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Subject Area: Political Theory

Chapitre IV.: Éducation. - Jean-Jacques Rousseau, The Political Writings of Jean Jacques Rousseau vol. 2 [1915]

Edition used:

The Political Writings of Jean Jacques Rousseau, ed. from the original manuscripts and authentic editions, with introductions and notes by C. E. Vaughan. (Cambridge University Press, 1915). In 2 vols. Vol. 2.

Part of: The Political Writings of Jean Jacques Rousseau, 2 vols.

About Liberty Fund:

Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals.


Chapitre IV.

Éducation.

C’est ici l’article important. C’est l’éducation qui doit donner aux âmes la forme nationale, et diriger tellement leurs opinions et leurs goûts, qu’elles soient patriotes par inclination, par passion, par nécessité. Un enfant, en ouvrant les yeux, doit voir la patrie, et jusqu’à la mort ne doit plus voir qu’elle. Tout vrai républicain suça avec le laib de sa mère l’amour de sa patrie: c’est-à-dire, des lois et de la liberté3 . Cet amour fait toute son existence; il ne voit que la patrie, il ne vit que pour elle; sitôt qu’il est seul, il est nul; sitôt qu’il n’a plus de patrie, il n’est plus; et s’il n’est pas mort, il est pis.

L’éducation nationale n’appartient qu’aux hommes libres; il n’y a qu’eux qui aient une existence commune1 et qui soient vraiment liés2 par la Loi. Un Français, un Anglais, un Espagnol, un Italien, un Russe3 , sont tous à peu près le même homme; 4 il sort du collège déjà tout façonné pour la licence, c’est-à-dire pour la servitude4 . A vingt ans5 , un Polonais ne doit pas être un autre homme; il doit être un Polonais. Je veux qu’en apprenant à lire il lise des choses de son pays; qu’à dix ans il en connaisse toutes les productions, à douze toutes les provinces tous les chemins, toutes les villes; qu’à quinze il en sache toute l’histoire, à seize toutes les lois; qu’il n’y ait pas eu dans toute la Pologne une belle action ni un homme illustre dont il n’ait la mémoire et le cœur pleins, et dont il ne puisse rendre compte à l’instant. On peut juger par là que ce ne sont pas les études ordinaires dirigées par des étrangers et des prêtres6 , que je voudrais faire suivre aux enfants. La Loi doit régler la matière, l’ordre et la forme de leurs études. Ils ne doivent avoir pour instituteurs que des Polonais: tous mariés, s’il est possible; tous distingués par leurs mœurs, par leur probité, par leur bon sens, par leurs lumières; et tous destinés à des emplois, non plus importants ni plus honorables, car cela n’est pas possible, mais moins pénibles et plus éclatants, lorsqu’au bout d’un certain nombre d’années ils auront bien rempli celui-là7 . Gardez vous surtout de faire un métier de l’état de pédagogue. Tout homme public en Pologne ne doit avoir d’autre état permanent que celui de citoyen. Tous les postes qu’il remplit, et surtout ceux qui sont importants, comme celui-ci, 8 ne doivent être considérés que comme des places d’épreuve et des degrés pour monter8 plus haut après l’avoir mérité. J’exhorte les Polonais à faire 9 attention à cette maxime, sur laquelle j’insisterai souvent: je la crois la clef d’un grand ressort dans l’État. On verra ci-après comment on peut, à mon avis, la rendre praticable sans exception.

Je n’aime point ces distinctions de collèges et d’académies, qui font que la noblesse riche et la noblesse pauvre sont élevées différemment et séparément. Tous, étant égaux par la constitution de l’État, doivent être élevés ensemble et de la même manière; et si l’on ne peut établir une éducation publique tout à fait gratuite, il faut du moins la mettre à un prix que les pauvres1 puissent payer. Ne pourrait-on pas fonder dans chaque collège un certain nombre de places purement gratuites, c’est-à-dire aux frais de l’État, et qu’on appelle en France des bourses? Ces places, données aux enfants des pauvres gentilshommes qui auraient bien mérité de la patrie, non comme une aumône, mais comme une récompense des bons services des pères, deviendraient à ce titre honorables, et pourraient produire un double avantage qui ne serait pas à négliger. Il faudrait pour cela que la nomination n’en fût pas arbitraire mais se fît par une espèce de jugement dont je parlerai ci après. Ceux qui rempliraient ces places seraient appelés Enfants de l’État, et distingués par quelque marque honorable qui donnerait la préséance2 sur les autres enfants de leur âge, sans excepter ceux des grands3 .

Dans tous les collèges il faut établir un gymnase, ou lieu d’exercices corporels, pour les enfants. Cet article si négligé est, selon moi, la partie la plus importante de l’éducation, non seulement pour former des tempéraments robustes et sains, mais encore plus pour l’objet moral, qu’on néglige ou qu’on ne remplit que par un tas de préceptes pédantesques4 et vains, qui sont autant de paroles perdues. Je ne redirai jamais assez que la bonne éducation doit être négative. Empêchez les vices de naître, vous aurez assez fait pour la vertu. Le moyen en est de la dernière facilité dans la bonne éducation publique: c’est de tenir toujours les enfants en haleine, non par d’ennuyeuses études où ils n’entendent rien et qu’ils prennent en haine par cela seul qu’ils sont forcés de rester en place; mais par des exercices qui leur plaisent, en satisfaisant au besoin qu’en croissant a leur corps de s’agiter, et dont l’agrément pour eux ne se bornera pas là.

