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JUGEMENT SUR LA PAIX PERPÉTUELLE Written 1756; published 1782. MS. Neuchâtel, 7859 1 . - Jean-Jacques Rousseau, The Political Writings of Jean Jacques Rousseau vol. 1 [1915]

Edition used:

The Political Writings of Jean Jacques Rousseau, ed. from the original manuscripts and authentic editions, with introductions and notes by C. E. Vaughan. (Cambridge University Press, 1915). In 2 vols. Vol. 1.

Part of: The Political Writings of Jean Jacques Rousseau, 2 vols.

About Liberty Fund:

Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals.


JUGEMENT SUR LA PAIX PERPÉTUELLE
Written 1756; published 1782. MS. Neuchâtel, 78591 .

Le Projet de la Paix perpétuelle, étant par son objet le plus digne d’occuper un homme de bien, fut aussi de tous ceux de l’abbé de Saint-Pierre celui qu’il médita le plus longtemps et qu’il suivit avec le plus d’opiniâtreté; car on a peine à nommer autrement ce zèle de missionnaire qui ne l’abandonna jamais sur ce point, malgré l’évidente impossibilité du succès, le ridicule qu’il se donnait de jour en jour, et les dégoῦts qu’il eut sans cesse à essuyer. Il semble que cette âme saine2 , uniquement attentive au bien public, mesurait les soins qu’elle donnait aux choses uniquement sur le degré de leur utilité, sans jamais se laisser rebuter par les obstacles ni songer à l’intérêt personnel.

Si jamais vérité morale fut démontrée, il me semble que c’est l’utilité générale et particulière de ce projet. Les avantages qui résulteraient de son exécution, et pour chaque prince, et pour chaque peuple, et pour toute l’Europe, sont immenses, clairs, incontestables; on ne peut rien de plus solide et de plus exact que les raisonnements par lesquels l’auteur les établit. Réalisez sa République européenne durant un seul jour, c’en est assez pour la faire durer éternellement: tant chacun trouverait par l’expérience son profit particulier dans le bien commun. Cependant ces mêmes princes, qui la défendraient de toutes leurs forces si elle existait, s’opposeraient maintenant de même à son exécution, et l’empêcheraient 3 infailliblement de s’établir comme ils l’empêcheraient de s’éteindre. Ainsi, l’ouvrage de l’abbé de Saint-Pierre sur la Paix perpétuelle paraît d’abord inutile pour la produire et superflu pour la conserver. C’est donc une vaine spéculation, dira quelque lecteur impatient. Non, c’est un livre solide et sensé, et il est très important qu’il existe.

Commençons par examiner les difficultés de ceux qui ne jugent pas des raisons par la raison, mais seulement par l’événement, et qui n’ont rien à objecter contre ce projet, sinon qu’il n’a pas été exécuté. En effet, diront-ils sans doute, si ses avantages sont si réels, pourquoi donc les souverains de l’Europe ne l’ont-ils pas adopté? pourquoi négligent-ils leur propre intérêt, si cet intérêt leur est si bien démontré? Voit-on qu’ils rejettent d’ailleurs les moyens d’augmenter leurs revenus et leur puissance? Si celui-ci était aussi bon pour cela qu’on le prétend, est-il croyable qu’ils en fussent moins empressés que de tous ceux qui les égarent depuis si longtemps, et qu’ils préférassent mille ressources trompeuses à un profit évident?

Sans doute, cela est croyable; à moins qu’on ne suppose que leur sagesse est égale à leur ambition, et qu’ils voient d’autant mieux leurs avantages qu’ils les désirent plus fortement; au lieu que c’est la grande punition des excès de l’amour-propre de recourir toujours à des moyens qui l’abusent, et que l’ardeur même des passions est presque toujours ce qui les détourne de leur but. Distinguons donc, en politique ainsi qu’en morale, l’intérêt réel de l’intérêt apparent. Le premier se trouverait dans la paix perpétuelle; cela est démontré dans le Projet. Le second se trouve dans l’état d’indépendance absolue qui soustrait les souverains à l’empire de la Loi pour les soumettre à celui de la fortune; semblables à un pilote insensé, qui, pour faire montre d’un vain savoir et commander à ses matelots, aimerait mieux flotter entre des rochers durant la tempête que d’assujettir son vaisseau par des ancres.

