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Subject Area: Economics
Topic: General Treatises on Economics

PREMIÈRE LEÇON: les poids et mesures - Gustave de Molinari, Cours d’Economie Politique vol. 2 [1854]

Edition used:

Cours d’Economie Politique (Paris: Guillaumin, 1863). 2 vols. 2nd revised edition. Vol. 2.

Part of: Cours d’Économie Politique 2 vols.

About Liberty Fund:

Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals.


PREMIÈRE LEÇON

les poids et mesures

Récapitulation de quelques notions élémentaires. — Les besoins des hommes, la production, l’association des agents productifs, la division du travail. — Multiplication des échanges résultant du développement croissant de ces deux derniers phénomènes. — Nécessité de l’intervention des mesures de quantité et de valeur dans les échanges. — Comment se constituent les étalons de mesure ou de poids. — L’unité économique et l’unité physique. — Les anciens systèmes de poids et mesures. — Leurs inconvénients. — Le système métrique. — Vices de ce système artificiel et arbitraire. — A quoi doit se borner l’intervention gouvernementale en matière de poids et mesures. — Par quelle voie pourra s’opérer utilement l’uniformisation des poids et mesures. — Note sur le système métrique.

Les richesses se produisent et se distribuent dans la société sous l’impulsion des besoins des hommes. Ces besoins, dont nous ressentons l’aiguillon à des degrés divers, on les a rangés, conformément à leurs caractères particuliers, en trois catégories: les besoins physiques, intellectuels et moraux. Ils exigent pour être satisfaits, apaisés, l’assimilation ou la consommation d’une certaine quantité de produits ou de services en harmonie avec leur nature. Tel est le premier phénomène qui appelle l’attention de l’économiste.

Mais ces produits ou ces services ne naissent pas spontanément à l’appel de nos besoins. Il faut les créer. Le milieu où nous vivons nous en offre, à la vérité, tous les éléments matériels et immatériels; mais ces éléments sont épars et bruts. Il faut les découvrir, les rassembler et les façonner, de manière à les approprier aux besoins qu’il est dans leur nature de satisfaire. Il faut ensuite les mettre à la portée des individus ou des agglomérations d’individus qui éprouvent ces besoins, autrement dit des consommateurs. Ces diverses opérations constituent la production et elles forment le second phénomène que doit étudier l’économiste.

Si l’on examine comment s’opère la production, on s’aperçoit qu’elle a ses conditions et ses exigences naturelles; qu’elle implique, avant tout, la réunion sur un point donné de l’espace et du temps, d’une certaine quantité d’agents productifs. S’agit-il par exemple de produire du blé, c’est à dire une denrée de nature à satisfaire le besoin physique de l’alimentation? Il faut une certaine étendue de terre propre à la production de cette céréale, un certain nombre d’hommes, pourvus de la force, des aptitudes et des connaissances requises pour accomplir les différentes opérations de la production agricole, un certain nombre d’animaux, d’outils et de machines, des engrais et de la semence, des bâtiments pour abriter les travailleurs, les instruments et les matériaux, des approvisionnements de diverses sortes pour entretenir et renouveler le personnel et le matériel de la production. S’agit-il de produire du drap, il faut de même un personnel et un matériel ad hoc, réunis dans les proportions voulues, des travailleurs, des bâtiments, des outils, des machines, des matières premières. S’agit-il enfin d’un produit immatériel, de la sécurité par exemple, nous retrouvons une réunion analogue d’agents productifs, savoir un personnel composé d’administrateurs, de magistrats, d’hommes de police, de militaires; un matériel consistant en bureaux d’administration, en palais de justice, en prisons, en casernes et en forteresses, avec leur mobilier et leur outillage, enfin les matériaux et les provisions nécessaires au fonctionnement et à l’entretien de ce personnel et de ce matériel.

Si nurons les ateliers de toute sorte où l’on s’occupe de produire les innombrables objets matériels ou immatériels nécessaires à la satisfaction de nos besoins physiques, intellectuels ou moraux, nous serons partout frappés du même spectacle. Partout, nous constaterons la réunion, dans des proportions déterminées par la nature de l’œuvre à accomplir, d’une certaine somme d’agents productifs, travail, capital, agents naturels appropriés, constituant le personnel et le matériel de la production.

Un autre phénomène nous frappera encore: c’est la division du travail, c’est à dire le fractionnement de la production en une multitude de foyers ou d’ateliers spéciaux, où l’on s’occupe de la confection d’une seule espèce de produits, afin d’obtenir un résultat plus considérable en échange d’une dépense moindre.

Ces deux phénomènes essentiels qui caractérisent la production se développent d’une manière progressive à mesure que l’industrie humaine se perfectionne: l’association des agents productifs s’opère sur une échelle plus vaste et la division du travail s’étend davantage.

Lorsque la production encore dans l’enfance s’opère dans le cercle resserré de la famille ou de la tribu, l’association des agents productifs et la division du travail n’existent qu’à l’état rudimentaire. Les industries peu nombreuses qui sont alors exercées pour satisfaire aux besoins de première nécessité, n’exigent qu’une faible agglomération d’agents productifs: des agents naturels imparfaitement appropriés, quelques travailleurs pourvus de connaissances élémentaires, un petit nombre d’outils grossiers, enfin les matériaux et les approvisionnements indispensables pour faire fonctionner, entretenir et renouveler cette primitive agglomération d’agents productifs, jusqu’à ce que la pêche, la chasse, l’élève des bestiaux, souvent encore le brigandage aient fourni aux producteurs leurs moyens d’existence accoutumés. En même temps, la division du travail existe à peine. Chaque famille produit elle-même la plus grande partie des choses qui servent à nourrir, à vêtir, à loger et à défendre ses membres. L’échange n’apparaît, en conséquence, que comme un fait exceptionnel.

Dans nos sociétés civilisées, au contraire, quel spectacle frappe nos regards? Nous voyons dans la plupart des branches de l’activité humaine les agents productifs groupés, associés, combinés par masses, et la division du travail étendue à l’infini. Prenons pour exemple la production d’un vêtement de laine. Tandis que dans la première phase du développement de l’industrie, un chef de famille, éleveur de moutons, remettait les toisons qu’il avait tondues et lavées lui-même à sa femme et à ses filles, pour les filer, les tisser et en façonner, à l’aide d’un outillage simple et grossier, les vêtements à l’usage de la famille, de nos jours, la production des mêmes vêtements exige l’application d’une masse énorme de capital et de travail divisés. La laine provient, par exemple, des immenses bergeries de l’Australie. De ce premier foyer de production, la matière première est transportée dans un magasin à Sydney, puis chargée à bord d’un navire qui l’apporte en Angleterre où elle commence par être déposée dans un entrepôt. De là, elle passe dans une manufacture où elle est préparée et filée. Souvent, elle est tissée dans un autre établissement, teinte dans un troisième, apprêtée dans un quatrième. L’étoffe achevée passe dans les mains des marchands de gros, de demi-gros et de détail, enfin, dans celles du tailleur ou du confectionneur qui en fait des vêtements. Parfois encore elle est livrée au commerce sous cette dernière forme, transportée par terre et par mer, et on la voit revenir, après un immense circuit, au lieu de provenance de la matière première. Les transformations et les transports dont la laine a été l’objet, avant de passer à l’état de vêtement et d’être mis sous cette forme à la portée des consommateurs, se sont multipliés à l’infini, et chacune de ces transformations, chacun de ces transports a été opéré dans un foyer de production spécial, où se trouvent agglomérés et associés par masses des agents productifs de nature et de provenance diverses.

