Econlib

The Library

Other Sites

Front Page arrow Titles (by Subject) arrow SIXIÈME LEÇON: le nouveau rÉgime monÉtaire - Cours d'Economie Politique vol. 2

Return to Title Page for Cours d’Economie Politique vol. 2

Search this Title:

Also in the Library:

Subject Area: Economics
Topic: General Treatises on Economics

SIXIÈME LEÇON: le nouveau rÉgime monÉtaire - Gustave de Molinari, Cours d’Economie Politique vol. 2 [1854]

Edition used:

Cours d’Economie Politique (Paris: Guillaumin, 1863). 2 vols. 2nd revised edition. Vol. 2.

Part of: Cours d’Économie Politique 2 vols.

About Liberty Fund:

Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals.


SIXIÈME LEÇON

le nouveau rÉgime monÉtaire

Esquisse du nouveau régime monétaire français. — Ressemblance de ce régime avec l’ancien. — Le billon. — Défectuosité de l’étalonnage de la monnaie d’or. — Conséquences de cette défectuosité. — Retrait et affluence de l’or. — Inconvénients de la substitution de l’or à l’argent. — Moyens de la prévenir. — La refonte, la tarification et le billonnage de l’or. — Ce qu’il faut penser du système dit du double étalon. — Anachronisme de ce système. — L’opinion des économistes sur le choix de l’étalon engage-t-il la science? — Rôle de la science économique dans le règlement des questions monétaires. — Nécessité actuelle d’un progrès de l’instrument des échanges.

Il y a beaucoup moins de différence qu’on n’a l’habitude de le supposer entre le système monétaire actuel de la France et celui de l’ancien régime.

D’abord l’étalon est demeuré à très peu de chose près ce qu’il était à partir des premiers temps du XVIIIe siècle. En 1726, après les fluctuations occasionnées par le système de Law, la valeur de la livre se trouva ainsi établie: image , et elle ne changea plus jusqu’en 1789. Traduite en monnaie actuelle, c’est une valeur de 99 c. environ. En prenant donc pour étalon le franc, soit un poids d’argent monnayé de 5 gr. à 9/10es de fin, on n’apporta qu’une modification insignifiante à l’ancien système. Seulement, d’une part, on substitua l’échelle décimale à l’échelle duodécimale, et, d’une autre part, on fit frapper des espèces ayant exactement la valeur de l’étalon, c’est à dire des francs, tandis que sous l’ancien régime on n’avait point fait frapper de livres.

Le prix de façon du monnayage ne fut, de même, que très légèrement modifié. A l’époque où écrivait James Steuart, il s’élevait à 8 p. c., en sorte qu’il donnait encore un assez beau bénéfice. Mais, dans les années qui précédèrent la révolution, il avait été diminué, et il ne représentait plus qu’une fraction tout à fait insignifiante de la valeur de la monnaie 1. . On le rétablit à peu près au même taux lors de la reconstitution du système monétaire. Il est actuellement de fr. 1,50 par kil. soit de 3/4 p. c. pour l’argent, et de 6 francs par kil. soit de 2 millièmes environ pour l’or.

Le régime de la monnaie d’appoint ou de billon n’a pas été modifié davantage. Le billon a continué d’être émis pour le compte du gouvernement, et, comme sous l’ancien régime, les populations ont eu pendant longtemps à se plaindre du mauvais règlement de cette émission. Jusqu’à l’époque du retrait du vieux billon et de son remplacement par la monnaie de bronze de Napoléon III, elle dépassa la demande, en sorte que le billon subissait une perte. Pour remédier à cet inconvénient, on n’avait rien trouvé de mieux que de limiter à 5 francs la somme de billon que chacun serait tenu de recevoir dans un paiement. Mais si les classes moyennes et supérieures étaient ainsi, en grande partie, affranchies du dommage de la dépréciation, ce dommage retombait en revanche d’un poids d’autant plus lourd sur la masse du peuple, qui recevait la plus grosse part de ses salaires en monnaie de billon, et qui, en tous cas, se servait principalement, dans ses transactions journalières, de cette monnaie inférieure1. . Les différents gouvernements qui se sont succédé en France, à partir de la révolution jusqu’au second empire, méritent à cet égard les plus graves reproches. Le remplacement du vieux billon par la monnaie de bronze actuelle a été un bienfait signalé pour la masse du peuple, en même temps qu’une opération avantageuse à l’État2 ; mais le danger d’une émission surabondante continue à subsister; il s’est même aggravé, car la proportion de la valeur en métal de la nouvelle monnaie de bronze est moindre que ne l’était celle de l’ancien billon. Le procédé le plus efficace que l’on puisse employer pour écarter ce danger consiste à rendre le billon toujours échangeable, à bureau ouvert, chez les percepteurs des contributions et dans les hôtels des monnaies contre de la monnaie étalon. Ce procédé a été mis en vigueur par le gouvernement suisse et imité par le gouvernement belge. Il rend impossible la baisse ou la hausse du billon relativement à la monnaie étalon, absolument comme le fait pour le papier la convertibilité des billets de banque ou des assignats 1 .

Enfin, on reprit, purement et simplement, pour la monnaie d’or, le système imparfait d’étalonnage, qui était en vigueur sous l’ancien régime. Comme on avait reconnu que l’argent ne pouvait être employé à la fabrication des pièces de plus de 5 fr. à cause de sa lourdeur, et qu’il était indispensable d’avoir pour les transactions supérieures une monnaie d’or auxiliaire, en coupures appropriées aux besoins de la circulation, on recommença à fabriquer sous le nom de napoléons des louis et des doubles louis de 20 et de 40 francs, en se réglant sur la proportion de la valeur des deux métaux, laquelle était de 1 à 15 1/2 environ, à l’époque de la reconstitution de l’appareil monétaire, et en supposant cette proportion invariable. C’est ainsi que l’on employa pour fabriquer les pièces de 20 francs un poids d’or de 6,451 gr. à 9/10es de fin, équivalant exactement, d’après la proportion de 1 à 15 1/2, à 100 gr. d’argent à 9/10es de fin, étoffe métallique de 4 pièces de 5 francs. Si le rapport entre la valeur de l’or et celle de l’argent avait été, en effet, invariable, ce procédé d’étalonnage n’aurait rien laissé à désirer: les espèces d’or n’auraient pas plus varié relativement aux espèces d’argent que si les unes et les autres avaient été fabriquées avec le même métal. Malheureusement, cette invariabilité du rapport de valeur des deux métaux était une pure fiction. Sans doute, l’or et l’argent varient rarement d’une manière sensible dans un court intervalle. Cela tient à des particularités que nous avons signalées dans une leçon précédente, savoir à ce qu’ils ont une grande durée et à ce qu’ils ne sont point des articles de première nécessité; mais ils varient, l’expérience l’atteste, lorsque la production de l’un augmente ou diminue pendant une période de quelque étendue, sans que celle de l’autre subisse une augmentation ou une diminution correspondante. Ce phénomène s’est produit maintes fois. Ainsi il paraît bien avéré que l’or était, dans l’antiquité, plus abondant qu’il ne l’est aujourd’hui relativement à l’argent; d’où il résultait que le rapport de valeur des deux métaux n’était que de 1 à 10, autrement dit qu’avec 1 kil. d’or on n’achetait que 10 kil. d’argent, tandis qu’on en achète aujourd’hui 15. Au moyen âge, ce rapport a commencé à se modifier à l’avantage de l’or, et il paraît avoir été, en moyenne, de 1 à 12. La découverte de l’Amérique eut pour résultat de faire baisser à la fois l’or et l’argent dans une proportion considérable. Mais cette baisse (laquelle s’effectua, comme on sait, avec une grande lenteur, dans une période de 50 à 70 ans) affecta l’argent plus que l’or, l’exploitation s’étant portée de préférence sur les riches gisements d’argent du Mexique et du Pérou. La proportion monta, en conséquence, successivement de 1 à 12 à 1 à 15 1/2 environ, et telle était la situation lorsque la France reconstitua son régime monétaire. Comme il y avait assez longtemps que les deux métaux n’eussent subi de variations sensibles, on crut pouvoir considérer comme invariable le rapport de valeur existant entre eux.

Mais l’expérience ne tarda pas à démontrer que l’on se trompait. D’abord, soit que le rapport adopté ne fῦt point l’expression exacte du rapport réel, soit que la production de l’or eῦt diminué dans une proportion plus forte que celle de l’argent, par le fait des révolutions de l’Amérique espagnole, la quantité d’or contenue dans une pièce de 20 francs se trouva bientôt valoir plus que la quantité d’argent contenue dans 4 pièces de 5 francs. Cela étant, comme les paiements pouvaient s’effectuer indifféremment en argent ou en or, on fit frapper de préférence les espèces qui coῦtaient le moins cher et l’or disparut peu à peu de la circulation. Les espèces d’or ne furent plus demandées que par exception, pour certains usages auxquels elles étaient spécialement propres, pour les voyages par exemple; car à leur valeur légale s’ajoutait une prime proportionnée à la différence existant entre le rapport réel de valeur des deux métaux et leur rapport légal. Cette prime, qui portait la valeur vénale de la pièce de fr. 20 à fr. 20, 10, fr. 20, 20, constituait, le plus souvent, une perte pour l’acheteur. En effet, ceux auxquels il offrait ses espèces d’or n’ayant, pour la plupart, aucune raison particulière de préférer un paiement en or à un paiement en argent, refusaient naturellement de payer la prime. Alors même, du reste, que le remboursement de la prime sur l’or serait devenu général, l’adjonction de cette prime et sa variabilité auraient diminué la circulation des espèces d’or en les rendant moins propres à l’usage. Pendant trente ans, la monnaie d’or disparut donc presque complétement de la circulation française.

