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Front Page Titles (by Subject) CHAPITRE VIII.: De la religion civile 1 . - The Political Writings of Jean Jacques Rousseau vol. 2
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CHAPITRE VIII.: De la religion civile 1 . - Jean-Jacques Rousseau, The Political Writings of Jean Jacques Rousseau vol. 2 [1915]Edition used:The Political Writings of Jean Jacques Rousseau, ed. from the original manuscripts and authentic editions, with introductions and notes by C. E. Vaughan. (Cambridge University Press, 1915). In 2 vols. Vol. 2.
Part of: The Political Writings of Jean Jacques Rousseau, 2 vols.About Liberty Fund:Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals. Copyright information:The text is in the public domain. Fair use statement:This material is put online to further the educational goals of Liberty Fund, Inc. Unless otherwise stated in the Copyright Information section above, this material may be used freely for educational and academic purposes. It may not be used in any way for profit.
CHAPITRE VIII.De la religion civile1 .Les hommes n’eurent point d’abord d’autres rois que les Dieux, ni d’autre Gouvernement que le théocratique. Ils firent le raisonnement de Caligula2 ; et alors ils raisonnaient juste. Il faut une longue altération de sentiments et d’idées pour qu’on puisse se résoudre à prendre son semblable pour maître, et se flatter qu’on s’en trouvera bien. De cela seul qu’on mettait Dieu à la tête de chaque société politique, il s’ensuivit qu’il y eut autant de Dieux que de peuples. Deux peuples étrangers l’un à l’autre, et presque toujours ennemis, ne purent longtemps reconnaître un même maître: deux armées se livrant bataille ne sauraient obéir au même chef. Ainsi des divisions nationales résulta le polythéisme; et de là l’intolérance théologique et civile, qui naturellement est la même, comme il sera dit ci-après. La fantaisie qu’eurent les Grecs de retrouver leurs Dieux chez les peuples barbares, vint de celle qu’ils avaient aussi de se regarder comme les souverains naturels de ces peuples. Mais c’est de nos jours une érudition bien ridicule que celle qui roule sur l’identité des Dieux de diverses nations: comme si Moloch, Saturne et Chronos pouvaient être le même Dieu; comme si le Baal des Phéniciens, le Zeus des Grecs et le Jupiter des Latins pouvaient être le même; comme s’il pouvait rester quelque chose commune à des êtres chimériques portant des noms différents! Que si l’on demande comment dans le paganisme, où chaque État avait son culte et ses Dieux, il n’y avait point de guerres de religion; je réponds que c’était par cela même que chaque État, ayant son culte propre aussi bien que son Gouvernement, ne distinguait point ses Dieux de ses lois. La guerre politique était aussi théologique; les départements des Dieux étaient, pour ainsi dire, fixés par les bornes des nations. Le Dieu d’un peuple n’avait aucun droit sur les autres peuples. Les Dieux des païens n’étaient point des dieux jaloux; ils partageaient entre eux l’empire du monde. Moïse même et le peuple hébreu se prêtaient quelquefois à cette idée, en parlant du Dieu d’Israël. Ils regardaient, il est vrai, comme nuls les Dieux des Cananéens, peuples proscrits, voués à la destruction, et dont ils devaient occuper la place. Mais voyez comment ils parlaient des divinités des peuples voisins, qu’il leur était défendu d’attaquer: La possession de ce qui appartient à Chamos votre Dieu, disait Jephté aux Ammonites,ne vous est-elle pas légitimement due? Nous possédons au même titre les terres que notre Dieu vainqueur s’est acquises1 . C’était là, ce me semble, une parité bien reconnue entre les droits de Chamos et ceux du Dieu d’Israël. Mais quand les Juifs, soumis aux rois de Babylone et dans la suite aux rois de