Or, ces deux phénomènes progressifs, l’association des agents productifs et la division du travail, exigent, d’une manière de plus en plus fréquente et précise, l’application des mesures de quantité et de valeur, soit aux agents et aux éléments de la production, soit aux produits.

Dans l’enfance de la production, lorsque chaque famille produit elle-même, à l’aide des agents et des éléments dont elle dispose, les choses qui servent à la satisfaction des besoins de ses membres, la nécessité de mesurer les quantités et les valeurs se fait peu sentir. Il suffit alors d’apprécier d’une manière approximative l’étendue des pâturages nécessaires à l’alimentation du bétail, la quantité de subsistances qu’il faut mettre en réserve pour la mauvaise saison, etc. Il est encore moins nécessaire de mesurer la valeur des produits que la famille crée pour sa subsistance et son entretien puisqu’elle consomme ellemême ces produits, sans en échanger aucune portion. Cependant, dès qu’une séparation survient dans la famille, dès que certains membres demandent à se retirer de la communauté en réclamant leur part dans le capital et dans les produits communs, il faut bien mesurer cette part. Il faut compter les troupeaux, faire l’inventaire des provisions et tâcher aussi de se former une idée de la valeur comparative de ces capitaux ou de ces produits à partager. Cette nécessité de mesurer et d’évaluer les choses devient plus prononcée, d’une part, lorsque des individus appartenant à des familles différentes réunissent leurs forces et leurs capitaux pour produire, d’une autre part, lorsque la division du travail intervenant, chaque individu ou chaque famille ne produit plus directement tous ses objets de consommation, mais s’en procure une partie par l’échange. Dans ce nouvel état de choses, il est indispensable que chacun mesure aussi exactement que possible la quantité et la valeur des agents et des matériaux qu’il associe à ceux d’autrui pour produire, afin de pouvoir apprécier la quote-part qui doit lui revenir dans les résultats de la production; il n’est pas moins indispensable encore que chacun mesure la quantité et la valeur des produits qu’il échange.

La nécessité de mesurer les quantités et les valeurs dans cette phase nouvelle et progressive de la production étant bien établie, il s’agit de savoir ce que doivent être les mesures.

Les mesures doivent remplir plusieurs conditions essentielles. Elles doivent:

  • Être en harmonie avec la nature des choses qu’il s’agit de mesurer, et offrir aux détenteurs de ces choses un point d’appréciation ou de comparaison d’une perception claire et facile;
  • ° Être autant que possible fixes ou stables.

Que la mesure doive être appropriée à la nature des choses qu’il s’agit de mesurer, cela se conçoit aisément. S’agit-il, par exemple, de terre? Ce qu’il faut, c’est une mesure de superficie. S’agit-il d’un produit mobilier solide, liquide ou gazéiforme? C’est une mesure de poids, de longueur ou de capacité. S’agit-il de travail? C’est une mesure de force ou de temps. L’étendue, la pesanteur, la force, le temps, voilà les éléments des mesures de quantité. La valeur, voilà, de même, l’élément des mesures de valeur.

Occupons-nous d’abord des mesures de quantité et des conditions essentielles qu’elles doivent remplir.

L’élément constitutif d’une mesure de quantité, étendue, pesanteur, force ou temps, doit être, comme nous venons de le voir, en harmonie avec la nature de la chose qu’il s’agit de mesurer. C’est un poids pour une chose pesante, une surface pour une chose étendue, etc. Mais ce n’est là que l’élément brut, on pourrait dire la matière première de la mesure. Il faut façonner cet élément brut, cette matière première. Il faut en tirer une unité ou, pour nous servir de l’expression consacrée, un étalon auquel on puisse rapporter les quantités qu’il s’agit de mesurer. Il faut encore diviser et multiplier cette unité ou cet étalon, afin de mesurer les quantités qui y sont contenues ou qui la contiennent. Est-ce le hasard qui a présidé au choix des unités ou des étalons de mesure, de leurs divisions et de leurs multiples, ou bien ce choix a-t-il été déterminé, comme celui de l’élément constitutif dans lequel on les a pris et façonnés, par la nature des choses?

Une étude attentive démontre qu’on a dῦ chercher dès l’origine, pour la constitution des étalons, la réunion de certaines qualités, les unes économiques, les autres physiques.

Les quantités le plus souvent demandées des différents produits ou services ont dῦ, selon toute apparence, déterminer partout le choix des étalons de mesure ou de poids. Il était, en effet, naturel de choisir pour unité la quantité qui se présentait le plus communément dans les transactions, partant qui était la mieux et la plus généralement connue, comme aussi la plus facile à vérifier, au moins d’une manière suffisante pour l’usage. Cette conjecture est confirmée par l’histoire, à la vérité assez obscure et mal étudiée, des poids et mesures. C’est ainsi que les divers peuples de l’Europe ont depuis un temps immémorial adopté des étalons de poids qui ne présentent que des différences peu sensibles, bien qu’il n’y ait eu pour cet objet, entre eux, aucune entente, aucun accord préalable. Cette quasi uniformité des étalons de poids dans des contrées fort éloignées les unes des autres trouve son explication la plus naturelle dans ce fait que les besoins de l’alimentation qui provoquent partout la demande la plus usuelle des choses pesantes sont, partout aussi, à peu près les mêmes. Les quantités de subsistances le plus souvent demandées ne différant que d’une manière peu sensible sous l’influence des circonstances particulières de race et de climat, il a dῦ en résulter une certaine uniformité dans les unités économiques de poids.

Quant aux divisions et aux multiples de l’unité, on n’a pas manqué de choisir partout ceux qui présentaient le plus de commodité dans l’usage. C’est ainsi que la division par moitié, quart, demi-quart, once, qui est de beaucoup la plus commode et la plus facile à concevoir au moins pour les mesures de poids et de capacité, a généralement prévalu.

Cependant, cette unité dont les besoins économiques de la société avaient déterminé le choix, il fallait la concréter dans un objet matériel qui s’y adaptât et qui demeurât le même en tous temps. Selon la plupart des historiens, on choisit pour type de la mesure de poids le grain d’orge ou de blé. On compta le nombre de grains qui étaient nécessaires pour former une livre et ce nombre devint l’étalon de poids. Pour mesures de longueur, on choisit certaines parties ou certains mouvements du corps humain 1. . Tels furent le pied, le pas, la coudée, la brasse. Mais ce choix demeurait toujours subordonné à la nature des choses à mesurer, et l’unité physique devait répondre à l’unité économique appropriée aux besoins des échanges, qu’elle servait à faciliter. Il semblerait naturel, par exemple, que l’on eῦt pris la taille moyenne de l’homme pour unité de longueur. On n’en fit rien cependant. Pourquoi? Parce que cette unité était trop grande pour l’usage habituel. Parce que l’on demandait plus souvent une longueur répondant à celle du pied ou de la coudée qu’à celle du corps.