Mais, par suite des découvertes successives des gisements aurifères de la Sibérie, de la Californie et de l’Australie, la situation changea. La production annuelle de l’or qui ne dépassait pas le chiffre de cent millions, au commencement du siècle, atteignit régulièrement celui d’un milliard. Bien qu’en vertu de sa nature particulière, l’or ne subisse qu’à la longue l’influence d’une augmentation ou d’une diminution de sa production, il commença dès lors à baisser. Après avoir valu pendant trente ans 15 3/4 kil. d’argent environ, le kil. d’or ne valut plus que 15 1/2 kil. d’argent, puis 15 1/3 à 15 1/4. Il en est là aujourd’hui. Le résultat immédiat de cette baisse de l’or fut de le faire reparaître dans la circulation. Comme on pouvait payer indifféremment avec de l’or ou de l’argent, et comme le métal nécessaire pour fabriquer 20 fr. en or coῦtait moins désormais que le métal nécessaire pour fabriquer 20 fr. en argent, on cessa de monnayer de l’argent et l’on recommença à monnayer de l’or. A mesure que l’or pénétrait dans la circulation, l’argent s’en retirait, car on pouvait l’exporter avec profit. Tandis qu’en France 15 1/2 kil. d’argent et 1 kil. d’or portés au monnayage produisaient exactement la même valeur en monnaie, à Londres, il suffisait de 15 1/4 kil. d’argent pour acheter 1 kil. d’or. Exporter de l’argent à Londres pour importer en échange de l’or en France devint donc une opération profitable, et cette opération ne manqua pas de se faire jusqu’à ce que l’on eῦt presque entièrement remplacé l’argent dans la circulation française. Le gouvernement activa encore cette substitution, qui avait le mérite à ses yeux de remplacer les vieilles effigies royales par l’effigie impériale, en faisant frapper des pièces de 5 fr. d’or pour tenir lieu de celles d’argent qui s’en allaient. Les monnaies d’appoint seules demeurèrent; encore devinrentelles rares, et celles qui contenaient tout leur poids d’argent furent-elles triées et exportées. Aujourd’hui c’est l’or qui est devenu, en France comme en Angleterre, la monnaie principale: l’argent n’est plus, dans l’usage, qu’une monnaie d’appoint supérieure au billon 1 .

Cette substitution a engendré une situation précisément inverse à celle qui existait auparavant. On manquait alors de la monnaie la mieux appropriée aux transactions supérieures; on manque maintenant de celle qui est la mieux appropriée aux transactions moyennes, car la pièce de 5 fr. d’or n’est pas, à beaucoup près, d’un usage aussi commode que la pièce de 5 fr. d’argent.

Cependant l’inconvénient de la substitution de l’or à l’argent dans les transactions inférieures est plus grave que celui qui résultait de la substitution de l’argent à l’or dans les transactions supérieures, en ce qu’il amène un affaiblissement de l’étalon monétaire. Pendant la période de rareté de la monnaie d’or, l’étalon monétaire ne s’est point trouvé modifié. On frappait plus de monnaie d’argent et l’on remplaçait autant que possible l’or par des billets de banque, dans les transactions supérieures, voilà tout! Sans doute, le débouché de l’argent métal étant ainsi accru, il pouvait en résulter une légère hausse de l’étalon, mais cette hausse demeura insensible. Ce qui le prouve, c’est que la proportion de valeur entre l’or et l’argent n’en parut point affectée et que la monnaie d’or continua d’être rare.

Du moment, au contraire, où l’or a pris la place de l’argent dans la circulation, l’étalon a commencé à s’affaiblir. Un franc d’argent, étalon monétaire, consiste en 5 grammes d’argent monnayé à 9/10es de fin, et il équivaut, en supposant que l’or vaille 15 1/2 fois l’argent, à 0,32 gr. d’or monnayé à 9/10es de fin. Mais dès que l’or ne vaut plus 15 1/2 fois l’argent, 0,32 gr. d’or ne valent plus 5 gr. d’argent, et l’étalon monétaire se trouve affaibli du montant de la baisse. Car les débiteurs peuvent s’acquitter indifféremment avec des francs d’or de 0,32 gr. ou avec des francs d’argent de 5 gr. En s’acquittant avec des francs d’or de 0,32 gr., comme ils y sont autorisés légalement, ils infligent à leurs créanciers une perte égale au montant de la dépréciation que l’or a subie. Dans l’état actuel des choses, cette perte est peu importante, car la baisse de l’or est assez faible; mais supposons qu’elle devienne plus forte, que l’or ne vaille plus que 14 fois, 12 fois ou même 10 fois l’argent, la perte des créanciers qui auront stipulé sous le régime des francs d’argent et que l’on remboursera avec des francs d’or, pourra s’élever fort haut. Ce sera exactement comme si, en laissant par négligence ou autrement le mètre se raccourcir de 10 à 15 centimètres, on autorisait ceux qui se sont engagés à fournir tant de mètres d’étoffe, ancienne mesure, à un certain prix, à s’acquitter de leurs livraisons avec le même nombre de mètres raccourcis.

Il s’agit maintenant de savoir comment cette substitution de l’or à l’argent, entraînant l’affaiblissement de l’étalon, pouvait être empêchée ou arrêtée? Sous l’ancien régime, on remédiait de deux manières à ce mal qui se faisait, à ce qu’il semble, fréquemment sentir, car Henry Poullain la signale au nombre des principales causes du désordre des monnaies. Tantôt on refondait la monnaie d’or, en augmentant le poids des nouvelles espèces, dans la proportion de la dépréciation; tantôt, — quand on voulait éviter les frais d’une refonte, — on abaissait dans la même proportion, la valeur monétaire des espèces d’or existantes. Ces deux remèdes pourraient encore être appliqués dans les circonstances actuelles; mais ils présenteraient, l’un et l’autre, des inconvénients sérieux. Si l’on adoptait le procédé de la refonte, à une époque où l’or est en voie de dépréciation, sans que personne puisse prédire à quel point cette dépréciation s’arrêtera, on s’exposerait à devoir, chaque fois que la valeur de l’or s’abaisse, renouveler cette opération coῦteuse. Si l’on recourait à l’abaissement de la valeur monétaire, soit en autorisant les créanciers à ne plus recevoir les espèces d’or qu’au cours variable du commerce, soit en tarifant ces espèces aux environs du cours, et en modifiant cette tarification à chaque nouvelle baisse du métal, on éviterait les frais de la refonte, mais en rendant la monnaie d’or beaucoup moins propre à servir de medium circulans. Car elle n’aurait plus qu’une coupure irrégulière, et, de plus, ses détenteurs seraient exposés à subir une moins value à chaque abaissement du cours ou du tarif.

Il y avait un troisième remède, à notre avis bien préférable à ceux-là, et qui consistait à importer en France le régime de l’étalonnage anglais, en reduisant la monnaie d’or à l’état de “billon.”

Ainsi que nous l’avons vu (3e leçon), en Angleterre l’or sert d’étalon monétaire, et la monnaie d’argent n’est en réalité qu’un billon supérieur, fabriqué avec une étoffe métallique d’une valeur inférieure à sa valeur monétaire. Comme l’émission en est proportionnée exactement aux besoins de la circulation, la monnaie d’argent n’a point de fluctuations propres: sa valeur est toujours gouvernée par celle de la monnaie étalon. Rien n’aurait été plus facile, en France, que d’appliquer ce régime à la monnaie d’or. Il aurait suffi pour cela d’en arrêter la fabrication au moment où elle commençait à empiéter sur le domaine naturel de l’argent, et, mieux encore, de la rendre toujours échangeable à vue contre de la monnaie d’argent, comme fait la Suisse pour le billon. Cela fait, l’or métal aurait eu beau se déprécier, la valeur de la monnaie d’or n’aurait point varié, de même que le cuivre, le bronze ou le nickel ont beau subir des fluctuations, la valeur des monnaies de billon fabriquées avec ces métaux demeure invariable 1 .

On aurait eu ainsi un système monétaire rationnel, à base d’argent, comme l’Angleterre a un système monétaire rationnel à base d’or.

Au point où en sont venues les choses, il est un peu tard pour recourir à ce remède. Car il faudrait se résigner à faire les frais de l’échange de la monnaie d’or, émise en quantité surabondante, contre de la monnaie étalon. Il y a donc apparence que la France sera conduite à ratifier le fait accompli, en adoptant légalement l’étalon d’or et en affaiblissant la monnaie d’argent indispensable au service des menus échanges; ceci afin de pouvoir la conserver dans la circulation. Elle billonnera l’argent, comme a fait l’Angleterre, autrement dit, elle adoptera purement et simplement le système anglais. C’est ainsi qu’après avoir fait un si grand étalage des avantages prétendus de l’application du système métrique à l’étalonnage de la monnaie, elle l’abandonnera sans retour. Son étalon monétaire ne sera plus, en effet, en droit comme il n’est déjà plus en fait, 5 gr. d’argent monnayé à 9/10es de fin; mais la somme aussi peu décimale que possible de 0,32 gr. d’or monnayé à 9/10es de fin.