Syrie, voulurent s’obstiner à ne reconnaître aucun autre Dieu que le leur, ce refus, regardé comme une rébellion contre le vainqueur, leur attira les persécutions qu’on lit dans leur histoire, et dont on ne voit aucun autre exemple avant le Christianisme2 . Chaque religion étant donc uniquement attachée aux lois de l’État qui la prescrivait, il n’y avait point d’autre manière de convertir un peuple que de l’asservir, ni d’autres missionnaires que les conquérants; et l’obligation de changer de culte étant la loi des vaincus, il fallait commencer par vaincre avant d’en parler. Loin que les hommes combattissent pour les Dieux, c’étaient, comme dans Homère, les Dieux qui combattaient pour les hommes; chacun demandait au sien la victoire, et la payait par de nouveaux autels. Les Romains, avant de prendre une place, sommaient ses Dieux de l’abandonner ; et quand ils laissaient aux Tarentins leurs Dieux irrités, c’est qu’ils regardaient alors ces Dieux comme soumis aux leurs et forcés de leur faire hommage. Ils laissaient aux vaincus leurs Dieux comme ils leur laissaient leurs lois. Une couronne au Jupiter du Capitole était souvent le seul tribut qu’ils imposaient. Enfin, les Romains ayant étendu avec leur empire leur culte et leurs Dieux, et ayant souvent eux-mêmes adopté ceux des vaincus en accordant aux uns et aux autres le droit de Cité, les peuples de ce vaste empire se trouvèrent insensiblement avoir des multitudes de Dieux et de cultes, à peu près les mêmes partout: et voilà comment le paganisme ne fut enfin, dans le monde connu, qu’une seule et même religion. Ce fut dans ces circonstances que Jésus vint établir sur la terre un royaume spirituel: ce qui, séparant le système théologique du système politique, fit que l’État cessa d’être un, et causa les divisions intestines qui n’ont jamais cessé d’agiter les peuples chrétiens. Or, cette idée nouvelle d’un royaume de l’autre monde n’ayant pu jamais entrer dans la tête des païens, ils regardèrent toujours les chrétiens comme de vrais rebelles, qui, sous une hypocrite soumission, ne cherchaient que le moment de se rendre indépendants et maîtres, et d’usurper adroitement l’autorité qu’ils feignaient de respecter dans leur faiblesse. Telle fut la cause des persécutions1 . Ce que les païens avaient craint est arrivé. Alors tout a changé de face ; les humbles chrétiens ont changé de langage; et bientôt on a vu ce prétendu royaume de l’autre monde devenir, sous un chef visible, le plus violent despotisme dans celui-ci. Cependant, comme il y a toujours eu un prince et des lois civiles, il a résulté de cette double puissance un perpétuel conflit de juridiction qui a rendu toute bonne politie impossible dans les États chrétiens; et l’on n’a jamais pu venir à bout de savoir auquel, du maître ou du prêtre, on était obligé d’obéir. Plusieurs peuples cependant, même dans l’Europe ou à son voisinage, ont voulu conserver ou rétablir l’ancien système; mais sans succès. L’esprit du christianisme a tout gagné. Le culte sacré est toujours resté ou redevenu indépendant du souverain, et sans liaison nécessaire avec le corps de l’État. Mahomet eut des vues très saines; il lia bien son système politique ; et, tant que la forme de son Gouvernement subsista sous les Califes ses successeurs, ce Gouvernement fut exactement un, et bon en cela. Mais les Arabes, devenus florissants, lettrés, polis, mous et lâches, furent subjugués par des barbares: alors la division entre les deux puissances recommença. Quoiqu’elle soit moins apparente chez les mahométans que chez les chrétiens, elle y est pourtant, surtout dans la secte d’Ali; et il y a des États, tels que la Perse, où elle ne cesse de se faire sentir. Parmi nous, les rois d’Angleterre se sont établis chefs de l’Église; autant en ont fait les Czars. Mais, par ce titre, ils s’en sont