Pour mesurer le travail, on a choisi généralement une unité de temps, la journée, que l’on a divisée par moitié et par quarts. Cette unité a été choisie parce que la quantité de travail le plus souvent demandée est celle qui peut être livrée dans l’espace d’une journée. Cependant elle avait le défaut de manquer essentiellement de précision, car la durée de la journée de travail ne représente nullement, comme on sait, la durée du jour astronomique. A l’origine, on se contentait même de certaines indications assez vagues pour la spécifier. C’était, par exemple, l’intervalle compris entre le lever et le coucher du soleil, déduction faite du temps nécessaire pour les repas. Plus tard, à mesure qu’un plus grand nombre d’ouvriers ont été employés à une même œuvre, on a senti le besoin d’une précision plus grande, et l’on a spécifié l’heure à laquelle la journée devait commencer et celle à laquelle elle devait finir, ainsi que la durée des intervalles consacrés aux repas. Mais la journée n’en est pas moins demeurée l’unité générale de mesure pour le travail. Ce n’est pas une unité physique, puisque la journée de travail n’a rien de commun avec la journée astronomique. C’est une unité économique.

Certains travaux se mesurent toutefois à l’aide d’une unité plus longue, en vertu de leur nature particulière. S’agit-il, par exemple, des services d’un contre-maître, d’un commis ou d’un directeur d’exploitation; on ne peut évidemment les demander pour une journée comme lorsqu’il s’agit de ceux d’un simple ouvrier, car il faut déjà plusieurs jours à un contre-maître ou à un commis pour se mettre au courant de sa besogne. Selon que le travail exige une mise en train plus ou moins longue, selon encore qu’il comporte une responsabilité plus ou moins grande, on demande les services du travailleur pour un mois, pour un trimestre ou pour un an. L’unité de mesure des travaux de cette catégorie, c’est alors le mois, le trimestre ou l’année.

Certains travaux comportent enfin une unité plus courte que la journée. Les artistes dramatiques sont fréquemment payés par représentation, les professeurs par leçon. La durée de la représentation ou de la leçon est rarement spécifiée. C’est l’usage qui en décide, — et l’usage à son tour est fondé sur la nature du travail demandé. Les leçons se demandent plus ou moins longues selon que la science ou l’art qu’il s’agit d’étudier exige une application plus ou moins forte et suivie des facultés de l’étudiant, et, par conséquent, cause plus tôt de la fatigue. De là, une certaine diversité, fondée comme toujours sur la nature des choses, dans la leçon considérée comme unité de mesure d’une catégorie particulière de travaux.

Le choix de l’étalon de mesure ou de poids est donc déterminé d’abord par la nature des choses à mesurer ou à peser, ensuite par la quantité de ces choses qui est le plus communément demandée. Cette unité économique est concrétée ensuite dans une unité physique qui s’y ajuste, et qui puisse être aisément reconnue et vérifiée, comme le grain de blé, d’orge ou de riz pour le poids, les dimensions ou les mouvements du corps humain pour la longueur, les divisions naturelles du temps pour les services mesurables par la durée.

Il ne suffit pas toutefois que l’étalon ainsi façonné offre un point de comparaison facile à apprécier et à vérifier, il faut encore qu’il demeure fixe ou stable. Ceci ne comporte point une longue démonstration. Supposons que les mesures en usage soient sujettes à varier, sans qu’on puisse prévoir et calculer à l’avance leurs variations, il deviendra impossible de conclure un marché sur une base certaine. On recevra une quantité supérieure ou inférieure à celle dont la livraison aura été stipulée, selon que la mesure sera devenue plus lourde ou plus légère, qu’elle se sera allongée ou rétrécie dans l’intervalle, et cette instabilité de la mesure, en rendant toutes les transactions incertaines, opposera un obstacle sérieux à leur multiplication.

Il importe de même que l’étalon choisi présente un type uniforme, car sa diversité peut donner naissance à d’incessantes contestations. A cet égard, il semble que certains types primitivement adoptés, tels par exemple que les dimensions et les mouvements du corps humain aient laissé beaucoup à désirer.

Cependant l’inconvénient qui en résultait, était moindre qu’on ne serait tenté de le supposer au premier abord. Les dimensions et les mouvements de la grande majorité des hommes d’une même race forment, en effet, une moyenne, dont l’approximation est facile. Or, cette approximation pouvait suffire aux époques où les échanges étaient encore peu fréquents et les contrats à longs termes presque inconnus. L’extrême précision et l’extrême stabilité de la mesure n’auraient eu alors qu’une faible utilité pratique. Lorsque ce besoin de précision et de stabilité commença à se faire sentir, on ne manqua pas d’y pourvoir. On façonna, en employant des matériaux aussi peu altérables que possible, du bois dur ou des métaux, des étalons-types qui reproduisaient en les fixant, les mesures en usage. On se servit de ces étalons-types pour vérifier les poids et mesures, et, au besoin, pour les redresser ou les rectifier quand ils venaient à s’altérer. Dans l’antiquité, on les conservait dans les temples sous la responsabilité des prêtres et sous la protection des dieux. Plus tard, lorsque les fonctions religieuses ont commencé à se séparer des fonctions judiciaires et administratives avec lesquelles elles étaient primitivement confondues, les gouvernements se sont chargés de la conservation des étalons de poids et de mesures.

Malheureusement, les gouvernements ne s’en sont pas tenus là. Ils ne se sont pas bornés à conserver intacts les types en usage, et à s’en servir pour réprimer les fraudes et les tromperies sur les poids et mesures. Ils ont eu la prétention d’en créer de nouveaux, et de les imposer aux populations, sans rechercher si ces nouveaux étalons répondaient mieux que les anciens aux besoins ou aux convenances des consommateurs. C’est ainsi que le système métrique a été imposé à la France et aux pays qui suivent d’habitude son exemple, bon ou mauvais, pour remplacer les poids et mesures de l’ancien régime.

Ce système, inventé et combiné par un “comité” de physiciens et de mathématiciens, peut être une fort agréable conception physico-mathématique, mais il a le défaut capital de ne tenir aucun compte de l’élément essentiel en matière de poids et mesures, savoir de l’unité économique. Ses inventeurs ont commis, en effet, la faute grave de prendre, en matière de poids par exemple, une unité beaucoup plus forte que celle que comportent les besoins des populations; on a dῦ, en conséquence, la partager par moitié dans l’usage; ce qui a engendré une complication au lieu d’amener une simplification. Les nouvelles divisions décimales de l’étalon de poids avaient encore l’inconvénient d’être difficiles à reconnaître, et de compliquer les calculs beaucoup plus que les anciennes divisions, par demi, par quart, etc., et la mauvaise foi des marchands de détail n’a pas manqué d’exploiter largement cette imperfection du nouveau système, aux dépens de la masse des consommateurs pauvres et ignorants. Quant au nouvel étalon de longueur, le mètre, il avait le défaut non moins grave de ne pouvoir être aisément approximé comme l’étaient les étalons tirés des dimensions du corps humain, le pieds, la palme, la coudée, la brasse. Quelques autres parties du système, celles qui concernaient la division du temps et la mesure des angles, par exemple, étaient encore beaucoup moins acceptables 1. . Aussi, ce système artificiel a eu beau être présenté au monde comme le plus merveilleux et le plus enviable des progrès: nulle part on a pu le faire accepter de plein gré, nulle part même on n’a pu l’imposer dans toutes ses parties, malgré la prohibition rigoureuse dont on a frappé les anciens systèmes déclarés “routiniers” ou “rétrogrades.”

Sans doute, la diversité, le manque d’uniformité et de fixité de ces systèmes, dans certains cas aussi, la complication de leurs divisions présentaient des inconvénients. Cependant, ces inconvénients étaient moindres que ne se plaisent à le supposer les admirateurs fanatiques du système métrique, et d’ailleurs on pouvait aisément les corriger, sans créer de toutes pièces un système arbitraire aussi mal adapté que possible aux besoins des populations.

