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Subject Area: Political Theory

FRAGMENTS - Jean-Jacques Rousseau, The Political Writings of Jean Jacques Rousseau vol. 1 [1915]

Edition used:

The Political Writings of Jean Jacques Rousseau, ed. from the original manuscripts and authentic editions, with introductions and notes by C. E. Vaughan. (Cambridge University Press, 1915). In 2 vols. Vol. 1.

Part of: The Political Writings of Jean Jacques Rousseau, 2 vols.

About Liberty Fund:

Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals.


FRAGMENTS

I.

L’État de guerre1 .
[MS. Neuchâtel, 7856.]

Mais, quand il serait vrai que cette convoitise illimitée et indomptable serait développée dans tous les hommes au point que le suppose notre sophiste, encore ne produirait-elle pas cet état de guerre universelle de chacun contre tous, dont Hobbes ose tracer l’odieux tableau. Ce désir2 effréné de s’approprier toutes choses3 est incompatible avec celui de détruire tous ses semblables; et le vainqueur4 , qui ayant tout tué aurait le malheur de rester seul au monde, n’y jouirait de rien par cela même qu’il aurait tout. Les richesses elles-mêmes, à quoi sont-elles bonnes si ce n’est à être communiquées? que lui servirait la possession de tout l’univers, s’il en était l’unique habitant5 ? Quoi! Son estomac dévorera-t-il tous les fruits6 de la terre? Qui lui rassemblera7 les productions de tous les climats? qui portera le témoignage de son empire dans les vastes solitudes qu’il n’habitera point? Que fera-t-il de ses trésors? qui consommera ses denrées? à quels yeux étalera-t-il son pouvoir? J’entends8 . Au lieu de tout massacrer, il mettra tout dans les fers pour avoir au moins des esclaves. Cela change à l’instant tout l’état de la question9 ; et puisqu’il n’est plus question de détruire, l’état de guerre est anéanti. Que le lecteur suspende ici son jugement. Je n’oublierai pas de traiter ce point.

L’homme est naturellement pacifique et craintif; au moindre danger, son premier mouvement est de fuir; il ne s’aguerrit qu’à force d’habitude et d’expérience. L’honneur, l’intérêt, les préjugés, la vengeance, toutes les passions qui peuvent lui faire braver les périls et la mort, sont loin de lui dans l’état de nature. Ce n’est qu’après avoir fait société avec quelque homme qu’il se détermine à en attaquer un autre; et il ne devient soldat qu’après avoir été citoyen1 . On ne voit pas là de grandes dispositions2 à faire la guerre à tous ses semblables. Mais c’est trop m’arrêter sur un système aussi révoltant qu’absurde, qui a déjà cent fois3 été réfuté.

Il n’y a donc point de guerre générale d’homme à homme4 ; et l’espèce humaine n’a pas été formée uniquement pour s’entre-détruire. Reste à considérer la guerre accidentelle et particulière, qui peut naître entre deux ou plusieurs individus.

Si la loi naturelle n’était écrite que dans la raison humaine, elle serait peu capable de diriger la plupart de nos actions. Mais elle est encore gravée dans le cœur de l’homme en caractères ineffaçables; et c’est là qu’elle lui parle plus fortement que tous les préceptes des philosophes5 ; c’est là qu’elle lui crie6 qu’il ne lui est permis de sacrifier la vie de son semblable qu’à la conservation de la sienne, et qu’elle lui fait horreur de verser le sang humain7 sans colère, même quand il s’y voit obligé.

Je conçois8 que, dans les querelles sans arbitres qui peuvent s’élever dans l’état de nature, un homme irrité pourra quelquefois en tuer un autre, soit à force ouverte, soit par surprise9 . Mais, s’il s’agit d’une guerre véritable, qu’on imagine dans quelle étrange position doit être ce même homme, pour ne pouvoir conserver sa vie qu’aux dépens de celle d’un autre, et que par un rapport établi entre eux il faille que l’un meure pour que l’autre vive10 . La guerre est un état permanent qui suppose des relations constantes; et ces relations ont très rarement lieu d’homme à homme, où tout est entre les individus dans un flux continuel qui change incessamment les rapports et les intérêts11 . De sorte qu’un sujet de dispute s’élève et cesse presqu’au même instant; qu’une querelle commence et finit en un jour; et qu’il peut y avoir des combats et des meurtres, mais jamais ou très rarement de longues inimitiés et des guerres.

Dans l’état civil, où la vie de tous les citoyens est au pouvoir du souverain et où nul n’a droit de disposer de la sienne ou de celle d’autrui, l’état de guerre ne peut avoir lieu non plus entre les particuliers; et quant1 aux duels, défis, cartels, appels en combat singulier, outre que c’était un abus illégitime et barbare d’une constitution toute militaire, il n’en résultait pas un véritable état de guerre, mais une affaire particulière qui se vidait en temps et lieu limités, tellement que pour un second combat il fallait un nouvel appel2 . On en doit3 excepter les guerres privées4 qu’on suspendait par des trèves journalières, appelées la paix de Dieu, et qui reçurent la sanction par les Établissements de Saint Louis. Mais5 cet exemple est unique dans l’histoire6 .

On peut demander encore si les rois, qui dans le fait sont indépendants de7 puissance humaine, pourraient établir entre eux des guerres personnelles et particulières, indépendantes de celles de l’État. C’est là certainement une question oiseuse; car ce n’est pas, comme on sait, la coutume des princes d’épargner autrui8 pour s’exposer personnellement. De plus, cette question dépend d’une autre qu’il ne m’appartient pas de décider: savoir, si le prince est soumis lui-même aux lois de l’État, ou non; car, s’il y est soumis, sa personne est liée et sa vie appartient à l’État, comme celle du dernier citoyen. Mais si le prince est au-dessus9 des lois, il vit dans le pur état de nature, et ne doit compte ni à ses sujets ni à personne d’aucune de ses actions.

De l’État social.

Nous entrons maintenant dans un nouvel ordre de choses. Nous allons voir les hommes, unis par une concorde artificielle, se rassembler pour s’entr’égorger, et toutes les horreurs de la guerre naître des soins qu’on avait pris pour la10 prévenir. Mais il importe premièrement11 de se former sur l’essence du Corps politique des notions plus exactes que l’on n’a fait jusqu’ici. Que le lecteur songe seulement qu’il s’agit moins ici d’histoire et de faits que de droit et de justice1 , et que je veux examiner2 les choses par leur nature plutôt que par nos préjugés3 .

De la première société formée s’ensuit nécessairement la formation de toutes les autres. Il faut en faire partie, ou s’unir pour lui résister. Il faut l’imiter, ou se laisser engloutir par elle4 .

Ainsi, toute la face de la terre est changée; partout la nature a disparu; partout l’art humain a pris sa place5 ; l’indépendance et la liberté naturelle ont fait place aux lois et à l’esclavage; il n’existe plus d’être libre; le philosophe cherche un homme et n’en trouve plus. Mais c’est en vain qu’on pense anéantir la nature; elle renaît et se montre où l’on l’attendait le moins. L’indépendance, qu’on ôte aux hommes, se réfugie dans les sociétés; et ces grands corps, livrés à leurs propres impulsions, produisent des chocs plus terribles à proportion que6 leurs masses l’emportent sur celles des individus.

Mais, dira-t-on, chacun de ces corps ayant une assiette aussi solide, comment est-il7 possible qu’ils viennent jamais à s’entre-heurter? Leur propre constitution ne devrait-elle pas les maintenir entre eux dans une paix éternelle? Sont-ils obligés, comme les hommes, d’aller chercher au dehors de quoi pourvoir à leurs besoins? N’ont-ils pas en eux-mêmes tout ce qui est nécessaire à leur conservation? La concurrence et les échanges8 sont-ils une source de discorde inévitable? et dans tous les pays du monde les habitants n’ont-ils pas existé avant le commerce, preuve invincible qu’ils y pouvaient subsister sans lui?

[Fin du chapitre: il n’y a point de guerre entre les hommes: il n’y en a qu’entre les États9 .]

À cela je pourrais me contenter de répondre par les faits, et10 je n’aurais point de réplique à craindre. Mais je n’ai pas oublié que je raisonne ici sur la nature des choses et non sur les1 événements, qui peuvent avoir mille causes particulières, indépendantes du principe commun2 . Mais considérons attentivement la constitution des Corps politiques; et3 , quoiqu’à la rigueur chacun suffise à sa propre conservation, nous trouverons que leurs mutuelles relations ne laissent pas d’être beaucoup plus intimes que celles des individus. Car l’homme, au fond, n’a nul rapport nécessaire avec ses semblables; il peut subsister sans leur concours dans toute la vigueur possible4 ; il n’a pas tant besoin des soins de l’homme que des fruits5 de la terre; et la terre produit plus qu’il ne faut pour nourrir6 tous ses habitants. Ajoutez que l’homme a un terme de force et de grandeur fixé par la nature, et qu’il ne saurait passer. De quelque sens qu’il s’envisage, il trouve toutes ses facultés limitées. Sa vie est courte, ses ans sont comptés. Son estomac ne s’agrandit pas avec ses richesses; ses passions ont beau s’accroître, ses plaisirs ont leur mesure; son cœur est borné comme tout le reste; sa capacité de jouir est toujours la même. Il a beau s’élever7 en idée, il demeure8 toujours petit.

l’État, au contraire, étant un corps artificiel, n’a nulle mesure déterminée; la grandeur qui lui est propre est indéfinie; il peut toujours l’augmenter; il se sent faible tant qu’il en est9 de plus forts que lui. Sa sῦreté, sa conservation, demandent qu’il se rende10 plus puissant que tous ses voisins. Il ne peut augmenter, nourrir, exercer ses forces qu’à leurs dépens; et, s’il n’a pas besoin de chercher sa subsistance hors de lui-même, il11 y cherche sans cesse de nouveaux membres qui lui donnent12 une consistance plus inébranlable. Car l’inégalité des hommes a des bornes posées par les mains de la nature; mais celle des sociétés peut croître in-cessamment, jusqu’à ce qu’une seule absorbe toutes les autres.

Ainsi, la grandeur du Corps politique étant purement relative, il est forcé de se comparer13 pour se connaître; il14 dépend de tout ce qui l’environne, et doit1 prendre intérêt à tout ce qui s’y passe. Car il aurait beau vouloir se tenir au dedans de lui, sans rien gagner ni perdre; il devient petit ou grand, faible ou fort2 , selon que son voisin s’étend ou se resserre, se renforce ou s’affaiblit. Enfin sa solidité même, en rendant ses rapports plus constants3 , donne un effet plus sῦr à toutes ses actions et rend toutes ses querelles plus dangereuses4 .

Il semble qu’on ait pris à tâche de renverser toutes les vraies idées des choses. Tout porte l’homme naturel au repos; manger et dormir sont les seuls besoins qu’il connaisse, et la faim seule l’arrache à la paresse. On en a fait un furieux, toujours prompt à tourmenter ses semblables par5 des passions qu’il ne connaît point. Au contraire, ces passions, exaltées au sein de la société par tout ce qui peut les enflammer, passent pour n’y pas exister. Mille écrivains6 ont osé dire que 7 le Corps politique62 est sans passions, et qu’il n’y a point d’autre8 raison d’État que la raison même. Comme si l’on ne voyait pas, au contraire, que l’essence de la société consiste dans l’activité de ses membres, et qu’un État sans mouvement ne serait qu’un corps mort. Comme si toutes les histoires du monde ne nous montraient pas les sociétés les mieux constituées être aussi les plus actives et, soit au dedans soit au dehors, l’action ou9 réaction continuelle de tous leurs membres porter témoignage de la vigueur du corps entier10 .

La différence de l’art11 humain à l’ouvrage de la nature se fait sentir dans ses effets. Les citoyens ont beau12 s’appeler membres de l’État, ils ne sauraient13 s’unir à lui comme de vrais membres le sont au corps; il est impossible de faire que chacun d’eux n’ait pas une existence individuelle et séparée, par laquelle il peut seul suffire à sa propre conservation; les nerfs sont moins sensibles, les muscles ont moins de vigueur, tous les liens sont plus lâches, le moindre accident peut tout désunir.

Que l’on considère combien, dans l’agrégation du Corps politique, la force publique est inférieure à la somme des forces particulières, combien il y a, pour ainsi dire, de frottement dans le jeu de toute la machine; et l’on trouvera que, toute proportion gardée, l’homme le plus débile a plus de force pour sa propre conservation que l’État le plus robuste n’en a pour la sienne.

Il faut donc, pour que l’État1 subsiste, que la vivacité de ses passions2 supplée à celle de ses mouvements, et que sa volonté s’anime autant que son pouvoir3 se relâche. C’est la loi conservatrice que la nature elle-même établit entre les espèces et qui les maintient toutes, malgré leur inégalité. C’est aussi, pour le dire en passant, la raison pourquoi les petits États ont à4 proportion plus de vigueur que les grands. Car la sensibilité publique n’augmente pas5 avec le territoire; plus il s’étend, plus la volonté s’attiédit, plus les mouvements s’affaiblissent; et ce grand corps, surchargé6 de son propre poids, s’affaisse, tombe en langueur et dépérit7 .

Ces exemples suffisent8 pour donner une idée des divers moyens dont on peut affaiblir9 un État, et de ceux dont la guerre semble autoriser10 l’usage pour nuire à son ennemi. À l’égard11 des traités dont quelques-uns12 de ces moyens sont les conditions, que sont au fond que de pareilles paix13 , si non une querre continuée avec d’autant plus de cruauté que l’ennemi n’a plus le droit de se défendre? J’en parlerai dans un autre lieu.

Joignez à tout cela14 les témoignages sensibles de mauvaise volonté, qui annoncent l’intention de nuire: comme de refuser à une Puissance les titres qui lui sont dus, de méconnaître ses droits, rejeter15 ses prétentions, d’ôter à ses sujets la liberté du commerce, de lui susciter des ennemis; enfin, d’enfreindre à son égard le droit des gens, sous quelque prétexte que ce puisse être.

Ces diverses manières d’offenser un Corps politique ne sont toutes ni également praticables, ni également16 utiles à celui qui les emploie; et celles dont résulte à la fois notre propre avantage et le préjudice de l’ennemi sont naturellement préférées. La terre, l’argent, les hommes, toutes les dépouilles qu’on peut s’approprier, deviennent ainsi les principaux objets des hostilités réciproques1 . Cette basse avidité changeant insensiblement les idées des choses, la guerre2 enfin dégénère en brigandage, et d’ennemis et guerriers3 on devient peu à peu tyrans et voleurs.

De peur d’adopter sans y songer ces changements d’idées, fixons d’abord les nôtres par une définition, et tâchons de la rendre si simple qu’il soit impossible d’en abuser.

J’appelle donc guerre de Puissance à Puissance l’effet d’une disposition4 mutuelle, constante et manifestée de détruire l’État ennemi, ou de l’affaiblir au moins par tous les moyens qu’on le peut5 . Cette disposition réduite en acte est la guerre6 proprement dite; tant qu’elle reste sans effet, elle n’est que l’état de guerre.

Je prévois une objection: puisque selon moi l’état de guerre7 est naturel entre les Puissances, pourquoi8 la disposition dont elle résulte a-t-elle besoin d’être manifestée? À cela je réponds9 que j’ai parlé ci-devant de l’état naturel, que je parle ici de l’état légitime, et que je ferai voir ci-après comment, pour le rendre tel10 la guerre a besoin d’une déclaration11 .

Distinctions fondamentales.

Je prie les lecteurs de ne point oublier12 que je ne cherche pas ce qui rend la guerre avantageuse13 à celui qui la fait, mais ce qui la rend légitime. Il en coῦte presque toujours pour être juste. Est-on pour cela dispensé de l’être?

S’il n’y eut jamais14 , et qu’il ne puisse y avoir, de véritable guerre entre les particuliers, qui1 sont donc ceux entre lesquels elle a lieu et qui peuvent s’appeler2 réellement ennemis? Je réponds que ce sont les personnes publiques. Et qu’est-ce qu’une personne publique? Je réponds que c’est cet être moral qu’on appelle souverain, à qui le pacte social a donné l’existence, et dont toutes les volontés portent le nom de lois. Appliquons ici les distinctions précédentes3 ; on peut dire, dans les effets de la guerre, que c’est le souverain qui fait le dommage et4 l’État qui le reçoit.

Si la guerre n’a lieu qu’entre des êtres moraux, on n’en veut5 point aux hommes, et l’on peut la faire sans ôter la vie à personne. Mais ceci demande explication.

À n’envisager les choses que selon la rigueur du pacte social, la terre, l’argent, les hommes, et6 tout ce qui est compris dans l’enceinte de l’État, lui appartient sans réserve. Mais les104 droits de la société, fondés sur ceux de la nature, ne pouvant les anéantir, tous ces objets doivent être considérés sous un double rapport: savoir, le sol comme territoire public et comme patrimoine7 des particuliers; les biens comme appartenant dans un sens au souverain et dans un autre aux propriétaires; les habitants comme citoyens et comme hommes. Au fond, le Corps politique, n’étant qu’une personne morale, n’est qu’un être de raison. Ôtez la convention publique, à l’instant8 l’État est détruit, sans la moindre altération dans tout ce qui le compose; et jamais toutes les conventions des hommes ne sauraient changer rien dans le physique des choses9 . Qu’est-ce donc que faire la guerre à un souverain? c’est attaquer la convention publique et tout ce qui en résulte; car l’essence de l’État ne consiste qu’en cela. Si le pacte social pouvait être tranché d’un seul coup, à l’instant il n’y aurait plus de guerre; et de ce seul coup l’État serait tué, sans qu’il mourῦt un seul homme. Aristote dit que pour autoriser les cruels traitements10 qu’on faisait souffrir à Sparte aux Ilotes, les Éphores, en entrant en charge, leur déclaraient solennellement la guerre11 . Cette déclaration était aussi superflue que barbare. l’état de guerre subsistait nécessairement entre eux par cela seul que les uns étaient les maîtres, et les autres les esclaves. Il n’est pas douteux que, puisque les Lacédémoniens tuaient les Ilotes, les Ilotes ne fussent en droit de tuer les Lacédémoniens1 .

J’ouvre les livres de droit et de morale; j’écoute les savants et les jurisconsultes; et pénétré de leurs discours insinuants, je déplore les misères de la nature, j’admire la paix et la justice établies par l’ordre civil, je bénis la sagesse2 des institutions publiques3 et me console d’être homme en me voyant citoyen4 . Bien instruit de mes devoirs et de mon bonheur5 , je ferme le livre, sors de la classe6 , et regarde autour de moi; je vois des peuples infortunés gémissant sous un joug de fer, le genre humain écrasé par une poignée7 d’oppresseurs, une foule affamée, accablée de peine et de faim8 , dont le riche boit en paix le sang et les larmes9 , et partout le fort armé contre le faible du redoutable pouvoir des lois.

10 Tout cela se fait paisiblement et sans résistance11 . C’est la tranquillité des compagnons d’Ulysse enfermés dans la caverne du Cyclope, en attendant qu’ils soient dévorés12 . Il faut gémir et se taire. Tirons un voile éternel sur ces objets d’horreur. J’élève

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les yeux et regarde au loin. J’aperçois des feux et des flammes1 , des campagnes désertes2 , des villes au pillage. Hommes farouches, où tramez-vous ces infortunés? J’entends un bruit affreux; quel tumulte! quels cris! J’approche; je vois un théâtre de meurtres, dix mille hommes égorgés, les morts entassés par monceaux, les mourants foulés aux pieds des chevaux, partout l’image de la mort et de l’agonie. C’est donc là le fruit de ces institutions pacifiques. La pitié, l’indignation s’élèvent au fond de mon cœur. Ah! philosophe barbare, viens nous lire ton livre sur un champ de bataille!

Quelles entrailles d’hommes ne seraient émues à ces tristes objets? mais il n’est plus permis d’être homme et3 de plaider la cause de l’humanité. La justice et la vérité doivent être pliées à l’intérêt des plus puissants: c’est la règle. Le peuple ne donne ni pensions, ni emplois, ni chaires, ni places d’Académies; en vertu de quoi le protégerait-on? Princes magnanimes, je parle au4 nom du corps littéraire; opprimez le peuple en sῦreté de conscience; c’est de vous seuls que nous attendons tout5 ; le peuple ne nous est6 bon à rien.

Comment7 une aussi faible voix se ferait-elle entendre à travers tant de clameurs vénales? Hélas! il faut me taire; mais la voix de mon coeur ne saurait-elle percer à travers un si triste silence8 ? Non; sans entrer dans d’odieux détails, qui passeraient pour satiriques par cela seul qu’ils seraient vrais, je me bornerai, comme j’ai toujours fait, à examiner les établissements humains par leurs principes; à corriger, s’il se peut, les fausses idées que nous en donnent des auteurs intéressés; et à faire au moins que l’injustice et la violence ne prennent pas impudemment le nom de droit et d’équité.

