LETTRE DE J. J. ROUSSEAU A M. PHILOPOLIS
[MS. Neuchâtel, 7836.]
Vous voulez, monsieur, que je vous réponde, puisque vous me faites des questions. Il s’agit, d’ailleurs, d’un ouvrage dédié à mes concitoyens: je dois, en le défendant, justifier l’honneur qu’ils m’ont fait de l’accepter. Je laisse à part dans votre lettre ce qui me regarde en bien et en mal, parce que l’un compense l’autre à peu près, que j’y prends peu d’intérêt, le public encore moins, et que tout cela ne fait rien à la recherche de la vérité. Je commence donc par le raisonnement que vous me proposez, comme essentiel à la question que j’ai tâché de résoudre.
L’état de société, me dites-vous, résulte immédiatement des facultés de l’homme, et par conséquent de sa nature. Vouloir que l’homme ne devînt point sociable, ce serait donc vouloir qu’il ne fῦt point homme; et c’est attaquer l’ouvrage de Dieu que de s’élever contre la société humaine. Permettez-moi, monsieur, de vous proposer à mon tour une difficulté, avant de résoudre la vôtre. Je vous épargnerais ce détour si je connaissais un chemin plus sῦr pour aller au but.
Supposons que quelques savants trouvassent un jour le secret d’accélérer la vieillesse, et l’art d’engager les hommes à faire usage de cette rare découverte: persuasion qui ne serait peut-être pas si difficile à produire qu’elle paraît au premier aspect; car la raison, ce grand véhicule de toutes nos sottises, n’aurait garde de nous manquer à celle-ci. Les philosophes surtout, et les gens sensés , pour secouer le joug des passions et goῦter le précieux repos de l’âme, gagneraient à grands pas l’âge de Nestor, et renonceraient volontiers aux désirs qu’on peut satisfaire, afin de se garantir de ceux qu’il faut étouffer. Il n’y aurait que quelques étourdis, qui, rougissant même de leur faiblesse, voudraient follement rester jeunes et heureux, au lieu de vieillir pour être sages.
Supposons qu’un esprit singulier, bizarre, et, pour tout dire, un homme à paradoxes, s’avisât alors de reprocher aux autres l’absurdité de leurs maximes, de leur prouver qu’ils courent à la mort en cherchant la tranquillité, qu’ils ne font que radoter à force d’être raisonnables, et que, s’il faut qu’ils soient vieux un jour, ils devraient tâcher au moins de l’être le plus tard qu’il serait possible.
Il ne faut pas demander si nos sophistes, craignant le décri de leur arcane, se hâteraient d’interrompre ce discoureur importun : ‘Sages vieillards, diraient-ils à leurs sectateurs, remerciez le ciel des grâces qu’il vous accorde, et félicitez-vous sans cesse d’avoir si bien suivi ses volontés. Vous êtes décrépits, il est vrai, languissants, cacochymes, tel est le sort inévitable de l’homme; mais votre entendement est sain. Vous êtes perclus de tous les membres, mais votre tête en est plus libre; vous ne sauriez agir, mais vous parlez comme des oracles; et si vos douleurs augmentent de jour en jour, votre philosophie augmente avec elles. Plaignez cette jeunesse impétueuse, que sa brutale santé prive des biens attachés à votre faiblesse. Heureuses infirmités, qui rassemblent autour de vous tant d’habiles pharmaciens fournis de plus de drogues que vous n’avez de maux, tant de savants médecins qui connaissent à fond votre pouls, qui savent en grec les noms de tous vos rhumatismes, tant de zélés consolateurs et d’héritiers fidèles qui vous conduisent agréablement à votre dernière heure! Que de secours perdus pour vous, si vous n’aviez su vous donner les maux qui les ont rendus nécessaires!’
Ne pouvons-nous pas imaginer qu’apostrophant ensuite notre imprudent avertisseur ils lui parleraient à peu près ainsi?