Ce qui a empêché selon toute apparence de remédier, en temps opportun, au vice de l’étalonnage du système français, c’est l’antagonisme des opinions sur le choix du métal étalon. En général, les économistes, M. Michel Chevalier en tête, défendent l’étalon d’argent, tandis que l’étalon d’or a pour lui les banquiers et les hommes d’affaires. Mais, quelque opinion qu’on ait sur ce point, on doit reconnaître que le système actuel est vicieux. Que l’on tienne pour l’étalon d’argent ou pour l’étalon d’or, on ne peut admettre comme rationnel et satisfaisant un système sous l’empire duquel la monnaie étalon peut être chassée de la circulation, chaque fois que l’étoffe de la monnaie auxiliaire vient à se déprécier, un système dans lequel l’étalon est essentiellement variable et précaire, alors que sa qualité essentielle est la stabilité. Nous n’ignorons pas que cette défectuosité même a été vantée comme une qualité et élevée à la hauteur d’un système par les partisans du régime dit du double étalon. Mais se rend-on bien compte de ce qu’est, en réalité, ce régime? Il est permis d’en douter.

En admettant même que deux étalons existent, en droit, que l’or soit investi de cette qualité aussi bien que l’argent, que le franc soit un poids d’or monnayé de 0,32 gr. aussi bien qu’un poids d’argent de 5 gr. et que l’on puisse, en conséquence, s’acquitter toujours, indifféremment, avec l’un ou l’autre de ces deux francs, en fait il ne peut jamais exister qu’un seul étalon. Deux situations peuvent ici se présenter. En premier lieu, la monnaie d’or peut être exactement proportionnée, dans sa valeur, avec celle d’argent, de telle façon qu’une pièce de 20 francs d’or vaille 4 pièces de 5 francs d’argent, ni plus ni moins. Dans ce cas, l’étalon est un quoique composé de deux métaux. En second lieu, la proportion peut cesser d’exister, la pièce de 20 francs d’or peut valoir plus ou moins que 4 pièces de 5 fr. d’argent. Dans ce cas, l’étalon est encore un, car la monnaie métallique la plus chère disparait invariablement de la circulation: l’étalon sera l’argent si l’or hausse de prix ou si l’argent baisse, ce sera l’or si l’argent hausse ou si l’or baisse. Que résultet-t-il de là? C’est qu’avec ce système, si système il y a, on a toujours pour étalon le métal dont la valeur est le plus dépréciée.

Si les métaux étalons n’étaient exposés qu’à un risque de hausse, on pourrait ainsi, sans aucun doute, affaiblir sensiblement ce risque. A moins, chose peu probable, que la hausse des deux métaux ne fῦt égale et simultanée, le métal le plus stable resterait étalon, tandis que le métal en hausse cesserait de l’être. Mais, au temps où nous sommes, les métaux monétaires sont bien plutôt exposés à un risque de baisse, et il en résulte que si l’étalon est double, le risque de dépréciation sera double aussi, car chaque fois qu’une baisse surviendra, soit dans la valeur de l’or soit dans la valeur de l’argent, elle entraînera un affaiblissement de l’étalon. Ce régime qui a pu avoir son utilité aux époques où les métaux monétaires étaient à la hausse n’est donc plus qu’un anachronisme nuisible aux époques où ils sont à la baisse, puisqu’au lieu de ralentir la chute de l’étalon il l’accélère par l’accumulation d’un double risque de dépréciation.

Dans cette situation, il faut ou renoncer aux étalons métalliques, ou adopter pour étalon le métal dont la valeur présente le plus de chances de stabilité. Le choix de cet étalon a divisé et divise encore les économistes; mais, comme nous l’avons déjà remarqué, ce choix n’est point, à proprement parler, du ressort de l’économie politique.

L’économie politique ne fournit, en effet, aucun moyen de tirer l’horoscope de la valeur d’un produit quelconque, car une foule de circonstances étrangères à son domaine agissent sur la valeur des choses. Nous ne pouvons pas plus savoir quelle sera, dans dix ans ou dans vingt ans, la valeur de l’or ou de l’argent que celle du blé, du coton ou de fer. Supposons, par exemple, que les gisements aurifères s’épuisent et que de riches mines d’argent viennent à être découvertes, ou simplement que les mines du Mexique et du Pérou viennent à être mises en pleine exploitation, les probabilités de baisse augmenteront pour l’argent, tandis qu’elles diminueront pour l’or. Dans l’état actuel des choses, notre opinion est favorable à l’argent: nous inclinons à croire avec M. Michel Chevalier que les probabilités de stabilité sont plus grandes pour l’argent que pour l’or. Mais cette opinion, que l’événement peut démentir puisqu’il s’agit de simples probabilités, n’engage en rien la science économique, qui n’a pu nous fournir qu’une faible portion des éléments sur lesquels elle se fonde.

En résumé, le rôle de la science dans les questions monétaires consiste: 1° à reconnaître le besoin auxquel pourvoit l’instrument des échanges et à analyser les fonctions qu’il remplit, soit comme mesure des valeurs soit comme medium circulans; 2° à constater, en conséquence de cette analyse, les qualités particulières que doivent posséder l’étalon des valeurs et le medium circulans; 3° à signaler les inconvénients et les maux que l’insuffisance de ces qualités indispensables, telles que la stabilité de la valeur de l’étalon, le défaut d’unité dans les différentes parties de l’instrument monétaire, occasionnent dans la circulation; enfin 4° à provoquer la recherche des moyens de perfectionner l’instrument monétaire, lorsqu’il est reconnu défectueux ou insuffisant.

Qu’il y ait lieu de provoquer aujourd’hui un progrès de cette nature, cela nous paraît indubitable. En effet, nous pouvons, en nous appuyant sur les données que nous fournissent l’économie politique, d’une part, la statistique, de l’autre, constater:

En premier lieu, qu’à mesure que la masse des échanges s’augmente et, en particulier, des échanges à terme, on éprouve à un plus haut degré le besoin de posséder un étalon des valeurs aussi stable que possible;

En second lieu, que l’or et l’argent ont subi et subissent tous les jours des fluctuations de valeur qui les rendent, en présence du besoin croissant de stabilité de l’étalon, de moins en moins propres à servir de mesure commune des valeurs.

D’où cette conclusion nécessaire qu’on sera tôt ou tard amené à abandonner les étalons métalliques pour en adopter de plus parfaits.

A quoi nous ajouterons que ce progrès serait, selon toute apparence, déjà réalisé si le monnayage, au lieu de demeurer un monopole gouvernemental, avait été abandonné à l’industrie privée et soumis à la loi de la concurrence.

[1.]Le seigneuriage alla toujours en décroissant, et au moment de la révolution, en vertu du dernier tarif, celui de 1771, il n’était, d’après Necker, que de 1 192/1000 pour cent sur l’argent, 1 167/1000 sur l’or. Le brassage était, pour l’argent, de 14 6/10 sur mille, pour l’or de 2 8/10 sur mille. (Michel Chevalier. Cours d’Économie politique. La monnaie, sect. III, chap. Ier, p. 104.)

[1.]Voir les Questions d’économie politique et de droit public: De la dépréciation de l’or, t. Ier, p. 305.

[2]La plus vaste opération à laquelle ait donné lieu le billon est celle à laquelle s’est livré le gouvernement français à partir de 1852 ct qui vient d’être heureusement terminée. Il s’agissait de retirer la masse entière des anciennes pièces en cuivre et en métal de cloche qui était lourdes et mal frappées, et de les remplacer par un billon d’une exécution supérieure et relativement léger, fait d’un bronze très riche en cuivre. On a adopté pour le décime le poids de 10 grammes, qui était au dessous du poids de la plupart des billons de cuivre connus jusqu’à ce jour. De cette manière, avec un kilogramme de cuivre on fait des pièces pour une valeur courante de 10 fr. Ce qui est bien supérieur à la valeur réelle du métal. Les sept hôtels des monnaies de France ont concouru à cette fabrication qui a été close en 1858. On a retiré près de 10 millions de kilogr. (exactement 9,939,292 kil.) de sous en cuivre ou en métal de cloche, représentant une valeur nominale de fr. 48,512,698, et on a livré à la circulation, en pièces neuves, une valeur nominale de fr. 48,500,000, formant un poids total de 4,850,434 kilogr., et répartis ainsi:

Piècesde 10centimes. . . . . . . . . . . . fr.25,965,839 70
Id.5. . . . . . . . . . . .20,702,905 15
Id.2. . . . . . . . . . . .1,162,665 64
Id.1. . . . . . . . . . . .668,589 51
Total. . .fr.48,500,000 00

Les frais de fabrication ont été de fr. 7,762,077; l’excédant du métal, qu’on a vendu, a produit fr. 10,834,977; l’opération a ainsi donné un bénéfice net d’un peu plus de 3 millions de francs.

La quantité de billon livrée ainsi à la circulation s’est trouvée insuffisante, et cette année (1860) une loi a pourvu à la fabrication de 12 millions de plus. (Michel Chevalier, Dictionnaire du commerce et de la navigation, art. Monnaie.)

