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Front Page arrow Titles (by Subject) arrow CHAPITRE X.: De l'abus du Gouvernement et de sa pente À dÉgÉnÉrer. - The Political Writings of Jean Jacques Rousseau vol. 2

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Subject Area: Political Theory

CHAPITRE X.: De l’abus du Gouvernement et de sa pente À dÉgÉnÉrer. - Jean-Jacques Rousseau, The Political Writings of Jean Jacques Rousseau vol. 2 [1915]

Edition used:

The Political Writings of Jean Jacques Rousseau, ed. from the original manuscripts and authentic editions, with introductions and notes by C. E. Vaughan. (Cambridge University Press, 1915). In 2 vols. Vol. 2.

Part of: The Political Writings of Jean Jacques Rousseau, 2 vols.

About Liberty Fund:

Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals.


CHAPITRE X.

De l’abus du Gouvernement et de sa pente À dÉgÉnÉrer.

Comme la volonté particulière agit sans cesse contre la volonté générale, ainsi le Gouvernement fait un effort continuel contre la souveraineté. Plus cet effort augmente, plus la constitution s’altère; et, comme il n’y a point ici d’autre volonté de corps qui, résistant à celle du prince, fasse équilibre avec elle, il doit arriver tôt ou tard que le prince opprime enfin le souverain et rompe le traité social. C’est là le vice inhérent et inévitable qui, dès la naissance du Corps politique, tend sans relâche à le détruire, de même que la vieillesse et la mort détruisent enfin le corps de l’homme.

Il y a deux voies générales par lesquelles un Gouvernement dégénère: savoir, quand il se resserre, ou quand l’État se dissout.

Le Gouvernement se resserre, quand il passe du grand nombre au petit: c’est-à-dire, de la démocratie à l’aristocratie, et de l’aristocratie à la royauté. C’est là son inclinaison naturelle1 . S’il rétrogradait du petit nombre au grand, on pourrait dire qu’il se relâche; mais ce progrès inverse est impossible.

On ne manquera pas de m’objecter la République romaine, qui suivit, dira-t-on, un progrès tout contraire, passant de la monarchie à l’aristocratie, et de l’aristocratie à la démocratie. Je suis bien éloigné d’en penser ainsi.

Le premier établissement de Romulus fut un Gouvernement mixte, qui dégénéra promptement en despotisme. Par des causes particulières, l’État périt avant le temps, comme on voit mourir un nouveau-né avant d’avoir atteint l’âge d’homme. L’expulsion des Tarquins fut la véritable époque de la naissance de la République. Mais elle ne prit pas d’abord une forme constante, parce qu’on ne fit que la moitié de l’ouvrage en n’abolissant pas le patriciat. Car, de cette manière, l’aristocratie héréditaire, qui est la pire des administrations légitimes, restant en conflit avec la démocratie, la forme du Gouvernement, toujours incertaine et flottante, ne fut fixée, comme l’a prouvé Machiavel , qu’à l’établissement des Tribuns; alors seulement il y eut un vrai Gouvernement et une véritable démocratie. En effet, le peuple alors n’était pas seulement souverain, mais aussi magistrat et juge; le Sénat n’était qu’un tribunal en sous-ordre, pour tempérer et concentrer le Gouvernement; et les Consuls eux-mêmes, bien que patriciens, bien que premiers magistrats, bien que généraux absolus à la guerre, n’étaient à Rome que les présidents du peuple.

Dès lors on vit aussi le Gouvernement prendre sa pente naturelle et tendre fortement à l’aristocratie. Le patriciat s’abolissant comme de lui-même, l’aristocratie n’était plus dans le corps des patriciens, comme elle est à Venise et à Gênes; mais dans le corps du Sénat, composé de patriciens et de plébéiens; même dans le corps des Tribuns, quand ils commencèrent d’usurper une puissance active. Car les mots ne font rien aux choses; et quand le peuple a des chefs qui gouvernent pour lui, quelque nom que portent ces chefs, c’est toujours une aristocratie.

De l’abus de l’aristocratie naquirent les guerres civiles et le triumvirat. Sylla, Jules César, Auguste, devinrent dans le fait de véritables monarques; et enfin, sous le despotisme de Tibère, l’État fut dissous. L’histoire romaine ne dément donc point mon principe: elle le confirme. [Note de J.-J. R. 1762.]