La première chose que je remarque, en considérant la position du genre humain, c’est une contradiction manifeste dans sa constitution, qui la rend toujours vacillante1 . D’homme à homme, nous vivons dans l’état civil et soumis aux lois; de peuple à peuple, chacun jouit de la liberté naturelle: ce qui rend au fond notre situation pire que si ces distinctions étaient inconnues2 . Car vivant à la fois dans l’ordre social et dans l’état de nature, nous sommes assujettis aux inconvénients de l’un et de l’autre, sans trouver la sῦreté dans aucun des deux3 . La perfection de l’ordre social consiste, il est vrai, dans le concours de la force et de la Loi. Mais il faut pour cela que la Loi dirige la force; au lieu que, dans les idées de l’indépendance absolue des princes, la seule force, parlant aux citoyens sous le nom de Loi et aux étrangers sous le nom de raison d’État, ôte à ceux-ci le pouvoir, et aux autres la volonté, de résister; en sorte que le vain nom de justice ne sert partout que de sauvegarde à la violence4 .

Quant à ce qu’on appelle communément le droit des gens5 , il est certain que, faute de sanction, ses lois ne sont que des chimères plus faibles encore que la loi de nature. Celle-ci parle au moins au cœur des particuliers; au lieu que, le droit des gens n’ayant d’autre garant que l’utilité de celui qui s’y soumet, ses décisions ne sont respectées qu’autant que l’intérêt les confirme. 1 Dans la condition mixte où nous nous trouvons, auquel des deux systèmes qu’on donne la préférence, en faisant trop ou trop peu, nous n’avons rien fait, et nous sommes mis dans le pire état où nous puissions nous trouver. Voilà, ce me semble, la véritable origine des calamités publiques.

Mettons un moment ces idées en opposition avec l’horrible système de Hobbes; et nous trouverons, tout au rebours2 de son absurde doctrine, que, bien loin que l’état de guerre soit naturel à l’homme, la guerre est née de la paix, ou du moins des précautions que les hommes ont prises pour s’assurer une paix durable. Mais, avant que d’entrer dans cette discussion, tâchons [d’expliquer ce qu’il...]3 .

[4 Qui peut avoir imaginé sans frémir le système insensé5 de la guerre naturelle de chacun contre tous? Quel étrange animal que celui qui croirait son bien attaché à la destruction de toute son espèce! et comment concevoir que cette espèce, aussi monstrueuse et aussi détestable, pῦt durer seulement deux générations? Voilà pourtant jusqu’où le désir ou plutôt la fureur d’établir le despotisme et l’obéissance passive ont conduit un des plus beaux génies6 qui aient existé. Un principe7 aussi féroce était digne de son objet.

l’état de société qui contraint toutes nos inclinations naturelles ne les saurait pourtant anéantir; malgré nos préjugés et malgré nous-mêmes, elles parlent encore au fond de nos cœurs et nous ramènent souvent au vrai que nous quittons pour des chimères. Si cette inimitié mutuelle et destructive était attachée à notre constitution, elle se ferait donc sentir encore et nous repousserait, malgré nous, à travers toutes les chaînes sociales. L’affreuse haine de l’humanité serait souverain reconnu de l’homme8 . Il s’affligerait9 à la naissance de ses propres enfants10 ; il se réjouirait à la mort de ses frères1 ; et lorsqu’il trouverait quelqu’un endormi, son premier mouvement serait de le tuer2 .

La bienveillance qui nous fait prendre part au bonheur de nos semblables, la compassion qui nous identifie avec celui qui souffre et nous afflige de sa douleur3 , seraient des sentiments inconnus et directement contraires à la nature. Ce serait un monstre qu’un homme sensible et pitoyable; et nous serions naturellement ce que nous avons bien de la peine à devenir au milieu de la dépravation qui nous poursuit.

Le sophiste dirait en vain que cette mutuelle inimitié n’est pas innée et immédiate, mais fondée sur la concurrence inévitable du droit de chacun pour4 toutes choses. Car le sentiment de ce prétendu droit n’est pas plus naturel à l’homme que la guerre qu’il en fait naître5 .]

Je l’ai déjà dit et ne puis trop le répéter, l’erreur de Hobbes et des philosophes6 est de confondre l’homme naturel avec les hommes qu’ils ont sous les yeux, et de transporter dans un système un être qui ne peut subsister que dans un autre. L’homme veut son bienêtre et tout ce qui peut y contribuer: cela est incontestable. Mais naturellement ce bien-être de l’homme se borne au nécessaire physique; car, quand il a l’âme saine et que son corps ne souffre pas, que lui manque-t-il pour être heureux selon sa constitution? Celui qui n’a rien désire peu de chose; celui qui ne commande à personne a peu d’ambition. Mais le superflu éveille la convoitise7 ; plus on obtient, plus on désire. Celui qui a beaucoup veut tout avoir; et la folie de la monarchie universelle n’a jamais tourmenté que le cœur d’un grand roi. Voilà la marche de la nature, voilà le développement des passions. Un philosophe superficiel observe8 des âmes cent fois9 repétries et fermentées dans le levain de la société, et croit avoir observé l’homme. Mais, pour le bien connaître10 , il faut savoir démêler la gradation naturelle de ses sentiments; et ce n’est point chez les habitants d’une grande ville1 qu’il faut chercher2 le premier trait de la nature dans l’empreinte du cœur humain.

3 Ainsi, cette méthode analytique n’offre-t-elle qu’abîmes et mystères, où le plus sage comprend le moins. Qu’on demande pourquoi les mœurs se corrompent à mesure que les esprits s’éclairent; n’en pouvant trouver la cause4 , ils auront le front de nier le fait. Qu’on demande pourquoi les sauvages transportés parmi nous ne partagent ni nos passions ni nos plaisirs5 , et ne se soucient point de tout ce que nous désirons avec tant d’ardeur. Ils ne l’expliqueront jamais, ou ne l’expliqueront que par mes principes6 . Ils ne connaissent que ce qu’ils voient, et n’ont jamais vu la nature. Ils savent fort bien ce que c’est qu’un bourgeois de Londres ou de Paris; mais ils ne sauront jamais ce que c’est qu’un homme7 .

II.

Two Fragments relating to the Discourses8 .

∗[MS. Neuchâtel, 7854. Intended for the Réponse au Roi de Pologne. As that was published in 1751, this is the earliest of the dateable Fragments. It is written in pencil.] Je prévois qu’un jour le ton de ce petit ouvrage excitera la curiosité des lecteurs. ‘Quel est,’ dira-t-on, ‘cet adversaire auquel on parle avec tant de respect et de fermeté, auquel on témoigne une si grande estime et si peu de crainte de lui déplaire?’ Après la réponse, on ajoutera sans doute: ‘Le citoyen de Genève osa lui dire la vérité.’ Et malheureusement pour les peuples, ce n’est pas à moi que ce Discours fera le plus d’honneur9

∗[Written in pencil, MS. Neuchâtel, 7840, p. 70. This is the rough draft of a paragraph to be found in Rousseau’s Lettre à Philopolis (Charles Bonnet) who had attacked the second Discourse. Both attack and rejoinder appeared in the late autumn of 1755. The rough draft is shorter than the printed text; and, in the closing sentence of the latter, there is one alteration worth noting: ‘des Caraïbes qui se passent de notre police, des Hottentots qui s’en moquent, et un Genevois qui les approuve.’] Si tout est bien comme il est, tout était bien comme il était avant qu’il y eῦt des Gouvernements et des lois. Il fut donc superflu de les établir1 . Si tout est aussi bien qu’il peut être, on ne peut toucher2 à rien sans mal faire, et le quiétisme le plus parfait est la seule vertu qui reste à l’homme. Si tout est bien comme il est, il ne faut ni corriger nos vices, ni guérir nos maux, ni redresser nos erreurs. De quoi servent donc nos chaires, nos tribunaux, nos académies? Laissons3 tout aller comme il pourra4 ; tout ira5 toujours bien. Si tout est bien comme il est, il est bon qu’il y ait des Esquimaux, des Algonquins, des Chicacas, des Caraïbes, des Hottentots, qui rejettent6 notre merveilleuse police, et un Jean-Jacques Rousseau qui s’en moque.

See also the first draft of a few passages in the Discours sur l’inégalité, recorded in their respective places in the text. These also are found in MS. Neuchâtel, 7854 (below, pp. 349—350).

III.

Fragments relating to the earlier chapters of Le Contrat social.
[MS. Neuchâtel, 7840.]

[MS. p. 73 v°.] Il n’y a que des peuples tranquillement établis depuis très longtemps qui puissent imaginer de faire de la guerre un véritable métier à part7 , et des gens qui l’exercent une classe particulière. Chez un nouveau peuple, où l’intérêt commun est encore en toute sa vigueur, tous les citoyens sont soldats en temps de guerre, et il n’y a plus de soldats8 en temps de paix. C’est un des meilleurs signes de la jeunesse et de la vigueur d’une nation9 . Il faut nécessairement que des hommes toujours armés soient par état les ennemis de tous les autres. On n’emploie jamais ces forces artificielles que comme une ressource contre l’affaiblissement intérieur1 ; et les premières troupes réglées sont en quelque sorte les premières rides qui annoncent la prochaine décrépitude du Gouvernement. [D. B.; W.]

∗[MS. p. 73 v°.] Le temps des plus honteux dérèglements et des plus grandes misères de l’homme fut2 celui où, de nouvelles passions ayant étoufféles sentiments naturels, l’entendement humain n’avait3 pas fait encore assez de progrès pour suppléer par4 les maximes de la sagesse aux mouvements de la nature. Une autreépoque, moins affreuse au premier aspect mais plus funeste encore dans la réalité, c’est celle où les hommes, à force de subtiliser et renchérir sur l’art de raisonner, sont parvenus à5 renverser et confondre toute la doctrine de la société et des moeurs, et à ne regarder un système de morale que comme un leurre6 entre les mains des gens d’esprit, pour tirer parti de la crédulité des simples.

[MS. pp. 72 v°, and 71 r°. Probably written as an early draft of C. S. I. chaps. iii., iv.] Grâce à Dieu, on ne voit plus rien7 de pareil parmi les Européens. On aurait horreur d’un prince qui ferait massacrer ses prisonniers. On s’indigne même contre ceux qui les traitent mal. Et ces maximes abominables, qui révoltent la raison et font frémir l’humanité8 , ne sont plus connues que des jurisconsultes, qui en font tranquillement la base de leurs systèmes politiques, et qui, au lieu de nous montrer l’autorité souveraine9 comme la source du bonheur des hommes, osent nous la montrer comme le supplice des vaincus10

Pour peu qu’on marche11 de conséquence en conséquence, l’erreur du principe se fait sentir à chaque pas; et l’on voit12 partout que dans une aussi téméraire décision l’on n’a pas plus consulté la raison que la nature1 Si je voulais approfondir la notion de l’état de guerre, je démontrerais aisément qu’il ne peut résulter que du libre consentement des parties belligérantes; que, si l’une veut attaquer et l’autre ne veuille pas se défendre, il n’y a point d’état de guerre, mais seulement violence et agression; que2 , l’état de guerre étant établi par le libre consentement des parties, ce libre et mutuel consentement est aussi nécessaire pour rétablir3 la paix; et qu’à moins que l’un des adversaires4 ne soit anéanti la guerre ne peut finir entre eux qu’à l’instant5 que tous deux en liberté déclarent qu’ils y renoncent; de sorte6 qu’en vertu de la relation du maître à l’esclave ils continuent, même malgré eux7 , d’être toujours dans l’état de guerre. Je pourrais mettre en question8 si les promesses arrachées par la force, et pour éviter la mort, sont obligatoires dans l’état de liberté9 ; et si toutes celles que le prisonnier fait à son maître dans cet état peuvent signifier autre chose que celle-ci10 : Je m’engage à vous obéir aussi longtemps qu’étant le plus fort11 vous n’attenterez pas à ma vie.

Il y a plus. Qu’on me dise lesquels doivent l’emporter, des engagements12 solennels et irrévocables pris avec la patrie en pleine liberté, ou de ceux que l’effroi de la mort nous fera contracter avec l’ennemi vainqueur13 . Le prétendu14 droit d’esclavage, auquel sont asservis15 les prisonniers de16 guerre, est sans bornes. Les jurisconsultes le décident formellement. Il n’y a rien, dit Grotius, qu’on ne puisse impunément faire souffrir à de tels esclaves. Il n’est point d’action qu’on ne puisse leur commander, ou à laquelle on ne puisse les contraindre, de quelque manière que ce soit. Mais si, leur faisant grâce de mille tourments, on se contente d’exiger qu’ils portent les armes contre leur pays17 , je demande lequel ils doivent remplir: du serment qu’ils ont fait librement à leur patrie, ou de celui que l’ennemi vient d’arracher à leur faiblesse. Désobéiront-ils à leurs maîtres, ou massacreront-ils leurs concitoyens?

Peut-être osera-t-on1 me dire que, l’état d’esclavage assu-jettissant les prisonniers à leur maître, ils changent d’État à l’instant2 ; et que, devenant sujets de leur nouveau3 souverain, ils renoncent à leur ancienne patrie. [D. B.; W.]

[MS. p. 71 r°. This Fragment, though written after a long blank space, really forms part of the preceding one.] Quand mille peuples féroces4 auraient massacré leurs prisonniers, quand mille docteurs vendus à la tyrannie auraient excusé5 ces crimes, qu’importe à la vérité6 l’erreur des hommes, et leur barbarie à la justice? Ne cherchons point ce qu’on a fait, mais ce qu’on doit faire; et rejetons7 de viles et mercenaires autorités, qui ne tendent qu’à rendre les hommes esclaves, méchants8 et malheureux. [D. B.; W.]

∗[MS. p. 61. This and the remaining Fragments are written as from the other end of the volume, and therefore follow the right order of the pages.] Sur quoi, l’on doit se garder de confondre l’essence de la société civile avec celle de la souveraineté. Car le Corps9 social résulte d’un seul acte de volonté; et toute sa durée n’est que la suite et l’effet d’un engagement antérieur, dont la force ne cesse d’agir que quand le corps est dissous. Mais la souveraineté, qui n’est que l’exercice de la volonté générale, est libre comme elle et n’est soumise àaucune espèce d’engagement. Chaque acte de souveraineté, ainsi que chaque instant de sa durée, est absolu, indépendant de celui qui10 précède; et jamais le souverain n’agit parce qu’il a voulu, mais parce qu’il veut.

[MS. p. 61. Written in pencil.] Plusieurs sans doute aimeraient mieux n’être pas que d’être esclaves; mais comme l’acte de mourir est rude, ils aiment mieux être esclaves que d’être tués; et chargés11 de fer, ils existent malgré eux. [D. B.; W.]

∗[MS. p. 62 v°.] Il paraît par divers traits de l’histoire romaine, et entre d’autres par celui d’Attilius Régulus, que les Romains qui tombaient entre les mains de l’ennemi se regardaient comme déchus du droit de citoyens et naturalisés, pour ainsi dire, parmi ceux qui les tenaient prisonniers. Mais cette absurde maxime n’était que dans leur opinion, et l’on n’aperçoit rien qui s’y rapporte dans la conduite de ces hommes vertueux1 . Régulus lui-même, qui se traitait de Carthaginois et qui refusait de prendre sa place dans le Sénat de Rome, y parla tellement contre les intérêts2 de sa nouvelle patrie et contre les institutions de ses maîtres que, s’il était vrai qu’il fut obligé de leur être fidèle et d’obéir à leurs ordres, la plus sublime des actions humaines ne serait plus que le crime d’un traître, et l’on devrait équitablement approuver le supplice affreux que lui imposèrent les féroces Carthaginois en punition de sa désobéissance.

[MS. v° of p. 3.] Si Carthage eῦt été dans l’Italie, et Athènes dans le Péloponèse, Rome et Sparte subsisteraient peut-être encore. [W.]

∗[MS. p. 62 v°. Written in pencil. It must refer to the legislation of Lycurgus.] Car, que des hommes effrénés et dissolus se soient soumis tout d’un coup et volontairement à la plus dure et sévère police qui fut jamais, c’est un miracle qui n’a pu se faire que par un subit enthousiasme de mœurs et de vertu répandu chez tout un peuple.

[MS. p. 63. Probably an early version of Contrat social, I. iii.—iv. Written in pencil.] Pour connaître exactement quels sont les droits de la guerre, examinons avec soin la nature de la chose, et n’admettons pour vrai que ce qui s’en déduit nécessairement. Que deux hommes se battent dans l’état de nature, voilà la guerre allumée entre eux. Mais pourquoi se battent-ils? Est-ce pour se manger l’un l’autre? Cela n’arrive parmi les animaux qu’entre3 différentes espèces. Entre les hommes, de même qu’entre les loups, le sujet de la querelle est toujours entièrement étranger à la vie des combattants. 4 Il peut très bien arriver que l’un des deux périsse dans le combat, mais alors sa mort est le moyen et non l’objet de la victoire. Car, sitôt que le vaincu cède, le vainqueur s’empare de la chose contestée, le combat cesse et la guerre est finie216. Il faut remarquer que, l’état social rassemblant autour de nous une multitude de choses qui tiennent5 plus à nos fantaisies qu’à nos besoins et qui nous étaient naturellement indifférentes, la plupart des sujets de guerre deviennent encore plus étrangers à la vie des hommes que dans l’état de nature, et que cela va souvent au point que les particuliers se soucient fort peu des événements de la guerre publique. On prend les armes pour disputer de puissance, de richesses, de considération; et le sujet de la querelle se trouve enfin si éloigné de la personne des citoyens qu’ils n’en sont1 ni mieux, ni plus mal, d’être vainqueurs ou vaincus. Il serait bien étrange qu’une guerre ainsi constituée eῦt quelque rapport à leur vie, et qu’on se crῦt en droit d’égorger2 des hommes, seulement pour montrer qu’on est plus fort qu’eux3 . On tue pour vaincre; mais il n’y a point d’homme si féroce qu’il cherche à vaincre pour tuer. [D. B.; W.]

[MS. p. 63 v°. Same reference as preceding Fragment. Written in pencil.] Maintenant que l’état de nature est aboli parmi nous, la guerre n’existe plus entre particuliers; et les hommes qui de leur chef en attaquent d’autres, même après avoir reçu d’eux4 quelque injure, ne sont point regardés comme leurs ennemis, mais comme de véritables brigands. Cela est si vrai qu’un sujet qui, prenant à la lettre les termes d’une déclaration de guerre, voudra sans brevet ni lettres de marque courre sus aux ennemis de son Prince, serait puni ou devrait l’être. [D. B.; W.]

[MS. p. 63 v° and p. 64 r°. It is clearly a continuation of the earlier Fragment [p. 72]—‘Grâce à Dieu, on ne voit plus.’ Written in pencil.] Premièrement, le vainqueur n’étant pas plus en droit5 de faire cette menace6 que de l’exécuter, l’effet n’en saurait être légitime7 . En second lieu, si jamais serment extorqué par force fut nul8 , c’est surtout celui qui nous soumet à l’engagement le plus étendu que des hommes puissent prendre, et qui par conséquent suppose la plus parfaite liberté dans ceux qui le contractent. Le serment antérieur qui nous lie à la patrie annulle d’autant mieux9 en pareil cas celui qui nous soumet à un autre souverain, que le premier a été contracté en pleine liberté, et le second10 dans les fers. Pour juger si l’on peut contraindre un homme à se faire11 naturaliser dans un État étranger, il faut toujours remonter à l’objet essentiel et primordial des sociétés politiques, qui est le bonheur des peuples. Or, il répugne à la loi de raison de dire à autrui: Je veux que vous soyez heureux autrement que vous ne voulez vous-même.

Si l’on ne peut pas... [D. B.; W.]

FRAGMENTS DIVERS

A.

[MS. Neuchâtel, 7840.]

I.

A comparison between Rome and Sparta.
[MS. pp. 1—3.]

Je laisse aux admirateurs de l’histoire moderne à chercher1 , décider quel est celui de ces deux tableaux qui doit le mieux lui convenir. Quant à moi, qui n’aime à considérer2 que les exemples dont l’humanité s’instruise et s’honore3 : moi qui ne sais voir parmi mes contemporains que des maîtres insensibles et des peuples gémissants, des guerres qui n’intéressent personne et désolent tout le monde4 , des armées immenses5 en temps de paix et sans effet en temps de guerre, des ministres toujours occupés pour ne rien faire, des traités mystérieux sans objet, des alliances longtemps négociées et rompues le lendemain, enfin des sujets6 d’autant plus méprisés que le prince est plus puissant: je tire le rideau7 sur ces objets de douleur et de désolation; et ne pouvant soulager8 nos maux, j’évite au moins de les contempler.