Toute l’occupation des rois, ou de ceux qu’ils chargent de leurs fonctions, se rapporte à deux seuls objets: étendre leur domination au dehors, et la rendre plus absolue au dedans. Toute autre vue, ou se rapporte à l’une de ces deux, ou ne leur sert que de prétexte. Telles sont celles du bien public, du bonheur des sujets, de la gloire de la nation: mots à jamais proscrits du cabinet, et si lourdement employés dans les édits publics, qu’ils n’annoncent jamais que des ordres funestes, et que le peuple gémit d’avance quand ses maîtres lui parlent de leurs soins paternels.

Qu’on juge, sur ces deux maximes fondamentales, comment les princes peuvent recevoir une proposition qui choque directement l’une, et qui n’est guère plus favorable à l’autre. Car on sent bien que par la Diète européenne le Gouvernement de chaque État n’est pas moins fixé que ses limites1 ; qu’on ne peut garantir les princes de la révolte des sujets sans garantir en même temps les sujets de la tyrannie des princes; et qu’autrement l’institution ne saurait subsister. Or, je demande s’il y a dans le monde un seul souverain qui, borné ainsi pour jamais dans ses projets les plus chéris, supportât sans indignation la seule idée de se voir forcé d’être juste, non seulement avec les étrangers, mais même avec ses propres sujets.

Il est facile encore de comprendre que d’un côté la guerre et les conquêtes, et de l’autre le1 progrès du despotisme, s’entr’aident mutuellement; qu’on prend à discrétion, dans un peuple d’esclaves, de l’argent et des hommes pour en subjuguer d’autres; que réciproquement la guerre fournit un prétexte aux exactions pécuniaires, et un autre non moins spécieux d’avoir toujours de grandes armées pour tenir le peuple en respect. Enfin, chacun voit assez que les princes conquérants font pour le moins autant la guerre à leurs sujets qu’à leurs ennemis, et que la condition des vainqueurs n’est pas meilleure que celle des vaincus. 2J’ai battu les Romains, écrivait Annibal aux Carthaginois; envoyez-moi des troupes: j’ai mis l’Italie à contribution; envoyez-moi de l’argent. Voilà ce que signifient2 les Te Deum, les feux de joie, et l’allégresse du peuple aux triomphes de ses maîtres.

Quant aux différends entre prince et prince, peut-on espérer de soumettre à un tribunal supérieur des hommes qui s’osent vanter de ne tenir leur pouvoir que de leur épée, et qui ne font mention de Dieu même que parce qu’il est au ciel? Les souverains se soumettront-ils dans leurs querelles à des voies juridiques, que toute la rigueur des lois n’a jamais pu forcer les particuliers d’admettre dans les leurs? Un simple gentilhomme offensé dédaigne de porter ses plaintes au tribunal des Maréchaux de France3 ; et vous voulez qu’un roi porte les siennes à la Diète européenne? Encore y a-t-il cette différence, que l’un pèche contre les lois et expose doublement sa vie, au lieu que l’autre n’expose guère que ses sujets; qu’il use, en prenant les armes, d’un droit avoué de tout le genre humain, et dont il prétend n’être comptable qu’à Dieu seul.

Un prince qui met sa cause au hasard de la guerre n’ignore pas qu’il court des risques; mais il en est moins frappé que des avantages qu’il se promet, parce qu’il craint bien moins la fortune qu’il n’espère de sa propre sagesse. S’il est puissant, il compte sur ses forces; s’il est faible, il compte sur ses alliances; quelquefois il lui est utile au dedans de purger de mauvaises humeurs, d’affaiblir des sujets indociles, d’essuyer même des revers; et le politique habile sait tirer avantage de ses propres défaites. J’espère qu’on se souviendra que ce n’est pas moi qui raisonne ainsi, mais le sophiste de cour, qui préfère un grand territoire et peu de sujets, pauvres et soumis, à l’empire inébranlable que donnent au prince la justice et les lois sur un peuple heureux et florissant.

C’est encore par le même principe qu’il réfute en lui-même l’argument tiré de la suspension du commerce, de la dépopulation, du dérangement des finances, et des pertes réelles que cause une vaine conquête. C’est un calcul très fautif que d’évaluer toujours en argent les gains ou les pertes des souverains; le degré de puissance qu’ils ont en vue ne se compte point par les millions qu’on possède. Le prince fait toujours circuler ses projets; il veut commander pour s’enrichir, et s’enrichir pour commander. Il sacrifiera tour à tour l’un et l’autre pour acquérir celui des deux qui lui manque: mais ce n’est qu’afin de parvenir à les posséder enfin tous les deux ensemble qu’il les poursuit séparément; car, pour être le maître des hommes et des choses, il faut qu’il ait à la fois l’empire et l’argent.