‘Cessez, déclamateur téméraire, de tenir ces discours impies. Osez-vous blâmer ainsi la volonté de celui qui a fait le genre humain? l’état de vieillesse ne découle-t-il pas de la constitution de l’homme? n’est-il pas naturel à l’homme de vieillir? Que faites-vous donc dans vos discours séditieux que d’attaquer une loi de la nature, et par conséquent la volonté de son créateur? Puisque l’homme vieillit, Dieu veut qu’il vieillisse. Les faits sont-ils autre chose que l’expression de sa volonté? Apprenez que l’homme jeune n’est point celui que Dieu a voulu faire, et que, pour s’empresser d’obéir à ses ordres, il faut se hâter de vieillir.’
Tout cela supposé, je vous demande, monsieur, si l’homme aux paradoxes doit se taire ou répondre; et, dans ce dernier cas, de vouloir bien m’indiquer ce qu’il doit dire. Je tâcherai de résoudre alors votre objection.
Puisque vous prétendez m’attaquer par mon propre système, n’oubliez pas, je vous prie, que, selon moi, la société est naturelle à l’espèce humaine, comme la décrépitude à l’individu; et qu’il faut des arts, des lois, des Gouvernements aux peuples, comme il faut des béquilles aux vieillards. Toute la différence est que l’état de vieillesse découle de la seule nature de l’homme, et que celui de société découle de la nature du genre humain, non pas immédiatement comme vous le dites, mais seulement, comme je l’ai prouvé, à l’aide de certaines circonstances extérieures qui pouvaient être ou n’être pas, ou du moins arriver plus tôt ou plus tard, et par conséquent accélérer ou ralentir le progrès. Plusieurs même de ces circonstances dépendent de la volonté des hommes; j’ai été obligé, pour établir une parité parfaite, de supposer dans l’individu le pouvoir d’accélérer sa vieillesse, comme l’espèce a celui de retarder la sienne. l’état de société ayant donc un terme extrême, auquel les hommes sont les maîtres d’arriver plus tôt ou plus tard, il n’est pas inutile de leur montrer le danger d’aller si vite, et les misères d’une condition qu’ils prennent pour la perfection de l’espèce.
À l’énumération des maux dont les hommes sont accablés et que je soutiens être leur propre ouvrage, vous m’assurez, Leibnitz et vous, que tout est bien, et qu’ainsi la Providence est justifiée. J’étais éloigné de croire qu’elle eῦt besoin pour sa justification du secours de la philosophie leibnitzienne, ni d’aucune autre. Pensezvous sérieusement, vous-même, qu’un système de philosophie, quel qu’il soit, puisse être plus irrépréhensible que l’univers, et que, pour disculper la Providence, les arguments d’un philosophe soient plus convaincants que les ouvrages de Dieu? Au reste, nier que le mal existe est un moyen fort commode d’excuser l’auteur du mal. Les stoïciens se sont autrefois rendus ridicules à meilleur marché.
Selon Leibnitz et Pope, tout ce qui est est bien. S’il y a des sociétés, c’est que le bien général veut qu’il y en ait; s’il n’y en a point, le bien général veut qu’il n’y en ait pas; et si quelqu’un persuadait aux hommes de retourner vivre dans les forêts, il serait bon qu’ils y retournassent vivre. On ne doit pas appliquer à la nature des choses une idée de bien ou de mal qu’on ne tire que de leurs rapports; car elles peuvent être bonnes relativement au tout, quoique mauvaises en elles-mêmes. Ce qui concourt au bien général peut être un mal particulier, dont il est permis de se délivrer, quand il est possible. Car si ce mal, tandis qu’on le supporte, est utile au tout, le bien contraire, qu’on s’efforce de lui substituer, ne lui sera pas moins utile, sitôt qu’il aura lieu. Par la même raison que tout est bien comme il est, si quelqu’un s’efforce de changer l’état de choses, il est bon qu’il s’efforce de le changer; et s’il est bien ou mal qu’il réussisse, c’est ce qu’on peut apprendre de l’événement seul, et non de la raison. Rien n’empêche en cela que le mal particulier ne soit un mal réel pour celui qui le souffre. Il était bon pour le tout que nous fussions civilisés, puisque nous le sommes; mais il eῦt certainement été mieux pour nous de ne pas l’être. Leibnitz n’eῦt jamais rien tiré de son système, qui pῦt combattre cette proposition; et il est clair que l’optimisme bien entendu ne fait rien ni pour, ni contre, moi.