L’insuffisance du nouveau billon tient surtout à ce que ce billon a pénétré dans la circulation de quelques pays voisins, notamment dans celle de la Belgique. S’il vient, quelque jour, à en être expulsé, il se trouvera de nouveau en France à l’état d’excédant et il se dépréciera, au grand dommage de la foule des petits consommateurs de billon, à moins que cet excédant ne soit retiré de la circulation.

[1]Dans aucun pays le mauvais étalonnage de la monnaie de billon n’a causé plus de désordres qu’en Russie. On trouve à cet égard des renseignements fort curieux dans le Cours d’économie politique de Storch.

“Les annales de notre patrie, dit cet économiste trop peu apprécié, dans une des remarquables leçons qu’il a consacrées à la monnaie, nous fournissent un fait curieux, savoir l’existence d’une monnaie de confiance représentant non pas de l’or et de l’argent, mais des peaux et des fourrures. Dans le temps où les peaux servaient de numéraire en Russie, l’incommodité attachée à la circulation d’un numéraire si volumineux et si périssable, donna lieu à l’idée de les remplacer par de petits morceaux de cuir timbrés, qui par là devinrent des signes payables en peaux et fourrures. — Dans la suite, et lorsqu’on commença à battre de la petite monnaie, ces signes représentèrent les fractions des copeks d’argent. Ils conservèrent cet emploi jusqu’en 1700, du moins dans la ville de Kalouga et dans ses environs, comme on le voit par un édit de Pierre Ier. du 8 mars de cette année, par lequel ce prince ordonna de les délivrer contre de la petite monnaie de cuivre, qu’il venait de faire frapper pour cela.

“Dans des temps plus récents, le cuivre, comme représentant de l’argent, a joué un rôle moins singulier mais plus important dans notre histoire monétaire. Déjà sous le tzar Alexis, on eut l’idée de le substituer à l’argent, de manière à rendre ce dernier métal absolument inutile dans la circulation. Ce prince fit frapper, en 1655, des copeks de cuivre du même volume que ceux d’argent, qui étaient alors la principale monnaie courante, et il ordonna de les recevoir les uns et les autres pour la même valeur. Comme le souverain lui-même les accepta à ce taux dans ses caisses, les copeks de cuivre se maintinrent au niveau de ceux d’argent jusqu’en 1658; mais dès lors ils commencèrent à se déprécier . En 1659, cent copeks d’argent valaient 104 copeks de cuivre; en 1661, ils en valaient déjà 200; au commencement de 1662, de 300 à 900; au mois de juin de l’année suivante, jusqu’à 1,500. A cette époque, une révolte ayant éclaté parmi le peuple de Moscou à cause de cette monnaie, elle fut supprimée.

“Quoique dans les temps postérieurs à cette époque, l’abus de la monnaie de cuivre n’ait jamais été porté aussi loin, cependant, il n’a pas laissé de causer de grands désordres dans notre système monétaire et d’entraîner des suites très pernicieuses.

“En mettant de côté la monnaie de cuivre du tzar Alexis qui ne fut que de courte durée, les pièces de cuivre qui eurent cours en Russie avant le règne de Pierre Ier l’étaient que des fractions du copek d’argent, qui constituait alors l’unité monétaire et la principale monnaie courante. Ce prince, après avoir réduit le rouble d’argent à la moitié de sa valeur, fit battre cinq espèces différentes de monnaie de cuivre, depuis la valeur d’un huitième de copek (polpolouchka) jusqu’à celle de cinq copeks. Le taux légal de cette monnaie a beaucoup varié dans les différentes périodes de son règne. En 1704, il fut fixé à 20 roubles au poud, c’est à dire qu’il fut ordonné de frapper 20 roubles d’un poud de cuivre: or, comme le prix courant du cuivre en barres était alors de 5 roubles le poud de cuivre, vous voyez que l’empereur attribuait à sa monnaie de cuivre une valeur trois fois plus grande ou qu’elle était surévaluée de 300 pour cent. Un rouble en cuivre n’avait de valeur intrinsèque que 25 copeks, et cependant le gouvernement le faisait circuler pour un rouble, et il devait légalement s’échanger contre un rouble d’argent.

“Ce taux de la monnaie de cuivre était beaucoup plus haut qu’il ne l’avait été jusque-là; néanmoins, dans la suite de son règne, Pierre Ier l’éleva encore: depuis 1718 il fit battre 40 roubles d’un pond de cuivre, taux qui a subsisté pendant les règnes de Catherine Ier et de Pierre II. Alors la monnaie de cuivre se trouva surévaluée de 566 2/3 pour cent; et un rouble en cuivre ne valait effectivement que 15 copeks.

“Tout exorbitante qu’était cette surévaluation, la monnaie de cuivre aurait peut-être conservé sa valeur nominale, si on lui avait conservé son caractère de petite monnaie. Mais non seulement on la frappa en coupures trop fortes, mais encore on en émit des quantités si prodigieuses, qu’elle chassa bientôt de la circulation une partie de la monnaie d’argent. Dans un temps où la valeur de dix copeks en argent suffisait à un homme pour acheter sa nourriture journalière, des pièces de 5 copeks en cuivre ne pouvaient guère circuler comme monnaie de billon. Aussi n’était-ce pas l’intention du gouvernement de leur donner cette destination; ces espèces viles et pesantes devaient remplacer l’or et l’argent dont le gouvernement avait besoin pour autre chose. Mais s’il eῦt été possible de les substituer aux métaux précieux, une surévaluation plus que quintuple n’était certainement pas le moyen d’atteindre ce but.

“Les suites d’un pareil système ne pouvaient qu’être que désastreuses. Tant que la monnaie de cuivre conserva sa valeur nominale, la circulation fut inondée de monnaie contrefaite dans les pays voisins. On voit par les mémoires du comte Munich qu’outre les quatre millions de monnaie de cuivre frappés dans l’empire, il s’y trouvait encore pour plus de six millions de cette monnaie importée de l’étranger. Pour cette quantité de monnaie contrefaite, les étrangers avaient acheté de la monnaie d’argent et des marchandises russes avec un profit de 560 pour cent: la Russie se trouvait appauvrie de toute cette valeur, et dénuée d’espèces d’argent. Ces circonstances ne pouvaient manquer de faire baisser la valeur nominale de la monnaie de cuivre; mais à mesure qu’elle se rapprocha de sa valeur intrinsèque, toutes les menues denrées renchérirent en proportion, le peuple en souffrit, et le gouvernement, obligé de recevoir cette monnaie à sa valeur nominale, et ne pouvant plus l’employer dans ses achats que pour sa valeur intrinsèque, en éprouva une diminution sensible dans ses revenus.

“Tant de calamités dessillèrent enfin les yeux des administrateurs: en 1735, l’impératrice Anne fit émettre de la nouvelle monnaie au taux de 10 roubles au poud. Cette monnaie n’était surévaluée que de 53 4/5 pour cent; la valeur intrinsèque du rouble en cuivre était 65 copeks. Cependant, comme l’ancienne monnaie subsistait toujours dans la circulation, elle fut employée à acheter les bonnes espèces, qui disparaissaient ainsi à mesure qu’elles sortaient du balancier. Après bien des tentatives infructueuses qu’on avait faites depuis dix ans pour se débarrasser de la mauvaise monnaie, on prit enfin le parti de la démonétiser à trois reprises, en 1744, 45 et 46, de sorte que les pièces de 5 copeks furent successivement réduites à la valeur nominale de 4, de 3 et de 2 copeks. Cette opération ordonnée par l’impératrice Élisabeth se fit aux dépens du gouvernement et lui causa une perte de 78 1/2 pour cent sur toute la valeur de cette monnaie.

“La démonétisation du cuivre fit naître de nouveaux embarras. Quatre millions de cette monnaie venaient d’être réduits à un million et demi; les pièces d’argent avaient disparu; le défaut de petite monnaie se faisait sentir dans tout l’empire, et le poids de la nouvelle monnaie la rendait plus incommode pour la circulation que ne l’avait été l’ancienne. Quoique ces inconvénients fussent très sensibles au gouvernement lui-même, et qu’il trouvât les plus grandes difficultés à se procurer la quantité de cuivre nécessaire pour la nouvelle monnaie, l’idée de la remplacer par des pièces d’argent ne lui vint point; au contraire, il s’obstina à vouloir réduire la valeur monétaire du cuivre à sa valeur courante. En 1755, les pièces de 2 copeks furent mises hors de cours, et l’on entreprit de frapper de la nouvelle monnaie au taux de 8 roubles au poud. Cette monnaie était trop bonne; car le prix courant du cuivre en barre étant alors le même que le taux de la monnaie, vous voyez que les frais de fabrication retombaient sur le gouvernement, ce qui lui causait une perte considérable et même fort inutile, vu la fonction de la monnaie de cuivre qui ne consiste qu’à représenter l’argent dans les achats où ce dernier ne peut être employé. Aussi cette bonne monnaie ne fut-elle pas de longue durée: la guerre de Prusse étant survenue, on revint au projet du comte Munich qui avait conseillé de donner à la monnaie de cuivre une valeur nominale double de sa valeur intrinsèque. En conséquence, dès l’année 1757 la monnaie de cuivre fut frappée au taux de 16 roubles au poud.