Ajoutons enfin, sur les grands avantages qui doivent résulter, pour le commerce, d’une paix générale et perpétuelle, qu’ils sont bien en eux-mêmes certains et incontestables, mais qu’étant communs à tous ils ne seront réels pour personne; attendu que de tels avantages ne se sentent que par leurs différences, et que, pour augmenter sa puissance relative, on ne doit chercher que des biens exclusifs.

Sans cesse abusés par l’apparence des choses, les princes rejetteraient donc cette paix, quand ils pèseraient leurs intérêts eux-mêmes; que sera-ce quand ils les feront peser par leurs ministres, dont les intérêts sont toujours opposés à ceux du peuple et presque toujours à ceux du prince? Les ministres ont besoin de la guerre pour se rendre nécessaires, pour jeter le prince dans des embarras dont il ne se puisse tirer sans eux, et pour perdre l’État, s’il le faut, plutôt que leur place; ils en ont besoin pour vexer le peuple sous prétexte des nécessités publiques; ils en ont besoin pour placer leurs créatures, gagner sur les marchés, et faire en secret mille odieux monopoles; ils en ont besoin pour satisfaire leurs passions, et s’expulser mutuellement; ils en ont besoin pour s’emparer du prince, en le tirant de la cour quand il s’y forme contre eux des intrigues dangereuses. Ils perdraient toutes ces ressources par la paix perpétuelle. Et le public ne laisse pas de demander pourquoi, si ce projet est possible, ils ne l’ont pas adopté! Il ne voit pas qu’il n’y a rien d’impossible dans ce projet, sinon qu’il soit adopté par eux. Que feront-ils donc pour s’y opposer? Ce qu’ils ont toujours fait: ils le tourneront en ridicule.

Il ne faut pas non plus croire avec l’abbé de Saint-Pierre que, même avec la bonne volonté que les princes ni leurs ministres n’auront jamais, il fῦt aisé de trouver un moment favorable à l’exécution de ce système; car il faudrait pour cela que la somme des intérêts particuliers ne l’emportât pas sur l’intérêt commun, et que chacun crῦt voir dans le bien de tous le plus grand bien qu’il peut espérer pour lui-même. Or, ceci demande un concours de sagesse dans tant de têtes, et un concours de rapports dans tant d’intérêts, qu’on ne doit guère espérer du hasard l’accord fortuit de toutes les circonstances nécessaires. Cependant, si cet accord n’a pas lieu, il n’y a que la force qui puisse y suppléer: et alors il n’est plus question de persuader, mais de contraindre; et il ne faut pas1 écrire des livres, mais lever des troupes.

Ainsi, quoique le projet fῦt très sage, les moyens de l’exécuter se sentaient de la simplicité de l’auteur. Il s’imaginait bonnement qu’il ne fallait qu’assembler un Congrès, y proposer ses Articles, qu’on les allait signer, et que tout serait fait. Convenons que, dans tous les projets de cet honnête homme, il voyait assez bien l’effet des choses quand elles seraient établies, mais il jugeait comme un enfant des moyens de les établir2 .

Je ne voudrais, pour prouver que le projet de la République chrétienne n’est pas chimérique, que nommer son premier auteur: car assurément Henri IV n’était pas fou, ni Sully visionnaire. L’abbé de Saint-Pierre s’autorisait de ces grands noms pour renouveler leur système. Mais quelle différence dans le temps, dans les circonstances, dans la proposition, dans la manière de la faire, et dans son auteur!

Pour en juger, jetons un coup d’œil sur la situation générale des choses au moment choisi par HenriIV pour l’exécution de son projet.