S’agit-il, par exemple, de la fixité des poids et mesures. Sous ce rapport, il serait impossible, assure-t-on, de concevoir quelque chose de plus parfait qu’un système basé sur la mesure de notre globe et sur le poids spécifique de l’eau distillée. Soit! mais en admettant même que cette perfection existe (ce qui n’est point, car on a reconnu trop tard qu’une erreur a été commise dans la détermination de la longueur du mètre), elle n’aurait aucune importance dans la pratique, et elle serait, en tous cas, fort loin de compenser les inconvénients et les embarras quotidiens qui résultent de l’établissement d’un étalon arbitraire, en désaccord avec l’étalon économique qui ressort de la nature des choses à peser ou à mesurer. Les anciens étalons que l’on conservait dans les temples et plus tard dans les administrations publiques présentaient une fixité bien suffisante dans la pratique, et ils avaient cet avantage que l’homme le plus ignorant pouvait, sans aucun effort, se les représenter, en les rapportant à la dimension ou au poids généralement connu qu’ils servaient à fixer 1 . Enfin, en admettant qu’il y eῦt nécessité d’assurer mieux la fixité des étalons, ne suffisait-il pas de calculer le rapport existant entre l’étalon de mesure et la longueur du pendule ou bien encore celle des méridiens (quoique l’opération de la mesure des méridiens fῦt, l’expérience l’a prouvé, coῦteuse, difficile et incertaine). Ce rapport, une fois connu, ne pouvait-on pas toujours rétablir les étalons-types, en supposant, chose peu probable, qu’ils vinssent à s’altérer d’une manière appréciable? A la vérité, ce rapport n’aurait pas été exprimé par une quantité régulièrement décimale, mais la régularité mathématique n’était ici nullement nécessaire, et la preuve c’est qu’après avoir tout sacrifié à ce besoin prétendu d’une régularité mathématique, on a fini par ne point l’obtenir, car, par suite de l’erreur mentionnée plus haut, le mètre ne représente pas exactement la dix millionième partie du quart du méridien.

S’agit-il de l’uniformité des poids et mesures? Il ne faudrait pas, non plus, s’en exagérer les avantages. La plus forte proportion des échanges s’effectue partout dans la même ville, dans le même canton ou dans la même province. Les échanges à distance, de pays à pays, par exemple, sont peu nombreux en comparaison de ceux-là. La diversité des systèmes présente, en conséquence, des inconvénients moindres que l’uniformité d’un système incommode.

Cette diversité était certainement poussée l’excès sous l’ancien régime. Par suite du morcellement politique qui caractérisa le moyen âge, chaque seigneurie ou chaque commune, constituée comme un État à part, eῦt ses mesures particulières. Mais il n’en résultait qu’un faible inconvénient, à cause de la rareté des échanges à distance. Ce fut seulement lorsque la sphère des échanges commença à s’agrandir, grâce aux progrès de la sécurité intérieure et au développement des moyens de communication que cet inconvénient se fit sentir. Alors aussi, on ne manqua pas d’y porter remède en adoptant des mesures communes et spéciales pour les marchandises qui s’échangeaient à distance, le last pour les grains, le marc pour les métaux précieux, le carat pour les diamants et les autres pierres fines, sans tenir aucun compte de la “nationalité” des choses à peser ou à mesurer. L’uniformisation des poids et mesures se serait ainsi, selon toute apparence, opérée d’ellemême, dès qu’elle serait devenue nécessaire, si les gouvernements n’y avaient point mis obstacle en imposant, dans les limites de leur juridiction, un système qualifié de “national.” L’Unité, adoptée d’un commun accord, aurait été, selon toute apparence aussi, la mieux appropriée aux convenances du plus grand nombre; elle aurait été, sur le marché général ce qu’elle avait été d’abord sur les marchés particuliers, savoir: la quantité la plus demandée.

Cette prétention, d’ailleurs assez moderne, des gouvernements d’imposer un certain système de poids et mesures dans les limites de leur juridiction, à l’exclusion de tout autre système indigène ou étranger, est peut-être ce qui a le plus contribué à retarder l’uniformisation des poids et mesures. Si l’on veut que ce progrès s’accomplisse, il faudra, avant tout, que les gouvernements cessent d’imposer aux échangistes un système arbitraire à l’exclusion de tout autre; comme s’ils étaient plus capables que les intéressés eux-mêmes de choisir les étalons les mieux appropriés à chaque espèce d’échange! Il faudra pour tout dire que les gouvernements reconnaissent la liberté du mesurage, en se bornant désormais à vérifier les poids et mesures en usage, et à réprimer les fraudes auxquelles le mesurage peut donner lieu. Alors, mais alors seulement, on verra s’établir dans toute l’étendue du monde civilisé un système uniforme de poids et mesures. Ce système se constituera, non par l’adoption en bloc du système en vigueur dans tel ou tel pays, mais par la généralisation successive des poids et mesures déjà existants dans les différents systèmes ou encore à trouver, qui conviennent le mieux à chaque catégorie de produits et de services à peser ou à mesurer 1

[1.]L’opinion d’un ancien philosophe, cité par Platon (in Theateto), que l’homme est la mesure de toutes choses, convient à ce qui compose les mesures itinéraires et dans un sens littéral, indépendamment d’aucun rapport, aux connaissances purement intellectuelles. L’emploi des termes de pied, de coudée, de palme, de pouce, de doigt, de pas commun, de brasse en est la preuve. Il faut même ajouter qu’il y a tout lieu de croire que la mesure propre aux parties qu’on vient de nommer, selon leur proportion dans la stature commune des hommes, a été d’un usage primitif, en précédant l’usage postérieur des mesures qui passent le naturel par l’étendue qu’on leur a donnée, ce qu’il faut attribuer aux mathématiciens, comme le pas géométrique en fournit un indice. (D’Anville, Traité des mesures itinéraires anciennes et modernes.)

[1]Nous ne parlerons pas, dit l’auteur d’une savante critique du système métrique, de la mesure du temps, parce que nous croyons qu’il n’a été fait à cet égard que de très timides essais; mais, pour la mesure des angles, on ne s’est pas borné à de simples essais, on a fait des calculs prodigieux pour mettre à la disposition des géomètres, des astronomes, des géographes, des tables dans lesquelles l’angle droit est divisé en 100 degrés, les degrés en 100 minutes. . .Nous avons lu quelque part que M. de Prony employa à ces calculs les nombreux garçons perruquiers que l’abandon de la poudre et de la queue avait mis sur le pavé. Peine perdue! les savants n’ont jamais voulu de leur œuvre; ils ont conservé les 90 degrés, comme le peuple a conservé les vingt sous; ils se sont aperçus un peu tard que le calcul décimal cessait d’être bon quand il cessait d’être commode. (J. Dupuit, Dictionnaire de l’économie politique, art. Poids et mesures.)

[1]En France, lisons-nous dans le Dictionnaire des monnaies d’Abot de Bazinghen, les étalons de poids pour l’or étaient, avant François Ier, soigneusement gardés dans le palais des rois de France. Ce prince ordonna en 1540 qu’ils seraient déposés et gardés en la cour des monnaies où ils sont restés depuis.