“. . . Le taux de 16 roubles au poud a été maintenue depuis 1757 jusqu’en 1810, pendant un espace de 53 ans. Durant toute cette période, le rapport de la valeur monétaire du cuivre à celle de l’argent n’a changé qu’une fois, en 1763, par la diminution de la monnaie d’argent. Le rouble en cuivre ayant conservé son poids, dans le temps où le poids de l’argent fin contenu dans un rouble d’argent fut diminué, il en résulta une proportion différente entre la valeur monétaire de ces deux métaux: du temps d’Élisabeth cette proportion avait été comme 1 à 49,3; depuis elle a constamment été comme 1 à 57. Les mêmes pièces de cuivre valaient une moindre quantité d’argent fin sous Catherine qu’elles n’avaient valu sous Élisabeth.

“Mais si la valeur monétaire du cuivre a peu varié durant cette période, sa valeur courante, au contraire, a essuyé les plus grandes altérations. En 1757, la proportion entre le cuivre et l’argent avait été comme 1 à 135. En 1765, nous la trouvons déjà comme 1 à 114; et depuis cette époque le prix du cuivre monte d’année en année, de sorte qu’en 1803 une livre d’argent ne peut acheter que 50 liv. de cuivre. Or, comme la proportion monétaire entre ces deux métaux ne fut point changée, il en arriva que le profit du monnayage sur la monnaie de cuivre diminua d’année en année, et qu’à la fin il se changea en perte. Le gouvernement continua toujours à donner dans ses monnaies 57 livres de cuivre contre une livre d’argent, tandis que dans le commerce une livre d’argent ne pouvait plus acheter que 50 livres de cuivre. Cette disproportion entre le prix monétaire et le prix courant du cuivre devait naturellement encourager la fonte et l’exportation de la monnaie de cuivre, puisqu’elle était bieu meilleur marché que le cuivre en barres. Nul doute que ces deux opérations ne se soient pratiquées pendant tout le temps qu’elles ont présenté un profit suffisant pour couvrir les risques et les frais de transport qui y étaient attachés.

“Ainsi, la première faute qu’on peut reprocher au système de cette période, c’est d’avoir conservé le même taux pour la monnaie de cuivre malgré la hausse prodigieuse qu’avait subi le prix courant de ce métal. Mais une erreur bien plus grave dont on doit l’accuser, c’est d’avoir augmenté la monnaie de cuivre hors de toute proportion avec la monnaie d’argent. Par cette mesure la première avait entièrement perdu son caractère de petite monnaie; les espèces les plus courantes, celles qui reparaissaient à tout moment dans les échanges, c’étaient les pièces de 5 copeks, pièces informes et pesantes, dont la circulation ne pouvait s’opérer que d’une manière excessivement incommode. Le gouvernement était si loin d’en sentir les inconvénients, qu’il paraissait vouloir réduire la nation à ce seul numéraire, du moins les quantités énormes qu’il en émettait chaque année eurent l’effet de chasser entièrement de la circulation les petites espèces d’argent que les assignats y avaient encore laissées. La somme des monnaies d’or et d’argent frappées depuis 1762 jusqu’en 1811 est de 137 millions de roubles, et celle des monnaies de cuivre émises dans le même espace de temps va au delà de 90 millions: donc l’émission de la monnaie de cuivre était à celle des monnaies d’or et d’argent dans la proportion de 1 à 1 1/2. Aucun pays de l’Europe n’offre, que je sache, l’exemple d’un pareil rapport entre le véritable numéraire et la petite monnaie.

“Le système monétaire de 1810 prouve que l’administration actuelle a reconnu les erreurs du temps passé et qu’elle est occupée à en réparer les suites. Les principales mesures par rapport à la monnaie de cuivre consistent: 1° à la réduire à sa véritable destination de petite monnaie, en ne faisant frapper que des pièces de 2 copeks, de 1 copek et d’un 1/2 copek; 2° à régler le taux légal de cette monnaie sur le prix courant du cuivre en barres.

“. . . L’édit monétaire veut que le taux légal de la monnaie de cuivre soit changé de temps à autre suivant le prix courant du cuivre en barres, calculé en monnaie d’argent sur un certain nombre d’années. Lorsque cet édit fut donné, le taux subsistant de 16 roubles au poud paraissait trop bas; car dans les six années de 1800 à 1806, le prix courant du cuivre avait été au delà de 16 roubles et même jusqu’à 18 roubles et 40 copcks; de sorte que le rouble en cuivre avait eu la valeur intrinsèque de 100 1/2 jusqu’à 115 copeks d’argent, et qu’il avait causé une perte de 2/5 jusqu’à 13 1/20 p. c. sur la matière sans compter les frais de fabrication. En prenant en somme les dix années de 1800 à 1809, on trouve que le prix moyen du cuivre en barres a été 15 roubles 38 cop. L’exemple d’Élisabeth et de Catherine, celui de la plupart des pays de l’Europe autorisaient à évaluer le cuivre dans les monnaies au double de son prix courant comme marchandise: ainsi le taux aurait pu être fixé à 30 roubles; on se contenta de le fixer à 24.

“Cependant toute modérée que paraissait être cette évaluation, elle n’en est pas moins devenue par hasard beaucoup plus forte que l’administration ne semble avoir eu l’intention de la faire; car le prix du cuivre ayant subitement baissé dans les années suivantes, il en est résulté qu’en 1811 la valeur intrinsèque du rouble en cuivre s’est vue réduite à 38 4/5 copeks, et l’année suivante à 37 6/11 de 83 1/2 copeks qu’elle était en 1810. Cette diminution tout excessive qu’elle est aurait peu d’inconvénients si la monnaie de cuivre était chez nous ce qu’elle est dans la plupart des pays, savoir de la petite monnaie; mais en Russie elle a une tout autre importance: elle entre plus ou moins dans tous les marchés, et les denrées les plus communes et les plus indispensables pour tout le monde ne s’achètent guère qu’avec cette monnaie. (Henri Storch. Cours d’économie politique, t. IV, note XIII.)

[1]On trouvera les détails statistiques les plus complets sur cette révolution monétaire dans le savant ouvrage de M. Michel Chevalier: De LaBaisse Probable De L’or, des conséquences commerciales et sociales qu’elle peut avoir et des mesures qu’elle provoque.

“Au commencement du siècle, y lisons-nous, la quantité d’or versée par les différents pays producteurs sur le marché général où puisent les États de la civilisation occidentale ou chrétienne, était d’environ 24,000 kilogr. de métal fin.

“Mais pour arriver à cette quantité, il faut compter la production de diverses contrées qui, alors, n’avaient que peu de relations commerciales avec les grandes nations chrétiennes, et, par exemple, l’île de Bornéo et diverses autres localités du grand archipel. En se bornant à l’extraction du continent américain, de l’Europe et de la Russie asiatique, M. de Humboldt a calculé que c’était alors 15,800 kil. C’est à peine si l’or que les peuples de la civilisation chrétienne puisaient à d’autres sources et particulièrement en Afrique ajoutait à cet approvisionnement un poids de 2,000 kilog. On pourrait ainsi estimer à 18,000 kil. la masse d’or qui, au commencement du siècle, venait grossir tous les ans la richesse métallique des États chrétiens. Elle s’éleva peu au dessus jusqu’à l’époque où l’exploitation des mines d’or de l’Oural et plus tard de celles de la Sibérie vint, avec le concours d’autres ressources secondaires, la porter assez brusquement à plus du triple. On en était là, au commencement de 1848, lorsque eut lieu la découverte des riches gisements de la Californie qui devait être suivie de si près d’un événement semblable dans l’Australie. En ce moment, on peut évaluer en nombres ronds la masse d’or fournie aux peuples chrétiens à 275,000 kil., sinon davantage. L’augmentation est donc dans le rapport de l à 15 depuis une quarantaine d’années, et presque dans le rapport de 1 à 5 depuis 1848. Pour l’argent, au contraire, le changement est peu notable: la production, au commencement du siècle, était de 900,000 kil., on estime que présentement elle excède peu un million de kil.

“On peut exprimer autrement la véritable révolution qui s’est opérée dans la production de l’or. La contrée qui, jusqu’à l’exploitation des mines de la Sibérie, en était, pour les peuples de l’Europe, le principal foyer, l’Amérique tout entière, depuis le premier voyage de Christophe Colomb jusqu’à la découverte des mines de la Californie, c’est à dire pendant 356 ans (de 1492 à 1848), et en comptant l’or retiré des lingots d’argent aussi bien que celui des mines d’or proprement dites, n’a donné que 2,910,000 kil. de métal fin soit 10 milliards 126 millions de francs, en prenant pour un franc, d’après la loi française du 7 germinal an XI, 29 centigrammes d’or (0,32 à 9/10es de fin). Aujourd’hui la production de l’or approchant de 300,000 kil., en une seule année les peuples civilisés reçoivent de ce métal le dixième environ du total qui en avait été fourni par l’Amérique depuis le premier départ de Christophe Colomb jusqu’à 1848.” (De La Baisse Probable De L’Or, sect. III, chap. Ier. p. 48.)

L’accroissement du monnayage, principal débouché des métaux précieux, a été la conséquence naturelle de cette augmentation si rapide et si considérable de la production de l’or. Le Dictionnaire du commerce et de la navigation nous fournit sur cet accroissement du monnayage de l’or dans les principaux pays consommateurs, en Angleterre, aux États-Unis et en France, des renseignements statistiques complets et significatifs.

