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Front Page arrow Titles (by Subject) arrow CHAPITRE VI.: De la monarchie 2 - The Political Writings of Jean Jacques Rousseau vol. 2

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Subject Area: Political Theory

CHAPITRE VI.: De la monarchie 2 - Jean-Jacques Rousseau, The Political Writings of Jean Jacques Rousseau vol. 2 [1915]

Edition used:

The Political Writings of Jean Jacques Rousseau, ed. from the original manuscripts and authentic editions, with introductions and notes by C. E. Vaughan. (Cambridge University Press, 1915). In 2 vols. Vol. 2.

Part of: The Political Writings of Jean Jacques Rousseau, 2 vols.

About Liberty Fund:

Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals.


CHAPITRE VI.

De la monarchie2

Jusqu’ici nous avons considéré le prince comme une personne morale et collective, unie par la force des lois, et dépositaire dans l’État de la puissance executive. Nous avons maintenant à considérer cette puissance réunie entre les mains d’une personne naturelle, d’un homme réel, qui seul ait droit d’en disposer selon les lois. C’est ce qu’on appelle un monarque ou un roi.

Tout au contraire des autres administrations, où un être collectif représente un individu, dans celle-ci un individu représente un être collectif; en sorte que l’unité morale qui constitue le prince est en même temps une unité physique, dans laquelle toutes les facultés que la Loi réunit dans l’autre avec tant d’efforts se trouvent naturellement réunies.

Ainsi la volonté du peuple, et la volonté du prince, et la force publique de l’État, et la force particulière du Gouvernement, tout répond au même mobile; tous les ressorts de la machine sont dans la même main; tout marche au même but. Il n’y a point de mouvements opposés qui s’entre-détruisent; et l’on ne peut imaginer aucune sorte de constitution dans laquelle un moindre effort produise une action plus considérable. Archimède, assis tranquillement sur le rivage et tirant sans peine à flot un grand vaisseau, me représente un monarque habile, gouvernant de son cabinet ses vastes États, et faisant tout mouvoir en paraissant immobile.

Mais, s’il n’y a point de Gouvernement qui ait plus de vigueur, il n’y en a point où la volonté particulière ait plus d’empire et domine plus aisément les autres. Tout marche au même but, il est vrai; mais ce but n’est point celui de la félicité publique; et la force même de l’administration tourne sans cesse au préjudice de l’État.

Les rois veulent être absolus; et de loin on leur crie que le meilleur moyen de l’être est de se faire aimer de leurs peuples. Cette maxime est très belle, et même très vraie à certains égards. Malheureusement, on s’en moquera toujours dans les cours. La puissance qui vient de l’amour des peuples est sans doute la plus grande; mais elle est précaire et conditionnelle; jamais les princes ne s’en contenteront. Les meilleurs rois veulent pouvoir être méchants s’il leur plaît, sans cesser d’être les maîtres. Un sermonneur politique aura beau leur dire que, la force du peuple étant la leur, leur plus grand intérêt est que le peuple soit florissant, nombreux, redoutable; ils savent très bien que cela n’est pas vrai. Leur intérêt personnel est premièrement que le peuple soit faible, misérable, et qu’il ne puisse jamais leur résister. J’avoue que, supposant les sujets toujours parfaitement soumis, l’intérêt du prince serait alors que le peuple fût puissant, afin que cette puissance, étant la sienne, le rendît redoutable à ses voisins. Mais, comme cet intérêt n’est que secondaire et subordonné, et que les deux suppositions sont incompatibles, il est naturel que les princes donnent toujours la préférence à la maxime qui leur est le plus immédiatement utile. C’est ce que Samuel représentait fortement aux Hébreux: c’est ce que Machiavel a fait voir avec évidence. En feignant de donner des leçons aux rois, il en a donné de grandes aux peuples. Le Prince de Machiavel est le livre des républicains1 .

Nous avons trouvé, par les rapports généraux, que la monarchie n’est convenable qu’aux grands États; et nous le trouverons encore, en l’examinant en elle-même. Plus l’administration publique est nombreuse, plus le rapport du prince aux sujets diminue et s’approche de l’égalité; en sorte que ce rapport est un, ou l’égalité même1 , dans la démocratie. Ce même rapport augmente à mesure que le Gouvernement se resserre; et il est dans son maximum quand le Gouvernement est dans les mains d’un seul. Alors il se trouve une trop grande distance entre le prince et le peuple, et l’État manque de liaison. Pour la former, il faut donc des ordres intermédiaires: il faut des princes, des grands, de la noblesse pour les remplir. Or, rien de tout cela ne convient à un petit État, que ruinent tous ces degrés.