moins rendus les maîtres que les ministres; ils ont moins acquis le droit de la changer que le pouvoir de la maintenir; ils n’y sont pas législateurs, ils n’y sont que princes. Partout où le clergé fait un Corps1 , il est maître et législateur dans sa partie2 . Il y a donc deux puissances, deux souverains, en Angleterre et en Russie, tout comme ailleurs. De tous les auteurs2 chrétiens, le philosophe Hobbes est le seul qui ait bien vu le mal et le remède, qui ait osé proposer de réunir les deux têtes de l’aigle, et de tout ramener à l’unité politique, sans laquelle jamais État ni Gouvernement ne sera bien constitué. Mais il a dû voir que l’esprit dominateur du Christianisme était incompatible avec son système, et que l’intérêt du prêtre serait toujours plus fort que celui de l’État. Ce n’est pas tant ce qu’il y a d’horrible et de faux dans sa politique, que ce qu’il y a de juste et de vrai, qui l’a rendue odieuse3 . Je crois qu’en développant sous ce point de vue les faits historiques, on réfuterait aisément les sentiments opposés de Bayle et de Warburton 1 , dont l’un prétend que nulle religion n’est utile au Corps politique, et dont l’autre soutient, au contraire, que le Christianisme en est le plus ferme appui. On prouverait au premier que jamais État ne fut fondé que la religion ne lui servît de base; et au second, que la loi chrétienne est au fond plus nuisible qu’utile à la forte constitution de l’État. Pour achever de me faire entendre, il ne faut que donner un peu plus de précision aux idées trop vagues de religion, relatives à mon sujet. La religion, considérée par rapport à la société, qui est ou générale ou particulière, peut aussi se diviser en deux espèces: savoir, la religion de l’homme, et celle du citoyen. La première, sans temples, sans autels, sans rites, bornée au culte purement intérieur du Dieu suprême et aux devoirs éternels de la morale, est la pure et simple religion de l’Évangile, le vrai théisme, et ce qu’on peut appeler le droit divin naturel. L’autre, inscrite dans un seul pays, lui donne ses Dieux, ses patrons propres et tutélaires. Elle a ses dogmes, ses rites, son culte extérieur prescrit par des lois: hors la seule nation qui la suit, tout est pour elle infidèle, étranger, barbare; elle n’étend les devoirs et les droits de l’homme qu’aussi loin que ses autels. Telles furent toutes les religions des premiers peuples, auxquelles on peut donner le nom de droit divin civil ou positif. Il y a une troisième sorte de religion plus bizarre, qui, donnant aux hommes deux législations, deux chefs, deux patries, les soumet à des devoirs contradictoires, et les empêche de pouvoir être à la fois dévots et citoyens. Telle est la religion des Lamas, telle est celle des Japonais, tel est le Christianisme romain. On peut appeler celle-ci2 la religion du prêtre. Il en résulte une sorte de droit mixte et insociable, qui n’a point de nom. À considérer politiquement ces trois sortes de religions, elles ont toutes leurs défauts. La troisième est si évidemment mauvaise, que c’est perdre le temps de s’amuser à le démontrer. Tout ce qui rompt l’unité sociale ne vaut rien; toutes les institutions qui mettent l’homme en contradiction avec lui-même ne valent rien. La seconde est bonne, en ce qu’elle réunit le culte divin et l’amour des lois, et que, faisant de la patrie l’objet de l’adoration des citoyens, elle leur apprend que servir l’État, c’est en servir le Dieu tutélaire. C’est une espèce de théocratie, dans laquelle on ne doit point avoir d’autre pontife que le prince, ni d’autres prêtres que les magistrats. Alors, mourir pour son pays, c’est aller au martyre; violer les lois, c’est être impie; et soumettre un coupable à l’exécration publique, c’est le dévouer au courroux des Dieux: Sacer estod. Mais elle est mauvaise, en ce qu’étant fondée