Mais je me plais9 à tourner les yeux sur ces vénérables images10 de l’antiquité, où je vois les hommes11 élevés par de sublimes institutions12 au plus haut degré de grandeur et de vertus où puisse atteindre la sagesse humaine. l’âme13 s’élève à son tour et le courage s’inflamme, en parcourant14 ces respectables monuments. On participe en quelque sorte aux actions héroïques de ces grands hommes; il semble que la méditation de leur grandeur nous en communique une partie; et l’on pourrait dire de leur personne et de leurs discours ce que Pythagore disait des simulacres des Dieux, qu’ils donnent1 une âme nouvelle à ceux qui s’en approchent pour recueillir leurs oracles.

Ce que les poètes peuvent trouver dans l’invention de leurs fables de plus propre à nous plaire, et même à nous instruire, est l’union du mérite et de la fortune2 . Le cœur ne peut se défendre d’un tendre intérêt pour les gens de bien; et quand on les voit prospérer, les bons aiment leur bonheur à cause de leur vertu, et les autres aiment leurs vertus à cause de leur bonheur. Si l’histoire a rarement le même avantage, elle en tire en revanche3 un plus grand effet; et, quand à l’image de la sagesse heureuse se joint le sacré caractère4 de la vérité, elle apprend aux hommes5 à respecter les décrets de la Providence et donne6 aux coeurs droits et sensibles un nouveau courage7 à bien faire8 . L’histoire peut suppléer encore à ce qui manque à ses récits pour l’instruction des lecteurs, en réunissant sous un même aspect les faits et les héros propres9 à s’éclairer mutuellement. L’on démêle mieux dans ces comparaisons l’ouvrage de la fortune et celui de la prudence. Quand on met les hommes ou les peuples10 en opposition, tout ce qui les distingue, les fautes que l’un commet font remarquer11 la sagesse de l’autre à les éviter, et l’on tire une égale instruction de leurs défauts et de leurs vertus12 .

Si l’on peut imaginer un parallèle qui rassemble tous ces avantages, c’est, ce me semble, celui des deux Républiques que je voudrais comparer13 . Rome et Sparte portèrent la gloire humaine aussi haut qu’elle puisse atteindre; toutes deux brillèrent à la fois par les vertus et par la valeur; toutes deux eurent de grands revers, de plus grands succès, secondèrent ou vainquirent la fortune à force de sagesse, et démentirent, par une constitution ferme et durable, les préjugés vulgaires contre l’instabilité des peuples libres. Si les objets14 sont grands, les rapports sont sensibles: l’une et l’autre République eut d’abord des rois, devint ensuite un État libre et s’éteignit sous des tyrans1 . Chacune eut à combattre une rivale redoutable qui la mit souvent à la veille de sa ruine, qu’elle surmonta pourtant, mais dont la défaite devint fatale aux vainqueurs; 2 l’agrandissement de toutes deux, quoiqu’ à des termes fort inégaux, fut également la cause de leur ruine. Enfin3 , la même fierté, les mêmes mœurs, les mêmes maximes4 , surtout le même enthousiasme pour la patrie, se remarquent dans l’une et dans l’autre. À l’égard des différences5 , il ne s’en trouvera toujours que trop pour me justifier du parallèle; et j’aurai tant d’occasions d’en parler dans la suite qu’il serait inutile de les observer6 ici.

[Two inches space in MS.]

L’institution de la République de Sparte eut des causes non moins singulières que ses lois, et son établissement fut amené d’une manière toute opposée à ceux des autres Gouvernements. La liberté civile est, dans les divers états de l’homme sociable, une des extrémités dont l’autre est la liberté naturelle. Les différentes7 institutions politiques forment, entre ces deux termes, autant de degrés intermédiaires qui commencent par les excès de la licence et finissent par ceux de la tyrannie8 . Sparte, au contraire, après avoir commencé par le despotisme dégénéra bientôt en anarchie: progrès rétrograde à l’ordre naturel, qui fut une suite de la conquête du Péloponèse par les Héraclides9 . 10 D’abord, Eurysthène et Proclès ayant eu l’imbécile avidité11 de s’emparer de toutes les possessions des particuliers, sous prétexte que la Laconie était un pays de conquête1 , les habitants, que rien n’attachait plus à leur patrie, désertèrent dans les pays voisins; et les deux tyrans, maîtres d’une vaste solitude, apprirent à leur dépens que la souveraineté et la propriété sont incompatibles, que les droits du Prince ne sont fondés que sur ceux des sujets, et qu’il est impossible de commander longtemps gratuitement à des gens qui2 n’ont plus rien à perdre.

Pour remplacer les habitants qu’on n’avait pas voulu retenir en leur cédant une partie de leur propre bien, on attira des étrangers auxquels il fallait donner plus qu’on n’avait pris à leurs pré-décesseurs. De sorte qu’il arriva, comme il arrivera toujours, que les rois s’appauvrirent, pour avoir tout usurpé. Mais, à donner sans cesse et ne rien recevoir, il était impossible au Gouvernement de durer longtemps3 . Il fallut donc enfin revenir aux impôts dont on aurait dῦ d’abord se contenter. Ils furent exigés par Agis avec la dureté4 d’un prince, qui se croit tout permis et que l’expérience ne corrigera point. Le peuple passa du murmure à la révolte. On prit les armes; Agis fut le plus fort; et les habitants d’Hélos, vaincus et asservis à jamais, donnèrent dans Sparte5 le vain et funeste exemple du plus cruel esclavage au sein de la plus parfaite liberté.

Loin d’affermir leur pouvoir par ces violences, les rois, en négligeant de couvrir d’une administration légitime une injuste usurpation, s’ôtaient des ressources pour ces inévitables moments de faiblesse, où le droit seul supplée à la force et où le plus vigoureux Gouvernement se trouve, quoiqu’il fasse, à la discrétion du peuple. Ainsi fallut-il bientôt changer de méthode; et ces princes que la raison ne conduisait jamais, aussi peu mesurés dans leur complaisance que dans leurs rigueurs, laissèrent trop voir6 qu’ils n’étaient justes que par crainte, et qu’il fallait sans cesse7 attaquer leur autorité8 pour en prévenir l’abus. Mais ce qui contribua le plus à ruiner le pouvoir souverain, ce fut son partage entre les deux rois. Car, pour avoir travaillé9 sans cesse à l’usurper l’un sur l’autre, ils se l’ôtèrent à tous les deux. Ne sachant se faire aimer par la clémence ni respecter par la justice, ils se virent forcés à l’envi de flatter bassement la multitude, et s’attirèrent1 plus d’ennemis que de créatures par une aveugle partialité, qui les fit haïr, et par une impunité des crimes, qui les rendit méprisables2 .

Toutes ces causes réunies anéantirent entièrement la monarchie au bout de quelques générations; et il ne restait plus du Gouvernement qu’une vaine forme sans réalité, qui ne servait que d’obstacle à l’établissement d’une meilleure police. l’État tomba dans une anarchie pire que l’indépendance naturelle, parce qu’il n’y avait aucun moyen d’en sortir et que, le peuple ne pouvant se donner des lois ni des magistrats tant qu’il avait des rois3 , la royauté sans pouvoir ne servait plus que de sauvegarde à la licence et au brigandage. C’est dans ces circonstances4 , où le Corps politique était prêt à se dissoudre, que parut le Législateur.

Pour bien juger ce qu’exécuta Lycurgue, imaginons un instant qu’il s’en tînt au simple projet...5

Mais il ne voyait pas que le goῦt6 des conquêtes était un vice dans son institution plus puissant que la loi qui le réprimait. Car la vie civile7 des Lacédémoniens avait tant d’austérité qu’ils vivaient à l’armée avec8 plus de douceur que dans leurs maisons, et les fatigues de la guerre étaient9 la mollesse de Sparte: mollesse qui, pour être d’une nouvelle espèce, n’en resserra pas moins l’ancienne grandeur de la République dans les limites de son territoire, en rabaissant ses citoyens10 jusqu’à n’être plus qu’égaux aux autres hommes11 .

[The four following Fragments are written on v° of p. 52 of the same MS. But, to judge from the handwriting, they were clearly written about the same time as the preceding Fragments and refer to the same subject.]

Ils établirent tous deux beaucoup de spectacles, d’assemblées et de cérémonies; beaucoup de colléges et de sociétés particulières, pour engendrer et fomenter entre les citoyens ces douces habitudes et ce commerce innocent et désintéressé, qui forment et nourrissent l’amour de la patrie1 . Ils employèrent ainsi des moyens semblables pour aller aux mêmes fins par des routes opposées. Car l’un, inspirant à ses peuples la crainte des Dieux, le goῦt de leur culte et celui d’une société paisible, éclaira leur courage et tempéra leur férocité2 . L’autre, par les mêmes exercices de la paix, sut donner aux siens les inclinations et les talents militaires. Et tous deux, ennemis de la violence et des conquêtes, ne songèrent qu’à rendre l’État indépendant et tranquille.

Quant à la grandeur de l’État, il n’y a nulle comparaison à faire entre ces deux Républiques. Sparte, presque bornée à ses murs, ne put même venir à bout d’assujettir la Grèce, qui ne faisait pour ainsi dire qu’un point dans l’Empire romain. Et Rome, dont tant de rois étaient les sujets, étendit si loin sa domination qu’elle fut enfin contrainte de se borner elle-même. Sparte n’eut pas même sur Rome l’avantage, propre aux petits États, de soutenir avec fermeté les attaques des plus grands peuples, les revers de la fortune et les approches d’une ruine entière. Car leurs commencements furent aussi faibles à l’une qu’à l’autre; et si l’une eut en tête les Rois de Perse, Épaminondas et Antipater, l’autre eut à soutenir les Gaulois, Pyrrhus, Annibal. Montrant une constance encore plus grande à résister à l’adversité, ses défaites ne la rendaient que plus inflexible; et cette fierté, que Sparte n’eut pas au même point, fit enfin triompher Rome de tous ses ennemis. C’était des deux côtés la même vertu, guidée par différentes maximes. Toujours prêt à mourir pour son pays, un Spartiate aimait si tendrement la patrie qu’il eῦt sacrifié la liberté même pour la sauver. Mais jamais les Romains imaginèrent que la patrie put survivre à la liberté, ni même à la gloire.

Dans ces temps réculés, où le droit de propriété naissant et mal affermi n’était point encore établi par les lois, les richesses ne passaient que pour des usurpations; et quand on en pouvait dépouiller les possesseurs, à peine regardait-on comme un vol de leur ôter ce qui leur1 n’appartenait pas. Hercule et Thésée, ces héros de l’antiquité, n’étaient au fond que des brigands qui en pillaient d’autres.

Mais ce qu’il y a de plus heureux dans cette association, c’est que, bien qu’aucune de ces deux2 Républiques n’ait atteint la perfection dont elle était susceptible, leurs défauts3 ne furent point les mêmes; et que, l’une ayant eu les vertus qui manquaient à l’autre4 , le mal, en les comparant5 , ne se montre qu’avec le remède. De sorte qu’un tel6 parallèle offre d’après les faits l’image du Gouvernement le plus excellent, et du peuple le plus vaillant et le plus sage, qui puisse exister. [W.]

∗[p. 62.] On aurait beau dire que ces faits ne sont pas vrais; car, en les supposant faux, il fallait au moins qu’ils eussent dans ces temps-là quelque degré de probabilité, qui les fît adopter par les historiens. Si l’on nous racontait aujourd’hui un trait semblable de quelqu’un de nos contemporains, nous n’en ferions que rire, et personne ne daignerait en parler.

II.

FurtherFragmentsrelating to theContratsocial.

[MS. 7840. Written, like the two following Fragments, in opening cover.] Qu’est-ce qui rend les lois si sacrées, même indépendament de leur autorité, et si préférables à des simples actes de volonté? C’est premièrement qu’elles émanent d’une volonté générale et toujours droite à l’égard des particuliers; c’est encore qu’elles sont permanentes et que leur durée annonce7 à tous la sagesse qui les a296 dictées. [W.]

[Written in pencil.] De cette maxime, si elle est vraie, se déduit conséquemment celle-ci que, dans tout ce qui dépend de l’industrie humaine, on doit proscrire avec soin toute machine et toute invention qui peut8 abréger le travail, épargner la main d’œuvre et produire9 le même effet avec moins de peine. [W.]

Le Peuple ne peut contracter qu’avec lui-même. Car, s’il contractait avec ses officiers, comme il les rend dépositaires de toute sa puissance et qu’il n’y aurait aucun garant du contrat, ce ne serait pas contracter avec eux: ce serait réellement se mettre à leur discrétion. [W.]

[Written in pencil on v° of p. 4.] Quand toutes les parties de l’État concourent à sa solidité, que toutes ses forces sont prêtes à se réunir pour sa défense au besoin, et que les particuliers ne songent à leur conservation qu’autant qu’elle est utile à la sienne, alors le corps1 en est aussi assuré qu’il peut l’être, et résiste de toute sa masse2 aux impulsions étrangères. Mais quand la chose publique est mal assise, que tout son poids ne porte pas sur la ligne de direction et que ses forces, divisées et s’opposant l’une à l’autre3 , se détruisent mutuellement, le moindre effort suffit pour renverser tout cet équilibre, et l’État est détruit aussitôt qu’attaqué. [W.]

∗[Written in pencil on r° of p. 6.] Concluons que le coeur des citoyens est la meilleure garde de l’État, qu’il sera toujours bien défendu s’il est d’ailleurs bien gouverné, que cette partie de l’administration est tellement liée à toutes les autres qu’un bon Gouvernement n’a besoin ni de troupes ni d’alliés, et qu’un mauvais devient pire, appuyé sur de tels soutiens.

[Written on v° of p. 6 in pencil.] Ils sacrifient4 leur liberté à la conservation de leur vie, comme un voyageur cède sa bourse à un voleur pour n’être pas égorgé; est-ce donc à dire que la bourse soit bien acquise au voleur, et que le propriétaire n’ait pas le droit de la lui reprendre sitôt qu’il en a le pouvoir? [W.]

[Written on v° of p. 10, as are the two following Fragments also.] En examinant la constitution des États qui composent l’Europe, j’ai vu que les uns étaient trop grands pour pouvoir être bien gouvernés, les autres trop petits pour pouvoir se maintenir dans l’indépendance. Les abus infinis qui règnent dans tous m’ont paru difficiles à prévenir, mais impossibles à corriger5 ; parce que la plupart de ces abus sont fondés sur l’intérêt même des seuls qui les pourraient détruire6 . 7 J’ai trouvé que les liaisons qui subsistent entre toutes les Puissances ne laisseraient jamais à aucune d’elles le temps et la sῦreté nécessaire pour refondre sa constitution. Enfin, les préjugés sont tellement contraires à toute espèce de changement qu’à moins d’avoir la force en main il faut être8 aussi simple que l’Abbé de Saint-Pierre pour proposer la moindre innovation dans quelque Gouvernement que ce soit. [W.]1

La Loi n’agit qu’en dehors et ne règle que les actions; les mœurs seuls pénètrent intérieurement et dirigent les volontés. [W.]

∗Ce grand ressort de l’opinion publique, si habilement mis en œvre par les anciens Législateurs et absolument ignoré des gouvernements modernes; car comme ils la bravent eux-mêmes, comment apprendraient-ils aux citoyens à la respecter?

∗The only other entry on the v° of p. 10 is the following:

Paris 1758.

Morts 19202.

Baptêmes 19148.

Mariages 4342.

Enfants trouvés 5082.

[This entry has a personal interest, owing to the fate of Rousseau’s own children.]

∗[p. 61 v°.] Dans le sein de la superstition, où la raison n’a nulle force, il faut nécessairement que la philosophie prenne un air mystérieux, pour en imposer; sans quoi, toutes les vérités, qui ne sont que démontrées, ne trouveraient point de sectateurs.

∗[ib.] Sans doute, il fallait dire de bonnes choses; mais, pour les dire utilement, il fallait commencer par se faire écouter.

∗[ib.] Il n’y a guère que des fous qui puissent se donner pour des professeurs de sagesse: aussi, les temps de la foule des philosophes sont-ils toujours ceux où l’on voit le moins de sages.

∗[ib.] C’est le défaut de fer qui fit négliger, puis oublier, la navigation aux Américains.

∗[MS. Neuchâtel, 7854. The opening words of the original Contrat social]:—

CHAP. I.

DuDroitnaturel et de laSociétégénérale.

Commençons par lever une équivoque qui est la source de bien des sophismes. Il y a deux manières d’envisager le Droit naturel. [Only the upper part of the last three words remains, the paper having been torn across. By the équivoque Rousseau probably means the double sense of ‘Natural Right’—moral and unmoral. The title shews clearly that he had Diderot’s article, Droit naturel, in mind. See Geneva MS. of Contrat social, I. ii.]

∗[Written in pencil on v° of p. 5.] L’homme isolé est un être si faible, ou du moins dont la force est tellement mesurée à ses besoins1 et à son état primitifs, que, pour peu que cet état change et que ces besoins augmentent, il ne peut plus se passer de ses semblables; et quand à force de progrès ses désirs embrassent toute la nature, le concours de tout le genre humain suffit à peine pour les assouvir. C’est ainsi que les mêmes causes qui nous rendent méchants nous rendent encore esclaves, et que2 notre faiblesse naît de notre cupidité; nos besoins nous rapprochent à mesure que nos passions nous divisent; et plus nous devenons ennemis, moins nous pouvons nous passer les uns des autres3 .

∗[Written, partly in pencil, on r° of p. 6.] Mais quoiqu’il n’y ait point de société naturelle et générale entre les hommes4 , quoiqu’ils deviennent méchants et malheureux en devenant sociables, quoique les lois de la justice et de l’égalité ne soient rien pour ceux qui vivent à la fois dans l’indépendance de l’état de nature et soumis aux besoins de l’état social; loin5 de penser qu’il n’y ait plus ni vertu ni bonheur pour nous et que le ciel nous ait abandonné sans ressource à la dépravation de l’espèce; efforçons nous de tirer du mal même le remède qui doit le guérir; par de nouvelles associations réparons le vice interne de l’association générale. Que notre violent interlocuteur soit lui-même le juge6 de nos travaux; montrons lui dans l’art perfectionné la réparation des maux que l’art commencé fit à la nature7 . Montrons lui8 toute la misère de l’état qu’il croyait heureux; faisons lui voir dans une constitution de choses mieux entendue9 le prix des bonnes actions, le châtiment des mauvaises et l’accord aimable de la justice et du bonheur; éclairons sa raison de nouvelles lumières10 ; échauffons son coeur de nouveaux sentiments; et qu’il apprenne à sentir le plaisir de multiplier1 son être, en l’unissant à celui de ses semblables. Qu’il devienne pour son propre intérêt mieux entendu2 , juste, bienfaisant, modéré3 , vertueux, ami des hommes et le plus digne de nos citoyens4 .

[A variant on the last sentence of the foregoing is written on v° of p. 5.] Pour peu que nous lui sachions expliquer la véritable constitution d’un Gouvernement5 sain et légitime, si mon zèle ne m’aveugle point6 dans cette grande entreprise, ne doutons pas qu’avec une âme forte et un sens droit cet ennemi du genre humain7 n’abjure enfin sa haine avec ses erreurs et que, d’un brigand féroce qu’il voulait être, il ne devienne, pour son propre intérêt mieux entendu, juste, bienfaisant, modéré, vertueux, ami des hommes et le plus digne de nos citoyens. [D. B.]

∗[MS. Neuchâtel, 7830. Written in pencil.] Celui qui se croit capable de former8 un peuple doit se sentir en état de changer, pour ainsi dire, la nature des hommes. Il faut qu’il transforme chaque individu, qui est par lui-même un tout parfait et solitaire, en partie d’un plus grand tout, dont cet individu reçoive en quelque sorte9 sa vie et son être; qu’il mutile, pour ainsi dire, la constitution de l’homme, pour... [See Geneva MS. of C. S. II. ii.; and final version of C. S. II. vii.]

∗[MS. Neuchâtel, 7858. Written in pencil on the back of one of the notes which Rousseau had collected for his estimate of Saint-Pierre. The paper is cut aslant.] Comment compter sur des engagements qu’on ne peut forcer les contractants à tenir, et que l’intérêt qui les fait...venant à changer...? The sense of the final clause must have been: ‘and which, when the interest that makes them acceptable changes, they will inevitably desire to break.’ [Compare Discours sur l’inégalité; above, pp. 188—9.]

[For other Fragments, bearing on like matters, see above, Économie politique, pp. 274—280.]

B.

Other Fragments.

I.

Du bonheur public.
[MS. Neuchâtel, 7843, p. 12.]

[This Fragment can be dated precisely. It is quite certainly to be identified with Rousseau’s projected Answer to certain Questions put to him by the Société économique de Berne in April, 1762: i.e. just at the moment when the Contrat social and Émile were about to appear. See his letter to the members of the Society above mentioned (April 29, 1762), Œuvres, x. pp. 321—3. In this letter Rousseau gives no hint that he intends to write a formal Answer. But the Questions propounded to him are mentioned in the letter; and the first—‘Quel peuple a jamais été le plus heureux?’—corresponds word for word with the Question mentioned in the first line of the Fragment. M. Streckeisen-Moultou was, therefore, quite mistaken in supposing the Fragment to be part of the Institutions politiques.