Mais, s’il est difficile qu’un grand État soit bien gouverné, il l’est beaucoup plus qu’il soit bien gouverné par un seul homme; et chacun2 sait ce qu’il arrive, quand le roi se donne des substituts.

Un3 défaut essentiel et inévitable, qui mettra toujours le Gouvernement monarchique au-dessous du républicain, est que dans celui-ci la voix publique n’élève presque jamais aux premières places que des hommes éclairés et capables, qui les remplissent avec honneur; au lieu que ceux qui parviennent dans les monarchies ne sont le plus souvent que de petits brouillons, de petits fripons, de petits intrigants, à qui les petits talents, qui font dans les cours parvenir aux grandes places, ne servent qu’à montrer au public leur ineptie aussitôt qu’ils y sont parvenus. Le peuple se trompe bien moins sur ce choix que le prince; et un homme d’un vrai mérite est presque aussi rare dans le ministère qu’un sot à la tête d’un Gouvernement républicain. Aussi, quand, par quelque heureux hasard, un de ces hommes nés pour gouverner prend le timon des affaires dans une monarchie presque abîmée par ces tas de jolis régisseurs, on est tout surpris des ressources qu’il trouve, et cela fait époque dans un pays.

Pour qu’un État monarchique pût être bien gouverné, il faudrait que sa grandeur ou son étendue fût mesurée aux facultés de celui qui gouverne. Il est plus aisé de conquérir que de régir. Avec un levier suffisant, d’un doigt on peut ébranler le monde; mais, pour le soutenir, il faut les épaules d’Hercule. Pour peu qu’un État soit grand, le prince est presque toujours trop petit. Quand, au contraire, il arrive que l’État est trop petit pour son chef, ce qui est très rare, il est encore mal gouverné, parce que le chef, suivant toujours la grandeur de ses vues, oublie les intérêts des peuples, et ne les rend pas moins malheureux, par l’abus des talents qu’il a de trop, qu’un chef borné, par le défaut de ceux qui lui manquent1 . Il faudrait, pour ainsi dire, qu’un royaume s’étendît ou se resserrât à chaque règne, selon la portée du prince; au lieu que, les talents d’un Sénat ayant des mesures plus fixes, l’État peut avoir des bornes constantes, et l’administration n’aller pas moins bien.

Le plus sensible inconvénient du Gouvernement d’un seul est le défaut de cette succession continuelle qui forme dans les deux autres une liaison non interrompue. Un roi mort, il en faut un autre; les élections laissent des intervalles dangereux; elles sont orageuses; et à moins que les citoyens ne soient d’un désintéressement, d’une intégrité que ce Gouvernement ne comporte guère, la brigue et la corruption s’en mêlent. Il est difficile que celui à qui l’État s’est vendu ne le vende pas à son tour, et ne se dédommage pas sur les faibles de l’argent que les puissants lui ont extorqué. Tôt ou tard, tout devient vénal sous une pareille administration; et la paix, dont on jouit alors sous les rois, est pire que le désordre des interrègnes.

Qu’a-t-on fait pour prévenir ces maux? On a rendu les couronnes héréditaires dans certaines familles; et l’on a établi un ordre de succession qui prévient toute dispute à la mort des rois. C’est-à-dire que, substituant l’inconvénient des régences à celui des élections, on a préféré une apparente tranquillité à une administration sage, et qu’on a mieux aimé risquer d’avoir pour chefs des enfants, des monstres, des imbéciles, que d’avoir à disputer sur le choix des bons rois. On n’a pas considéré qu’en s’exposant ainsi aux risques de l’alternative on met presque toutes les chances contre soi. C’était un mot très sensé que celui du jeune Denys, à qui son père, en lui reprochant une action honteuse, disait: ‘T’en ai-je donné l’exemple?-Ah! répondit le fils, votre père n’était pas roi2 .’

Tout concourt à priver de justice et de raison un homme élevé pour commander aux autres. On prend beaucoup de peine, à ce qu’on dit, pour enseigner aux jeunes princes l’art de régner: il ne paraît pas que cette éducation leur profite. On ferait mieux de commencer par leur enseigner l’art d’obéir. Les plus grands rois qu’ait célébrés l’histoire n’ont point été élevés pour régner; c’est une science qu’on ne possède jamais moins qu’après l’avoir trop apprise, et qu’on acquiert mieux en obéissant qu’en commandant. Nam utilissimus idem ac brevissimus bonarum malarumque rerum delectus, cogitare quid aut nolueris sub alio principe, aut volueris1 .