sur l’erreur et sur le mensonge elle trompe les hommes, les rend crédules, superstitieux, et noie le vrai culte de la Divinité dans un vain cérémonial. Elle est mauvaise encore, quand, devenant exclusive et tyrannique, elle rend un peuple sanguinaire et intolérant; en sorte qu’il ne respire que meurtre et massacre, et croit faire une action sainte en tuant quiconque n’admet pas ses Dieux. Cela met un tel peuple dans un état naturel de guerre avec tous les autres, très nuisible à sa propre sûreté. Reste donc la religion de l’homme, ou le Christianisme: non pas celui d’aujourd’hui, mais celui de l’Évangile, qui en est tout à fait différent. Par cette religion sainte, sublime, véritable, les hommes, enfants du même Dieu, se reconnaissent tous pour frères; et la société qui les unit ne se dissout pas même à la mort. Mais cette religion, n’ayant nulle relation particulière avec le Corps politique, laisse aux lois la seule force qu’elles tirent d’ellesmêmes, sans leur en ajouter aucune autre; et par là un des grands liens de la société particulière reste sans effet. Bien plus: loin d’attacher les cœurs des citoyens à l’État, elle les en détache, comme de toutes les choses de la terre. Je ne connais rien de plus contraire à l’esprit social. On nous dit qu’un peuple de vrais chrétiens formerait la plus parfaite société que l’on puisse imaginer. Je ne vois à cette supposition qu’une grande difficulté: c’est qu’une société de vrais chrétiens ne serait plus une société d’hommes. Je dis même que cette société supposée ne serait, avec toute sa perfection, ni la plus forte ni la plus durable. À force d’être parfaite, elle manquerait de liaison; son vice destructeur serait dans sa perfection même. Chacun remplirait son devoir: le peuple serait soumis aux lois; les chefs seraient justes et modérés, les magistrats intègres, incorruptibles; les soldats mépriseraient la mort; il n’y aurait ni vanité ni luxe. Tout cela est fort bien ; mais voyons plus loin. Le Christianisme est une religion toute spirituelle, occupée uniquement des choses du ciel; la patrie du chrétien n’est pas de ce monde. Il fait son devoir, il est vrai; mais il le fait avec une profonde indifférence sur le bon ou mauvais succès de ses soins. Pourvu qu’il n’ait rien à se reprocher, peu lui importe que tout aille bien ou mal ici-bas. Si l’État est florissant, à peine ose-t-il jouir de la félicité publique; il craint de s’enorgueillir de la gloire de son pays. Si l’État dépérit, il bénit la main de Dieu qui s’appesantit sur son peuple. Pour que la société fût paisible et que l’harmonie se maintînt, il faudrait que tous les citoyens sans exception fussent également bons chrétiens. Mais si malheureusement il s’y trouve un seul ambitieux, un seul hypocrite, un Catilina, par exemple,un Cromwell, celui-là très certainement aura bon marché de ses pieux compatriotes. La charité chrétienne ne permet pas aisément de penser mal de son prochain. Dès qu’il aura trouvé par quelque ruse l’art de leur en imposer et de s’emparer d’une partie de l’autorité publique, voilà un homme constitué en dignité Dieu veut qu’on le respecte. Bientôt, voilà une puissance; Dieu veut qu’on lui obéisse. Le dépositaire de cette puissance en abuse-t-il? c’est la verge dont Dieu punit ses enfants. On se ferait conscience de chasser l’usurpateur; il faudrait troubler le repos public, user de violence, verser du sang. Tout cela s’accorde mal avec la douceur du chrétien; et, après tout, qu’importé qu’on soit libre ou serf dans cette vallée de misères? L’essentiel est d’aller en paradis; et la résignation n’est qu’un moyen de plus pour cela. Survient-il quelque guerre étrangère? les citoyens marchent sans peine au combat; nul d’entre eux ne songe à fuir; ils font leur devoir, mais sans passion pour la victoire; ils savent plutôt mourir