It is probable, though not certain, that Fragments II and VI (MSS. Neuchâtel, 7849 and 7854) were written on the same occasion.]

Vous demandez, Messieurs1 , quel peuple a été jamais le plus heureux. Je ne suis pas assez savant pour résoudre cette question dans le fait, mais je tenterai d’établir des principes certains pour la résoudre; si je réussis, je pourrais croire être entré dans vos vues et ne m’être pas écarté du bon.

Où est l’homme heureux? S’il existe, qui le sait2 ? 3 Le bonheur n’est pas le plaisir; il ne consiste pas dans une modification passagère de l’âme, mais dans un sentiment permanent et tout intérieur, dont3 nul ne peut juger que celui qui l’éprouve. 4 Nul ne peut donc décider avec certitude4 qu’un autre est heureux, ni par conséquent établir des signes certains du bonheur des individus. Mais il n’en est pas de même des sociétés politiques; leurs biens, leurs maux sont tous apparents et visibles; leur sentiment intérieur est un sentiment public. Le vulgaire s’y trompe, sans doute; mais à quoi ne se trompe-t-il pas? mais pour tout œil qui sait voir, elles sont ce qu’elles paraissent, et l’on peut sans témérité juger de leur être moral1 .

Ce qui fait la misère humaine est la contradiction qui se trouve entre notre état et nos désirs, entre nos devoirs et nos penchants, entre la nature et les institutions sociales, entre l’homme et le citoyen. Rendez l’homme un, et vous le rendrez aussi heureux qu’il peut l’être. Donnez-le tout entier à l’État, ou laissez-le tout entier à lui-même. Mais si vous partagez son cœur, vous le déchirez; 2 et n’allez pas vous imaginer que l’État puisse être heureux, quand tous ses membres pâtissent. Cet état moral3 que vous appelez bonheur public est en lui-même une chimère: si ce sentiment du bien-être n’est chez personne, il n’est rien; et la famille n’est point florissante, quand les enfants ne prospèrent pas.

Rendez les hommes conséquents à eux-mêmes, étant ce qu’ils veulent paraître et paraissant ce qu’ils sont; vous aurez mis la loi sociale au fond des cœurs: hommes civils4 par leur nature et citoyens par leurs inclinations, ils seront uns, ils seront bons, ils seront heureux, et leur félicité sera celle de la République. Car n’étant rien que par elle, ils ne seront rien que pour elle; elle aura tout ce qu’ils ont et sera tout ce qu’ils sont. 5 À la force de la contrainte vous avez ajouté celle de la volonté; au trésor public vous avez joint les biens des particuliers. Elle sera tout ce qu’elle peut être, quand elle embrassera tout. La famille, en montrant ses enfants, dira: c’est par là que je suis florissante5. Dans un autre système, il y aura toujours dans l’État6 quelque chose qui n’appartiendra pas à l’État, ne fῦt-ce que la volonté de ses membres; et qui est-ce qui peut ignorer l’influence de cette volonté dans les affaires? Quand nul ne veut être heureux que pour lui, il n’y a point de bonheur pour la patrie. [S. M.]

∗[ib. p. 13 and v° of p. 12.] Pour concevoir nettement comment un peuple peut être heureux, commençons par considérer l’état de ceux qui ne le sont pas. En cherchant ce qui leur manque pour l’être, nous pourrions trouver ce que doit avoir celui qui l’est: et surtout, n’oublions pas que le bien public doit être le bien de tous en quelque chose, ou que c’est un mot vide de sens.

L’état moral d’un peuple résulte moins de l’état absolu de ses membres que de leurs rapports entre eux.

∗[MS. Neuchâtel, 7854.] ...bonheur public, il ne suffirait pas même de compter les voix; et le bien-être des nations, qui dépend de tant de choses, ne s’estime pas aussi facilement que celui des particuliers. Il s’agit donc de discerner parmi beaucoup d’apparences, qui peuvent en imposer sur la félicité d’un peuple, les vrais signes qui la caractérisent. [The missing words at the beginning must be ‘Pour déterminer le,’ or their equivalents.]

II.

[MS. Neuchâtel, 7849.]

Si, pour commencer par bien établir la proposition disputée, je pouvais déterminer exactement en quoi consiste dans un Gouvernement quelconque la véritable supériorité de l’État, et quelles sont les marques les plus infaillibles sur lesquelles on puisse affirmer d’une nation qu’elle est heureuse et florissante, la question serait presque résolue par la définition même. Mais comme cette définition dépend d’une multitude de maximes particulières qu’on ne peut établir qu’à force de discussion1 et à mesure qu’on avance en matière, je serai contraint, quant à présent, de me borner à une idée très générale, mais à laquelle je ne crois pas qu’aucun homme raisonnable puisse refuser son approbation. Je dis donc que la nation la plus heureuse est celle qui peut le plus aisément se passer de toutes les autres, et que la plus florissante est celle dont les autres peuvent le moins se passer2 .

Si j’avais tiré collectivement l’idée du bonheur de l’État de celle du bonheur particulier de chaque citoyen qui le compose, j’aurais pu dire une chose plus sensible à beaucoup de lecteurs. Mais, outre qu’on n’aurait jamais rien pu conclure de ces notions méta-physiques qui dépendent de la manière de penser et de l’humeur et du caractère de chaque individu, j’aurais donné une définition très peu juste. Un État pourrait être fort bien constitué et d’une manière propre à le faire fleurir et prospérer à jamais, 1 que les citoyens1, occupés chacun de ses vues particulières2 , n’en fussent guère contents. Quand Lycurgue établit ses lois, il eut à subir mille murmures, et même de mauvais traitements, de la part3 des Lacédémoniens; il fut même contraint d’user de ruse et d’aller finir ses jours hors de sa patrie, pour obliger ses concitoyens à conserver une institution qui les a rendus le peuple le plus illustre et le plus respecté qui ait existé sur la terre. Les Romains ne se sont-ils pas plaints sans cesse d’un Gouvernement avec lequel ils sont devenus les maîtres du monde? et même actuellement, la nation la mieux gouvernée n’est-elle pas précisément celle qui murmure le plus?

Il n’y a aucun Gouvernement qui puisse forcer les citoyens à vivre heureux. Le meilleur est celui qui les met en état de l’être, s’ils sont raisonnables; et ce bonheur n’appartiendra jamais à la multitude. Ce n’est pas sur la situation la plus convenable aux inclinations ou aux fantaisies de chaque particulier que l’administration publique doit être modifiée; il faut, pour être bonne, qu’elle s’établisse sur des règles plus générales.

Dans quelque Gouvernement que ce soit, une sage administration peut former les moeurs publiques par l’éducation et par la coutume, et diriger tellement les inclinations des particuliers, qu’en général ils se trouvent plus contents du Gouvernement sous lequel ils vivent qu’ils ne le seraient sous tout autre, meilleur ou pire, indifféremment. Car, quoique les hommes se plaignent toujours, peut-être, dans quelque autre situation qu’on les mît, se plain-draient-ils encore davantage. Ce n’est donc pas par le sentiment que les citoyens ont de leur bonheur, ni par conséquent par leur bonheur même, qu’il faut juger de la prospérité de l’État.

4 D’ailleurs, on peut dire que l’état de la nation le plus favorable au bonheur des particuliers est de n’avoir besoin, pour vivre heureux, du concours d’aucun autre peuple; car il ne leur reste plus, pour jouir de toute la félicité possible, que de pourvoir par de sages lois à tous leurs avantages mutuels: ce qui ne dépendrait pas si bien d’eux, s’il fallait nécessairement recourir aux étrangers. Que si, avec cela, d’autres peuples ont besoin de celui qui n’a besoin de personne, on ne saurait imaginer une position plus propre à rendre heureux les membres d’une telle société, autant que des hommes peuvent l’être.

J’aurais pu dire aussi que la nation la plus heureuse est celle qui a le plus d’argent, ou celle qui fait le plus grand commerce, ou la plus ingénieuse dans les Arts; et ceci aurait été le sentiment le plus unanime. Mais si ces définitions sont justes, celle que j’ai donnée en doit être une conséquence nécessaire: car, si l’argent rend les riches heureux, c’est moins par sa possession immédiate que parce qu’il les met à portée premièrement de pourvoir à leurs besoins et d’accomplir leurs volontés en toutes choses, sans jamais dépendre de personne; puis de commander aux autres et de les tenir dans leur dépendance. Or, voilà précisément les idées dont j’ai composé celle d’une nation heureuse et florissante.

1 À l’égard du Commerce et des Arts, leur objet principal étant de faire abonder et circuler l’argent, avec lequel on obtient tant qu’on veut l’un et l’autre, et supposant toujours la définition juste, il se trouve qu’elle rentre encore dans la mienne1.

Après avoir montré que ma définition renferme toutes les autres et qu’elle est par conséquent la plus générale, il me reste à faire voir qu’elle est aussi la plus juste, et celle qui s’accorde le mieux avec les idées que nous avons du bonheur et de la prospérité.

Nos besoins sont de deux espèces: savoir, les besoins physiques nécessaires à notre conservation, et ceux qui regardent les commodités, le plaisir, la magnificence, et dont les objets portent en général le nom de luxe. Ces derniers deviennent à la lettre de véritables besoins, lorsqu’un long usage nous a fait contracter l’habitude d’en jouir, et que notre constitution s’est pour ainsi dire formée à cette habitude. Ainsi une femme de la ville, exposée pendant deux heures, dans les grandes ardeurs de l’été, en pleine campagne, sans parasol, y gagnerait presque infailliblement un coup de soleil et peut-être une maladie mortelle, tandis qu’une paysanne ne s’en trouverait point incommodée; un bourgeois ne peut se passer d’un cheval pour aller à sa campagne, dont son fermier fait tous les jours le trajet à pied. Et tel courtisan, accoutumé aux aises d’une chaise de poste, ne pourrait, sans en être incommodé2 , faire le même voyage à cheval. Ainsi tout, jusqu’aux poisons mêmes, peut devenir besoin physique par l’habitude, comme l’opium chez les Turcs et le réalgar chez les Chinois. [S. M.]

III.

Des lois.
[MS. Neuchâtel, 7867.]

(a)

La seule étude qui convienne à un bon peuple est celle de ses lois. Il faut qu’il les médite sans cesse pour les aimer, pour les observer, pour les corriger même, avec les précautions que demande un sujet de cette importance, quand le besoin en est bien pressant et bien avéré. Tout État où il y a plus de lois que la mémoire de chaque citoyen n’en peut contenir est un État mal constitué; et tout homme qui ne sait pas par coeur les lois de son pays est un mauvais citoyen; aussi Lycurgue ne voulut-il écrire les siennes que dans les cœurs des Spartiates.

1 Si l’on me demandait quel est le plus vicieux de tous les peuples, je répondrais sans hésiter que c’est celui qui a le plus de lois. La volonté de bien faire supplée à tout, et celui qui sait écouter la loi de sa conscience n’en a guère besoin d’autre; mais la multitude des lois annonce deux choses également dangereuses et qui marchent presque toujours ensemble: savoir, que les lois sont mauvaises et qu’elles sont sans vigueur. Si la Loi était assez claire, elle n’aurait pas besoin sans cesse de nouvelles interprétations, ou de nouvelles modifications; si elle était assez sage et si elle était aimée et respectée, on ne verrait pas ces funestes et odieuses contestations entre les citoyens, pour les éluder, et le souverain, pour les maintenir. Ces multitudes effroyables d’édits et de déclarations qu’on voit émaner journellement de certaines Cours ne font qu’apprendre à tous que le peuple méprise avec raison la volonté de son souverain, et2 l’exciter à la mépriser encore davantage, en voyant qu’il ne sait lui-même ce qu’il veut. Le premier précepte de la Loi doit être de faire aimer tous les autres. Mais ce n’est ni le fer, ni le feu, ni le fouet des pédants de cour, qui font observer celui-là, et pourtant, sans celui-laà, tous les autres servent de peu; car on prêche inutilement celui qui n’a nul désir de bien faire. Appliquons ces principes à toutes nos3 lois: il nous serait facile d’assigner le degré d’estime qu’on doit à ceux qui les ont rédigées, et à ceux pour qui elles ont été faites. Par exemple, la première réflexion qui se présente en considérant le gros recueil de Justinien, c’est que cet ouvrage immense a été fait pour un grand peuple: c’est-à-dire, pour des hommes incapables d’aimer leurs lois, par conséquent de les observer et même de les connaître; en sorte qu’en voulant tout prévoir Justinien a fait un ouvrage inutile.

1 Soit qu’on fasse attention à la multitude énorme de ces lois, ou aux perpétuelles discussions d’intérêt sur lesquelles elles roulent presque uniquement, ou aux diverses interprétations dont on semble avoir eu soin de les rendre susceptibles, on y reconnaît aisément l’avarice qui les a dictées. Que Tribonien et Théodora les aient vendues au plus offrant, je n’ai pas besoin que Procope me l’apprenne. Procope a pu être un calomniateur. Mais un témoignage plus fort que le sien est celui de ces lois mêmes, et des mœurs de la Cour où elles ont été compilées1.

Un Lacédémonien, interrogé par un étranger sur la peine infligée par Lycurgue aux parricides, lui répondit qu’on les obligeait de paître un boeuf qui du sommet du mont Tégète pῦt boire dans l’Eurotas: ‘Comment, s’écria l’étranger, serait-il possible de trouver un tel bœeuf? — Plus aisément, reprit le Lacédémonien, qu’un parricide à Sparte.’ La terreur peut contenir les scélérats; mais ce n’est jamais par les grands crimes que commence la corruption d’un peuple; et c’est à prévenir ces commencements qu’il faut employer toute la force des lois. Voilà le principe sur lequel il faut juger de ce que peuvent les lois, non seulement pour épouvanter le vice, mais aussi pour encourager la vertu. Je sais que le premier prix des bonnes actions est le plaisir de les avoir faites; mais les hommes ne connaissent ce plaisir qu’après l’avoir goῦté, et il leur faut des motifs plus sensibles pour leur donner la première habitude de bien faire. Ces motifs sont les récompenses bien choisies et encore mieux distribuées; sans quoi, loin d’honorer la vertu, elles ne feraient qu’exciter l’hypocrisie et nourrir l’avarice. Ce choix et cette distribution sont le chef-d’oeuvre du Législateur. Un mauvais précepteur ne sait que donner le fouet; un mauvais ministre ne sait que faire pendre ou mettre en prison. Ainsi nos politiques, qui ne croient faisables que les petites choses qu’ils font, n’auront garde d’adopter ces maximes; et c’est tant mieux pour nous. Car, s’ils admettaient l’utilité des récompenses, ils n’imagineraient qu’argent, pensions, gratifications; ils établiraient vite2 de nouveaux impôts dont ils distribueraient quelques petites portions à cette troupe d’esclaves et de coquins qui les environne, et mettraient le reste dans leur bourse. Voilà ce que le peuple gagnerait à cela1 .

Un auteur moderne qui sait instruire par les choses qu’il dit et par celles qu’il fait penser, nous apprend que tout ce que la Loi propose pour récompense en devient une en effet2 . Il n’était donc pas plus difficile aux Législateurs d’exciter aux bonnes actions que d’empêcher les mauvaises. Cependant ils se sont presque tous bornés à assurer la vindicte publique et à régler entre les particuliers les discussions d’intérêt: deux objets qui devraient être les moindres de la législation dans un État bien constitué.

Les lois qui parlent sans cesse de punir, et jamais de récompenser, sont plus propres à contenir les scélérats qu’à former d’honnêtes gens. Tant que les lois s’arrêteront aux actions et qu’elles ne diront rien à la volonté, elles seront toujours mal observées; parce que, avec quelque sagesse qu’elles soient conçues, la mauvaise intention donne toujours des lumières suffisantes pour apprendre à les éluder.

3 C’est une chose qu’on ne peut assez admirer chez les premiers Romains; l’unique punition portée par les lois des Douze Tables contre les plus grands criminels était d’être en horreur à tous: Sacer estod. On ne peut mieux concevoir combien ce peuple était vertueux, qu’en songeant que la haine ou l’estime publique y était une peine ou une récompense dispensée par la Loi352.

De sorte que, dans un État sagement policé, la Loi pourrait dire comme la prêtresse Théano: ‘Je ne suis point ministre des Dieux pour détester et maudire, mais pour louer et bénir4 .’

L’histoire ancienne est pleine de preuves de l’attention du peuple aux mœurs des particuliers; et cette attention même en était la peine ou la récompense la plus sensible.

Les Législateurs sanguinaires qui, à l’exemple de Dracon, ne savent que menacer et punir, ressemblent à ces mauvais précepteurs qui n’élèvent les enfants que le fouet à la main5 . [S. M.]

[Same MS.]
(b)

Dans tout pays où le luxe et la corruption ne règnent pas, le témoignage public de la vertu d’un homme est le plus doux prix qu’il en puisse recevoir; et toute bonne action n’a besoin, pour sa récompense, que d’être dénoncée publiquement comme telle. Voilà une source d’intérêt plus sῦre et moins dangereuse que les trésors; car la gloire d’avoir bien fait n’est pas sujette aux mêmes inconvénients que celle d’être riche, et donne une satisfaction beaucoup plus vive à ceux qui ont appris à la goῦter. De quoi s’agit-il donc pour exciter les hommes à la vertu? de leur apprendre à la trouver belle et à estimer ceux qui la pratiquent. Un avantage très considérable pour un État ainsi constitué, c’est que les malintentionnés1 n’y ont aucun pouvoir pour exécuter leurs mauvais dessins, et que le vice n’y peut faire aucune espèce de fortune. Je ne désespère pas d’entendre quelque philosophe moderne en dire un jour autant de ces brillantes nations, où l’on voit régner, avec les richesses, l’insatiable ardeur de les augmenter.

Je sens qu’il faut expliquer un peu ma pensée; autrement peu de lecteurs seraient de mon avis. Car il s’agit de convaincre tous ceux qui ne jurent que par Mammon2 .

C’est une des singularités du cœur humain, que, malgré le penchant qu’ont tous les hommes à juger favorablement d’euxmêmes, il y a des points sur lesquels ils s’estiment encore plus méprisables qu’ils ne le3 sont en effet. Tel est l’intérêt, qu’ils regardent comme leur passion dominante, quoiqu’ils en aient une autre plus forte, plus générale et plus facile à rectifier, qui ne se sert de l’intérêt que comme d’un moyen pour se satisfaire: c’est l’amour des distinctions. On fait tout pour s’enrichir, mais c’est pour être considéré qu’on veut être riche. Cela se prouve en ce que, au lieu de se borner à cette médiocrité qui constitue le bienêtre, chacun veut parvenir à ce degré de richesse qui fixe tous les yeux, mais qui augmente les soins et les peines et devient presque aussi à charge que la pauvreté même. Cela se prouve encore par l’usage ridicule que les riches font de leurs biens. Ce ne sont point eux qui jouissent de leurs profusions, et elles ne sont faites que pour attirer les regards et l’admiration des autres. Il est assez évident que le désir de se distinguer est la seule source du luxe, des magnificences: car, quant à celui de mollesse, il n’y a qu’un bien petit nombre de voluptueux qui sachent le goῦter et lui laisser la douceur et toute la simplicité dont il est susceptible. C’est donc ainsi qu’on voit, par le même principe, toutes les familles travailler sans cesse à s’enrichir et à se ruiner alternativement; c’est Sisyphe qui sue sang et eau pour porter au sommet d’une montagne le rocher qu’il en va faire rouler le moment d’après.

Il s’agirait d’exciter le désir et de faciliter les moyens de s’attirer par la vertu la même considération qu’on ne sait s’attirer aujourd’hui par la richesse1 . Cette vérité découle des principes que je viens d’établir; et, pour l’honneur de l’humanité, l’expérience même la confirme. Quel était le mobile de la vertu des Lacédémoniens, si ce n’était d’être estimés vertueux? Qu’est-ce qui, après avoir conduit les triomphateurs au Capitole, les ramenait à leur charrue2 ?

Car quand on a épuisé toutes les recherches agréables, il faut bien, pour eviter le désœuvrement que l’habitude de penser ne laisse plus supporter, retomber enfin dans les recherches utiles. D’ailleurs les beaux arts les plus frivoles en apparence.... [S. M.]

IV.

Histoire des mŒurs.
[MS. Neuchâtel, 7868.]