En effet, jamais le Gouvernement ne change de forme que quand son ressort usé le laisse trop affaibli pour pouvoir conserver la sienne. Or, s’il se relâchait encore en s’étendant, sa force deviendrait tout à fait nulle, et il subsisterait encore moins. H faut donc remonter et serrer le ressort, à mesure qu’il cède; autrement, l’État qu’il soutient tomberait en ruine.

Le cas de la dissolution de l’État peut arriver de deux manières. Premièrement, quand le prince n’administre plus l’État selon les lois, et qu’il usurpe le pouvoir souverain. Alors il se fait un changement remarquable; c’est que, non pas le Gouvernement, mais l’État se resserre: je veux dire que le grand État se dissout, et qu’il s’en forme un autre dans celui-là, composé seulement des membres du Gouvernement, et qui n’est plus rien au reste du peuple que son maître et son tyran. De sorte qu’à l’instant que le Gouvernement usurpe la souveraineté le pacte social est rompu; et tous les simples citoyens, rentrés de droit dans leur liberté naturelle, sont forcés, mais non pas obligés, d’obéir.

Le même cas arrive aussi quand les membres du Gouvernement usurpent séparément le pouvoir qu’ils ne doivent exercer qu’en corps: ce qui n’est pas une moindre infraction des lois, et produit encore un plus grand désordre. Alors on a, pour ainsi dire, autant de princes que de magistrats; et l’État, non moins divisé que le Gouvernement, périt ou change de forme.

Quand l’État se dissout, l’abus du Gouvernement, quel qu’il soit, prend le nom commun d’anarchie. En distinguant, la démocratie dégénère en ochlocratie, l’aristocratie en oligarchie. J’ajouterais que la royauté dégénère en tyrannie; mais ce dernier mot est équivoque et demande explication.

Dans le sens vulgaire, un tyran est un roi qui gouverne avec violence et sans égard à la justice et aux lois. Dans le sens précis, un tyran est un particulier qui s’arroge l’autorité royale sans y avoir droit. C’est ainsi que les Grecs entendaient ce mot de tyran: ils le donnaient indifféremment aux bons et aux mauvais princes dont l’autorité n’était pas légitime1 . Ainsi tyran et usurpateur sont deux mots parfaitement synonymes.

Pour donner différents noms à différentes choses, j’appelle tyran l’usurpateur de l’autorité royale, et despote l’usurpateur du pouvoir souverain. Le tyran est celui qui s’ingère, contre les lois, à gouverner selon les lois; le despote est celui qui se met au-dessus des lois mêmes. Ainsi le tyran peut n’être pas despote; mais le despote est toujours tyran.

[1]La formation lente et le progrès de la République de Venise dans ses lagunes offrent un exemple notable de cette succession; et il est bien étonnant que, depuis plus de douze cents ans, les Vénitiens semblent n’en être encore qu’au second terme, lequel commença au Serrar di Consiglio, en 1198. Quant aux anciens ducs qu’on leur reproche, quoi qu’en puisse dire le Squitinio della libertà veneta , il est prouvé qu’ils n’ont point été leurs souverains.

[]Discorsi sopra Tito Livio, I. iv. (Che la disunione della Plebe e del Senato fece libera e potente quella Repubblica). Rousseau somewhat forces the sense of Machiavelli’s words.

[1]‘Omnes enim et habentur et dicuntur tyranni, qui potestate utuntur perpetua in ea civitate quæ libertate usa est’ (Corn. Nep. in Miltiad. cap. VIII.). -Il est vrai qu’Aristote (Eth. Nicom. lib. VIII. cap. x.) distingue le tyran du roi, en ce que le premier gouverne pour sa propre utilité, et le second seulement pour l’utilité de ses sujets; mais, outre que généralement tous les auteurs grecs ont pris le mot tyran dans un autre sens, comme il paraît surtout par le Hiéron de Xénophon, il s’ensuivrait de la distinction d’Aristote, que, depuis le commencement du monde, il n’aurait pas encore existé un seul roi. [Note de J.-J. R. 1762.]