On ne doit point permettre qu’ils jouent séparément à leur fantaisie mais tous ensemble et en public, de manière qu’il y ait toujours un but commun auquel tous aspirent, et qui excite la concurrence et l’émulation. Les parents qui préféreront l’éducation domestique5 , et feront élever leurs enfants sous leurs yeux, doivent cependant les envoyer à ces exercices. Leur instruction peut être domestique et particulière, mais leurs jeux doivent toujours être publics et communs à tous; car il ne s’agit pas seulement ici de les occuper, de leur former une constitution robuste, de les rendre agiles et découplés, mais de les accoutumer de bonne heure à la régle, à l’égalité, à la fraternité, aux concurrences, à vivre sous les yeux de leurs concitoyens et à désirer l’approbation publique. Pour cela, il ne faut pas que les prix et récompenses des vainqueurs soient distribués arbitrairement par les maîtres des exercices, ni par les chefs du collège1 , mais par acclamation et au jugement des spectateurs; et l’on peut compter que ces jugements seront toujours justes, surtout si l’on a soin de rendre ces jeux attirants pour le public, en les ordonnant avec un peu d’appareil et de façon qu’ils fassent spectacle. Alors il est à présumer que tous les honnêtes2 gens et tous les bons patriotes se feront un devoir et un plaisir d’y assister.

À Berne, il y a un exercice bien singulier pour les jeunes patriciens qui sortent du collège. C’est ce qu’on appelle l’État ext rieur. C’est une copie en petit de tout ce qui compose le Gouvernement de la République: un sénat, des avoyers, des officiers, des huissiers, des orateurs3 , des causes, des jugements, des solennités. L’État extérieur a même un petit Gouvernement et quelques rentes; et cette institution, autorisée et protégée par le souverain est la pépinière des hommes d’État, qui dirigeront4 un jour les affaires publiques dans les mêmes emplois qu’ils n’exercent d’abord que par jeu.

Quelque forme qu’on donne à l’éducation publique, dont je n’entreprends pas ici le détail, il convient d’établir un collège de magistrats du premier rang qui en ait la suprême administration, et qui nomme, révoque et change à sa volonté tant les principaux et chefs des collèges, lesquels seront eux-mêmes, comme je l’ai déjà dit, des candidats pour les hautes magistratures, que les maîtres des exercices, dont on aura soin d’exciter aussi le zèle et la vigilance par des places plus élevées, qui leur seront ouvertes ou fermées selon la manière dont ils auront rempli celles-là. Comme c’est de ces établissements que dépend l’espoir de la République, la gloire et le sort de la nation, je les trouve, je l’avoue5 , d’une importance que je suis bien surpris qu’on n’ait songé à leur donner nulle part. Je suis affligé6 pour l’humanité que tant d’idées7 qui me paraissent bonnes et utiles se trouvent toujours, quoique très praticables, si loin de tout ce qui se fait1 .

Au reste2 , je ne fais ici qu’indiquer; mais c’est assez pour ceux à qui je m’adresse. Ces idées mal développées montrent de loin les routes, inconnues aux modernes, par lesquelles les anciens menaient les hommes à cette vigueur d’âme, à ce zèle patriotique à cette estime pour les qualités vraiment personnelles3 , sans égard à ce qui n’est qu’étranger à l’homme4 , qui sont parmi nous sans exemple, mais dont les levains dans les cœurs de tous les hommes n’attendent pour fermenter que d’être mis en action par des institutions convenables. Dirigez dans cet esprit l’éducation, les usages, les coutumes, les mœurs5 , des Polonais; vous développerez en eux ce levain qui n’est pas encore éventé par des maximes corrompues par des institutions usées, par une philosophie égoïste qui prêche et qui tue6 . La nation datera sa seconde naissance de la crise terrible dont elle sort; et voyant ce qu’ont fait ses membres encore indisciplinés, elle attendra beaucoup et obtiendra davantage d’une institution bien pondérée: elle chérira, elle respectera des lois qui flatteront son noble orgueil, qui la rendront, qui la maintiendront heureuse et libre7 ; arrachant de son sein les passions qui les éludent, elle y nourrira celles qui les font aimer; enfin se renouvelant8 pour ainsi dire elle-même, elle reprendra dans ce nouvel âge toute la vigueur d’une nation naissante. Mais sans ces précautions, n’attendez rien de vos lois. Quelque sages quelque prévoyantes qu’elles puissent être, elles seront éludées et vaines; et vous aurez corrigé quelques abus qui vous blessent 9 , pour en introduire d’autres que vous n’aurez pas prévus. Voilà des préliminaires que j’ai crus indispensables10 . Jetons maintenant les yeux sur la constitution.