B. LETTRE À M. LE MARQUIS DE MIRABEAU.
[The rough draft (R. D.) is in the Neuchâtel Library.]
Mais supposons toute cette théorie des lois naturelles toujours parfaitement évidente, même dans ses applications, et d’une clarté qui se proportionne à tous les yeux. Comment des philosophes qui connaissent le cŒur humain peuvent-ils donner à cette évidence tant d’autorité sur les actions des hommes? comme s’ils ignoraient que chacun se conduit très rarement par ses lumières, et très fréquemment par ses passions. On prouve que le plus véritable intérêt du despote est de gouverner légalement : cela est reconnu de tous les temps . Mais qui est-ce qui se conduit sur ses plus vrais intérêts ? le sage seul, s’il existe. Vous faites donc messieurs, de vos despotes autant de sages. Presque tous les hommes connaissent leurs vrais intérêts, et ne les suivent pas mieux pour cela. Le prodigue qui mange ses capitaux sait parfaitement qu’il se ruine, et n’en va pas moins son train : de quoi sert que la raison nous éclaire, quand la passion nous conduit ?
Video meliora proboque,
Deteriora sequor:—.
Voilà ce que fera votre despote, ambitieux, prodigue, avare, amoureux vindicatif, jaloux, faible ; car c’est ainsi qu’ils font tous et que nous faisons tous. Messieurs, permettez-moi de vous le dire, vous donnez trop de force à vos calculs, et pas assez aux penchants du cŒur humain et au jeu des passions. Votre syst me est très bon pour les gens de l’Utopie ; il ne vaut rien pour les enfants d’Adam.
Voici, dans mes vieilles idées, le grand problème en politique, que je compare à celui de la quadrature du cercle en géométrie, et à celui des longitudes en astronomie : Trouver une forme de Gouvernement qui mette la Loi au-dessus de l’homme .
Si cette forme est trouvable, cherchons-la et tâchons de l’établir. Vous prétendez, messieurs, trouver cette loi dominante dans l évidence des autres. Vous prouvez trop ; car cette évidence a dû être dans tous les Gouvernements, ou ne sera jamais dans aucun.
Si malheureusement cette forme n’est pas trouvable, et j’avoue ingénument que je crois qu’elle ne l’est pas, mon avis est qu’il faut passer à l’autre extrémité, et mettre tout d’un coup l’homme autant au-dessus de la Loi qu’il peut l’être; par conséquent, établir le despotisme arbitraire, et le plus arbitraire qu’il est possible : je voudrais que le despote pût être Dieu. En un mot , je ne vois point de milieu supportable entre la plus austère démocratie et le hobbisme le plus parfait : car le conflit des hommes et des lois qui met dans l’État une guerre intestine continuelle, est le pire de tous les états politiques.
Mais les Caligula, les Nérons , les Tibères ! . . .Mon Dieu! . . .je me roule par terre, et je gémis d’être homme.
Je n’ai pas entendu tout ce que vous avez dit des lois dans votre livre, et ce qu’en dit l’auteur nouveau dans le sien. Je trouve qu’il traite un peu légèrement des diverses formes de gouvernement, bien légèrement surtout des suffrages. Ce qu’il a dit des vices du despotisme électif est très vrai ; ces vices sont terribles Ceux du despotisme héréditaire, qu’il n’a pas dits, le sont encore plus .
Voici un second problème qui depuis longtemps m’a roulé dans l’esprit :
’Trouver dans le despotisme arbitraire une forme de succession qui ne soit ni élective ni héréditaire, ou plutôt qui soit à la fois l’une et l’autre, et par laquelle on s’assure, autant qu’il est possible, de n’avoir ni des Tibères ni des Nérons.’
Si jamais j’ai le malheur de m’occuper derechef de cette folle idée, je vous reprocherai toute ma vie de m’avoir ôté de mon râtelier. J’espère que cela n’arrivera pas ; mais, monsieur, quoi qu’il arrive, ne me parlez plus de votre despotisme légal. Je ne saurais le goûter, ni même l’entendre ; et je ne vois là que deux mots contradictoires, qui réunis ne signifient rien pour moi.
Je connais d’autant moins votre principe de population, qu’il me paraît inexplicable en lui-même, contradictoire avec les faits, impossible à concilier avec l’origine des nations. Selon vous monsieur, la, population multiplicative n’aurait dû commencer que quand elle a cessé réellement. Dans mes vieilles idées, sitôt qu’il y a eu pour un sou de ce que vous appelez richesse ou valeur disponible, sitôt qu’on s’est fait le premier échange, la population multiplicative a dû cesser ; c’est aussi ce qui est arrivé
Votre système économique est admirable. Rien n’est plus profond plus vrai, mieux vu, plus utile . Il est plein de grandes et sublimes vérités qui transportent. Il s’étend à tout : le champ est vaste ; 3mais j’ai peur qu’il n’aboutisse à des pays bien différents de ceux où vous prétendez aller .
J’ai voulu vous marquer mon obéissance, en vous montrant que je vous avais du moins parcouru. Maintenant, illustre ami des hommes et le mien, je me prosterne à vos pieds pour vous conjurer d’avoir pitié de mon état et de mes malheurs, de laisser en paix ma mourante tête, de n’y plus réveiller des idées presque éteintes, et qui ne peuvent renaître que pour m’abîmer dans de nouveaux gouffres de maux. Aimez-moi toujours, mais ne m’envoyez plus de livres; n’exigez plus que j’en lise ; ne tentez pas même de m’éclairer, si je m’égare : il n’est plus temps. On ne se convertit point sincèrement à mon âge. Je puis me tromper, et vous pouvez me convaincre, mais non pas me persuader. D’ailleurs, je ne dispute jamais ; j’aime mieux céder et me taire : trouvez bon que je m’en tienne à cette résolution. Je vous embrasse de la plus tendre amitié et avec le plus vrai respect.