ne doivent pas être esclaves de leur bourse; et où est l’État où la liberté ne s’achète pas, et même trés cher? On me citera la Suisse; mais, comme je l’ai déjà dit, dans la Suisse les citoyens remplissent eux-mêmes les fonctions que partout ailleurs ils aiment mieux payer, pour les faire remplir par d’autres. Ils sont soldats, officiers, magistrats, ouvriers: ils sont tout pour le service de l’État; et, toujours prêts à payer de leur personne, ils n’ont pas besoin de payer encore de leur bourse7 . Quand les Polonais voudront en faire autant, ils n’auront pas plus besoin d’argent que les Suisses. Mais, si un grand État1 refuse de se conduire sur les maximes des petites Républiques, il ne faut pas qu’il en recherche les avantages, ni qu’il veuille l’effet en rejetant les moyens de l’obtenir. Si la Pologne était, selon mon désir, une confédération de trente-trois petits États, elle réunirait la force des grandes Monarchies et la liberté des petites Républiques; mais il faudrait pour cela renoncer à l’ostentation, et j’ai peur que cet article ne soit le plus difficile. De toutes les manières d’asseoir un impôt, la plus commode et celle qui coûte le moins de frais est sans contredit la capitation; mais c’est aussi la plus forcée, la plus arbitraire2 ; et c’est sans doute pour cela que Montesquieu la trouve servile, quoiqu’elle ait été la seule pratiquée par les Romains, et qu’elle existe encore en ce moment en plusieurs Républiques; sous d’autres noms, à la vérité, comme à Genève, où l’on appelle cela payer les gardes, et où les seuls Citoyens et Bourgeois payent cette taxe, 3 tandis que les Habitants et Natifs en payent d’autres3: ce qui est exactement le contraire de l’idée de Montesquieu. Mais comme il est injuste et déraisonnable d’imposer4 les gens qui n’ont rien, les impositions réelles valent toujours mieux que les personnelles. Seulement il faut éviter celles dont la perception est difficile et coûteuse5 , et celles surtout qu’on élude par la contrebande: qui fait des non-valeurs, remplit l’État de fraudeurs et6 de brigands, et corrompt la fidélité des citoyens. Il faut que l’imposition soit si bien proportionnée, que l’embarras de la fraude en surpasse le profit. Ainsi, jamais d’impôt7 sur ce qui se cache aisément, comme la dentelle et les bijoux; il vaut mieux défendre de les porter que de les entrer. En France on excite à plaisir la tentation de la contrebande; et cela me fait croire que la Ferme trouve son compte à ce qu’il y ait des contrebandiers. Ce système est abominable et contraire à tout bon sens. L’expérience apprend que le papier timbré est 8 un impôt singulièrement onéreux8 aux pauvres, gênant pour le commerce, qui multiplie extrêmement les chicanes, et fait beaucoup crier1 le peuple partout où il est établi: je ne conseillerais pas d’y penser2 . 3 Celui sur les bestiaux me paraît beaucoup meilleur, pourvu qu’on évite la fraude, car toute fraude possible est toujours une source de maux. Mais il peut être onéreux aux contribuables, en ce qu’il faut3 le payer en argent; et le produit des contributions de cette espèce est trop sujet à être dévoyé de sa destination. L’impôt le meilleur, à mon avis, le plus naturel, et qui n’est point sujet à la fraude, est une taxe proportionnelle sur les terres, et sur toutes les terres sans exception, comme l’ont proposée le maréchal de Vauban et l’abbé de Saint-Pierre; car, enfin, c’est ce qui produit qui doit payer. Tous les biens royaux, terrestres4 , ecclésiastiques et en roture doivent payer également, c’est-à-dire proportionnellement à leur étendue et à leur produit, quel qu’en soit le propriétaire. Cette imposition paraîtrait demander une opération préliminaire qui serait longue et coûteuse: savoir, un cadastre général. Mais cette dépense peut très bien s’éviter, et même avec avantage, en asseyant l’impôt non sur la terre directement, mais sur son produit, ce qui serait encore plus juste: c’est-à-dire en établissant, dans la proportion qui serait jugée convenable, une dîme qui se lèverait en nature sur la récolte, comme la dîme ecclésiastique. Et, pour éviter l’embarras des détails et des magasins on affermerait ces dîmes à l’enchère, comme font les curés; en sorte que les particuliers ne seraient tenus de payer la dîme que sur leur récolte, et ne la payeraient de leur bourse que lors-qu’ils l’aimeraient mieux 5 ainsi, sur un tarif réglé par le Gouvernement5. Ces fermes réunies pourraient être un objet de commerce, par le débit des denrées qu’elles produiraient, et qui pourraient passer à l’étranger par la voie de Dantzick ou de Riga. On éviterait encore par là tous les frais de perception et de régie6 , toutes ces nuées de commis et d’employés si odieux au peuple, si incommodes au public; et, ce qui est le plus grand point, la République aurait de l’argent7 sans que les citoyens fussent obligés d’en donner. Car je ne répéterai jamais assez que 1 ce qui rend la taille et tous les impôts onéreux1 au cultivateur, est qu’ils sont pécuniaires, et qu’il est premièrement obligé de vendre pour parvenir à payer. |

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