C’est à la cour des monnaies que l’on s’adresse présentement pour faire étalonner tous les poids qui servent à peser les métaux et autres marchandises, comme les poids de trébuchet, les poids de marc et les poids massifs de cuivre, ensuite on les marque d’une fleur de lis, savoir ceux de Paris en présence de l’un des conseillers de la cour commis à cet effet et ceux des autres villes en présence des juges-gardes des monnaies ou autres juges commis par la cour. Il y a pour cet effet des poids de chaque sorte qu’on nomme étalons, dans les hôtels des monnaies du royaume, étalonnés sur les poids déposés en la cour des monnaies.

Cet étalon du poids de marc se nomme archétype, mot qui signifie original, patron ou modèle. Il est gardé dans le cabinet de la cour, dans un coffre fermé à trois clefs, dont l’une est entre les mains de M. le premier président, l’autre en celles du conseiller commis aux mandements et la troisième en celles du greffier.

Ce fut sur ce poids original qu’en 1494, le sixième du mois de mai, un arrêt du parlement ordonna que tous changeurs, orfévres et autres usant du poids de marc pour peser l’or et l’argent seraient tenus de faire étalonner et ajuster leurs poids, avec défenses sous peine arbitraire et de punition corporelle en cas de récidive de se servir de poids non étalonnés en la cour des monnaies.

C’est encore sur l’étalon de cette cour que doivent être étalonnés les poids dont se servent les maîtres et gardes du corps de l’épicerie et les maîtres apothicaires lorsqu’ils font leurs visites générales ou ordinaires chez les marchands de leur corps et chez tous les autres marchands, ouvriers et artisans qui vendent leurs ouvrages et marchandises au poids. Cet étalonnage se fait en présence de deux conseillers de la cour des monnaies.

L’étalon du poids de marc de France a toujours été si estimé pour sa justesse et sa précision, que les nations étrangères ont quelquefois envoyé rectifier leurs propres étalons sur celui de la cour des monnaies.

On remarque entre autres exemples que l’empereur Charles-Quint envoya à Paris en 1529 M. Thomas Grammaye, conseiller et général de ses monnaies, pour faire étalonner un poids de deux marcs, dont on se servait alors pour étalons dans les monnaies de Flandre. Cet étalon s’étant trouvé trop fort de vingt-quatre grains par marc, fut réduit sur celui de la cour des monnaies, de quoi il fut tenu registre et fait procès-verbal par les officiers commis pour cette opération. Pour conserver la mémoire de cet étalonnement il fut fondu trois poids de laiton par ordre de François Ier, sur lesquels furent empreints d’un côté les armes du roi et de l’autre celles de l’empereur.

De ces trois poids ainsi étalonnés, l’un fut envoyé à l’empereur, l’autre à Marguerite d’Autriche, gouvernante des Pays-Bas, et le troisième fut présenté au roi par des députés de la chambre des monnaies. On joignit à ces trois poids trois procès-verbaux dressés le 13 aoῦt de cette même année 1529, l’un pour le roi, l’autre pour l’empereur et le troisième pour la chambre des monnaies.

En février 1756, eut lieu un nouvel étalonnage pour le gouvernement des Pays-Bas.

Enfin, le 3 décembre 1760, vérification fut pareillement faite sur le poids original de France du marc d’Angleterre étalonné et vérifié à la cour de Londres, apporté à la chambre des poids de la cour des monnaies par le sieur Tillet, de l’Académie royale des sciences, ci-devant directeur de la monnaie de Troyes; le marc d’Angleterre de douze onces, poids de Troyes qui est celui d’usage en Angleterre, s’est trouvé plus fort d’un gros deux grains que celui de France. (Aboz De Bazinghem, Traité des monnaies, art. Étalons et Poids de marc.)

Ces étalonnages n’accusent-ils pas une tendance à l’uniformisation des poids et mesures, tendance que l’adoption d’un nouveau système en désaccord complet avec les systèmes en usage a contrariée au lieu de la favoriser?

[1]Au nombre des critiques les plus judicieuses qui aient été faites du système métrique, nous citerons celle qui parut dans la Revue d’Édimbourg à l’occasion de la publication du rapport sur les opérations de la mesure de l’arc du méridien de Dunkerque à Barcelone par MM. Mechain et Delambre. Tel était cependant l’engouement dont ce système était l’objet, que l’écrivain de la Revue d’Édimbourg, après en avoir signalé les défauts, à la vérité d’une manière incomplète, finit par exprimer des vœux en faveur de l’universalisation des poids et mesures métriques. La traduction de cet article a été publiée dans la Bibliothèque britannique. On nous saura gré d’en reproduire les principaux passages.

“Il est à remarquer que, dans le nombre de nos idées les plus claires, il y en a quelques-unes que ni le langage ni aucun symbole arbitraire quelconque ne peuvent jamais exprimer. Il en est ainsi de certaines idées de quantité; tandis que d’autres, qui ne sont ni plus claires ni mieux déterminées, se trouvent dans le cas contraire.

“Ainsi, par exemple, un homme ne peut donner à un autre la notion précise de la grandeur d’une ligne qu’en la comparant à une ligne déjà connue à l’un et à l’autre des deux individus; sans ce terme moyen de comparaison, tous les moyens ordinaires de communication sont en défaut, et il faut en venir à montrer la ligne elle-même. Il n’en est pas ainsi lorsqu’on connaît ou le rapport ou la position angulaire des grandeurs qu’il est question de désigner; alors la communication verbale peut suffire, et il n’est point nécessaire de recourir à l’exposition des objets eux-mèmes. Nous savons ce qu’un géomètre ancien entendait par un angle droit ou par un angle d’un degré aussi bien que si nous avions sous les yeux un cercle divisé par quelque ouvrier d’Athènes ou d’Alexandrie. Nous savons aussi ce qu’il entend lorsqu’il parle du rapport de deux à un, ou de la diagonale d’un carré à son côté; mais, s’il veut désigner une certaine longueur individuelle, un pied par exemple, un spithame ou un stade, nous ignorons ce qu’il entend à moins qu’il n’ait rapporté cette mesure à quelque étalon commun, demeuré le même dans tout l’intervalle qui a séparé les temps anciens des modernes.

“Cet inconvénient a été ressenti de tout temps, et l’on a essayé d’y remédier en se servant de mesures rapportées à des objets d’une certaine fixité.

“Le pied qu’on trouve comme étalon de mesure chez presque toutes les nations a pour origine la longueur du pied humain, et il est ainsi variable dans des limites qui ne sont pas très rapprochées. On a eu quelquefois recours à d’autres étalons que l’on supposait plus exacts. Chez quelques peuples agricoles, on a déterminé le pouce par la longueur de trois grains d’orge rangés bout à bout, et, chez quelques tribus vagabondes d’Arabie, le diamètre d’un certain nombre de crins de cheval juxtaposés a fourni un échantillon du même genre. On a considéré, chez quelques peuples, une goutte d’eau comme l’unité de poids; chez d’autres, c’est un grain de froment qui l’a représentée; et c’est là sans doute l’étymologie de l’expression actuelle. Quelques auteurs ont voulu nous persuader que les anciens, dans leurs efforts pour trouver un étalon de mesures, avaient été beaucoup au delà de ces tentatives grossières. Paucton prétend, dans sa Métrologie, que la circonférence ou le diamètre de la terre était le terme de comparaison auquel ils rapportaient toutes leurs mesures de longueur. Bailly a soutenu cette opinion avec le génie et les connaissances dont il a fait preuve dans tous ses ouvrages, et il cherche à persuader que le stade a toujours été considéré comme faisant une aliquote exacte de la circonférence du globe, quoique l’étendue indiquée sous ce nom ait été différente chez divers peuples et pour divers auteurs. Mais on ne parviendra par aucun effort de génie à donner à cette supposition un certain degré de probabilité.