La grandeur de Charles-Quint, qui régnait sur une partie du monde et faisait trembler l’autre, l’avait fait aspirer à la monarchie universelle avec de grands moyens de succès et de grands talents pour les employer. Son fils, plus riche et moins puissant, suivant sans relâche un projet qu’il n’était pas capable d’exécuter, ne laissa pas de donner à l’Europe des inquiétudes continuelles; et la maison d’Autriche avait pris un tel ascendant sur les autres Puissances, que nul prince ne régnait en sῦreté s’il n’était bien avec elle. Philippe III, moins habile encore que son père, hérita de toutes ses prétentions. L’effroi de la puissance espagnole tenait encore l’Europe en respect, et l’Espagne continuait à dominer plutôt par l’habitude de commander que par le pouvoir de se faire obéir. En effet, la révolte des Pays-Bas, les armements contre l’Angleterre, les guerres civiles de France, avaient épuisé les forces d’Espagne et les trésors des Indes; la maison d’Autriche, partagée en deux branches, n’agissait plus avec le même concert; et, quoique l’empereur s’efforçât de maintenir ou recouvrer en Allemagne l’autorité de Charles-Quint, il ne faisait qu’aliéner les princes et fomenter des ligues qui ne tardèrent pas d’éclore et faillirent à le détrôner. Ainsi se préparait de loin la décadence de la maison d’Autriche et le rétablissement de la liberté commune. Cependant nul n’osait le premier hasarder de secouer le joug, et s’exposer seul à la guerre; l’exemple de Henri IV même, qui s’en était tiré si mal, ôtait le courage à tous les autres. D’ailleurs, si l’on excepte le duc de Savoie, trop faible et trop subjugué pour rien entreprendre, il n’y avait pas parmi tant de souverains un seul homme de tête en état de former et soutenir une entreprise; chacun attendait du temps et des circonstances le moment de briser ses fers. Voilà quel était en gros l’état des choses, quand Henri forma le plan de la République chrétienne, et se prépara à l’exécuter. Projet bien grand, bien admirable en lui-même, et dont je ne veux pas ternir l’honneur; mais qui, ayant pour raison secrète l’espoir d’abaisser un ennemi redoutable, recevait de ce pressant motif une activité qu’il eῦt difficilement tirée de la seule utilité commune.

Voyons maintenant quels moyens ce grand homme avait employés à préparer une si haute entreprise. Je compterais volontiers pour le premier d’en avoir bien vu toutes les difficultés; de telle sorte qu’ayant formé ce projet dès son enfance il le médita, toute sa vie, et réserva l’exécution pour sa vieillesse: conduite qui prouve premièrement ce désir ardent et soutenu qui seul, dans les choses difficiles, peut vaincre les grands obstacles; et, de plus, cette sagesse patiente et réfléchie qui s’aplanit les routes de longue main à force de prévoyance et de préparation. Car il y a bien de la différence entre les entreprises nécessaires, dans lesquelles la prudence même veut qu’on donne quelque chose au hasard, et celles que le succès seul peut justifier, parce qu’ayant pu se passer de les faire on n’a dῦ les tenter qu’à coup sῦr. Le profond secret qu’il garda toute sa vie, jusqu’au moment de l’exécution, était encore aussi essentiel que difficile dans une si grande affaire, où le concours de tant de gens était nécessaire, et que tant de gens avaient intérêt de traverser. Il paraît que, quoiqu’il eῦt mis la plus grande partie de l’Europe dans son parti, et qu’il fῦt ligué avec les plus puissants potentats, il n’eut jamais qu’un seul confident qui connῦt toute l’étendue de son plan; et, par un bonheur que le ciel n’accorda qu’au meilleur des rois, ce confident fut un ministre intègre. Mais sans que rien transpirât de ces1 grands desseins, tout marchait en silence vers leur exécution. Deux fois Sully était allé à Londres: la partie était liée avec le roi Jacques, et le roi de Suède était engagé de son côté; la ligue était conclue avec les protestants d’Allemagne; on était même sῦr des princes d’Italie; et tous concouraient au grand but sans pouvoir dire quel il était, comme les ouvriers qui travaillent séparément aux pièces d’une nouvelle machine dont ils ignorent la forme et l’usage. Qu’est-ce donc qui favorisait ce mouvement général? Était-ce la paix perpétuelle, que nul ne prévoyait et dont peu se seraient souciés? Était-ce l’intérêt public, qui n’est jamais celui de personne? L’abbé de Saint-Pierre eῦt pu l’espérer. Mais réellement chacun ne travaillait que dans la vue de son intérêt particulier, que Henri avait eu le secret de leur montrer à tous sous une face très attrayante. Le roi d’Angleterre avait à se délivrer des continuelles conspirations des catholiques de son royaume, toutes fomentées par l’Espagne. Il trouvait de plus un grand avantage à l’affranchissement des Provinces Unies, qui lui coῦtaient beaucoup à soutenir, et le mettaient chaque jour à la veille d’une guerre qu’il redoutait, ou à laquelle il aimait mieux contribuer une fois avec tous les autres, afin de s’en délivrer pour toujours. Le roi de Suède voulait s’assurer de la Poméranie, et mettre un pied dans l’Allemagne. l’électeur palatin, alors protestant et chef de la confession d’Augsbourg, avait des vues sur la Bohême, et entrait dans toutes celles du roi d’Angleterre. Les princes d’Allemagne avaient à réprimer les usurpations de la maison d’Autriche. Le duc de Savoie obtenait Milan et la couronne de Lombardie, qu’il désirait avec ardeur. Le pape même, fatigué de la tyrannie espagnole, était de la partie, au moyen du royaume de Naples qu’on lui avait promis. Les Hollandais, mieux payés que tous les autres, gagnaient l’assurance de leur liberté. Enfin, outre l’intérêt commun d’abaisser une Puissance orgueilleuse qui voulait dominer partout, chacun en avait un particulier, très vif, très sensible, et qui n’était point balancé par la crainte de substituer un tyran à l’autre, puisqu’il était convenu que les conquêtes seraient partagées entre tous les alliés, excepté la France et l’Angleterre, qui ne pouvaient rien garder pour elles. C’en était assez pour calmer les plus inquiets sur l’ambition de Henri IV. Mais ce sage prince n’ignorait pas qu’en ne se réservant rien par ce traité il y gagnait pourtant plus qu’aucun autre. Car, sans rien ajouter à son patrimoine, il lui suffisait de diviser celui du seul plus puissant que lui, pour devenir le plus puissant lui-même; et l’on voit très clairement qu’en prenant toutes les précautions qui pouvaient assurer le succès de l’entreprise, il ne négligeait pas celles qui devaient 1 lui donner la primauté dans le Corps qu’il voulait instituer.