“Voici en millions de francs, la valeur des métaux monnayés en Angleterre de 1848 à 1857 inclusivement: or, fr. 1,377,000,000; argent, fr. 62,200,000; total, fr. 1,439,200,000.

“La moyenne annuelle est de 143 1/2 millions, dont 137 pour l’or et 6 1/2 pour l’argent; de 1840 à 1843, elle était seulement de 115 millions.

“Aux États-Unis, de 1848 à 1859, on a fabriqué 2,427 millions de monnaie d’or et 241 millions de monnaie d’argent: total, 2,668 millions. La moyenne annuelle est de 242 millions, dont 220 pour l’or et 22 pour l’argent. Le monnayage de l’argent est d’un tiers plus considérable qu’avant 1844 celui de l’or l’est seize fois plus.

“En France, sous l’ancien régime, la fabrication des monnaies, de 1726, époque de la refonte générale jusqu’en 1789 s’est élevée à 2,914,237,989 livres auxquelles il faut ajouter 23 1/2 millions en bas argent, ce qui donne une moyenne annuelle de 45 millions.

“Depuis ce temps, le monnayage a toujours augmenté. De 1795 à 1848, on a frappé en France:

OR.ARGENT.TOTAUX.
Première république (depuis le décret du 15 aoῦt 1795). . .. . .fr.106,237,255 00106,237,255 00
Consulat et Empire . . . . . . . . .328,024,440887,582,321 501,415,606,761 50
Louis XVIII. . . . . . . . .389,333,060614,668,520 001,004,001,580 00
Charles X. . . . . . . . .52,918,920631,914,637 50684,833,557 50
Louis-Philippe. . . . . . . . .215,912,8001,750,273,238 501,066,146,038 50
———————————————————————————
1,186,189,2203,990,675,972 505,176,765,192 50

La moyenne annuelle est de 22,811,231 fr. pour l’or et de 76,743,768 pour l’argent: total 99,555,099 francs. La moyenne des dix-huit années du règne de Louis-Philippe est différente de la moyenne générale; elle n’est que de 11,995,155 fr. pour l’or, et elle est de 97,237,402 fr. pour l’argent: total 109,232,557 fr. La quantité de la monnaie augmentait, mais l’or était rare.

Le monnayage, pendant les neuf dernières années, a été en:

OR.ARGENT.TOTAUX.
1848. . . . . . . . . . . fr.39,697,840119,731,095 25159,428,835 23
1849. . . . . . . . . . .27,109,560206,548,663 90233,658,223 90
1850. . . . . . . . . . .85,192,39086,458,485 20171,650,875 20
1851. . . . . . . . . . .269,709,57059,327,308 90329,036,878 90
1852. . . . . . . . . . .27,028,27071,918,445 5098,946,715 50
1853. . . . . . . . . . .312,964,02020,099,488 20333,063,508 20
1854. . . . . . . . . . .526,528,2002,123,887 20528,652,087 20
1855. . . . . . . . . . .447,427,82025,500,305 50472,928,125 50
1856. . . . . . . . . . .508,281,99554,422,214 00562,704,200 00
1857. . . . . . . . . . .572,561,2253,809,611 30576,370,836 30
1858. . . . . . . . . . .488,698,6338,663,568 70497,362,203 70
——————————————————
Fr.3,305,199,423658,603,073 653,963,802,498 65

“La moyenne annuelle est de 249,325,507 fr. pour l’or et de 71,781,099 francs pour l’argent: total 321,106,606 francs.

“La moyenne de l’argent a baissé. Jamais, depuis 1795, il n’en avait été frappé moins qu’en 1854. Elle est d’environ 1/15 plus faible que celle de la période entière; elle est de plus de 1/4 au dessous de la moyenne du règne de Louis-Philippe.

“De 1795 à 1848, l’or entrait dans le monnayage pour 22,09 et l’argent pour 77,1 p. c.

“De 1830 à 1848, l’argent était représenté par 89, l et l’or par 10,9 p. c.

“De 1848 à 1859, l’or est représenté par 77,6 et l’argent par 22,4 p. c.

“Ainsi, en France, depuis onze ans, le monnayage est trois fois plus considérable qu’il n’était sous le gouvernement de juillet: on frappe un quart moins de monnaie d’argent; mais on frappe 21 fois plus d’or (presque 22 fois): aussi la circulation des pièces d’or, assez rare, il y a quelques années, est-elle devenue générale. “Dictionn. du commerce et de la navigation, art. Métaux précieux, par E. Levasseur.

Les chiffres cités plus haut attestent que la consommation de l’or par le monnayage s’est élevée en Angleterre, aux États-Unis et en France à plus de 7 milliards pendant ces onze années. Cette consommation extraordinaire a eu pour résultat d’empêcher une chute sensible de la valeur du métal; mais il est évident qu’elle devra cesser dès que la circulation sera saturée d’or et qu’alors les probabilités de dépréciation de ce métal croîtront rapidement.

Les mêmes renseignements statistiques nous montrent que le débouché du monnayage a progressivement diminué pour l’argent, tandis qu’il s’accroissait pour l’or. Les tableaux de l’importation et de l’exportation de l’argent accusent au profit de l’exportation une différence de 1,283,363,580 francs de de 1848 à 1860; attestant le remplacement, d’ailleurs bien visible, de la plus grande partie de la monnaie d’argent par de la monnaie d’or. L’argent ainsi expulsé de la circulation américaine et européenne a été exporté en quantité croissante en Asie. De 1851 à 1857, cette exportation (ports d’Angleterre et de la Méditerranée vers l’Orient) a présenté la progression suivante:

1851fr.42,900,000
1852. . . . . . . . . . .63,570,000
1853. . . . . . . . . . .138,950,000
1854. . . . . . . . . . .114,575,000
1855. . . . . . . . . . .198,325,000
1856. . . . . . . . . . .552,700,000
1857. . . . . . . . . . .513,625,000
TOTAL . . . .fr.1,626,645,000

Dans le même intervalle, l’exportation de l’or vers l’Asie n’a été que de 135,320,000 francs.

Cet accroissement du débouché asiatique a soutenu la valeur de l’argent pendant que la substitution de l’or à l’argent, dans la circulation monétaire des principaux marchés du monde civilisé, empêchait la chute de la valeur de l’or. En admettant que la production de l’argent continue à demeurer stationnaire, ce métal devra, selon toute apparence, hausser dès que les exportations vers l’Asie, ne pourront plus être alimentées par les approvisionnements monétaires que la substitution de l’or à l’argent a rendus disponibles. Ainsi, d’un còte, il y aura de plus en plus, à moins d’un changement dans l’état actuel de la production des deux métaux, tendance à la baisse pour l’or, tendance à la hausse pour l’argent. D’où cette conclusion que les deux métaux sont exposés, quoique en sens inverse, à perdre de plus en plus aussi la qualité essentielle de l’étalon monétaire, savoir la stabilité de la valeur.

[1]On trouvera l’exposé de ce système dans le Journal des Économistes, mai 1854; il a été reproduit dans les Questions d’économie politique et de droit public. T. Ier, p. 281. De la dépréciation de l’or. M. Michel Chevalier en a fait la critique suivante dans son ouvrage sur la Baisse probable de l’or.

“M. Gustave de Molinari a recommandé un mécanisme monétaire destiné à maintenir en France la double circulation de l’argent et de l’or, tout en reconnaissant à l’argent seul la qualité d’étalon. Pour assurer à l’or, dans toute la latitude possible, la qualité d’auxiliaire que la loi de l’an XI a attribuée à ce métal et pour empêcher en même temps qu’il n’y ait chance de la lui voir outre-passer, M. de Molinari voudrait qu’il y eῦt des pièces d’or ne contenant qu’une quantité de métal sensiblement inférieure à celle qui correspond à la valeur de l’or par rapport à l’argent. Ce serait, suivant lui, billonner l’or, tout comme, en Angleterre, on billonne l’argent. Dans ce système, le gouvernement français se réserverait seul le droit d’émettre de la monnaie d’or, comme le gouvernement anglais se réserve seul le droit d’émettre de la monnaie d’argent; et comme la circulation de la France commence à être saturée d’or, il faudrait aussi qu’il en arrêtât, provisoirement du moins, la fabrication. En outre, pour donner aux détenteurs de la monnaie d’or une garantie contre l’excès des émissions, pour assurer en quelque sorte la valeur de cette monnaie auxiliaire, fabriquée avec un métal aujourd’hui sujet à dépréciation, il faudrait que la monnaie auxiliaire d’or fῦt toujours remboursable en argent comme sont les billets de banque. Ces conditions remplies, la valeur de la monnaie d’or deviendrait aussi stable que celle de la monnaie d’argent sur laquelle elle se trouverait fixée, et comme l’or est d’un usage plus commode que l’argent, dans la plupart des transactions on s’en servirait de préférence. L’or actuellement dans la circulation n’en serait donc point retiré pour étre échangé contre de l’argent, pas plus que ne le sont les billets de banque, et le régime monétaire de la France unirait la sécurité du système hollandais ou belge, qui repose sur l’argent, à la commodité du système anglais, qui repose sur l’or.”

Les objections que M. Michel Chevalier oppose à ce système portent: 1° sur le danger de la contrefaçon; 2° sur les frais résultant de la nécessité de conserver dans les caisses publiques un capital en argent pour garantir la circulation de l’or.