que vaincre. Qu’ils soient vainqueurs ou vaincus, qu’importe? La Providence ne sait-elle pas mieux qu’eux ce qu’il leur faut? Qu’on imagine quel parti un ennemi fier, impétueux, passionné, peut tirer de leur stoïcisme! Mettez vis-à-vis d’eux ces peuples généreux que dévorait l’ardent amour de la gloire et de la patrie; supposez votre République chrétienne vis-à-vis de Sparte ou de Rome. Les pieux chrétiens seront battus, écrasés, détruits, avant d’avoir eu le temps de se reconnaître, ou ne devront leur salut qu’au mépris que leur ennemi concevra pour eux. C’était un beau serment, à mon gré, que celui des soldats de Fabius: ils ne jurèrent pas de mourir ou de vaincre; ils jurèrent de revenir vainqueurs, et tinrent leur serment. Jamais des chrétiens n’en eussent fait un pareil; ils auraient cru tenter Dieu1 . Mais je me trompe en disant une République chrétienne; chacun de ces deux mots exclut l’autre. Le Christianisme ne prêche que servitude et dépendance. Son esprit est trop favorable à la tyrannie, pour qu’elle n’en profite pas toujours. Les vrais chrétiens sont faits pour être esclaves; ils le savent et ne s’en émeuvent guère; cette courte vie a trop peu de prix à leurs yeux. Les troupes chrétiennes sont excellentes, nous dit-on. Je le nie. Qu’on m’en montre de telles. Quant à moi, je ne connais point de troupes chrétiennes. On me citera les croisades. Sans disputer sur la valeur des croisés, je remarquerai que, bien loin d’être des chrétiens, c’soldats du prêtre; c’citoyens de l’Èglise. Ils se battaient pour son pays spirituel, qu’elle avait rendu temporel on ne sait comment. À le bien prendre, ceci rentre sous le paganisme. Comme l’Évangile n’établit point une religion nationale, toute guerre sacrée est impossible parmi les chrétiens. Sous les empereurs païens, les soldats chrétiens étaient braves; tous les auteurs chrétiens l’assurent, et je le crois: c’était une émulation d’honneur contre les troupes païennes. Dès que les empereurs furent chrétiens, cette émulation ne subsista plus; et, quand la croix eut chassé l’aigle, toute la valeur romaine disparut. Mais, laissant à part les considérations politiques, revenons au droit, et fixons les principes sur ce point important. Le droit que le pacte social donne au souverain sur les sujets ne passe point, comme je l’ai dit, les bornes de l’utilité publique2 . Les sujets ne doivent donc compte au souverain de leurs opinions qu’autant que ces opinions importent à la communauté. Or, il importe bien à l’État que chaque citoyen ait une religion qui lui fasse aimer ses devoirs; mais les dogmes de cette religion n’intéressent ni l’État ni ses membres qu’autant que ces dogmes se rapportent à la morale et aux devoirs que celui qui la professe est tenu de remplir envers autrui. Chacun peut avoir, au surplus, telles opinions qu’il lui plaît, sans qu’il appartienne au souverain d’en connaître. Car, comme il n’a point de compétence dans l’autre monde, quel que soit le sort des sujets dans la vie à venir, ce n’est pas son affaire, pourvu qu’ils soient bons citoyens dans celle-ci. Il y a donc une profession de foi purement civile dont il appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels il est impossible d’être bon citoyen ni sujet fidèle1 . Sans pouvoir obliger personne à les croire, il peut bannir de l’État quiconque ne les croit pas: il peut le bannir, non comme impie, mais comme insociable, comme incapable d’aimer sincèrement les lois, la justice, et d’immoler au besoin sa vie à son devoir. Que si quelqu’un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu’il soit puni de mort2 ; il a commis le plus grand des crimes; il a menti devant les lois. Les dogmes de la religion civile doivent être simples, en petit nombre, énoncés avec précision, sans explications ni commentaires. L’existence de la