De plus: ses apprêts ne se bornaient point à former au dehors des ligues redoutables, ni à contracter alliance avec ses voisins et ceux de son ennemi. En intéressant tant de peuples à l’abaissement du premier potentat de l’Europe, il n’oubliait pas de se mettre en état par lui-même de le devenir à son tour. Il employa quinze ans de paix à faire des préparatifs dignes de l’entreprise qu’il méditait. Il remplit d’argent ses coffres, ses arsenaux d’artillerie, d’armes, de munitions; il ménagea de loin des ressources pour les besoins imprévus. Mais il fit plus que tout cela sans doute, en gouvernant sagement ses peuples, en déracinant insensiblement toutes les semences de divisions, et en mettant un si bon ordre à ses finances qu’elles pussent fournir à tout sans fouler ses sujets. De sorte que, tranquille au dedans et redoutable au dehors, il se vit en état d’armer et d’entretenir soixante mille hommes et vingt vaisseaux de guerre, de quitter son royaume sans y laisser la moindre source de désordre, et de faire la guerre durant six ans sans toucher à ses revenus ordinaires, ni mettre un sou de nouvelles impositions.

À tant de préparatifs ajoutez, pour la conduite de l’entreprise, le même zèle et la même prudence qui l’avaient formée, tant de la part de son ministre que de la sienne. Enfin, à la tête des expéditions militaires, un capitaine tel que lui, tandis que son adversaire n’en avait plus à lui opposer: et vous jugerez si rien de ce qui peut annoncer un heureux succès manquait à l’espoir du sien. Sans avoir pénétré ses vues, l’Europe attentive à ses immenses préparatifs en attendait l’effet avec une sorte de frayeur. Un léger prétexte allait commencer cette grande révolution; une guerre, qui devait être la dernière, préparait une paix immortelle, quand un événement, 1 dont l’horrible mystère doit augmenter l’effroi50, vint bannir à jamais le dernier espoir du monde. Le même coup qui trancha les jours de ce bon roi replongea l’Europe dans d’éternelles guerres qu’elle ne doit plus espérer de voir finir. Quoi qu’il en soit, voilà les moyens que Henri IV avait rassemblés pour former le même établissement que l’abbé de Saint-Pierre prétendait faire avec un livre.