Une suite de ce défaut de cohérence est l’inconstance du Gouvernement royal, qui, se réglant tantôt sur un plan et tantôt sur un autre, selon le caractère du prince qui règne ou des gens qui régnent pour lui, ne peut avoir longtemps un objet fixe ni une conduite conséquente: variation qui rend toujours l’État flottant de maxime en maxime, de projet en projet, et qui n’a pas lieu dans les autres Gouvernements, où le prince est toujours le même. Aussi voit-on qu’en général, s’il y a plus de ruse dans une cour, il y a plus de sagesse dans un Sénat, et que les Républiques vont à leurs fins par des vues plus constantes et mieux suivies2 ; au lieu que chaque révolution dans le ministère en produit une dans l’État; la maxime commune à tous les ministres, et presque à tous les rois, étant de prendre en toute chose le contre-pied de leur prédécesseur3 .

De cette même incohérence se tire encore la solution d’un sophisme très familier aux politiques royaux; c’est non seulement de comparer le Gouvernement civil au Gouvernement domestique, et le prince au père de famille, erreur déjà réfutée, mais encore de donner libéralement à ce magistrat toutes les vertus dont il aurait besoin, et de supposer toujours que le prince est ce qu’il devrait être: supposition à l’aide de laquelle le Gouvernement royal est évidemment préférable à tout autre, parce qu’il est incontestablement le plus fort, et que, pour être aussi le meilleur, il ne lui manque qu’une volonté de corps plus conforme à la volonté générale.

Mais si, selon Platon4 , le roi par nature est un personnage si rare, combien de fois la nature et la fortune concourront-elles à le couronner? Et si l’éducation royale corrompt nécessairement ceux qui la reçoivent, que doit-on espérer d’une suite d’hommes élevés pour régner? C’est donc bien vouloir s’abuser que de confondre le Gouvernement royal avec celui d’un bon roi. Pour voir ce qu’est ce Gouvernement en lui-même, il faut le considérer sous des princes bornés ou méchants; car ils arriveront tels au trône, ou le trône les rendra tels.

Ces difficultés n’ont pas échappé à nos auteurs; mais ils n’en sont point embarrassés. Le remède est, disent-ils, d’obéir sans murmure: Dieu donne les mauvais rois dans sa colère, et il faut les supporter comme des châtiments du ciel. Ce discours est édifiant, sans doute; mais je ne sais s’il ne conviendrait pas mieux en chaire que dans un livre de politique. Que dire d’un médecin qui promet des miracles, et dont tout l’art est d’exhorter son malade à la patience? On sait bien qu’il faut souffrir un mauvais Gouvernement, quand on l’a: la question serait d’en trouver un bon.

[2]With this chapter compare the Jugements sur la Paix perpétuelle and la Polysynodie.

[1]Machiavel était un honnête homme et un bon citoyen; mais, attaché à la maison de Médicis, il était forcé, dans l’oppression de sa patrie, de déguiser son amour pour la liberté. Le choix seul de son exécrable héros manifeste assez son intention secrète; et l’opposition des maximes de son livre du Princeà celle de ses Discours sur Tite Live, et de son Histoire de Florence, démontre que ce profond politique n’a eu jusqu’ici que des lecteurs superficiels ou corrompus. La cour de Rome a sévèrement défendu son livre. Je le crois bien; c’est elle qu’il dépeint le plus clairement.

[1]Hachette puts a comma after égalité, which makes nonsense. In Ed. 1762, même is attached to égalité by a hyphen.

[2]Hachette omits et. Eds. 1762 and 1782, as in the text.

[3]This paragraph was added by Rousseau, while the book was in the press; two or three lines, ending with the words forme éludée, being cancelled at the end of the preceding paragraph (see letter to Rey of Jan. 6, 1762). The addition was apparently made chiefly for the sake of the compliment to Choiseul, un de ces hommes nés pour gouverner, at the close. If so, it had better never have been written. For Choiseul seems to have misread the meaning of the author, and supposed himself to be one of the petits fripons, denounced earlier in the paragraph. See Confessions, Liv. XI.; Æuvres, IX. pp. 7–8, 24–5: see also the letter to Choiseul of March 27, 1768; Æuvres, XII. pp. 76–7.

[1]See Éc. pol., Vol. I. pp. 246, 250.

[2]Plutarque, Dicts notables des roys et des grands capitaines, § 22.

[1]Tacite, Hist. I. xvi. The words are those of Galba, on his adoption of Piso.

[2]Compare the note added by Rousseau to La Polysynodie (Extrait). See Vol. I. p. 410.

[3]Hachette has leurs prédécesseurs. Eds. 1762, 1782 and 1801, as above.

[4]In Civili (J.-J. R.). See the references to Politicus given above, p. 51.