“Si c’est une violente tentation que de battre monnaie avec du papier, en imitant des titres généralement admis du public, tels que les véritables billets de banque, la spéculation malhonnête d’émettre des pièces d’or passant pour 25 francs et n’en valant que 15, serait encore lucrative. Il serait même plus facile de fabriquer de ces jetons que de contrefaire les billets de banque. L’imitation naturelle de ces derniers titres est déjà malaisée et pourrait être rendue très difficile. Au contraire, la reproduction de pièces d’or dont l’empreinte aurait été plus ou moins déformée par la circulation est d’une extréme facilité. Ce ne serait qu’un jeu pour des fabricants de boutons de livrée, montés comme sont aujourd’hui les ateliers de cette industrie dans certaines villes comme Birmingham.

“Le danger d’une panique qui porterait une masse de peuple à venir demander le remboursement de ces jetons d’or, contre leur montant nominal en argent, serait presque aussi fort qu’avec de petits billets de banque, dans l’hypothèse où je me suis placé d’un grand écart entre la valeur nominale et la valeur réelle.

Il est vrai qu’on se soustrairait à ces deux périls en s’imposant la règle de n’avoir entre la valeur nominale et la valeur réelle qu’un écart de 5 p. c. à 10 au plus. Mais alors la combinaison deviendrait onéreuse à cause de la somme qu’il faudrait toujours garder en pièces d’argent pour opérer le remboursement à volonté. Supposons une émission d’un milliard de francs en billon d’or: si l’écart est de 7 1/2 p. c., ce sera une économie de 75 millions dans le capital requis pour former l’instrument des échanges; mais si les caisses publiques destinées à garantir le remboursement à volonté absorbent à cet effet une réserve de 100 millions en pièces d’argent, l’opération aboutit à une perte. “De la baisse probable de l’or. Sect. VII, chap. V. D’un procédé recommandé pour maintenir la circulation parallèle de l’argent et de l’or.

Aux objections que nous oppose le savant auteur de la Monnaie, nous ne ferons que de courtes réponces, car le remède proposé par nous en 1854 serait maintenant d’une application plus difficile et plus coῦteuse. Nous croyons toutefois que son adoption serait encore préférable, au double point de vue du juste et de l’utile, à la substitution légale de l’étalon d’or à l’étalon d’argent, entraînant comme une conséquence nécessaire l’affaiblissement et le billonnage de l’argent.

Si à l’époque où l’or affluait dans la circulation française, répondronsnous à M. Michel Chevalier, le gouvernement s’était réservé, d’une part, le droit d’en régler l’émission, en le déclarant, d’une autre part, toujours échangeable contre l’argent et vice-versá, la différence entre la valeur intrinsèque de la pièce d’or de 20 fr. et sa valeur monétaire eῦt été trop faible pour provoquer la contrefaçon. En admettant l’éventualité d’une baisse considérable de l’or, la différence se serait accrue sans doute; mais jamais elle n’aurait procuré aux contrefacteurs des bénéfices comparables à ceux que rapporte la contrefaçon des billets de banque. La contrefaçon de l’or eῦt été plus facile, à la vérité; mais celle du billon de cuivre est plus facile encore sans être moins lucrative, et on ne voit pas cependant qu’elle s’effectue sur une échelle quelque peu étendue.

Quant au capital de garantie, il serait insignifiant si les émissions de la monnaie d’or étaient convenablement réglées, en d’autres termes, si l’émission de cette monnaie était toujours proportionnée aux besoins du marché monétaire.

Seul, du reste, ce remède à la défectuosité de l’étalonnage français pouvait empêcher la substitution de l’étalon d’or à l’étalon d’argent, sans coῦter — du moins à l’époque où il fut proposé — aucun sacrifice au trésor, et en permettant à l’or de prendre, au grand avantage des consommateurs, sa place naturelle dans la circulation.

[1]Dans aucun pays le mauvais étalonnage de la monnaie de billon n’a causé plus de désordres qu’en Russie. On trouve à cet égard des renseignements fort curieux dans le Cours d’économie politique de Storch.

“Les annales de notre patrie, dit cet économiste trop peu apprécié, dans une des remarquables leçons qu’il a consacrées à la monnaie, nous fournissent un fait curieux, savoir l’existence d’une monnaie de confiance représentant non pas de l’or et de l’argent, mais des peaux et des fourrures. Dans le temps où les peaux servaient de numéraire en Russie, l’incommodité attachée à la circulation d’un numéraire si volumineux et si périssable, donna lieu à l’idée de les remplacer par de petits morceaux de cuir timbrés, qui par là devinrent des signes payables en peaux et fourrures. — Dans la suite, et lorsqu’on commença à battre de la petite monnaie, ces signes représentèrent les fractions des copeks d’argent. Ils conservèrent cet emploi jusqu’en 1700, du moins dans la ville de Kalouga et dans ses environs, comme on le voit par un édit de Pierre Ier. du 8 mars de cette année, par lequel ce prince ordonna de les délivrer contre de la petite monnaie de cuivre, qu’il venait de faire frapper pour cela.

“Dans des temps plus récents, le cuivre, comme représentant de l’argent, a joué un rôle moins singulier mais plus important dans notre histoire monétaire. Déjà sous le tzar Alexis, on eut l’idée de le substituer à l’argent, de manière à rendre ce dernier métal absolument inutile dans la circulation. Ce prince fit frapper, en 1655, des copeks de cuivre du même volume que ceux d’argent, qui étaient alors la principale monnaie courante, et il ordonna de les recevoir les uns et les autres pour la même valeur. Comme le souverain lui-même les accepta à ce taux dans ses caisses, les copeks de cuivre se maintinrent au niveau de ceux d’argent jusqu’en 1658; mais dès lors ils commencèrent à se déprécier . En 1659, cent copeks d’argent valaient 104 copeks de cuivre; en 1661, ils en valaient déjà 200; au commencement de 1662, de 300 à 900; au mois de juin de l’année suivante, jusqu’à 1,500. A cette époque, une révolte ayant éclaté parmi le peuple de Moscou à cause de cette monnaie, elle fut supprimée.

“Quoique dans les temps postérieurs à cette époque, l’abus de la monnaie de cuivre n’ait jamais été porté aussi loin, cependant, il n’a pas laissé de causer de grands désordres dans notre système monétaire et d’entraîner des suites très pernicieuses.

“En mettant de côté la monnaie de cuivre du tzar Alexis qui ne fut que de courte durée, les pièces de cuivre qui eurent cours en Russie avant le règne de Pierre Ier l’étaient que des fractions du copek d’argent, qui constituait alors l’unité monétaire et la principale monnaie courante. Ce prince, après avoir réduit le rouble d’argent à la moitié de sa valeur, fit battre cinq espèces différentes de monnaie de cuivre, depuis la valeur d’un huitième de copek (polpolouchka) jusqu’à celle de cinq copeks. Le taux légal de cette monnaie a beaucoup varié dans les différentes périodes de son règne. En 1704, il fut fixé à 20 roubles au poud, c’est à dire qu’il fut ordonné de frapper 20 roubles d’un poud de cuivre: or, comme le prix courant du cuivre en barres était alors de 5 roubles le poud de cuivre, vous voyez que l’empereur attribuait à sa monnaie de cuivre une valeur trois fois plus grande ou qu’elle était surévaluée de 300 pour cent. Un rouble en cuivre n’avait de valeur intrinsèque que 25 copeks, et cependant le gouvernement le faisait circuler pour un rouble, et il devait légalement s’échanger contre un rouble d’argent.

“Ce taux de la monnaie de cuivre était beaucoup plus haut qu’il ne l’avait été jusque-là; néanmoins, dans la suite de son règne, Pierre Ier l’éleva encore: depuis 1718 il fit battre 40 roubles d’un pond de cuivre, taux qui a subsisté pendant les règnes de Catherine Ier et de Pierre II. Alors la monnaie de cuivre se trouva surévaluée de 566 2/3 pour cent; et un rouble en cuivre ne valait effectivement que 15 copeks.

“Tout exorbitante qu’était cette surévaluation, la monnaie de cuivre aurait peut-être conservé sa valeur nominale, si on lui avait conservé son caractère de petite monnaie. Mais non seulement on la frappa en coupures trop fortes, mais encore on en émit des quantités si prodigieuses, qu’elle chassa bientôt de la circulation une partie de la monnaie d’argent. Dans un temps où la valeur de dix copeks en argent suffisait à un homme pour acheter sa nourriture journalière, des pièces de 5 copeks en cuivre ne pouvaient guère circuler comme monnaie de billon. Aussi n’était-ce pas l’intention du gouvernement de leur donner cette destination; ces espèces viles et pesantes devaient remplacer l’or et l’argent dont le gouvernement avait besoin pour autre chose. Mais s’il eῦt été possible de les substituer aux métaux précieux, une surévaluation plus que quintuple n’était certainement pas le moyen d’atteindre ce but.