(a)

Que si, dans chaque action, on laisse à part les moyens pour ne considérer que la fin, on trouve incomparablement plus de bonnes actions que de mauvaises. Toutes ont pour objet immédiat ou éloigné le bien-être de leur auteur: motif très bon et très innocent en soi, si l’on n’employait pas des voies criminelles pour y parvenir- Plusieurs font le bien par pure vertu, et sans autre objet que le bien même; mais il est très difficile de croire que jamais l’homme ait fait le mal pour le seul plaisir de mal faire. D’où je conclus qu’il y a dans toute notre conduite plus d’aveuglement que de malice, et qu’un seul homme de bien honore plus l’humanité que tous les méchants ne la dégradent. Je ne me sens point avili par les crimes de Caligula, de Néron ni d’Héliogabale; mais mon âme s’anoblit et s’élève au récit des vertus d’Antonin1 .

Plusieurs ont honoré la probité et récompensé la vertu; mais autre chose est le caractère du monarque, et autre chose l’esprit de la monarchie. Entendez sourdre et murmurer le parterre au dénoῦment du Tartufe; ce murmure terrible, qui devrait faire frémir les rois, vous expliquera trop ce que je veux dire.

Chaque état, chaque profession, a son dictionnaire particulier pour exprimer en termes décents les vices qui leur sont propres. On ne dira pas d’un ministre qu’il vexe le peuple, mais qu’il trouve des expédients; ni d’un financier qu’il vole le prince, mais qu’il fait une bonne affaire; un filou dira qu’il a gagné une bourse, et une courtisane qu’elle s’est mise dans le monde. L’honnêteté n’est plus que dans les mots; et plus il y a de corruption dans les âmes, plus on affecte de choix et de pureté dans les discours. J’aimerais cent fois mieux qu’un homme vienne me dire2 intrépidement qu’il en a trahi son bienfaiteur et son ami.

[Un ministre qui invente des expédients, un traitant qui fait une bonne affaire, un filou qui gagne une bourse, font tous à peu près la même chose; mais chacun d’eux tâche d’en adoucir l’idée par des termes du métier. Qu’un impudent me déclare sans détour qu’il vient de faire une insigne3 friponnerie, je trouverai dans son discours un peu plus d’arrogance peut-être, mais à coup sῦr beaucoup moins de lâcheté4 .]

Soit qu’un penchant naturel ait porté les hommes à s’unir en société, soit qu’ils y aient été forcés par leurs besoins mutuels, il est certain que c’est de ce commerce que sont nés leurs vertus et leurs vices, et, en quelque manière, leur être moral. Là où il n’y a point de société, il ne peut y avoir ni justice, ni clémence, ni humanité, ni générosité, ni modestie, ni surtout le mérite de toutes ces vertus: je veux dire ce qu’il en coῦte à les pratiquer parmi des êtres remplis de tous les vices contraires. À parler moralement, la société est-elle donc en soi un bien, ou un mal? La réponse dépend de la comparaison du bon et du mauvais qui en résultent, et la balance des vices et des vertus qu’elle a engendrés chez ceux qui la composent: et de ce côté-là la question n’est que trop facile à résoudre1 ; et il vaudrait mieux tirer pour jamais le rideau sur toutes les actions humaines, que de dévoiler à nos regards un2 odieux et dangereux spectacle qu’elles nous présentent. Mais en y regardant de plus près, on y voit bientôt qu’il entre dans la solution de ce problème d’autres éléments dont le philosophe doit tenir compte, et qui modifient beaucoup une si triste conclusion. Et la vertu d’un seul homme de bien anoblit plus la race humaine que tous les crimes des méchants ne peuvent la dégrader.

Je suis surpris que, parmi tant de découvertes singulières qui se sont faites de nos jours, personne ne se soit encore avisé de remarquer que c’est à la cour des rois que la philosophie a pris naissance; il me semble que ce paradoxe en vaut bien un autre. Dans les premiers temps du monde, les hommes, encore grossiers, pensaient que, pour avoir droit de commander à d’autres, il fallait les surpasser en sagesse; et, se réglant sur cette idée, les princes n’étaient pas seulement les juges de l’équitable et du bon, mais aussi du beau et du vrai.

3 Premièrement, dans la constitution du bien et du mal les choses ne sont point égales. Une action, pour être juste et bonne, doit être telle non seulement dans sa fin, mais encore selon toutes les relations4 qu’elle peut avoir. Au contraire, toute action vicieuse à un seul égard, quelque louable qu’elle pῦt être d’ailleurs, devient mauvaise en soi; de sorte que, toutes choses égales, le mal doit nécessairement surpasser5 le bien à proportion de la multitude des objets auxquels la moralité de chaque action peut se rapporter. De plus—

La nature sème toujours également, mais nous ne recueillons pas de même.

Il sera toujours grand et difficile de soumettre les plus chères affections de la nature à la patrie et à la vertu.

Après avoir absous ou refusé de condamner son fils, comment Brutus eῦt-il jamais osé condamner un autre citoyen? ‘O consul! lui eῦt dit ce criminel, ai-je fait pis que de vendre ma patrie? et ne suis-je pas aussi votre fils1 ?’

Qu’on me montre aujourd’hui un seul juge capable de sacrifier à la patrie et aux lois la vie de ses enfants! Quelques femmes mourront pour cet honneur apparent qui consiste dans l’opinion d’autrui; mais qu’on m’en montre une seule capable de mourir pour ce véritable honneur qui consiste dans la pureté des actions!

Un seul homme de probité est capable de tenir en respect toute la rue où il demeure; le vice est toujours honteux de se démasquer aux yeux de la vertu.

l’âme s’échauffe, l’esprit s’élève, en parlant de la vertu. Les plus pervers même en sentent parfois les divins transports; et il n’y a point de si méchant homme qui n’ait senti dans son cœur quelques étincelles de ce feu céleste, et qui n’ait été capable de sentiments et d’actions héroïques, du moins une fois en2 sa vie.

Quant à cette raison vulgaire, qu’il ne faut pas cesser d’occuper les gens3 du peuple afin de distraire son imagination des choses du gouvernement, si l’on veut qu’il soit sage et tranquille, elle est démentie par l’expérience; car jamais l’Angleterre n’a été si tranquille qu’elle l’est aujourd’hui, et jamais les particuliers ne se sont tant occupés, tant entretenus, des affaires de la nation. Au contraire, voyez la fréquence des révolutions en Orient, où les affaires du gouvernement sont toujours pour le peuple des mystères impénétrables. Il est fort apparent que toutes ces maximes barbares et sophistiques ont été introduites par des ministres infidèles et corrompus qui avaient grand intérêt que leurs prévarications ne fussent pas exposées au—

∗S’il y a quelque souverain qui se conduise sur des maximes contraires, c’est un tyran. Et s’il y a quelque sujet capable d’inspirer de telles maximes à son souverain, c’est un traître4 .

∗Mais quand on a lui-même un peuple à rendre heureux, faut-il écrire1 des livres pour apprendre aux souverains à faire le bonheur des peuples? Rois, instruisez d’exemple.

∗S’ils se donnaient un peu moins de peine pour nous dire qu il faut bien faire, et un peu plus pour bien faire eux-mêmes, croyez-vous que leurs exemples fussent moins utiles que leurs instructions? Pourquoi faut-il qu’ils perdent, à nous avertir de notre devoir, le temps qu’ils devraient employer à faire le leur?

∗Faites les mêmes choses avec des motifs plus justes. Vous devez veiller à la sῦreté de vos sujets, les défendre, eux et leurs biens, contre la violence et l’oppression. Mais ce n’est encore que la moitié de votre tâche: vous devez même les rendre heureux. Et voilà la perfection des devoirs du souverain....

Quand on considère d’un œil de philosophe le jeu de toutes les parties de ce vaste univers, on s’aperçoit bientôt que la plus grande beauté de chacune des pièces qui le composent ne consiste pas en elle-même; et qu’elle n’a pas été formée pour demeurer seule et indépendante, mais pour concourir avec toutes les autres à la perfection de la machine entière.

Il en est de même dans l’ordre moral. Les vices et ies vertus de chaque homme ne sont pas relatifs à lui seul. Leur plus grand rapport est avec la société, et c’est ce qu’ils sont à l’égard de l’ordre en général qui constitue leur essence et leur caractère. [S. M.]

∗(b)

L’histoire moderne n’est pas dépourvue de traits admirables; mais ce ne sont que des traits; j’y vois quelques grandes actions, mais je n’y vois de grands hommes.

Si l’on trouvait quelque moyen de rendre le labourage plus facile et d’épargner le nombre de bœufs qu’on y emploie, il résulterait nécessairement de cette invention une diminution de prix pour le blé et une augmentation pour la viande. Il reste à voir si cette industrie serait aussi utile aux pauvres qu’elle serait préjudiciable aux malades, qui ont plus besoin de bouillon que de pain.

En général, il faut observer que, si la main d’œuvre multipliée dans les arts fait subsister un grand nombre d’hommes, elle rend en même temps plus difficile la subsistance de tout le peuple, par le renchérissement des denrées qui en résulte nécessairement.

∗(c)

...qu’il y a cent fois plus de mérite et de vertu à porter honnêtement et patiemment la pauvreté qu’à répandre avec profusion ses bienfaits sur les pauvres.

∗(d)

In MS. Neuchâtel, 7868, is the following scheme for a projected Histoire des Mœurs:

Liv. I. chap. I. Des mœurs en général; chap. II. Des peuples sauvages; chap. III. Des peuples barbares; chap. IV. Des peuples policés; chap. V. Des peuples lettrés; chap. VI. Des peuples ouvriers; chap. VII. Des peuples vertueux; chap. VIII. De la religion.

Liv. II. chap. I. Des Égyptiens; chap. II. Des Perses; chap. III. Des Scythes; chap. IV. Des Grecs; chap. V. Des Carthaginois; chap. VI. Des Gaulois; chap. VII. Des Germains; chap. VIII. Des Romains.

(e)

In MS. f. Genève, 228, is the following list of chapters for another treatise; possibly, a section of the Institutions politiques:

Grandeur des nations; Gouvernement; des Lois; de la Religion; de l’Honneur; des F... (Français); du Commerce; des Voyages; des Aliments; Abus de la société; Culture des sciences; Examen de la République de Platon. [S. M.]

It will be observed that several of these subjects are treated in one or other of this Collection of Fragments.

[MS. Neuchâtel, 7871 (bis).]

∗(a) Voilà pourquoi l’autorité des magistrats, qui ne s’étendait d’abord que sur les hommes, fut bientôt un droit établi sur les possessions; et voilà comment le titre de chef de la nation se changea enfin en celui de souverain du territoire. [See Contrat social, I. ix.]

∗(b) Dans tout serment qu’un ministre, ou autre officier quelconque, prête à son prince, on doit sousentendre toujours cette clause: Sauf les lois de l’État et le salut du peuple. [See Contrat social, III. xviii.; and below (e).]

(c) Les lois et l’exercice de la justice ne sont parmi nous que l’art de mettre le grand et le riche à l’abri des justes représailles du pauvre1 . [See Émile, Liv. IV.; Œuvres, II. p. 206.] [S. M.]

∗(d) Mais les démêlés étaient si rares et les secours mutuels si fréquents qu’il dut résulter de ce commerce libre beaucoup plus de bienveillance que de haine: disposition qui, jointe au sentiment de commisération que la nature a gravé dans tous les cœurs, dut faire vivre les hommes assez paisiblement en troupeau. [See Discours sur l’inégalité; above, p. 175.]

∗(e) Quoique les associations dont je viens de parler ne fussent guère que tacites, qu’elles n’eussent qu’un objet déterminé et ne durassent qu’autant que le besoin qui les avait formés, ils ne laissèrent pas de lui inspirer quelque idée grossière.... [See Discours sur l’inégalité; above, p. 171.]

∗(f) Ce sont ces capitulations qui font le droit et la sῦreté des souverains, et nul n’est obligé d’obéir aux magistrats qu’en vertu des lois fondamentales de l’État: lois auxquelles les magistrats sont obligés d’obéir eux-mêmes. [See above (b).]

(g) Le moral a une grande réaction sur le physique, et change quelquefois jusqu’aux traits du visage. Il y a plus de sentiment et de beauté dans les visages des anciens Grecs qu’il n’y en a dans ceux d’aujourd’hui; il y a plus d’astuce et moins de grandeur sur les physionomies des Romains modernes que sur celles des anciens. [S. M.]

(h) Toutes les fois qu’il est question d’un véritable acte de souveraineté, qui n’est qu’une déclaration de la volonté générale, le peuple ne peut avoir des représentants, parce qu’il lui est impossible de s’assurer qu’ils ne substitueront point leurs volontés aux siennes, et qu’ils ne forceront point les particuliers d’obéir en son nom à des ordres qu’il n’a ni donnés1 , ni voulu donner: crime de lèse-majesté dont peu de Gouvernements sont exempts. [See Contrat social, III. XV.] [S. M.; W.]

(i) Cession qui ne peut jamais être légitime parce qu’elle est fondée sur un pouvoir, qui n’est avantageux ni au maître ni à l’esclave, et par conséquent contraire au droit naturel. Car l’avantage de commander n’est, au delà du service de la personne, qu’un bien imaginaire et purement d’opinion; et il est très égal pour la commodité personnelle du prince qu’il ait cent mille sujets de plus, ou de moins. C’est encore moins un bien d’être contraint à l’obéissance, quand on n’a point de garant qu’on sera sagement commandé. Mais qu’on puisse à son gré faire passer les peuples de maître en maître, comme des troupeaux2 de bétail, sans consulter ni leur intérêt ni leur avis, c’est se moquer des gens de le dire sérieusement. [See Contrat social, I. iii. and iv.; II. ii.] [W.]

(j) Vous m’aviez soumis par force; et tant que vous avez été le plus fort, je vous ai fidèlement obéi. Maintenant, la raison qui m’assujettissait à vous ayant cessé, mon assujettissement cesse; et vous ne sauriez dire pourquoi je vous obéissais, sans dire au même temps pourquoi je ne vous obéis plus. [See Contrat social, I. iii. and iv.] [S. M.; W.]

V.

[MS. Neuchâtel, 7871.] Les Pères de l’Église ont affecté beaucoup de mépris pour les vertus des anciens païens, qui, selon eux, n’avaient d’autre principe que la vaine gloire. Je crois cependant qu’ils auraient pu être fort embarrassés de prouver solidement une assertion aussi téméraire; car, qu’auraient-ils trouvé dans la conduite de Socrate, de Phocion, d’Anaxagore, d’Aristide, de Caton, de Fabricius, ou dans les écrits de Platon, de Sénèque et de Marc-Antonin qui donnât la moindre prise à cette accusation? Probablement ils se seraient gardés de calomnier alors les païens avec tant d’amertume, s’ils eussent prévu qu’on serait un jour à portée de rétorquer avec justice, contre les chrétiens mêmes, tous les reproches qu’ils faisaient à la sagesse du paganisme. [See above, p. 337.] [S. M.]

VI.

Sur le luxe, le commerce et les arts.
[MS. Neuchâtel, 7854.]

Si les hommes pouvaient connaître combien il leur est plus dangereux de se tromper qu’il ne leur est utile de savoir, ils recevraient avec moins d’avidité les leçons des philosophes; et les philosophes seraient plus circonspects à les donner, s’ils sentaient qu’un seul mauvais raisonnement leur ôte plus de réputation que cent vérités découvertes ne leur en peuvent acquérir. Le meilleur usage qu’on puisse faire de la philosophie, c’est de l’employer à détruire les maux qu’elle a causés, dῦt-on en même temps détruire le bien, s’il y en a. Car, dans ce qui est ajouté aux simples lumières de la raison et aux purs sentiments de la nature, il vaut encore mieux ôter le bon que de laisser le mauvais. Il faudrait, pour l’avantage de la société, que les philosophes distribuassent leurs travaux de telle sorte qu’après bien des livres et des disputes ils se trouvassent réfutés réciproquement, et que le tout fῦt comme non avenu. Il est vrai qu’alors nous ne saurions rien; mais nous en conviendrions de bonne foi, et nous aurions réellement gagné, pour la recherche de la vérité, tout le chemin qu’il faut faire en rétrogradant de l’erreur jusqu’à l’ignorance.

Pour concourir à ce but salutaire, je vais tâcher d’examiner quelques questions de politique et de morale, agitées et résolues par plusieurs écrivains modernes et relatives aux matières sur lesquelles j’ai été obligé de méditer. J’espère aussi, par ce moyen, développer certains théorèmes que la crainte des digressions m’a fait avancer sans preuves dans d’autres écrits. Mais comme, dans tout ceci, je me propose plutôt d’attaquer des erreurs que d’établir de nouvelles vérités, j’avoue de bonne foi que, quand les ouvrages de mes adversaires ne subsisteront plus, les miens seront parfaitement inutiles. Sans vouloir être le guide de mes contemporains, je me contente de les avertir quand j’en observe un qui les égare; et je n’aurais pas besoin de les fatiguer de mes avis, si personne ne se mêlait de les conduire.

La question que je me propose d’examiner ici regarde le luxe, le commerce et les arts: non précisément par rapport aux moeurs, comme je l’ai envisagée ci-devant1 , mais sous un nouveau point de vue, et par rapport à la prospérité de l’État.

Tous les anciens ont regardé le luxe comme un signe de corruption dans les mœurs et de faiblesse dans le Gouvernement. Les lois somptuaires sont presque aussi anciennes que les sociétés politiques. Il y en avait chez les Égyptiens; les Hébreux en reçurent de leur Législateur; on en trouve même chez les Perses; et quant aux Grecs, leur profond mépris pour le faste asiatique était la meilleure loi somptuaire qu’ils pussent avoir.

Ce mépris était encore plus sensible chez les Romains. Le luxe et la magnificence des autres nations étaient pour eux de vrais objets de risée; et l’usage qu’ils en faisaient dans leurs triomphes était beaucoup plus propre à tourner en ridicule toute cette vaine pompe des peuples vaincus qu’à donner aux vainqueurs le désir de l’imiter2

Il était naturel que le commerce se sentît du mépris qu’on avait pour le luxe. Les Romains le dédaignaient, les Grecs le laissaient faire chez eux par des étrangers; les arts mécaniques n’étaient presque exercés que par des esclaves; et les arts libéraux mêmes exigeaient une grande supériorité de talent dans ceux qui les exerçaient, pour leur donner quelque considération; encore n’en purentils jamais obtenir à Rome durant tout le temps de la République. En un mot, dans des pays où l’argent était méprisé, il ne se pouvait guère que tous les moyens d’en gagner n’eussent quelque chose d’ignominieux.

Quand ces peuples commencèrent à dégénérer, que la vanité et l’amour du plaisir eurent succédé à celui de la patrie et de la vertu, alors le vice et la mollesse pénétrèrent de toutes parts; et il ne fut plus question que de luxe et d’argent pour y satisfaire. Les particuliers s’enrichirent, le commerce et les arts fleurirent, et l’État ne tarda pas à périr.

Cependant, durant la plus grande dépravation, les philosophes et les politiques ne cessèrent de crier contre tous ces désordres, dont ils prévoyaient les suites. Personne ne les contredit et personne ne se corrigea. On convint que leurs raisons étaient bonnes, et l’on se conduisit de manière à les rendre encore meilleures. Ces déclamateurs euxmêmes ne semblèrent relever les fautes du peuple que pour rendre les leurs plus inexcusables. Ils blâmaient publiquement les vices dont ils auraient donné l’exemple, s’ils n’avaient été prévenus.

C’est ainsi qu’en se livrant à une conduite opposée à leurs propres maximes ces hommes ne laissaient pas de rendre hommage à la vérité. C’est ainsi que toutes les nations se sont accordées, dans tous les temps, à condamner le luxe, même en s’y abandonnant; sans que, durant une si longue suite de siècles, aucun philosophe se soit avisé de contredire là-dessus l’opinion publique.

Je ne prétends pas tirer avantage de ce consentement universel pour le parti que j’ai à soutenir. Je sais que la philosophie1 , en adoptant les preuves des philosophes, se passe bien de leur témoignage, et que la raison n’a que faire d’autorités. Mais, instruit par l’expérience du tort que peut faire le nom de paradoxe à des propositions démontrées2 , je suis bien aise d’ôter d’avance cette ressource à ceux qui n’en auront point d’autre pour combattre ce que j’ai à prouver. Je les avertis donc que c’est l’opinion que j’attaque, qu’on doit appeler un paradoxe aussi inouï jusqu’à ce jour qu’il est ridicule et pernicieux; et qu’en réfutant cette philosophie molle et efféminée, dont les commodes maximes lui ont acquis tant de sectateurs parmi nous, je ne fais que joindre ma voix aux cris de toutes les nations et plaider la cause du sens commun ainsi que celle de la société.