Aussi n’est-ce ni à Leibnitz ni à Pope que j’ai à répondre, mais à vous seul, qui, sans distinguer le mal universel qu’ils nient du mal particulier qu’ils ne nient pas, prétendez que c’est assez qu’une chose existe, pour qu’il ne soit pas permis de désirer qu’elle existât autrement. Mais, monsieur, si tout est bien comme il est, tout était bien comme il était, avant qu’il y eῦt des Gouvernements et des lois: il fut donc au moins superflu de les établir; et Jean-Jacques alors, avec votre système, eῦt eu beau jeu contre Philopolis. Si tout est bien comme il est, de la manière dont vous l’entendez, à quoi bon corriger nos vices, guérir nos maux, redresser nos erreurs? que servent nos chaires, nos tribunaux, nos académies? pourquoi faire appeler un médecin quand vous avez la fièvre? que savez-vous si le bien du plus grand tout, que vous ne connaissez pas, n’exige point que vous ayez le transport, et si la santé des habitants de Saturne ou de Sirius ne souffrirait point du rétablissement de la vôtre? Laissez aller tout comme il pourra, afin que tout aille toujours bien. Si tout est le mieux qu’il peut être, vous devez blâmer toute action quelconque; car toute action produit nécessairement quelque changement dans l’état où sont les choses au moment qu’elle se fait. On ne peut donc toucher à rien sans mal faire; et le quiétisme le plus parfait est la seule vertu qui reste à l’homme. Enfin, si tout est bien comme il est, il est bon qu’il y ait des Lapons, des Esquimaux, des Algonquins, des Chicacas, des Caraïbes, qui se passent de notre police, des Hottentots qui s’en moquent, et un Genevois qui les approuve1. Leibnitz lui-même conviendrait de ceci.
L’homme, dites-vous, est tel que l’exigeait la place qu’il devait occuper dans l’univers. Mais les hommes diffèrent tellement, selon les temps et les lieux, qu’avec une pareille logique on serait sujet à tirer du particulier à l’universel des conséquences fort contradictoires et fort peu concluantes. Il ne faut qu’une erreur de géographie pour bouleverser toute cette prétendue doctrine qui déduit ce qui doit être de ce qu’on voit. ‘C’est à faire aux castors, dira l’Indien, de s’enfouir dans des tanières; l’homme doit dormir à l’air dans un hamac suspendu à des arbres.— Non, non, dira le Tartare, l’homme est fait pour coucher dans un chariot.—Pauvres gens! s’écrieront nos Philopolis d’un air de pitié, ne voyezvous pas que l’homme est fait pour bâtir des villes?’ Quand il est question de raisonner sur la nature humaine, le vrai philosophe n’est ni Indien, ni Tartare, ni de Genève, ni de Paris, mais il est homme.
Que le singe soit une bête, je le crois, et j’en ai dit la raison. Que l’orang-outang en soit une aussi, voilà ce que vous avez la bonté de m’apprendre; et j’avoue qu’après les faits que j’ai cités la preuve de celui-là me semblait difficile. Vous philosophez trop bien pour prononcer là-dessus aussi légèrement que nos voyageurs, qui s’exposent quelquefois, sans beaucoup de façons, à mettre leurs semblables au rang des bêtes. Vous obligerez donc sῦrement le public, et vous instruirez même les naturalistes, en nous apprenant les moyens que vous avez employés pour décider cette question.