“Les suites d’un pareil système ne pouvaient qu’être que désastreuses. Tant que la monnaie de cuivre conserva sa valeur nominale, la circulation fut inondée de monnaie contrefaite dans les pays voisins. On voit par les mémoires du comte Munich qu’outre les quatre millions de monnaie de cuivre frappés dans l’empire, il s’y trouvait encore pour plus de six millions de cette monnaie importée de l’étranger. Pour cette quantité de monnaie contrefaite, les étrangers avaient acheté de la monnaie d’argent et des marchandises russes avec un profit de 560 pour cent: la Russie se trouvait appauvrie de toute cette valeur, et dénuée d’espèces d’argent. Ces circonstances ne pouvaient manquer de faire baisser la valeur nominale de la monnaie de cuivre; mais à mesure qu’elle se rapprocha de sa valeur intrinsèque, toutes les menues denrées renchérirent en proportion, le peuple en souffrit, et le gouvernement, obligé de recevoir cette monnaie à sa valeur nominale, et ne pouvant plus l’employer dans ses achats que pour sa valeur intrinsèque, en éprouva une diminution sensible dans ses revenus.

“Tant de calamités dessillèrent enfin les yeux des administrateurs: en 1735, l’impératrice Anne fit émettre de la nouvelle monnaie au taux de 10 roubles au poud. Cette monnaie n’était surévaluée que de 53 4/5 pour cent; la valeur intrinsèque du rouble en cuivre était 65 copeks. Cependant, comme l’ancienne monnaie subsistait toujours dans la circulation, elle fut employée à acheter les bonnes espèces, qui disparaissaient ainsi à mesure qu’elles sortaient du balancier. Après bien des tentatives infructueuses qu’on avait faites depuis dix ans pour se débarrasser de la mauvaise monnaie, on prit enfin le parti de la démonétiser à trois reprises, en 1744, 45 et 46, de sorte que les pièces de 5 copeks furent successivement réduites à la valeur nominale de 4, de 3 et de 2 copeks. Cette opération ordonnée par l’impératrice Élisabeth se fit aux dépens du gouvernement et lui causa une perte de 78 1/2 pour cent sur toute la valeur de cette monnaie.

“La démonétisation du cuivre fit naître de nouveaux embarras. Quatre millions de cette monnaie venaient d’être réduits à un million et demi; les pièces d’argent avaient disparu; le défaut de petite monnaie se faisait sentir dans tout l’empire, et le poids de la nouvelle monnaie la rendait plus incommode pour la circulation que ne l’avait été l’ancienne. Quoique ces inconvénients fussent très sensibles au gouvernement lui-même, et qu’il trouvât les plus grandes difficultés à se procurer la quantité de cuivre nécessaire pour la nouvelle monnaie, l’idée de la remplacer par des pièces d’argent ne lui vint point; au contraire, il s’obstina à vouloir réduire la valeur monétaire du cuivre à sa valeur courante. En 1755, les pièces de 2 copeks furent mises hors de cours, et l’on entreprit de frapper de la nouvelle monnaie au taux de 8 roubles au poud. Cette monnaie était trop bonne; car le prix courant du cuivre en barre étant alors le même que le taux de la monnaie, vous voyez que les frais de fabrication retombaient sur le gouvernement, ce qui lui causait une perte considérable et même fort inutile, vu la fonction de la monnaie de cuivre qui ne consiste qu’à représenter l’argent dans les achats où ce dernier ne peut être employé. Aussi cette bonne monnaie ne fut-elle pas de longue durée: la guerre de Prusse étant survenue, on revint au projet du comte Munich qui avait conseillé de donner à la monnaie de cuivre une valeur nominale double de sa valeur intrinsèque. En conséquence, dès l’année 1757 la monnaie de cuivre fut frappée au taux de 16 roubles au poud.

“. . . Le taux de 16 roubles au poud a été maintenue depuis 1757 jusqu’en 1810, pendant un espace de 53 ans. Durant toute cette période, le rapport de la valeur monétaire du cuivre à celle de l’argent n’a changé qu’une fois, en 1763, par la diminution de la monnaie d’argent. Le rouble en cuivre ayant conservé son poids, dans le temps où le poids de l’argent fin contenu dans un rouble d’argent fut diminué, il en résulta une proportion différente entre la valeur monétaire de ces deux métaux: du temps d’Élisabeth cette proportion avait été comme 1 à 49,3; depuis elle a constamment été comme 1 à 57. Les mêmes pièces de cuivre valaient une moindre quantité d’argent fin sous Catherine qu’elles n’avaient valu sous Élisabeth.

“Mais si la valeur monétaire du cuivre a peu varié durant cette période, sa valeur courante, au contraire, a essuyé les plus grandes altérations. En 1757, la proportion entre le cuivre et l’argent avait été comme 1 à 135. En 1765, nous la trouvons déjà comme 1 à 114; et depuis cette époque le prix du cuivre monte d’année en année, de sorte qu’en 1803 une livre d’argent ne peut acheter que 50 liv. de cuivre. Or, comme la proportion monétaire entre ces deux métaux ne fut point changée, il en arriva que le profit du monnayage sur la monnaie de cuivre diminua d’année en année, et qu’à la fin il se changea en perte. Le gouvernement continua toujours à donner dans ses monnaies 57 livres de cuivre contre une livre d’argent, tandis que dans le commerce une livre d’argent ne pouvait plus acheter que 50 livres de cuivre. Cette disproportion entre le prix monétaire et le prix courant du cuivre devait naturellement encourager la fonte et l’exportation de la monnaie de cuivre, puisqu’elle était bieu meilleur marché que le cuivre en barres. Nul doute que ces deux opérations ne se soient pratiquées pendant tout le temps qu’elles ont présenté un profit suffisant pour couvrir les risques et les frais de transport qui y étaient attachés.

“Ainsi, la première faute qu’on peut reprocher au système de cette période, c’est d’avoir conservé le même taux pour la monnaie de cuivre malgré la hausse prodigieuse qu’avait subi le prix courant de ce métal. Mais une erreur bien plus grave dont on doit l’accuser, c’est d’avoir augmenté la monnaie de cuivre hors de toute proportion avec la monnaie d’argent. Par cette mesure la première avait entièrement perdu son caractère de petite monnaie; les espèces les plus courantes, celles qui reparaissaient à tout moment dans les échanges, c’étaient les pièces de 5 copeks, pièces informes et pesantes, dont la circulation ne pouvait s’opérer que d’une manière excessivement incommode. Le gouvernement était si loin d’en sentir les inconvénients, qu’il paraissait vouloir réduire la nation à ce seul numéraire, du moins les quantités énormes qu’il en émettait chaque année eurent l’effet de chasser entièrement de la circulation les petites espèces d’argent que les assignats y avaient encore laissées. La somme des monnaies d’or et d’argent frappées depuis 1762 jusqu’en 1811 est de 137 millions de roubles, et celle des monnaies de cuivre émises dans le même espace de temps va au delà de 90 millions: donc l’émission de la monnaie de cuivre était à celle des monnaies d’or et d’argent dans la proportion de 1 à 1 1/2. Aucun pays de l’Europe n’offre, que je sache, l’exemple d’un pareil rapport entre le véritable numéraire et la petite monnaie.

“Le système monétaire de 1810 prouve que l’administration actuelle a reconnu les erreurs du temps passé et qu’elle est occupée à en réparer les suites. Les principales mesures par rapport à la monnaie de cuivre consistent: 1° à la réduire à sa véritable destination de petite monnaie, en ne faisant frapper que des pièces de 2 copeks, de 1 copek et d’un 1/2 copek; 2° à régler le taux légal de cette monnaie sur le prix courant du cuivre en barres.

“. . . L’édit monétaire veut que le taux légal de la monnaie de cuivre soit changé de temps à autre suivant le prix courant du cuivre en barres, calculé en monnaie d’argent sur un certain nombre d’années. Lorsque cet édit fut donné, le taux subsistant de 16 roubles au poud paraissait trop bas; car dans les six années de 1800 à 1806, le prix courant du cuivre avait été au delà de 16 roubles et même jusqu’à 18 roubles et 40 copcks; de sorte que le rouble en cuivre avait eu la valeur intrinsèque de 100 1/2 jusqu’à 115 copeks d’argent, et qu’il avait causé une perte de 2/5 jusqu’à 13 1/20 p. c. sur la matière sans compter les frais de fabrication. En prenant en somme les dix années de 1800 à 1809, on trouve que le prix moyen du cuivre en barres a été 15 roubles 38 cop. L’exemple d’Élisabeth et de Catherine, celui de la plupart des pays de l’Europe autorisaient à évaluer le cuivre dans les monnaies au double de son prix courant comme marchandise: ainsi le taux aurait pu être fixé à 30 roubles; on se contenta de le fixer à 24.

“Cependant toute modérée que paraissait être cette évaluation, elle n’en est pas moins devenue par hasard beaucoup plus forte que l’administration ne semble avoir eu l’intention de la faire; car le prix du cuivre ayant subitement baissé dans les années suivantes, il en est résulté qu’en 1811 la valeur intrinsèque du rouble en cuivre s’est vue réduite à 38 4/5 copeks, et l’année suivante à 37 6/11 de 83 1/2 copeks qu’elle était en 1810. Cette diminution tout excessive qu’elle est aurait peu d’inconvénients si la monnaie de cuivre était chez nous ce qu’elle est dans la plupart des pays, savoir de la petite monnaie; mais en Russie elle a une tout autre importance: elle entre plus ou moins dans tous les marchés, et les denrées les plus communes et les plus indispensables pour tout le monde ne s’achètent guère qu’avec cette monnaie. (Henri Storch. Cours d’économie politique, t. IV, note XIII.)

[∗]Évidemment, par suite de l’excès des émissions.