3Enfin, après tant de siècles, deux hommes1 , cherchant à se rendre célèbres par des opinions singulières qui pussent flatter le goῦt du leur, se sont avisés, de nos jours, de renverser toutes les maximes économiques des anciens politiques et de leur substituer un système de gouvernement tout nouveau, et si brillant qu’il était très difficile de ne pas s’en laisser séduire; sans compter que, l’intérêt particulier y trouvant2 très bien son compte, c’était un autre moyen de succès dans un siècle où personne ne se soucie plus du bien public, et où ce mot, ridiculement profané, ne sert plus que d’excuse aux tyrans et de prétexte aux fripons3

Pour raisonner solidement sur la question dont il s’agit, je voudrais premièrement poser quelque principe clair et certain4 , que personne ne pῦt nier raisonnablement, et qui servît de base à toutes mes recherches; sans quoi, n’ayant, au lieu de définition, que des idées vagues que chacun se forme à sa fantaisie et selon ses inclinations particulières, jamais nous ne saurons bien ce qu’on doit entendre, à l’égard d’un peuple, par ces mots de bonheur et de prospérité.

A vant que de parler des moyens de rendre un peuple heureux et florissant, tâchons donc de déterminer en quoi consiste précisément la gloire et la félicité d’un peuple, ou à quelles marques certaines on pourra reconnaître qu’un peuple se trouve dans cet état5 .

Je sens bien que cette question paraîtra fort peu embarrassante à la plupart des politiques modernes. Car l’un me dira sans hésiter que la nation la plus heureuse est celle où tous les arts sont le mieux cultivés; un autre, celle où le commerce fleurit davantage; un autre, celle où il y a le plus d’argent; et le plus grand nombre sera pour celle qui réunit tous ces avantages à un plus haut degré. Examinons d’abord si ces définitions sont justes.

1° Quant au commerce et aux arts, il est de la dernière évidence, même dans le système que j’attaque, que ces choses sont plutôt les moyens que l’on emploie pour travailler à faire prospérer l’État qu’ils ne sont l’essence de sa prospérité1 . Car je ne crois pas que, pour montrer le bonheur d’une nation, aucun homme se soit jamais avisé d’avancer en preuve qu’elle est composée d’ouvriers et de marchands. Et, quand même je conviendrais que les ouvriers et les marchands y sont nécessaires pour fournir aux besoins publics, il ne s’ensuivra jamais de là que la nation soit heureuse; puisqu’on peut démontrer, comme je le ferai dans la suite, que le commerce et les arts, en pourvoyant à quelques besoins imaginaires, en introduisent un beaucoup plus grand2 nombre de réels3 .

On me dira peut-être que les arts, les manufactures et le commerce n’ont pas tant pour objet les commodités particulières des citoyens que d’enrichir l’État, soit par l’introduction de l’argent étranger, soit par la circulation de celui qui s’y trouve: d’où il faut conclure que tout le bonheur d’un peuple consiste à être riche en espèces: ce qui me reste à examiner.

L’or et l’argent, n’étant que les signes représentatifs des matières contre lesquelles ils sont échangés, n’ont proprement aucune valeur absolue, et il ne dépend pas même du souverain de leur en donner une. Car, lorsque le prince ordonne par exemple qu’une pièce d’argent de tel poids, et marquée à tel coin, vaudra tant de livres ou de sols, il fixe une dénomination dans le commerce, et ne fait4 rien de plus. l’écu vaut alors tant de livres, ou le florin tant de sols, très exactement; mais il est clair que le prix du sol ou de la livre, et par conséquent celui du florin ou de l’écu, restera tout aussi variable qu’il l’était auparavant, et qu’il continuera de hausser ou de baisser dans le commerce, non selon la volonté du prince, mais par de tout autres causes. Toutes les opérations qui se font sur les monnaies, pour en fixer la valeur, ne sont donc qu’imaginaires; ou, si elles produisent quelque effet réel, c’est seulement sur les appointements annuels, sur les pensions et sur tous les payements qui ne sont fixés que par des dénominations idéales de livres, florins5 , ou autres semblables. Ainsi, quand le Prince hausse le prix des monnaies, c’est une fraude par laquelle il trompe ses créanciers; et, quand il le rabaisse, c’est une autre fraude par laquelle il trompe ses débiteurs. Mais, le prix de toutes les marchandises haussant ou baissant à proportion de l’altération faite sur les monnaies, le même rapport demeure toujours dans le commerce entre le signe et la chose représentée. Ce que je dis ici de l’argent monnayé se doit entendre également du prix du marc d’or ou d’argent, fixé par édit public. Ce prix n’est que ce que le cours du commerce le fait être; et, malgré tous les édits, les mêmes variations s’y font sentir, selon que les affaires vont bien ou mal.

Quoique l’argent n’ait par luimême aucune valeur réelle, il en prend une, par convention tacite, dans chaque pays où il est en usage; et cette valeur varie selon le concours des causes qui servent à la déterminer. Ces causes peuvent se réduire à trois principales: savoir, 1° l’abondance ou la rareté de l’espèce; 2° l’abondance ou la rareté des denrées et autres marchandises; 3° le degré de circulation qui dépend de la quantité des échanges, c’estàdire de la vigueur du commerce. Selon la manière dont ces trois choses se trouvent combinées dans un pays, l’argent y peut monter à un prix exorbitant, ou retomber presqu’à rien: d’où il suit qu’un État peut se trouver dans une telle situation, qu’avec une fort grande quantité d’argent il ne laisserait pas d’être réellement très pauvre et de manquer du nécessaire; et qu’au contraire il peut être dépourvu d’argent, et cependant se trouver fort riche par l’abondance de toutes les choses à l’acquisition desquelles les autres peuples sont contraints d’employer leurs espèces.

À cette première observation il en faut ajouter une seconde qui n’est pas moins importante, et qui en découle par une conséquence éloignée: c’est qu’il y a bien des distinctions à faire entre les richesses exclusives de quelques particuliers et celles qui sont communes à toute une nation. Comme ces mots pauvre et riche sont relatifs, il n’y a des pauvres que parce qu’il y a des riches; et cela se peut dire en plus d’un sens; mais, quant à présent, je me borne à celui du rapport des deux idées.

On donne le nom de riche à un homme qui a plus de bien que le plus grand nombre n’est accoutumé1 d’en avoir; et l’on appelle pauvre, non seulement celui qui n’a pas assez de bien pour vivre, mais celui qui en a moins que les autres. Il peut survenir de telles révolutions dans la société, que le même homme se trouverait riche et pauvre alternativement, sans avoir augmenté ni diminué sa fortune2 . On en peut dire autant des nations prises individuellement et comparées l’une à l’autre. Aussi chaque peuple n’emploietil guère moins de soins, quoiqu’un peu plus couvertement, à nuire aux avantages de ses voisins qu’à travailler aux siens propres. L’humanité est alors sacrifiée par le Corps politique à l’intérêt national, comme elle l’est tous les jours par les particuliers à l’esprit de propriété. Cependant on ne conçoit pas sans peine comment la pauvreté d’un pays peut contribuer au bienêtre des habitants d’un autre.

Supposons qu’après de longs et pénibles efforts un peuple soit venu à bout de ses projets à cet égard, qu’il ait ruiné tous ses voisins et accumulé à lui seul autant d’or et d’argent qu’il y en a dans tout le reste du monde; et voyons ce qui résultera de cette prospérité publique pour la félicité particulière des citoyens:

1° Si ces richesses sont également distribuées, il est certain qu’elles ne sauraient demeurer dans cet état d’égalité, ou qu’elles seront comme non existantes pour ceux qui les possèdent; parce que, dans tout ce qui est au delà du nécessaire immédiat, ce n’est qu’en raison des différences que les avantages de la fortune se font sentir.

De sorte que si, dans cette supposition, tous ces trésors se trouvaient anéantis en une seule nuit, sans que les denrées et autres marchandises eussent souffert aucune altération, cette perte ne serait sensible à personne, et à peine s’en apercevrait-on le lendemain.

Mais ce serait trop abuser du temps que de s’arrêter sur une supposition aussi chimérique que celle de l’égale distribution des richesses. Cette égalité ne peut s’admettre même hypothétiquement, parce qu’elle n’est pas dans la nature des choses; et je crois qu’il n’y a point de lecteur sensé qui n’ait en lui-même prévenu cette réflexion.

2° Dès l’instant que l’usage de l’or a été connu des hommes, ils se sont tous efforcés d’en amasser beaucoup, et les succès ont dῦ naturellement répondre aux divers degrés d’industrie et d’avidité des concurrents: c’està-dire, être fort inégaux. Cette première inégalité, jointe à l’avarice et aux talents qui l’avaient produite, a dῦ encore augmenter par sa propre force. Car1 ce qui montre une des extravagances393 des sociétés établies, c’est que la difficulté d’acquérir y croît toujours en raison des besoins; et que c’est le superflumême des riches qui les met en état de dépouiller le pauvre de son nécessaire.

C’est un axiome dans les affaires, ainsi qu’en physique, qu’on ne fait rien avec rien. L’argent est la véritable semence de l’argent; et le premier écu est infiniment plus difficile à gagner que le second million2 .

D’ailleurs, les friponneries ne sont jamais punies1 que quand la nécessité les rend pardonnables. Elles coῦtent l’honneur et la vie à l’indigent, et font2 la gloire et la fortune du riche. Un misérable qui, pour avoir du pain, prend un écu à un homme dur qui regorge d’or, est un coquin qu’on mène au gibet; tandis que des citoyens honorés s’abreuvent paisiblement du sang de l’artisan et du laboureur; tandis que les monopoles du commerçant et les concussions du publicain portent le nom de talents utiles, et assurent à ceux qui les exercent la faveur du Prince et la considération du public3 . C’est ainsi que la richesse de toute une nation fait4 l’opulence de quelques particuliers au préjudice du public, et que les trésors des millionnaires augmentent la misère des citoyens. Car, dans cette inégalité monstrueuse et forcée, il arrive nécessairement que la sensualité des riches dévore en délices la substance5 du peuple, et ne lui vend6 qu’à peine un pain sec et noir, au poids de la sueur et au prix de la servitude.

Que si l’on joint à ceci l’augmentation infaillible du prix de toutes choses, par l’abondance de l’espèce et surtout la rareté des denrées qui doit résulter nécessairement d’une pareille situation, comme je le prouverai dans la suite, on sentira combien il est aisé de démontrer que, plus un État est riche en argent, et7 plus il doit y avoir de pauvres, et plus les pauvres y doivent souffrir.

Or, puisque le commerce et les arts ne sont dans une nation qu’une preuve de besoins, et que l’argent n’est point une preuve de véritable richesse, il s’ensuit que la réunion de toutes ces choses n’est point non plus une preuve de bonheur.

Pour écarter d’autres dénombrements inutiles, il faut distinguer les moyens que les particuliers emploient à tâcher de se rendre heureux, chacun selon son caractère et ses inclinations, de ceux que le Corps de la société peut mettre en usage pour le même but. Car, comme la société ne peut prévoir ni satisfaire les différents désirs de ceux qui la composent, elle ne se charge point de ce soin; mais seulement de pourvoir à la défense et à la sῦreté commune, et, à l’égard de la subsistance, de mettre les particuliers à portée de pourvoir par euxmêmes à leurs besoins. De sorte que tous8 les engagements que la confédération peut prendre envers les confédérés se réduisent à ces deux points: la paix et l’abondance. Pourvu que sous ce mot de paix on entende non seulement la sῦreté1 , qui fait la paix au dedans, mais aussi la liberté, sans laquelle il n’y a aucune paix véritable. Car la tyrannie et l’esclavage sont manifestement un état de guerre; et il est aisé de démontrer qu’un esclave qui tue son maître ne pèche en cela ni contre la loi naturelle, ni même contre le droit des gens.

À l’égard de l’abondance, je n’entends pas par ce mot une situation où quelques particuliers regorgent de toutes choses, tandis que tout le reste du peuple est contraint de recourir à eux pour en recevoir sa subsistance au prix qu’il leur plaît d’y mettre; ni cet autre état hypothétique et impossible, au moins pour sa durée, où tout le monde trouverait sous sa main, sans travail et sans peine, de quoi satisfaire à tous ses besoins; mais celui où toutes les choses nécessaires à la vie se trouvent rassemblées dans le pays en telle quantité que chacun peut, avec son travail, amasser aisément tout ce qu’il lui en faut pour son entretien. [S. M.]

VII.

Fragments relating to the Discours sur l’inégalitÉ.
[MS. Neuchâtel, 7854.]

La voix de la nature et celle de la raison ne se trouveraient jamais en contradiction, si l’homme ne s’était luimême imposé des devoirs qu’il est ensuite forcé de préférer toujours à l’impulsion naturelle.

∗De cette expérience, qu’il meurt plus d’hommes dans les grandes villes et qu’il en naît plus dans les campagnes, il faut conclure de deux choses l’une: ou que les habitants de la campagne multiplient continuellement tant2 que, malgré tous ceux que la ville absorbe sans cesse, les terres restent toujours également peuplées; ou que le séjour de la campagne, où il y a plus de naissances, est plus favorable à la population que celui de la ville, où il y a plus de morts3 .

Si le nombre des naissances est égal à celui des morts dans les campagnes, et que celui des morts dépasse communément celui des naissances dans les villes, la dépopulation successive est manifeste.

Car les riches et tous ceux qui sont contents de leur état ont grand intérêt que les choses restent comme elles sont, au lieu que les misérables ne peuvent que gagner aux révolutions.

Mais les devoirs de l’homme, dans l’état de nature, sont toujours subordonnés au soin de sa propre conservation, qui est le premier1 et le plus fort de tous.

La puissance d’un peuple sert plutôt à montrer qu’il est en état de s’étendre, ou de se maintenir comme il est, qu’à prouver qu’en effet il est bien.

∗Et qu’importe à la société qu’il en périsse moins par des meurtres, si l’État les tue avant leur naissance en rendant les enfants onéreux aux pères?

∗D’où il suit qu’enfreindre la loi naturelle n’est autre chose que par une manière d’agir extraordinaire, et contraire à l’ordre de la nature, faire une exception particulière à quelqu’un de ces rapports généraux2 . [S. M.]

VIII.

[MS. f. Geneva, 228.]

[Two quarto pages, written in right-hand column: on one side of sheet only, left-hand side blank. It is headed Préface, and may have been intended for the Fragment Du bonheur public (above, p. 325), or possibly for the Institutions politiques.]

Je vais dire la vérité, et je la dirai du ton qui lui convient. Lecteurs pusillanimes, que sa simplicité dégoῦte et que sa franchise révolte, fermez mon livre; ce n’est point pour vous qu’il est écrit. Lecteurs satiriques, qui n’aimez de la vérité que ce qui peut nourrir la malignité de votre âme, fermez et jetez mon livre; vous n’y trouveriez point ce que vous cherchez et vous ne tarderiez pas d’y voir toute l’horreur que l’auteur a pour vous.

Si cet écrit tombe entre les mains d’un honnête homme qui chérisse la vertu, qui aime ses frères, qui plaigne leurs erreurs et déteste leurs vices, qui sache s’attendrir quelquefois sur les maux de l’humanité et surtout qui travaille à se rendre meilleur, il peut le lire en toute sῦreté. Mon cœur va parler au sien.

J’aime à me flatter qu’un jour quelque homme d’État sera citoyen, qu’il ne changera point les choses uniquement pour faire autrement que son prédécesseur, mais pour faire en sorte qu’elles aillent mieux; 1 qu’il n’aura point sans cesse le bonheur public à la bouche, mais qu’il l’aura un peu dans le cœur; qu’il ne rendra point les peuples malheureux pour affermir son autorité, mais qu’il fera servir son autorité à établir le bonheur des peuples; que par un heureux hasard il jettera les yeux sur ce livre; que mes idées informes lui en feront naître de plus utiles; qu’il travaillera à rendre les hommes meilleurs ou plus heureux; et que2 j’y aurai peut-être contribué en quelque chose. Cette chimère m’a mis la plume à la main3 ... [S. M.]

IX.

ConsidÉrations sur l’influence des climats relativement À la civilisation.

[The following is printed by M. Streckeisen-Moultou, Œuvres et Correspondance inédites de J. J. Rousseau. I have been unable to find the MS. from which he took them.]

Pour suivre avec fruit l’histoire du genre humain, pour bien juger de la formation des peuples et de leurs révolutions, il faut remonter aux principes des passions des hommes, aux causes générales qui les font agir. Alors, en appliquant ces principes et ces causes aux diverses circonstances où ces peuples se sont trouvés, on saura la raison de ce qu’ils ont fait, et l’on saura même ce qu’ils ont dῦ faire dans les occasions où les événements nous sont moins connus que les situations qui les ont précédés. Sans ces recherches, l’histoire n’est d’aucune utilité pour nous; et la connaissance des faits, dépourvue de celle de leurs causes, ne sert qu’à surcharger la mémoire, sans instruction pour l’expérience et sans plaisir pour la raison.

L’homme ne peut se suffire à lui-même; ses besoins toujours renaissants le mettent dans la nécessité de chercher hors de lui les moyens d’y pourvoir. Il dépend toujours des choses et souvent de ses semblables. Nous sentons plus ou moins cette dépendance selon l’étendue et la nature de nos besoins; et c’est dans ces mêmes besoins, plus ou moins grands, plus ou moins sentis, qu’il faut chercher le principe de toutes les actions humaines.

Nos besoins sont de plusieurs sortes; les premiers sont ceux qui tiennent à la subsistance, et d’où dépend notre conservation. Ils sont tels, que tout homme périrait, s’il cessait d’y pouvoir satisfaire: ceux-ci s’appellent besoins physiques, parce qu’ils nous sont donnés par la nature et que rien ne peut nous en délivrer. Il n’y en a que deux de cette espèce: savoir, la nourriture et le sommeil.

D’autres besoins tendent moins à notre conservation qu’à notre bien-être, et ne sont proprement que des appétits, mais quelquefois si violents, qu’ils tourmentent plus que les vrais besoins; cependant il n’est jamais d’une absolue nécessité d’y pourvoir, et chacun ne sait que trop que vivre n’est pas vivre dans le bien-être.

Les besoins de cette seconde classe ont pour objet le luxe de sensualité, de mollesse1 , l’union des sexes et tout ce qui flatte nos sens.

Un troisième ordre de besoins, qui, nés après les autres, ne laissent pas de primer enfin sur tous, sont ceux qui viennent de l’opinion. Tels sont les honneurs, la réputation, le rang, la noblesse, et tout ce qui n’a d’existence que dans l’estime des hommes, mais qui mène par cette estime aux biens réels qu’on n’obtiendrait point sans elle.

Tous ces divers besoins sont enchaînés les uns aux autres; mais les premiers et les seconds ne se font sentir aux hommes que quand les premiers sont satisfaits. Tant qu’on n’est occupé qu’à chercher à vivre, on ne songe guère à la mollesse, encore moins à la vanité: l’amour de la gloire tourmente peu des gens affamés.

Ainsi tout se réduit d’abord à la subsistance; et par là l’homme tient à tout ce qui l’environne. Il dépend de tout, et il devient ce que tout ce dont il dépend le force d’être. Le climat, le sol, l’air, l’eau, les productions de la terre et de la mer, forment son tempérament, son caractère, déterminent ses goῦts, ses passions, ses travaux, ses actions de toute espèce. Si cela n’est pas exactement vrai des individus, il l’est incontestablement des peuples; et, s’il sortait de la terre des hommes tout formés, en quelque lieu que ce pῦt être, qui connaîtrait bien l’état de tout ce qui les entoure pourrait déterminer à coup sῦr ce qu’ils deviendront.

Avant donc que d’entamer l’histoire de notre espèce, il faudrait commencer par examiner son séjour et toutes les variétés qui s’y trouvent; car de là vient la première cause de toutes les révolutions du genre humain. Au défaut du temps et des connaissances nécessaires pour entrer dans un si grand détail, je me bornerai ici aux observations indispensables pour entendre ce que j’ai à dire dans la suite.

Quoique, dans un circuit de trois mille lieues, la terre ne soit pas une sphère immense, elle l’étend, pour ainsi dire, par la variété de ses climats, qui, propres à diverses qualités de plantes et d’animaux, la divisent, pour ainsi dire, en autant de mondes dont les habitants, circonscrits chacun dans le sien, ne peuvent passer de l’un à l’autre. L’homme seul et quelques animaux domestiques subsistent naturellement partout, et peuvent prendre autant de manières de vivre que la diversité des climats et de leurs productions en exige d’eux. Une autre diversité qui multiplie et combine la précédente est celle des saisons. Leur succession, portant alternativement plusieurs climats en un seul, accoutume les hommes qui l’habitent à leurs impressions diverses, et les rend capables de passer et de vivre dans tous les pays dont la température se fait sentir dans le leur. Si l’écliptique se fῦt confondu avec l’équateur, peut-être n’y eῦt-il jamais eu d’émigration de peuple; et chacun, faute de pouvoir supporter un autre climat que celui où il était né, n’en serait jamais sorti. Incliner du doigt l’axe du monde ou dire à l’homme: Couvre la terre et sois sociable, ce fut la même chose pour celui qui n’a besoin ni de main pour agir, ni de voix pour parler.