Divinité puissante, intelligente, bienfaisante, prévoyante et pourvoyante, la vie à venir, le bonheur des justes, le châtiment des méchants, la sainteté du Contrat social et des lois: voilà les dogmes positifs. Quant aux dogmes négatifs, je les borne à un seul: c’est l’intolérance. Elle rentre dans les cultes que nous avons exclus. Ceux qui distinguent l’intolérance civile et l’intolérance théologique se trompent, à mon avis. Ces deux intolérances sont inséparables. Il est impossible de vivre en paix avec des gens qu’on croit damnés; les aimer serait haïr Dieu qui les punit; il faut absolument qu’on les ramène, ou qu’on, les tourmente. Partout où l’intolérance théologique est admise, il est impossible qu’elle n’ait pas quelque effet civil1∗ ; et sitôt qu’elle en a, le souverain n’est plus souverain, même au temporel. Dès lors les prêtres sont les vrais maîtres; les rois ne sont que leurs officiers. Maintenant qu’il n’y a plus, et qu’il ne peut plus y avoir, de religion nationale exclusive, on doit tolérer toutes celles qui tolèrent les autres, autant que leurs dogmes n’ont rien de contraire aux devoirs du citoyen1 . Mais quiconque ose dire : Hors de l’Église point de salut, doit être chassé de l’État ; à moins que l’État ne soit l’Église, et que le prince ne soit le Pontife. Un tel dogme n’est bon que dans un Gouvernement théocratique; dans tout autre il est pernicieux. La raison, sur laquelle on dit qu’Henri IV embrassa la religion romaine, la devrait faire quitter à tout honnête homme, et surtout à tout prince qui saurait raisonner2 . [1]This chapter was added at the last moment, probably in the summer or autumn of 1761. See General Introduction, p. 87. It represents, however, the settled opinions of Rousseau, as may be seen from the letter to Voltaire of 1756; below, pp. 163–5. The writers who seem to have influenced Rousseau most are, on the negative side, Bayle(Pensées diverses, I. §§ 102–202; II. §§ 108–116; Commentaire philosophique sur les paroles de Jésus-Christ: Contrains-les d’entrer; and Ce que c’est que la France toute catholique sous le règne de Louis le Grand); and, on the positive side, Machiavelli (Discorsi sopra Tito Livio, I. XVi.: Di quanta importanza sia tenere conto della Religione,e come la Italia, per esserne mancata mediante la Chiesa Romana, è rovinata) and Montesquieu (Esprit des lois, XXIV. ii.). But all the more fruitful, as well as the more dangerous, parts of the chapter are Rousseau’s own. [2]See Contrat social, first draft; Vol. I. p. 477. [1]Nonne ea quœ possidet Chamos deus tuus tibi jure debentur? (Jug. XI. 24). Tel est le texte de la Vulgate. Le P. de Carrières a traduit: Ne croyez-vous pas avoir droit de posséder ce qui appartient à Chamos votre dieu? J’ignore la force du texte hébreu; mais je vois que, dans la Vulgate, Jephté reconnaît positivement le droit du dieu Chamos, et que le traducteur français affaiblit cette reconnaissance par un selon vous qui n’est pas dans le latin. [Note de J.-J. R. 1762.] [2]Il est de la dernière évidence que la guerre des Phocéens, appelée guerre sacrée, n’était pas une guerre de religion. Elle avait pour objet de punir des sacrilèges, et non de soumettre des mécréants. [Note de J.-J. R. 1762.] [1]In MS. Neuchâtel, 7842 (p. 52 v°) is the following note ‘pour le dernier chapitre du Contrat social’: Et ils contreviennent aux ordonnances de César, en disant qu’il y a un autre Roi, qu’ils nomment Jésus. Act. Apost. xvii. 7. [1]Il faut bien remarquer que ce ne sont pas tant des Assemblées formelles, comme celles de France, qui lient le clergé en un Corps que la communion des Églises. La communion et l’excommunication sont le pacte social du clergé: pacte avec lequel il sera toujours le maître des peuples et des rois. Tous les prêtres qui communiquent ensemble sont citoyens, fussent-ils des deux bouts du monde. Cette invention est un chef-d’œuvre en politique. Il n’y avait rien de semblable parmi les prêtres païens: aussi n’ont-ils jamais fait un Corps de clergé. [Note de J.