“Les anciens n’avaient aucun moyen de déterminer avec quelque précision l’étendue de la grande unité à laquelle on suppose que ces mesures se rapportent. Si une comparaison de ce genre eῦt existé, elle n’aurait certainement pas pu leur être inconnue à eux-mêmes: cependant nous savons bien que ni Aristote, ni Possidonius, ni Pline, ni aucun des auteurs anciens qui ont cherché à établir la dimension du globe n’ont imaginé que la différence entre leurs propres assertions à cet égard et celles des autres écrivains n’était qu’apparente, c’est à dire qu’en s’accordant avec eux sur la grandeur absolue du globe, chacun ne différait des autres que sur la lougueur de la mesure qu’il employait pour désigner cette étendue.

“On doit au fertile génie du célèbre Huyghens le premier essai qui ait été fait pour établir un étalon de mesure qui fῦt à la fois exact et universel pour tous les lieux et tous les temps. Ce physicien a démontré que les temps des vibrations des pendules dépendent seulement de leur longueur, et que, quelle que soit sa structure, on peut trouver dans le pendule un certain point qui, dans les pendules dont les oscillations se font dans le même temps, est toujours à la même distance du centre de suspension. Il a conclu de cette propriété que le pendule pourrait fournir une unité ou un étalon pour les mesures de longueur, et, quoiqu’il fallῦt lui appliquer une correction parce que la force de gravitation n’est pas la même dans toutes les latitudes, Huyghens ne doute point que la science ne fournît les moyens de déterminer cette correction avec une exactitude suffisante. Picard adopta cette idée, et Cassini, dans son ouvrage De la grandeur de la terre, proposa une autre unité, prise aussi dans la nature, mais moins facilement: c’était la six millième partie d’une minute de degré d’un grand cercle de la terre. Avant lui, Mouton avait imaginé quelque chose de semblable, mais on n’avait point songé à prendre l’un de ces étalons pour base d’un système régulier de mesures qui pῦt s’adapter aux besoins de la science comme à ceux de l’économie publique et domestique, et l’on ne voyait que confusion et perplexité dans les poids et les mesures en usage dans toute l’Europe. Dans chaque sorte de mesure, on admettait des unités d’étendue différente; elles étaient divisées avec peu d’exactitude, et on les comptait diversement dans un méme pays. On éprouvait partout ces inconvénients, on s’en plaignait, on proposait des remèdes, mais on ne cherchait jamais sérieusement à les appliquer. La France était à cet égard dans la même situation que les autres nations; mais il n’était pas probable qu’un système, qui n’avait en sa faveur que l’autorité des temps anciens et l’inactivité du temps présent, pῦt lutter longtemps contre l’esprit de réforme qui devint si général dans ce pays au commencement de la révolution. Indépendamment des objections réelles qu’on pouvait faire au système des poids et mesures, il avait le malheur de paraître lié à toutes les abominations du régime féodal: on résolut donc de l’abolir. . .

“On eut en vue deux objets principaux dans la réforme proposée. Le premier fut de se procurer un étalon naturel pour les mesures linéaires, et par conséquent pour toutes les autres quantités; le second d’appliquer au calcul de ces mesures le même système arithmétique qu’on emploie dans les autres calculs. Il fallait dans ce but adopter, pour l’unité de mesure, la division décimale, et trouver dans les multiples ou sous-multiples décimaux de cette unité toutes les autres mesures que l’usage rend nécessaires; les fractions ordinaires devaient être ramenées à l’expression décimale et on devait ainsi obtenir le grand avantage de réduire à une seule et même échelle arithmétique les entiers et les fractions de toute espèce; avantage tellement évident, si facile à obtenir qu’il y a lieu de s’étonner qu’on n’ait essayé de s’en prévaloir qu’environ mille ans après que l’arithmétique décimale elle-même a été introduite en Europe.

“Mais, en parlant de cette réforme, nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que les académiciens français, quoique se soulevant alors ainsi que tous leurs compatriotes sous cette inertie qui commande aussi puissamment le monde moral que le monde physique et qui donne au passé tant d’influence sur l’avenir; quoique délivrés d’une manière presque absolue de l’action de cette force, les Français, disons-nous, peuvent être accusés cette fois de s’être arrêtés trop tôt dans la carrière des innovations, et d’avoir essayé avec trop de timidité d’abandonner une pratique établie, il est vrai, mais qui n’avait pas la raison pour elle. Nous voulons parler du système de l’échelle arithmétique, dans laquelle ils ont conservé le système décimal au lieu de lui substituer le duodécimal qui, d’après la nature des nombres, lui aurait été si évidemment préférable. La théorie, nous le croyons, ne laisse aucun doute à cet égard; et un être raisonnable, appelé à construire, sans aucun préjugé ni habitude préalable son système de numération, n’hésiterait pas à choisir le duodécimal et à le préérer non seulement au décimal, mais probablement à tout autre. Le nombre 12 est divisible par 2, par 3, par 4 et par 6; cette propriété le rend si propre aux calculs arithmétiques qu’on l’a considéré dans tous les temps comme le plus convenable à adopter pour faciliter les subdivisions de l’unité de poids ou de mesure.

“On peut citer en preuve l’as, le libra, le jugerum, le pied, dont les divisions ont été duodécimales; et cet avantage, qui n’a point échappé dès les premiers temps, se serait trouvé plus évident à mesure que le perfectionnement des sciences arithmétiques aurait multiplié les occasions de l’apprécier. Il est probable que le nombre dix n’a été choisi comme racine du système décimal que parce qu’il exprime l’ensemble des doigts de l’homme. Ceux qui considèrent la science comme fille de la pure raison doivent s’indigner de ce qu’une considération aussi mécanique, et qui lui est tout à fait étrangère, ait déterminé la forme et l’ordre de l’une des sciences les plus intellectuelles et les plus abstraites.

“C’est surtout dans la division du cercle que l’échelle duodécimale se serait trouvée de beaucoup préférable au système décimal, qui est sujet dans ce cas à de fortes objections. Le nombre qui exprime la circonférence du cercle devrait non seulement être divisible par quarts sans fractions, comme il l’est dans le système français, mais aussi en six parties, car la sixième de la circonférence ayant sa corde égale au rayon, doit être naturellement exprimée par un nombre entier, tant sous le rapport de la construction des instruments que sous celui des calculs de la trigonométrie. Dans la division décimale du quart de cercle, non seulement la sixième partie de la circonférence n’est pas un nombre entier, mais la fraction décimale qui doit l’exprimer est continue et sans terme. Voilà au moins une sorte de difformité qui provient de l’admission stricte de la division décimale; et c’est là peut-être la principale source de la difficulté qu’on a éprouvée à l’introduire dans les calculs trigonométriques et astronomiques . L’admission du nombre 12 pour racine de l’échelle arithmétique aurait levé toutes ces difficultés. . .