Sous l’équateur, dont le soleil s’éloigne peu, et où les jours sont toujours égaux et aux nuits et entre eux, l’hiver et l’été, marqués seulement par des alternatives de soleil et de pluie, font sentir à peine quelque différence de température. Mais, plus on s’éloigne de la ligne, plus la différence et des jours et des saisons augmente. Les nuits deviennent plus grandes et plus froides, les hivers plus longs et plus rudes, à mesure qu’on approche des pôles. La chaleur ne diminue pas en même proportion; sans quoi, la terre n’en aurait bientôt plus pour produire. Les étés sont courts mais ardents dans les pays septentrionaux; le blé s’y sème et s’y coupe dans l’espace de deux mois; encore, dans ce court espace, les nuits sont si froides, qu’on n’y doit compter pour été que le temps où le soleil est sur l’horizon; toutes les vingt-quatre heures on passe alternativement de l’hiver à l’été.

De ces observations, il s’ensuivrait que les peuples des climats chauds, dont la température est peu variée, seraient moins propres aux émigrations que les peuples des climats froids, qui, jusqu’à certain point, ont chez eux deux excès. Je sais que l’opinion commune est, au contraire, que les habitants du Nord supportent moins le séjour des pays chauds que ces derniers le séjour des pays froids. On voit déjà lequel de ces deux principes est le mieux fondé en raison: on verra dans la suite lequel est le plus conforme à l’histoire et aux faits.

Les qualités de la terre et les espèces de ses productions ne se ressentent pas moins que les tempéraments des hommes des divers aspects du soleil; et le sol change autant d’un climat à l’autre que le naturel de ses habitants. La terre, plus raréfiée et plus poreuse dans les pays chauds, demande moins de travail et s’imprègne plus aisément des sels qui la fertilisent. Les plantes qu’elle produit sont plus nourrissantes, les arbres donnent en abondance de meilleurs fruits. Une seule espèce y peut fournir à l’homme tous ses besoins; presque sans travail et sans peine, sa fécondité naturelle suffit pour nourrir ses habitants.

Dans les pays froids, la terre, paresseuse et demi-morte, n’a pas assez de force pour élaborer dans les végétaux des sucs propres à la nourriture de l’homme. Si elle végète, elle ne produit que des herbes sans saveur et des arbres sans fruit qui ne peuvent nous fournir des aliments que par des voies intermédiaires, en nourrissant des animaux qui nous servent de nourriture.

Mille variétés sur la terre, dans la terre, déterminent les manières d’être de ses habitants et les assujettissent à certaines conditions. Généralement les montagnards sont pasteurs par état, les habitants des bois chasseurs par état, ceux des plaines laboureurs par état.

L’eau, l’air même peuvent fournir des aliments à ceux à qui la terre en refuse. Les habitants des côtes stériles sont tous pêcheurs et ichthyophages. Il y a, dit-on, dans les rochers du Caucase, des hommes dont les faucons et les aigles sont les pourvoyeurs; et le ciel, en de certains lieux, donne des sucs condensés durant la nuit qui peuvent servir de nourriture.

Enfin, souvent la terre aride et stérile, sans rien produire à sa surface, ne laisse pas de fournir médiatement la subsistance à ses habitants: soit par l’exploitation des mines qu’on trouve dans ses entrailles, soit par la commodité des transports, qui donne à ceux qui l’habitent le moyen d’aller partout faire échange de leurs travaux et de leurs personnes contre les choses dont ils ont besoin.

Si toute la terre était également fertile, peut-être les hommes ne se fussent-ils jamais rapprochés. Mais la nécessité, mère de l’industrie, les a forcés de se rendre utiles les uns aux autres, pour l’être à eux-mêmes. C’est par ces communications, d’abord forcées, puis volontaires, que leurs esprits se sont développés, qu’ils ont acquis des talents, des passions, des vices, des vertus, des lumières, et qu’ils sont devenus tout ce qu’ils peuvent être en bien et en mal. L’homme isolé demeure toujours le même; il ne fait de progrès qu’en société.

D’autres causes, plus fortuites en apparence, ont concouru à disperser les hommes inégalement dans des lieux, à les rassembler par pelotons dans d’autres, et à resserrer ou à relâcher les liens des peuples, selon les accidents qui les ont réunis ou séparés. Des tremblements de terre, des volcans, des embrasements, des inondations, des déluges, changeant tout à coup, avec la face de la terre, le cours que prenaient les sociétés humaines, les ont combinées d’une manière nouvelle; et ces combinaisons, dont les premières causes étaient physiques et naturelles, sont devenues, par fruit du temps, les causes morales qui, changeant1 l’état des choses, ont produit des guerres, des émigrations, des conquêtes, enfin des révolutions qui remplissent l’histoire et dont on a fait l’ouvrage des hommes, sans remonter à ce qui les a fait agir ainsi. Il ne faut pas douter que ces grands accidents de la nature ne fussent plus fréquents dans les premiers temps, avant qu’une population plus égale eῦt mis la face de la terre dans l’état fixe où l’art et la main des hommes la maintiennent de nos jours; et qu’ils ne le soient même encore aujourd’hui dans les contrées désertes, où rien ne rétablit l’équilibre que les accidents de la nature ont une fois rompu. [S. M.]

X.

[MS. Neuchâtel, 7843.]
(a) Des Juifs (pp. 8—9).

∗ Soit que dans les anciens temps les hommes, plus près de leur origine, n’eussent rien à voir au delà, soit qu’alors les traditions, moins répandues, périssent dans un prompt oubli, l’on ne voit plus, comme autrefois, des peuples se vanter d’être autochthones, aborigènes, enfants de la terre ou de la contrée où ils sont établis. Les fréquentes révolutions du genre humain ont tellement transplanté et confondu les nations qu’excepté peut-être en Afrique il n’en reste pas une sur la terre qui se puisse vanter d’être originaire du pays dont elle est en possession. Dans cette confusion de l’espèce humaine2 , tant de races diverses ont successivement habité les mêmes lieux, et s’y sont succédées ou mêlées, que ces races ne se distinguent plus, et que les divers noms des peuples ne sont plus que ceux des lieux qu’ils habitent. Que s’il reste en quelques uns des traces de filiation, comme chez les Parsis et Guèbres, ni on ne les trouve plus dans leur ancien territoire, ni l’on ne peut plus dire qu’ils fassent un corps de nation.

Mais un spectacle étonnant et vraiment unique est de voir un peuple expatrié, n’ayant plus ni lieu ni terre depuis près de deux mille ans; un peuple altéré, chargé d’étrangers depuis plus de temps encore, n’ayant plus peut-être un1 seul rejeton des premières races; un peuple épars, dispersé sur la terre, asservi, persécuté, méprisé de toutes les nations, conserver pourtant ses coutumes, ses lois, ses mœurs, son amour patriotique et sa première union sociale, quand tous les liens en paraissent rompus.

Les Juifs nous donnent cet étonnant spectacle. Les lois de Solon, de Numa, de Lycurgue sont mortes. Celles de Moïse, bien plus antiques, vivent toujours. Athènes, Sparte, Rome ont péri, et n’ont plus laissé d’enfants sur la terre. Sion détruite n’a point perdu les siens. Ils se conservent, se multiplient, s’étendent par tout le monde. Ils se mêlent chez2 tous les peuples, et ne s’y confondent jamais. Ils n’ont plus de chefs, et sont toujours peuple; ils n’ont plus de patrie, et sont toujours citoyens.

Quelle doit être la force d’une législation capable d’opérer de pareils prodiges; capable de braver les conquêtes, les dispersions, les révolutions, les siècles; capable de survivre aux coutumes, aux lois, à l’empire, de toutes les nations; qui promet enfin, par les épreuves qu’elle a soutenues, de les soutenir toutes, de vaincre les vicissitudes des choses humaines et de durer autant que le monde!

De tous les systèmes de législation qui nous sont connus, les uns sont des êtres de raison, dont la possibilité même est disputée; d’autres n’ont duré que quelques siècles; d’autres n’ont jamais fait un État bien constitué. Nul, excepté celui-là, n’a subi toutes les épreuves et n’y a toujours résisté. Le Juif et le Chrétien s’accordent à reconnaître en ceci le doigt de Dieu, qui selon l’un maintient sa nation, et selon l’autre qui la châtie. Mais tout homme, quel qu’il soit, y doit reconnaître une merveille unique, dont les causes divines ou humaines méritent certainement l’étude et l’admiration des sages, préférablement à tout ce que la Grèce et Rome nous offrent d’admirable en fait d’institutions politiques et d’établissements humains.

(b) [MS. Neuchâtel, 7843.] (p. 21.)

∗‘Que faites-tu parmi nous, O Hébreu1 ? Je t’y vois avec plaisir. Mais comment peux-tu t’y plaire?...Pourquoi n’es-tu pas resté avec les tiens?’

‘Tu te trompes; je viens parmi les miens. J’ai vécu seul sur la terre. Lycurgue, Solon, Numa sont mes frères. Je viens rejoindre ma famille. Je viens goῦter enfin la douceur de converser avec mes semblables...parler et entendre. C’est parmi vous, O amis illustres, que je viens enfin jouir de moi.’

2 ‘Tu as bien changé de ton, de sentiments et d’idées....’

3 ‘J’ai fait un peuple, et n’ai pu faire des hommes.’

(c) Du Royaume français (ib. pp. 138—9).

Vous me demandez, Monsieur, mon sentiment sur cette question que vous avez agitée: si l’abaissement des grands seigneurs en France a été avantageux, ou nuisible, au Royaume.

Royaume: car il est fort équivoque dans la bouche d’un Français, ce qui signifie pour vous ce mot, Royaume. Si par le Royaume vous entendez le Roi, la question n’est pas douteuse, et la solution saute aux yeux. Mais si vous entendez le Corps de la nation, c’est autre chose, et il y a matière à discussion.

Toute la différence est qu’alors le mal trouvait quelquefois de la résistance, et qu’il n’en trouve plus aujourd’hui.

Leur luxe d’alors augmentait leur puissance, et celui d’aujourd’hui la détruit. Il les tient dans la plus étroite dépendance de la Cour et des ministres, en les mettant hors d’état de subsister autrement que par des grâces continuelles, qui sont le fruit de la servitude du peuple, et le prix de la leur.

Il est vrai qu’ils vivaient dans la servitude. Mais qu’est-ce qu’un corps de noblesse, si ce n’est un corps de valets? La noblesse est faite essentiellement pour servir; elle n’existe que par là et que pour cela. La servitude est toujours le même; il n’y a que le maître de différent. [W.]

[From the dates of the surrounding entries it would appear that these three Fragments must belong to some time between 1761 and 1765.]

XI.

[The two following Fragments, which are connected in thought, are written on the back of the slip which contains the rough draft of the character of the Legislator. See above, p. 324.]

[MS. Neuchâtel, 7830.]
Extirpation des Corsaires.

∗(a) Mais il n’y a point d’homme d’État parmi nous qui ne pense qu’en bonne politique il est plus important de faire du mal aux autres que de bien à lui-même.

∗(b) L’Italie et l’Espagne étant situées plus favorablement que le reste de l’Europe pour le commerce des échelles du Levant et des côtes d’Afrique, il importe aux autres peuples de laisser subsister une barrière insurmontable qui empêche ces deux nations d’établir un pareil commerce, d’où ils profitent eux-mêmes de temps en temps; de sorte qu’ils gagnent plus peut-être par intervalles à ce commerce exclusif qu’ils ne perdent par les prises que font sur eux les Corsaires durant la guerre, et par les prisons qu’ils exigent durant la paix. C’est du moins ce qu’il fallait examiner.

XII.

[MS. Neuchâtel, 7872.]

∗ À l’égard des peuples une fois corrompus, il est bien difficile de voir ce qu’il y aurait à faire pour les rendre meilleurs. J’ignore quelles lois pourraient faire ce miracle. Mais ce que je sais très bien, c’est que tout est perdu sans ressource, quand une fois il faut avoir recours à la potence et à l’échafaud.

[This must have formed part of the Fragment Des lois (MS. 7849). See above, pp. 330—4.]

[1]The original title of these Fragments, Que l’état de guerre naît de l’état social, was cancelled by Rousseau himself. The title above is kept for convenience of reference. New paging of MS. in Arabic, old in Roman, figures.

[2]or dessin.

[3][de tout posséder.]

[4][le malheureux, celui qui.]

[5][s’il était seul à en jouir.]

[6][productions.]

[7][pour lui seul.]

[8]‘J’entends’ is an afterthought.

[9]After question, originally ‘et la guerre est anéantie. Je n’oublierai,’ etc. D. B. reads Cela a changé.

[1][Voilà le vrai progrès de la nature.]

[2][naturelles.]

[3]D. B. reads une fois.

[4]End of p. 1 (i).

[5][de son semblable.]

[6]or dira.

[7]D. B. and W., de l’humanité.

[8][donc.]

[9][ou qu’ému d’un puissant désir de vengeance il veut l’attendre et le tuer par surprise.]

[10][soit conservé.]

[11][les intérêts et les rapports.]

[1]Here, as always in the phrase ‘quant à,’ Rousseau writes quand.

[2][dans un temps et dans un lieu limité: et cela est si vrai que, quand il était question d’un second combat, on faisait un nouvel appel.]

[3][Il en faut.]

[4][querelles particulières.]

[5][je crois.]

[6]End of p. 2 (ii).

[7][toute] puissance humaine.

[8][les autres.]

[9][exempt des lois] [exempt de l’observation des lois.]

[10][les.]

[11][Mais avant d’entrer en matière, il est bon.]

[1][qu’il n’est pas] [qu’il ne s’agit pas ici d’histoire et de faits, mais de droit et de justice.] D. B. and W. read des faits.

[2]or j’examine. It is not clear whether veux is cancelled.

[3][et que je n’entreprends point de dire [d’expliquer] ce que] [et que j’entreprends d’examiner ce que sont les choses par leur nature, et non par ce qu’elles sont par nos [erreurs] préjugés.] End of p. 3 (xi).

[4][Il ne reste d’autre parti que de l’imiter, pour éviter d’être englouti par elle.] D. B. omits Il faut before l’imiter. Compare above, pp. 181–2.

[5][Le philosophe cherche l’homme et ne le trouve plus.]

[6][des chocs d’autant plus terribles que.]

[7][comment chacun de ces corps, ayant une assiette aussi solide, peuvent-ils.]

[8][mêmes.]

[9]End of p. 4 (xii). In the MS. the sentence in brackets is separated, by a line drawn across the page, from the preceding paragraph.

[10]D. B. reads ici.

[1]or des.

[2][que mille causes particulières peuvent [rendre directement contraires aux effets les plus naturels] changer.] In the next sentence, D. B. reads considérant.

[3][nous trouverons que, bien qu’à la rigueur.]

[4]D. B. reads dans toute la rigueur possible.

[5][productions.]

[6][la nourriture de.]

[7][vouloir s’agrandir.]

[8][reste.]

[9][existe.]

[10][soit.] W. reads qu’il semble.

[11][faut qu’.]

[12][le fortifient][le renforcent.]

[13][sans cesse.]

[14][est forcé de.]

[1][ne peut se dispenser de.]

[2][il augmente ou diminue et se ...(illegible).] Both M. Dreyfus-Brisac and M. Windenberger have gone wrong over this sentence.

[3]MS. constant.

[4][difficiles à terminer.] End of p. 5. (v).

[5][pour contenter.]

[6][Et les passions politiques.]

[7][l’État.]

[8]D. B. omits autre.

[9]or et.

[10]du [corps] [tout.]

[11][ouvrage.]

[12][on a beau.]

[13][il leur est impossible de.]

[1]or cet État.

[2][facultés sensibles.]

[3][sa force.] D. B. and W. read l’anime.

[4]D. B. and W. read en.

[5][ne croît point.]

[6][accablé.]

[7][dépérit et tombe en langueur.] End of page 6 (vi).

[8][De ces exemples on peut tirer] [Voilà une légère idée de tous les divers moyens.]

[9][nuire à.]

[10][autorise et permet de mettre en usage.]

[11][en effet.]

[12]MS. has quelqu’un.

[13][mais à l’égard de toute paix dont ces moyens sont les conditions, qu’est-ce au fond qu’une pareille paix.]

[14][À tout cela je joignerai.]

[15][de lui disputer.]

[16]D. B. omits également.

[1][La terre, l’argent, les h. [qu’on peut s’approprier] sont ordinairement les principaux objets de la guerre et les dépouilles qu’on recherche pour se les approprier.]

[2][c’est ainsi que la guerre.]

[3][qu’on était.]

[4]Originally ‘une disposition’ immediately followed ‘puissance.’ [le rapport qui résulte entre elles d’une disposition.]

[5]After au moins [de tout autant qu’il est possible en [lui ôtant] attaquant ses sujets, ses biens et son territoire. Je n’ajoute pas sa liberté, parce que la lui ôter [sa] c’est le détruire, [et que cela a déjà été dit] comme je le ferai voir en sou lieu.] possibles variant for qu’on le peut.

[6]D. B. reads la guerre possible proprement dite. But this is a confusion with possibles of the preceding line (see note 5).

[7][puisque la guerre.]

[8][qu’est-il besoin.]

[9][répondrai.]

[10]D. B. reads pour la rendre telle.

[11]End of p. 7 (iii).

[12][se bien souvenir] [penser toujours.]

[13][commode et facile.]

[14]D. B. reads S’il n’y a jamais eu.

[1][quels.]

[2][s’appliquer.]

[3][Si on se souvient des distinctions.]

[4][que c’est.]

[5]D. B. reads elle ne nuit point.

[6]‘et’ may be cancelled. D. B. reads mais ces droits.

[7][possession.]

[8]D. B. omits à l’instant.

[9][et l’on sait bien que jamais toutes les conventions des h. ne peuvent rien changer dans la nature des hommes.]

[10][les traitements inhumains.]

[11]The paragraph originally ended thus: ‘C’était une excuse aussi vaine qu’inhumaine, et un étrange renversement d’idées. Si la guerre ne peut avoir lieu contre des hommes libres et indépendants, combien moins contre de malheureux esclaves!’ M. Windenberger incorporates the latter sentence in the text, omitting the former. Both are cancelled in the MS.

[1]End of p. 8 (iv).

[2][et la bonté.]

[3][humaines.]

[4][et me félicite d’être homme au milieu.]

[5]Originally the sentence began with Je ferme.

[6]Both M. Dreyfus-Brisac and M. Windenberger read ‘sous...de la classe.’ The former states that there are ‘one or two illegible words’ between sous and de; the latter that there is an ‘interval.’ Neither statement is in accordance with the facts. There is no interval, and there are no words between. Sors is badly written, and, but for the sense, might well have been sous. But, owing to Rousseau’s peculiar way of forming r, the difference between it and u is but slight. See the Facsimile opposite.

[7][sous une foule.]

[8]‘Gémissante de faim—accablée de peine,’ written above as afterthought. But the MS. is here almost indecipherable.

[9][pleurs.]

[10]Originally paragraph began [Ah...couvrez d’un voile éternel ces objets d’horreur].

[11]After résistance [Il est vrai. Mais la tranquillité qu’on m’a vantée est celle des compagnons, etc.].

[12][qu’il les dévore.] The same comparison is used in Contract social, I. iv. W. reads tous dévorés.

[1][des villes embrasées.]

[2][dévastées, des peuples au désespoir sans asile et sans pain. J’entends des gémissements; quel tumulte et quels cris affreux, semblables aux hurlements des loups, percent les nues! j’approche, je vois un champ de bataille, dix mille hommes égorgés; j’entends; quelles plaintes percent les nues! des foules de mourants écrasés sous les pieds des chevaux, partout l’image [horrible] de la mort, de l’agonie. C’est donc là le fruit de ces institutions pacifiques, qui banissent la pitié. Ah! grand Philosophe, va lire ton livre sur un champ de bataille!] My reading of the text, which is here very intricate, differs slightly from that both of D. B. and W.

[3][mais on n’ose plus être homme, et il n’est plus permis à personne de plaider.]

[4]End of p. 9 (ix).

[5]In the MS. Princes magnanimes is followed by de qui nous attendons tout, which has not been cancelled. But as the phrase is repeated in the last clause but one (where it is written in over the line) it is clear that it should have been cancelled in the earlier clause. It will be observed that Rousseau had turned over a page in the interval. Both M. Dreyfus-Brisac and M. Windenberger have gone wrong over this sentence.

[6][ne nous sera jamais.]

[7]Comment [espérer].

[8]MM. Dreyfus-Brisac and Windenberger read penser à tracer un si triste sillon. It is possible that they may be right; but I doubt it. The writing, so far as I can judge, might be taken either way; but the phrase, as they read it, is hardly, I think, in the style of Rousseau.

[1][De sorte que, vivant à la fois dans l’ordre social et dans l’état de nature, il est sujet aux inconvénients de l’un et l’autre sans en avoir les avantages, et qu’auquel des deux qu’il donne la préférence, ses précautions sont insuffisantes pour s’y maintenir.] See Paix perpétuelle, p. 365, and Émile, Vol. II. pp. 157—8

[2]or inouïes.