Qu’on ne dise donc point que, si son système n’a pas été adopté, c’est qu’il n’était pas bon; qu’on dise au contraire qu’il était trop bon pour être adopté. Car le mal et les abus, dont tant de gens profitent, s’introduisent d’eux-mêmes; mais ce qui est utile au public ne s’introduit guère que par la force, attendu que les intérêts particuliers y sont presque toujours opposés. Sans doute la paix perpétuelle est à présent un projet bien absurde; mais qu’on nous rende un Henri IV et un Sully, la paix perpétuelle redeviendra un projet raisonnable. Ou plutôt, admirons un si beau plan, mais consolons-nous de ne pas le voir exécuter; car cela ne peut se faire que par des moyens violents et redoutables à l’humanité.

On ne voit point de ligues fédératives s’établir autrement que par des révolutions: et, sur ce principe, qui de nous oserait dire si cette ligue européenne est à désirer, ou à craindre? Elle ferait peut-être plus de mal tout d’un coup qu’elle n’en préviendrait pour des siècles2 .

[1]On the MS. is written, in Rousseau’s hand: ‘N.B. Prenez garde de ne faire mettre au net ceci que par quelqu’un qui soit bien intelligent, bien exact, mais qui ne se mêle pas de deviner.’ As will be seen from the following page, this counsel was not scrupulously followed.

[2]Rousseau had originally written, Il semble que ce grand homme.

[3]Hachette reads l’empêcheraient. MS. and Ed. 1782, as in the text.

[1]The Edition of 1782 (du Peyrou), which is the Editio princeps for this treatise, reads ‘que par ses limites.’ And, so far as I have observed, all the other editions follow suit. But this reading makes nonsense; and the original Manuscript (Neuchâtel, 7859) is clear against it. It is true that Rousseau, in that MS., had originally written par before ses limites; but it is cancelled. The explanation of the cancelled word is that, as the rough copy (also in the Neuchâtel Library) shews, he had first written the sentence as follows: ‘car on sent bien que par la diète européenne chaque État n’est point moins fixé quant à son Gouvernement que par ses limites.’ When he altered the form of the sentence, he at first mechanically retained par.

[1]Ed. 1782 and Hachette read les progrès, against the MS.

[2]Instead of this quotation, Rousseau had originally written, ‘De sorte qu’on ne peut guère imaginer de joie plus imbécile que celle qu’inspirent....’

[3]For Rousseau’s opinion of duelling, see his Lettre à d’Alembert.

[1]Ed. 1782 and Hachette read plus, against the MS.

[2]One of the loose scraps of paper, which Rousseau had written about Saint-Pierre, contains the following note: C’était un homme très sage [à cela], s’il n’avait eu la folie de la raison. Il semblait ignorer que les princes, comme les autres hommes, ne se mènent que par leurs passions, et ne raisonnent que pour justifier les sottises qu’elles leur font faire (MS. Neuchâtel, 7858). Another entry is as follows: Au lieu de résoudre une objection tirée de la résistance des particuliers, il se contente souvent de montrer l’utilité publique de la chose: comme si [l’intérêt du prince et celui de l’État] le prince même pouvait suivre son intérêt contre celui des gens qui l’environnent (MS. Neuchâtel, 7830).

[1]Hachette reads ses. MS. and Ed. 1782, as in the text.

[1]MS. has celles qui devait; it is possible that this is a slip for celle qui devait. Ed. 1782, as in the text.

[1][dont il faut laisser le mystère infernal dans les ténèbres].

[2]Mercier tells the following anecdote:—Sortant de l’Académie française en 1775, si je ne me trompe, j’allai le trouver et je lui dis: ‘On vient de parler de vous dans la séance publique.’ ‘Qui? d’Alembert? oh! quelque méchanceté, pour servir son Voltaire.’ ‘Non; il a dit que vous étiez un homme éloquent, mais qu’en voulant faire revivre le projet de Paix perpétuelle de Saint-Pierre, malgré tout l’éclat de votre style, vous ne séduiriez pas les souverains.’ ‘Pas moi; mais ils y seront forcés un jour; car peut-être les hommes se lasseront-ils de verser leur sang pour leurs menus plaisirs.’ ‘Mais, au défaut des souverains, les nations ne se battraient-elles pas?’ ‘Beaucoup moins, je l’espère: les nations ne se battent que pour un grand et véritable intérêt; tandis que les princes agissent par orgueil, ont autour d’eux des gens qui aiment la guerre et abusent toujours du pouvoir qui leur est confié.’ Puis il ajouta ce mot piquant: ‘Au reste, les auteurs se battront encore que les rois ne se battront plus.’ Mercier, J.-J. Rousseau, Vol. II. pp. 210—1.