“Mais, pour en revenir à l’étalon de mesures naturel et universel, nous devons remarquer que le projet de l’établir et de faire cesser la diversité de poids et de mesures fut l’un des premiers objets dont s’occupa l’assemblée constituante. M. de Talleyrand y proposa et il fut décrété que” le roi serait supplié d’écrire à Sa Majesté britannique pour engager le parlement d’Angleterre à concourir avec l’assemblée nationale dans le but de fixer une unité naturelle de poids et de mesures, et pour que, sous les auspices des deux nations, un nombre égal de commissaires appartenant à l’académie des sciences et à la société royale de Londres déterminassent ensemble la longueur du pendule dans la latitude de 45 degrés ou sous tel autre parallèle qu’on croirait plus convenable, afin d’en déduire un étalon invariable de mesures et de poids. “L’Académie nomma une commission composée de Borda, Lagrange, Laplace, Monge et Condorcet, et leur rapport est imprimé dans les mémoires de l’Académie pour 1788. Ces savants examinent trois unités différentes; la longueur du pendule à secondes, le quart du méridien et le quart de l’équateur. Si l’on se décide pour la première de ces quantités, les commissaires croient que le pendule, qui bat les secondes dans la latitude de 45°, doit être préféré parce qu’il est la moyenne arithmétique entre les pendules à secondes sous toutes les autres latitudes. Mais ils observent que la détermination du pendule dépend d’un élément hétérogène, c’est à dire du temps, et d’une autre quantité qui est arbitraire, savoir la division du jour en 86,400 secondes. Ils paraissent donner la préférence à une unité de longueur qui ne dépende point d’une quantité étrangère à sa nature, et que rien d’arbitraire ne contribue à déterminer.

“Les commissaires sont donc amenés à discuter lequel, du quart de l’équateur ou de celui du méridien, mérite la préférence. Ils se décident pour le dernier comme plus accessible et comme plus susceptible d’être mesuré avec précision. On le choisit en conséquence pour unité fondamentale, et on adopte pour unité des mesures linéaires la dix millionième partie comme étant une longueur convenable dans la pratique. On décide en même temps qu’il convient d’abandonner l’ancienne division du cercle en 360°, d’adopter la division décimale pour le quart de sa circonférence, c’est à dire de diviser ce quart en 100 degrés au lieu de 90, et d’appliquer aux nouveaux degrés la subdivision décimale au lieu de la sexagésimale.

“On nous permettra de remarquer, àl’égard de la détermination fondamen tale, que les motifs qui font rejeter le pendule ne nous paraissent pas complétement satisfaisants. L’objection tirée de l’hétérogénéité de l’élément du temps est, selon nous, trop abstraite et trop métaphysique pour devoir être prise en considération dans une question purement pratique. L’élément arbitraire, introduit par la division du jour en secondes, formerait une objection plus réelle, si elle ne portait pas avec une égale force sur l’unité même qui a été adoptée: car cet étalon n’est pas le quart du méridien, mais la dix millionième partie de ce quart, et dix millions est sans doute un nombre tout aussi arbitraire et aussi éloigné d’être indiqué par aucune apparence ou aucun phénomène naturel que 86,400, nombre de secondes adopté pour la division du jour. Ce dernier nombre même nous semble avoir plus d’un phénomène naturel en sa faveur. On sait que le battement du pouls de l’homme en santé et parvenu au milieu de sa carrière est fort rapproché de 60 pulsations par minute, c’est à dire de 86,400 par jour. Le pas ordinaire dans les manœuvres militaires se rapproche fort de cette même durée; et celui du voyageur, en comptant les pas de la même jambe, est encore d’une seconde de temps, à très peu près.

“Il faut convenir que, quelque étalon qu’on adopte, on est toujours forcé de lui appliquer quelque division arbitraire que la convenance décide, sans égard à la nature même de la chose. Soit que nous prenions le quart du méridien ou le rayon du globe, ainsi que Cassini l’avait anciennement proposé pour l’unité à laquelle toutes les mesures doivent être rapportées, la portion de cet étalon que nous pouvons convertir en une verge de laiton ou de platine pour la conserver dans nos musées, ou pour l’employer aux mesures actuelles, sera toujours l’objet d’une détermination arbitraire. L’unité réelle, l’étalon pratique est soumis à la même condition, et cela ne doit point contribuer à l’adoption on au rejet d’une quantité linéaire que d’autres considérations présenteraient comme unité convenable.

“On pourrait même objecter au choix qui a été fait qu’il y a dans l’unité adoptée quelque chose de pire qu’un élément arbitraire, c’est à dire une détermination hypothétique et à quelques égards incertaine. Ce n’est point le quart du méridien dans toute son étendue qui est l’objet de la mesure immédiate; on déduit son étendue totale d’une opération partielle et d’après la supposition que le méridien est une ellipse et que le rapport des deux axes est bien connu. On suppose encore que les méridiens sont des courbes semblables et égales, c’est à dire que, dans quelque partie du globe qu’on mesure un arc du méridien, le quart qui en résultera aura la même étendue. Or, on sait bien que ces suppositions ne sont pas vraies en rigueur; et ce qui est bien plus essentiel encore, on sait qu’il faut mesurer non seulement un très grand arc, mais plusieurs grands arcs de méridiens pour obtenir une quantité moyenne passablement exacte. Sous tous ces points de vue, il nous semble que le pendule à 45° aurait mérité une préférence décidée: cette détermination ne dépend d’aucune théorie, d’aucune au moins sur laquelle il reste le moindre doute; on peut la vérifier dans tous les temps; la nature tient toujours là le prototype avec lequel on peut comparer nos étalons, et qui peut les faire retrouver s’ils avaient été détruits par quelque catastrophe. (BibliothÈquebritannique, Sciences et arts, t. XXXV, année 1807.)”

Ces observations au sujet du choix de la mesure de l’arc du méridien de préférence à celui du pendule sont assurément des mieux fondées; mais la mesure de l’arc du méridien était de nature à frapper davantage les esprits, et elle avait en outre l’avantage de procurer de l’ouvrage aux savants qui n’étaient pas moins que les autres travailleurs victimes de la crise révolutionnaire. Mechain et Delambre furent chargés de l’opération, et ils commencèrent cette œuvre plus fastueuse qu’utile dans l’été de 1792. Leurs opérations furent maintes fois entravées par l’hostilité des populations, et plus encore par la dépréciation des assignats qui fit déserter leurs aides. Ils réussirent néanmoins à les mener à bonne fin, et un peu plus tard MM. Biot et Arago furent chargés de les compléter, en poursuivant jusqu’aux îles Baléares la mesure de l’arc du méridien.

Cependant l’adoption du système métrique provoqua des plaintes telles de la part des populations auxquelles on l’imposait sans aucun égard pour leurs convenances et leurs habitudes, que Napoléon fut sur le point d’y renoncer, et que les anciennes mesures ont dῦ être légalement tolérées jusqu’en 1840. Elles l’ont été également en Belgique jusqu’en 1855; mais, à partir de cette époque, on les a rigoureusement proscrites; si rigoureusement que la Gazette de Liége, ayant annoncé dans l’hiver de 1859-60 que “par suite des dernières pluies le niveau de la Meuse s’était élevé de plusieurs pieds,” elle fut condamnée à l’amende pour avoir contrevenu à la loi du ler octobre 1855, imposant l’emploi exclusif des poids et mesures métriques.

Lors de la présentation de cette loi vexatoire, inspirée comme bien d’autres par le mauvais génie de la contrefaçon, l’auteur de ce livre a publié dans l’Eacute;conomiste belge la première protestation radicale qui ait été faite contre le système métrique. Quoique insérée en forme de Variétés et à l’abri d’un pseudonyme, cette protestation n’en a pas moins excité l’indignation la plus vive chez les partisans fanatiques d’un système si mal à propos considéré comme le nec plus ultra du progrès en matière de poids et mesures.