-J. R. 1762.] [2]Hachette absurdly reads patrie,and in the next paragraph,autres chrétiens. Eds. 1762, 1782 and 1801, as in the text. [3]Voyez, entre autres, dans une lettre de Grotius à son frère, du 11 avril 1643, ce que ce savant homme approuve et ce qu’il blâme dans le Uvre de Cive. Il est vrai que, porté à l’indulgence, il paraît pardonner à l’auteur le bien en faveur du mal: mais tout le monde n’est pas si clément. [Note de J.J.R. 1762.] The letter of Grotius is as follows: ‘Librum De Cive vidi. Placent quæ pro regibus dicit. Fundamenta tamen, quibus suas sententias superstruit, probare non possum. Putat inter homines omnes natura esse bellum; et alia quædam habet nostris non congruentia. Nam et privati cujusque officium putat sequi religionem in patria sua probatam, si non assensu, at obsequio. Sunt et alia quædam quæ probare non possum.’ Hugonis Grotii Epistolœ (Amsterdam, 1687), p. 952. Grotius differs from Rousseau in approving Hobbes’ absolutism and in condemning his doctrine of the relation between Church and State. But he agrees with Rousseau in condemning Hobbes’ definition of the state of nature as bellum omnium contra omnes. Rousseau’s gibe is, therefore, not altogether fair. [1]For Bayle, see references given above and below. Warburton, Alliance between Church and State, p. 173 sq.; Divine Legation,II. §§ 5, 6. [2]Ed. 1782 has celui-ci. Ed. 1762,celle-ci. [1]See Bayle,Pensées diverses, I. § 141: Réflexions sur ce que quelques infidèles ont objecté aux Chrétiens que leur religion n’est propre qu’à faire des lâches. [2]Dans la République dit le marquis d’Argenson,chacun est parfaitement libre en ce qui ne nuit pas aux autres. Voilà la borne invariable; on ne peut la poser plus exactement. Je n’ai pu me refuser au plaisir de citer quelquefois ce manuscrit, quoique non connu du public, pour rendre honneur à la mémoire d’un homme illustre et respectable, qui avait conservé jusque dans le ministère le cœur d’un vrai citoyen, et des vues droites et saines sur le gouvernement de son pays. [Note de J.J. R. 1762.] I cannot find the above words in d’Argenson’s Considérations. They are probably Rousseau’s abbreviation of the following: ‘On ne pense pas assez à cette mesure de liberté qu’il faut laisser aux citoyens: c’est celle que les lois doivent laisser à ceux qui leur sont soumis, pour qu’ils conservent tout l’essor naturel qui conduit aux grandes choses; mais qui répriment, quand il faut, la licence qui trouble l’ordre général. Souvent, ou tout est gêne, ou tout est désordre . . ..La puissance de Dieu est la plus souveraine qu’on puisse imaginer; elle est infime. Mais elle nous laisse notre pleine liberté pour les choses qui nous regardent. Dieu arrête l’usage de notre liberté, quand nous en mésusons, surtout à l’égard des autres.’ (Ed. Liége, pp. 18–20.) [1]César, plaidant pour Catilina, tâchait d’établir le dogme de la mortalité de l’âme. Caton et Cicéron, pour le réfuter, ne s’amusèrent point à philosopher; ils se contentèrent de montrer que César parlait en mauvais citoyen, et avançait une doctrine pernicieuse à l’État. En effet, voilà de quoi devait juger le Sénat de Rome, et non d’une question de théologie. [Note de J.J. R. 1762.] [2]It is just to condemn Rousseau for this cruel doctrine. But it is probable that his real mind is better shewn by the following Note to La nouvelle Héloïse (Partie v., Lettre v.): ‘Voici bien nettement mon propre sentiment sur ce point: c’est que nul vrai croyant ne saurait être intolérant ne persécuteur. Si j’étais magistrat, et que la loi portât peine de mort contre les athées, je commencerais par faire brûler comme tel quiconque en viendrait dénoncer un autre.’ Héloïse was published at the beginning of the year in winch this chapter was written (1761). [1]Le mariage, par exemple, étant un contrat civil, a des effets civils, sans lesquels il est même impossible que la société subsiste. Supposons donc qu’un clergé vienne à bout de s’attribuer à lui seul le droit de passer cet acte: droit qu’il doit nécessairement usurper dans toute religion intolérante. Alors n’est-il pas clair qu’en faisant valoir à propos l’autorité de l’Église il rendra vaine celle du prince, qui n’aura plus de sujets que ceux que le clergé voudra bien lui donner? Maître de marier ou de ne pas marier les gens, selon qu’ils auront ou n’auront pas telle ou telle doctrine, selon qu’ils admettront ou rejetteront tel ou tel formulaire, selon qu’ils lui seront plus ou moins dévoués, en se conduisant prudemment et tenant ferme, n’est-il pas clair qu’il disposera seul des héritages, des charges, des citoyens, de l’État même, qui ne saurait subsister n’étant plus composé que de bâtards? Mais, dira-t-on, l’on appellera comme d’abus; on ajournera, décrétera, saisira le temporel. Quelle pitié! Le clergé, pour peu qu’il ait, je ne dis pas de courage, mais de bon sens, laissera faire et ira son train. Il laissera tranquillement appeler, ajourner, décréter, saisir, et finira par rester le maître. Ce n’est pas, ce me semble, un grand sacrifice d’abandonner une partie, quand on est sûr de s’emparer du tout [∗]This note gave Rousseau much anxiety. He had originally written it in anotherform: ‘J’ai retranché,’ he writes to Rey (March 11,1762), ‘la dernière note, devenue inutile depuis que le sort de nos malheureux est décidé, et sur laquelle on vous aurait peut-être fait de plus grandes difficultés pour l’introduction [en France] que sur le reste de l’ouvrage. À cette note j’en ai substitué une autre, qui la vaut bien et qui va mieux à la racine du mal.’ This is the note, as it now stands. Three days later, however, he had decided to suppress this also: ‘Je vous prie,’ he writes on March 14, ‘de supprimer la dernière note sur les mariages. Et même fallût-il un carton pour cela, je voudrais à tout prix que cette note fût supprimée, pour votre avantage comme pour le mien.’ It was accordingly suppressed in most copies of the Edition of 1762. It appears, however, in the copy now in the library of the Chamber of Deputies at Paris; and probably in some few others. Its first authorised appearance was in the Edition of 1782. When the two notes were suppressed, Rousseau asked Rey to send him the proofs, ‘qui pourront trouver leur place autre part’ (letter of March 18, 1762). It was from this proof, doubtless, that the second note was printed in 1782. At one moment, Rousseau thought of writing a separate work on the cruel position of the Protestants in France, with regard to marriage: ‘Je vous avoue,’ he writes to Rey on March 25, 1762, ‘que la matière est si belle et si tentante pour le zèle de l’humanité que, si j’avais le moindre espoir de rassembler les papiers nécessaires, je rêverais quelquefois à cela; et mon intention ne serait pas en pareil cas de m’en tenir à un simple narré.’ See Bosscha,Lettres inédites de J.J. Rousseau à Marc Michel Rey, pp. 145–151. See also Œuvres, XI 164 (to Foulquier) and 192. [1]Bayle had said: ‘Il est permis de faire des lois contre la communion romaine, et en vertu de son intolérance.’ Commentaire philosophique ; Œuvres, II. pp, 410–4 [2]An allusion to the familiar story that, while the Huguenot Pastors assured Henry that he could be saved in either religion, the Catholic Clergy warned him that salvation was possible only in the Roman Church. See Hardouin de Péréfixe,Histoire de Henri le grand (Amsterdam, 1664), pp. 217–8. |

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