[3][Sans en avoir les avantages.]

[4]There is much confusion in the arrangement of this and the following paragraph. After la violence, Rousseau had left a gap and, about three-fifths of an inch lower, had drawn a line across the page. Beneath this line he wrote the paragraph beginning Quant à ce qu’on appelle. But, for some reason, he completed the paragraph above the line from the words auquel des deux systèmes to the end. Hence, at least in part, the difference between my version and those of MM. Dreyfus-Brisac and Windenberger. There are also great difficulties in the punctuation. I believe that my version is that warranted by the MS., and it certainly makes better sense.

[5][Quant à ce beau nom de droit des gens, dont on fait tant de bruit.]

[1][Ainsi.]

[2][contraire.] D. B. reads trouverons tous, au rebours.

[3]These words cancelled and the sentence left unfinished. End of p. 10 (x).

[4]From here to end of next paragraph but three [qu’il en fait naître] cancelled in MS.

[5][Imagine-t-on jamais de système plus absurde que celui de la guerre.] D. B. and W. embody this in the text, with justice for système.

[6][un des plus grands philosophes et des plus beaux génies.]

[7][système.]

[8][se ferait sentir à l’homme.] Both M. Dreyfus-Brisac and M. Windenberger have gone wrong here.

[9][nous nous affligerions.]

[10][des enfants.]

[1][des frères.]

[2][le premier mouvement de la nature serait d’être tenté de le tuer.]

[3][et porte au fond de notre âme la peur de celui qui souffre] [et nous afflige de l’affligeante image du sentiment de sa douleur.]

[4]or sur. The two following words are not absolutely certain.

[5]End of p. 11 (vii), the whole of which is cancelled in MS. The next page—the two paragraphs beginning ‘Je l’ai déjà dit’ and ‘Ainsi cette méthode analytique’—is intended for a variant of it.

[6][de la plupart des phil.]

[7][c’est ce qu’on a de trop qui rend les désirs si immodérés.]

[8][voit.]

[9]M. Windenberger reads une fois; M. Dreyfus-Brisac omits both words.

[10][Mais quand on veut étudier le cœur de l’homme.]

[1][dans une grande ville]

[2][qu’on voit] [qu’on distingue.]

[3]To the sentence ‘Ainsi...le moins’—or possibly to the whole paragraph—the words en note are appended by Rousseau.

[4][raison.]

[5][ni notre avidité.]

[6][Cela s’explique aisément par mes principes.] D. B. reads s’expliqueront (bis).

[7]End of p. 12 (viii).

[8]Throughout the remainder of the Fragments, I have marked (at the end of each Fragment) if, and by whom, it has been published before. D. B. = Dreyfus-Brisac; W.= Windenberger; S. M.= Streckeisen-Moultou. If, to the best of my knowledge, any Fragment has not been previously published, I have placed at the beginning of it. I must express the sincere hope that I have not overlooked any of the work of my predecessors.

[9]The King of Poland’s criticism of the first Discourse (published in the Mercure, Sept. 1751) will be found in his collected Works (Œuvres du Philosophe bienfaisant), T. iv. pp. 317—346 (ed. Marin, Paris, 1763). Rousseau quotes from his Observations sur Pologne more than once; see Vol. II. pp. 274, 426.

[1][il ne les fallait donc pas établir.]

[2][on ne peut donc rien changer.]

[3][Que ne laissons-nous.]

[4][comme il va.]

[5][tout n’ira-t-il pas.]

[6][méprisent.]

[7][des gens de guerre une classe à part des autres citoyens.] D. B. and W. omit véritable.

[8][tous les soldats redeviennent....]

[9][de l’État.]

[1][de sorte que les troupes...: que l’État s’affaiblissant à tous égards par l’entretien de ce qu’on appelle ses forces...] D. B. omits from On n’emploie jamais to intérieur. W. reads ou n’emploient.

[2][est.]

[3][n’a pas.]

[4][substituer.]

[5][tout.]

[6][à regarder toutes les préceptes de la morale comme des instruments.]

[7]MS. has plus de rien, by a slip.

[8][qui dégradent [effrayent] l’humanité.] D. B. reads les maximes.

[9][les gouvernements.]

[10][le supplice dans lequel on a commencé pour eux la peine de mort.] Between the two paragraphs the MS. has the following cancelled line: ‘Les jurisconsultes ont laissé cette matière dans un embrouillement....’

[11][avance.]

[12][aboutit.]

[1][Je ne m’arrêterai—je ne chercherai point à concilier l’obligation....]

[2][mais que sitôt.]

[3][terminer...]

[4][des parties.]

[5][au moment.]

[6]D. B. reads j’ajoute.

[7][que le maître continuent (sic) malgré d’être.]

[8][examiner.]

[9][Si les consentements forcés par la violence et sous peine de la vie sont obligatoires pour celui qui les a contractés.] D. B. has strangely altered this sentence.

[10][je pourrais—ferais voir que l’accomplissement des promesses arrachées par la force ne peut être exigé dans l’état de liberté,—et si les engagements d’un prisonnier avec son maître peuvent jamais avoir une autre force—: peut y avoir dans ces promesses du prisonnier à son maître pour sauver sa vie...;]

[11][que vous serez le plus fort et que vous.]

[12][ne serait-il pas de la dernière absurdité que les engagements.]

[13][que l’ennemi vainqueur peut nous extorquer par la crainte de la mort.]

[14][Me voilà entre deux promesses. Quel est.]

[15]D. B. reads assujettis.

[16]de missing in MS.

[17][et aident à massacrer leurs concitoyens.]

[1][Je suis sῦr qu’il y aura des gens qui—: qu’on ose.]

[2][qu’ils changent à l’instant de patrie.]

[3]D. B. omits nouveau.

[4]D. B. omits féroces.

[5][justifié.]

[6][justice.]

[7][ni les authorités....]

[8][méchants, esclaves.]

[9][l’union.]

[10][tout ce qui.]

[11][de honte et.]

[1][l’on ne voit pas que la conduite de ces hommes vertueux confirmait....]

[2][y soutint fort mal le parti.]

[3]D. B. reads qu’à différentes espéces, against MS. and sense.

[4]D. B. and W. reverse the order of these two sentences and transfer Car to before Il faut remarquer, against the MS.

[5][nous intéressent.]

[1]D. B. reads qu’il ne vaut.

[2][tuer.]

[3]D. B. and W. omit et qu’on se crῦt...plus fort qu’eux.

[4]D. B. omits d’eux.

[5][n’ayant pas plus de droit.]

[6][à ses captifs.]

[7][l’effet n’en peut être qu’illégitime.]

[8][fut nul pour être extorqué.]

[9][plus évidemment.]

[10][l’autre.]

[11]D. B. omits faire.

[1][dans les annales. ‘Chercher’ is not cancelled; but it is possible that ‘décider’ is intended to replace it.]

[2][qui ne sais voir parmi...; ne contemple avec plaisir.]

[3][qui élèvent et honorent l’humanité capable....] W. reads s’instruit.

[4][guerres indifférentes aux peuples; guerres qui n’intéressent ni les peuples qu’elles désolent [qui les ignorent] ni les troupes qui se massacrent.]

[5][immenses pour ne rien...]

[6][et les peuples sujets.]

[7][je cherche à m’ôter.]

[8][secourir.]

[9][J’aime.]

[10][majestueux monuments; simulacres.]

[11][I’humanité.]

[12][par des Lois.]

[13][Il semble à la manière.]

[14][en lisant.]

[1][de leurs discours sententieux ce que Pythagore disait des hommes consultant les oracles des Dieux, qu’ils inspirent.]

[2][du bonheur et de la vertu.]

[3][en revanche elle lui donne.]

[4][l’impre....]

[5][fait dans les cœurs.]

[6][porte.]

[7][une confiance.]

[8][une impression qui ne s’efface jamais.]

[9][qui peuvent.]

[10][nations.]

[11][mieux.]

[12][sert à les faire mieux connaître, et par les qualités des uns fait mieux sortir les vices des autres.]

[13][Je ne suis plus dans ma vie...; J’ai cru voir tous ces avantages réunis dans l’étude des deux Peuples.]

[14]End of p. 1.

[1][La même fierté, les mêmes vertus et les mêmes exploits [maximes] se remarquent dans l’une et dans l’autre.]

[2][et enfin.]

[3][au surplus.]

[4][innombrables.]

[5][c’est si rarement par leur défaut que péchent les comparaisons.]

[6][m’y arrêter.]

[7][Toutes les.]

[8][du despotisme.]

[9]What follows stood originally thus: [Elle reçut tout à coup avec un nouvel être, une nouvelle vie et de nouvelles vie et de nouvelles forces qu’elle conserva durant six cents ans.] [L’immortalité dans la mémoire des hommes, une gloire qu’elle conservera toujours. La conquête du Péloponèse par les Héraclides, la Royauté commune aux deux branches des enfants de...et l’affaiblissement de leur pouvoir par l’abus qu’ils en avaient fait furent les premières causes de l’illustration de Sparte, en y rendant indispensable une nouvelle institution, un autre Gouvernement] [l’abus qu’ils firent d’abord de leur pouvoir et qui leur en coῦta dans la suite la meilleure partie, enfin la mésintelligence qui ne cessa de régner entre les deux Rois.] W. omits progrès...naturel.

[10]W. omits D’abord...pays de conquête.

[11][assez peu de lumières pour s’emparer comme propriétaires du pays dont ils n’étaient que les conquérants, firent déserter à leur patrie les habitants, etc.]

[1]W. omits D’abord...pays de conquête.

[2][qui ne gagnent rien et.]

[3]End of p. 2.

[4][ordinaire qui ne révolta pas moins les nouveaux venus, le Peuple; on eut recours aux armes; le Prince fut le plus fort.]

[5][offrirent dans le sein de Sparte.]

[6][au peuple.]

[7][toujours.]

[8][non pour la détruire mais.]

[9][cherchant.]

[1]MS. reads s’attirent [se firent].

[2]MS. reads méprisable.

[3][Il n’y avait des Rois que pour empêcher qu’il n’y eῦt des magistrats. Tant qu’il y avait des hommes qui n’avaient plus que... Le nom des Rois ne servait qu’à empêcher l’établissement des lois et des magistrats.]

[4][ainsi.]

[5]End of p. 3. This paragraph—Pour bien juger—is written in pencil.

[6][l’esprit.] This paragraph is written on v° of p. 3.

[7][les mœurs—la vie particulière.]

[8][beaucoup.]

[9][tellement.]

[10][soldats.]

[11][qui corrompit à la fin et les Lacédémoniens, ses habitants...Je crois que ce fut enfin par là que dégénèrent les mœurs et par conséquence la valeur de ses citoyens: mollesse d’un genre nouveau.]

[1]Compare this sentence which occurs in the same MS.: ‘Et quant à moi, je regarde les jeux Olympiques comme un des moyens qui ont le plus longtemps conservé dans la Grèce l’amour de la liberté.

[2][et régla et tempéra leur excessive férocité.]

[1]ne wanting in MS.

[2][des deux.]

[3][les défauts de l’une...]

[4][contraires aux vices de...]

[5][unissant.]

[6][que ce.]

[7]MS. has annoncent, ont by a slip.

[8][tend à.]

[9][faire.]

[1]W. reads souverain.

[2][de tout son poids.]

[3][sont tellement compliquées, balancées, entravées (?), qu’il n’en reste rien pour résister aux moindres impulsions externes, alors l’État n’est rien.]

[4][renoncent à: abandonnent.]

[5][qu’il régnait tant d’abus dans tous que tous ces Gouvernements sont infiniment plus difficiles [impossibles] à corriger: de sorte qu’il serait...]

[6][abolir.]

[7][Enfin.]

[8][tellement contraires [à tout changement] aux nouveaux plans de gouvernement que, quand tout concourrait à les favoriser, quiconque s’avise d’en proposer passera toujours pour un visionnaire, qu’il faudrait être.]

[1]This Fragment may have been intended either for La Paix perpétuelle, or La Polysynodie. In the MS., it immediately follows a list of Saint-Pierre’s Works, printed and manuscript. See below, p. 359.

[1][naturels.]

[2][notre faiblesse augmente avec nos besoins; plus nos passions nous divisent plus...]

[3]This reappears, with a few variants, in Geneva MS. of Contrat social, I. ii. (p. 447). The same is the case with the two following paragraphs.

[4][en général.]

[5][gardons nous.]

[6][Prenons pour juge.]

[7][humaine.]

[8][Faisons lui voir en leur personne.]

[9]MS. has entendues, probably by a slip. After actions [et].

[10][portons insensiblement au fond de son âme ces sentiments.]

[1][pour ainsi dire.]

[2][Qu’il fasse enfin pour sa propre félicité tout ce qu’il refusait de faire pour sa raison: Tâchons de lui faire si bien connaître en quoi les vrais moyens d’être heureux.]

[3][I’ami des hommes, bien modéré.]

[4]From nos citoyens D. B. infers—hazardously—that this was written at Geneva.

[5][d’une société.]

[6][si mes talents ne sont pas...]

[7][cet homme.]

[8][changer.]

[9][son existence; il faut.]

[1]For the opening words S. M. substitutes, quite without authority, ‘Si l’on demande.’

[2]S. M. reads qui le fait?

[3][Le bonheur de l’homme étant tout intérieur.]

[4][C’est donc toujours une décision téméraire de prononcer.]

[1][Voilà la question justifiée, et voilà l’écrivain condamné s’il la résout...]

[2][Il est également malheureux quelque parti que...; et ne vous imaginez pas que, le citoyen vivant heureux, l’État puisse être en souffrance.]

[3.]S. M. reads cet être moral.

[4][sociaux.]

[5]Written, as an afterthought, in the margin of the MS., and omitted by S. M.

[6]dans l’État, omitted by S. M.

[1]S. M. reads discussions.

[2]Contrast C. S. II. x.: ‘Quel peuple est donc propre à la législation?... Celui qui peut se passer des autres peuples, et dont tout autre peuple peut se passer’ (and the note). It is a pity that in the above Fragment, which seems to have been written later than the C. S., Rousseau should have repudiated so wise a doctrine.

[1]MS. has et que. So S. M. The emendation seems necessary.

[2]occupés chacun de ses vues particulières, omited by S. M.

[3]et même des mauvais traitements de la part, omitted by S. M.

[4]By transposing two pages—which begin Si j’avais tiré and D’ailleurs respectively—S. M. has confused the argument.

[1]This paragraph is omitted by S. M.

[2]MS. has incommodité.

[1]This paragraph is also to be found (written in pencil) in MS. 7872.

[2]S. M. reads que l’exciter, against the MS.

[3]S. M. reads appliquant ces notions à toutes les lois.

[1]This paragraph is not printed by S. M. See below, p. 479.

[2]S. M. omits vite (spelt viste).

[1]This paragraph is in the hand, and spelling, of Thérèse Levasseur. I have followed the transcription of S. M. He prints the original literatim in a note.

[2]The only reference I can suggest here is to Esprit des lois, VI. ix.: ‘Tout ce que la loi appelle une peine est effectivement une peine.’ But, as what is true of penalties would not necessarily be so of rewards, it is not satisfactory.

[3]This paragraph is very incorrectly printed by S. M.

[4]Plutarch (trans. Amyot), Œuvres Morales, II. 277; and Vie d’ Alcibiadès, II. 733 (Paris, 1574 and 1567, respectively). Rousseau quotes from the latter.

[5]Bêtise des supplices cruels au Japon, où la honte a tant de force. Voyez Mandelslo, p. 424. [Note de J.-J. R. The reference is to Mandelslo’s travels in the East (1638—40). He was attached to the Embassy sent by the Duke of Holstein to the Great Duke of Muscovy and the King of Persia, and continued his journey, from Persia onwards, on his own account. His Travels were published in German by Olearius, Secretary to the Embassy (Schleswig, 1658). There is an English translation, by J. Davies of Kidwelly (1662); and a French translation, by Wicquefort (Paris, 1666; Amsterdam, 1727). It is sais that a good deal of the book, including the part about Japan, is not by Mandelslo himself. Compare Esprit des lois, VI. xiii. (Impuissance des lois japonaises).]

[1]MS. has malintention.

[2]This paragraph is omitted by S. M.

[3]MS. omits le by a slip.

[1]S. M. reads que par la richesse. MS., as in the text. The emendation is not necessary.

[2]This paragraph and the next are omitted, save for a mangled version of the opening sentence, by S. M. The final paragraph is quite disconnected.

[1]Underlined in MS. Originally ‘de Socrate.’

[2]MS. has variant, me dise. S. M. omits this sentence.

[3]S. M. reads indigne; and, in the preceding sentence, de métier.

[4]This paragraph, which is manifestly a variant on the preceding one, occurs later in the MS. (p. 12).

[1][la négative n’est que trop évidente.]

[2]S. M. misreads l’odieux. He also prints the passage Et il vaudrait...si triste conclusion, as a note, instead of in the text.

[3]This paragraph takes up the argument of that next but one before it; the intervening paragraph is an interruption. S. M. omits Premièrement.

[4]S. M. misreads solutions; and, earlier, bonne et juste.

[5]S. M. reads compenser.

[1]Between the two paragraphs comes: ‘Je suis fâché pour St Augustin des plaisanteries qu’il a osé faire sur ce grand et bel acte de vertu. Les Pères de l’Église n’ont pas su voir le mal qu’ils faisaient à leur cause, en flétrissant ainsi tout ce que le courage et l’honneur avaient produit de plus grand. À force de vouloir élever la sublimité du Christianisme, ils ont appris aux chrétiens à devenir des hommes lâches et sans....’ The pen is drawn through the paragraph, which is altogether omitted by S. M. See below, p. 341.

[2]S. M. reads dans.

[3]S. M. reads les sens.

[4]This paragraph and the three following are omitted by S. M.

[1][faire.] It looks as though in this and the two next paragraphs, Rousseau had Frederick’s Anti-Machiavel in view.

[1]Compare the following Fragment (MS. Neuchâtel, 7854): Ils font valoir toute la rigueur des lois, pour venger les torts qu’ils reçoivent, et les éludent facilement dans tous ceux qu’ils font aux autres.

[1]MS. donné, by a slip.

[2]MS. des troupeau, by a slip.

[1]i.e. in the Discours sur les Sciences et les Arts.

[2]See Gouvernement de Pologne, Chap. iii. and Éc. pol. p. 254.

[1][se passe bien du témoignage des philosophes.]

[2]S. M. has vérités démontrées, without authority.

[1]Helvétius (De l’esprit, 1758) and Diderot (art. Luxe in Encycl. T. IX. 1765) are probably meant. The second writer might, however, be Hume whose Essays on Commerce and Luxury (Refinement in the Arts) had appeared in 1752 and been translated into French in 1753. The doubt leaves the date of this Fragment uncertain. Possibly, it is part of the Fragment Le bonheur public.

[2]S. M. reads trouvait.

[3]S. M. omits this paragraph here, and inserts it at the end of the treatise.

[4]S. M. misreads quelques principes clairs et certains...et qui servissent.

[5][de prospérité.]

[1]S. M. reads qu’ils ne font pas l’essence de sa prospérité.

[2]grand wanting in MS.

[3][L’avantage le plus solide qu’une nation retire de son industrie, c’est attirer l’argent de l’étranger.]

[4]S. M. omits ne fait.

[5]S. M. reads de florins.

[1]MS. has n’a accoutumé, by a slip.

[2]S. M. reads les mêmes hommes se trouveraient riches et pauvres...leurs fortunes.

[1]v.l. ‘un des vices.’

[2]See Éc. pol. pp. 268, and 254.

[1]S. M. reads ne sont jamais permises, against the MS. and the sense.

[2]or sont.

[3]tandis que les monopoles etc. may be intended for a variant on the preceding clause.

[4]S. M. reads C’est ainsi que les richesses...font, against the MS.

[5]S. M. reads subsistance, without authority.

[6]MS. has vent.

[7]S. M. omits et.

[8]S. M. omits tous.

[1]S. M. reads santé, against the MS. and the sense.

[2]MS. appears to have plus.

[3]This Fragment is omitted by S. M.

[1]S. M. reads le plus saint et le plus fort, without authority.

[2]The two concluding Fragments are omitted by S. M.

[1][parlera peut-être un peu moins du bonheur public et l’aimera davantage.]

[2][que j’en aurai été la cause.]

[3][et les hommes sont tellement fait (sic) pour l’illusion qu’en connaissant toute la grandeur de celle-ci je ne laisse pas de lui sacrifier....]

[1]The phrase le luxe de mollesse occurs also in the Fragment on Taste (MS. Neuchâtel, 7840, p. 69); see Vol. II. Appendix I.

[1]S.M. reads changent.

[2][il ne reste de moyen.]

[1][cent.]

[2]les, by a slip, before tous, as well as after.

[1][Moïse.]

[2][Tu parlais bien différemment pendant ta vie.]

[3]Written opposite on v° of p. 20. W. gives it, but without context.