Dans mon épître dédicatoire, j’ai félicité ma patrie d’avoir un des meilleurs Gouvernements qui pussent exister; j’ai trouvé dans le Discours, qu’il devait y avoir très peu de bons Gouvernements: je ne vois pas où est la contradiction que vous remarquez en cela. Mais comment savez-vous, monsieur, que j’irais vivre dans les bois, si ma santé me le permettait, plutôt que parmi mes concitoyens, pour lesquels vous connaissez ma tendresse? Loin de rien dire de semblable dans mon ouvrage, vous y avez dῦ voir des raisons très fortes de ne point choisir ce genre de vie. Je sens trop en mon particulier combien peu je puis me passer de vivre avec des hommes aussi corrompus que moi; et le sage même, s’il en est, n’ira pas aujourd’hui chercher le bonheur au fond d’un désert. Il faut fixer, quand on le peut, son séjour dans sa patrie, pour l’aimer et la servir. Heureux celui qui, privé de cet avantage, peut au moins vivre au sein de l’amitié, dans la patrie commune du genre humain, dans cet asile immense ouvert à tous les hommes, où se plaisent également l’austère sagesse et la jeunesse folâtre; où règnent l’humanité, l’hospitalité, la douceur, et tous les charmes d’une société facile; où le pauvre trouve encore des amis, la vertu des exemples qui l’animent, et la raison des guides qui l’éclairent! C’est sur ce grand théâtre de la fortune, du vice, et quelquefois des vertus, qu’on peut observer avec fruit le spectacle de la vie; mais c’est dans son pays que chacun devrait en paix achever la sienne.
Il me semble, monsieur, que vous me censurez bien gravement sur une réflexion qui me paraît très juste, et qui, juste ou non, n’a point dans mon écrit le sens qu’il vous plaît de lui donner par l’addition d’une seule lettre. Si la nature nous a destinés à être saints , me faites-vous dire, j’ose presque assurer que l’état de réflexion est un état contre nature, et que l’homme qui médite est un animal dépravé. Je vous avoue que si j’avais ainsi confondu la santé avec la sainteté, et que la proposition fῦt vrai, je me croirais très propre à devenir un grand saint moi-même dans l’autre monde, ou du moins à me porter toujours bien dans celui-ci.
Je finis, monsieur, en répondant à vos trois dernières questions. Je n’abuserai pas du temps que vous me donnez pour y réfléchir; c’est un soin que j’avais pris d’avance.
Un homme, ou tout autre être sensible, qui n’aurait jamais connu la douleur, aurait-il de la pitié, et serait-il ému à la vue d’un enfant qu’on égorgerait? Je réponds que non.
Pourquoi la populace, à qui M. Rousseau accorde une si grande dose de pitié, se repaît-elle avec tant d’avidité du spectacle d’un malheureux expirant sur la roue? Par la même raison que vous allez pleurer au théâtre et voir Séide égorger son père, ou Thyeste boire le sang de son fils. La pitié est un sentiment si délicieux, qu’il n’est pas étonnant qu’on cherche à l’éprouver. D’ailleurs, chacun a une curiosité secrète d’étudier les mouvements de la nature aux approches de ce moment redoutable que nul ne peut éviter. Ajoutez à cela le plaisir d’être pendant deux mois l’orateur du quartier, et de raconter pathétiquement aux voisins la belle mort du dernier roué.
L’affection que les femelles des animaux témoignent pour leurs petits, a-t-elle ces petits pour objet, ou la mère? D’abord la mère, pour son besoin; puis les petits , par habitude. Je l’avais dit dans le Discours. Si par hasard c’était celle-ci, le bien-être des petits n’en serait que plus assuré. Je le croirais ainsi. Cependant, cette maxime demande moins à être étendue que resserrée; car, lorsque les poussins sont éclos, on ne voit pas que la poule ait aucun besoin d’eux, et sa tendresse maternelle ne le cède pourtant à nulle autre.
Voilà, monsieur, mes réponses. Remarquez au reste que, dans cette affaire comme dans celle du premier Discours, je suis toujours le monstre qui soutient que l’homme est naturellement bon; et que mes adversaires sont toujours les honnêtes gens qui, à l’édification publique, s’efforcent de prouver que la nature n’a fait que des scélérats.
Je suis, autant qu’on peut l’être de quelqu’un qu’on ne connaît point, monsieur, etc.