La voici:

“C’est à la France que nous avons emprunté le système métrique, et s’il faut en croire nos voisins, ce système, une des plus belles acquisitions de 89, est infailliblement destiné à faire le tour du monde. Voilà pourtant soixante années que cette belle acquisition a été faite, et hormis le peuple français et deux ou trois autres qui ont la mauvaise habitude de le contrefaire, nul ne s’est soucié d’abandonner son vieux système de poids et mesures pour le nouveau. Comment cela se fait-il? Envie, routine, préjugés nationaux, répondent en chœur les propagateurs du kilomètre, du centilitre et du décagramme. On ne veut pas du système métrique, parce que c’est une invention française, voilà tout! Est-ce bien sῦr? Peut-on citer un seul exemple, un seul, d’une invention utile qui ait été repoussée, sous le prétexte qu’elle était française, anglaise ou chinoise? Le bateau à hélice est une invention française; n’a-t-il pas été adopté par tous les peuples navigateurs de l’Europe? Les chemins de fer et la télégraphie électrique sont anglais; cela les a-t-il empêchés de faire le tour du monde? Si le système métrique était vraiment une invention utile, s’il constituait un progrès réel, n’aurait-il pas été adopté déjà, spontanément, comme l’ont été l’hélice, les chemins de fer et le télégraphe électrique par tous les peuples de la terre?

“Mais je nie que le système métrique soit une invention utile, je nie qu’il constitue un progrès réel, et, n’en déplaise aux auteurs du projet de loi que la chambre va, sans aucun doute, adopter à l’unanimité, je suis convaincu qu’on finira par l’abandonner partout, même en France. Et voici sur quoi mon opinion se fonde:

“La commission de l’Académie des sciences qui a inventé le système métrique des poids et mesures, comme elle a inventé un peu plus tard, le calendrier républicain, une autre innovation destinée à faire le tour du monde! la commission de l’Académie des sciences, dis-je, a fondé ce beau système sur l’axiome que voici: l’unité pour chaque espèce de mesure est arbitraire. Mathématiquement, cela peut être vrai, commercialement c’est une lourde erreur. Or, c’est de commerce qu’il s’agit lorsque l’on pèse ou que l’on mesure une marchandise en vue de l’échanger, et non point de mathématiques. On choisit avant tout un poids ou une mesure en harmonie avec la nature particulière de la marchandise qu’il s’agit de peser ou de mesurer. On ne s’avise point, par exemple, de prendre pour la tourbe et le charbon de terre la même unité de poids que pour le diamant. On choisit ensuite l’unité que l’expérience démontre être la plus commode, c’est à dire, selon toute apparence, celle qu’on demande le plus. C’est la fraction la plus communément demandée d’une marchandise quelconque qui finit partout et toujours par servir d’unité pour le pesage ou le mesurage de cette marchandise. L’unité de poids ou de mesure n’est donc pas arbitraire, comme l’ont affirmé les têtes mathématiques de l’Académie des sciences. Elle ne l’est pas plus que l’unité de temps, en dépit de leur calendrier républicain. Elle est indiquée par la nature des choses. Cela est si vrai, que les étalons de poids adoptés séparément, sans aucun accord, par le plus grand nombre des nations de l’Europe ne diffèrent pas d’une manière essentielle. Vous en jugerez par le tableau, suivant que j’emprunte à l’article Poids et mesures du Dictionnaire de l’économie politique, article dῦ à un savant ingénieur, M. Dupuit, dont le bon sens proteste contre le système métrique, mais que le préjugé finit toutefois par y ramener:

Pords de l’étalon en kilog.
Autriche, . . . . . . . . . . . . Bavière0,56
Bohëme . . . . . . . . . . . .0,51
Francfort . . . . . . . . . . . .0,50
Danemark, Hanovre, Hollande . . . . . .0,49
Hambourg, Suisse, France ancienne . . . . . .0,48
Espagne, Prusse, Saxe . . . . . . . . . . . .0,46
Angleterre, Portugal . . . . . . . . . . . .0,45
Russie . . . . . . . . . . . .0,41
Sardaigne (donze onces) . . . . . . . . . . . .0,36
États de l’Église, Toscane (douze onces) . . .0,34

“L’unité de poids, cette unité que l’Académie prétendait étre arbitraire, est donc à peu près la même partout. D’où cela vient-il? Cela vient de ce que les besoins de l’alimentation, qui provoquent la demande de la plupart des objets de la consommation usuelle, sont aussi partout à peu près les mèmes. De là, la quasi uniformité de l’étalon des poids et des mesures chez les nations les plus diverses. Mais l’Académie des sciences se composait de mathématiciens, de physiciens et d’astronomes, non de négociants ou d’économistes. Elle prit, en conséquence, pour base de son système, non les besoins des hommes, mais la circonférence de la terre, d’une part, le poids de l’eau distillée de l’autre, et le système métrique, convenablement émaillé de dénominations grecques, selon la mode du temps, fut offert au monde comme l’une des plus merveilleuses inventions du génie humain. Quand je dis offert, je me trompe, c’est imposé que je devrais dire: partout, en effet, où pénétrèrent les baïonnettes, porteuses des idées de 89, le kilogramme, le décagramme, le gramme, sans parler du reste de la famille, furent imposés aux ménagères ahuries par tant de grec. Et quel grec? Un savant helléniste ne s’est-il pas avisé de prétendre que les parrains du système ne connaissaient pas le premier mot de la langue d’Homère? Que kilomètre, par exemple, n’avait jamais signifié mille mètres, mais, ô savants, dressez les oreilles! mesure d’une bourrique.”

“Les dénominations ne font toutefois rien à l’affaire. La question est de savoir si le système et sa nomenclature en grec de cuisine sont commodes ou non, si les transactions s’en trouvent facilitées ou rendues plus difficiles. Eh bien! que nos législateurs se donnent la peine de convoquer dans leurs bureaux un certain nombre de ménagères et de cuisinières, et ils ne tarderont pas à être pleinement édifiés sur ce point. Gageons que sur dix personnes appartenant à cette classe intéressante, qui est chargée de pourvoir à la consommation journalière des familles, ils n’en trouveront pas une qui connaisse suffisamment les poids et mesures dont la loi prescrit l’usage. Gageons que les questionneurs eux-mêmes seraient fort embarrassés si on les mettait à leur tour sur la sellette. Les ménagères, les cuisinières, sans parler des législateurs, connaissent cependant la livre, la demi-livre, le quarteron et l’once, c’est à dire les vieux poids; comment donc se fait-il qu’ils ne s’accoutument point aux nouveaux; que leur intelligence refuse de s’assimiler le kilogramme, ses divisions et ses subdivisions? Cela tient simplement à ce que le vieux système, fondé sur l’expérience, est simple et commode, tandis que le nouveau, fondé sur la mesure de la terre (pourquoi pas aussi bien sur la mesure de la lune?) est horriblement compliqué et quasi inapplicable. Qu’en résulte-t-il? Que le système métrique donne lieu à des fraudes de toute sorte; que les acheteurs, et surtout les acheteuses qui ne le comprennent pas, sont obligés de s’en remettre à la bonne foi du marchand, et que celui-ci fait son beurre à leurs dépens. Le système métrique n’est en réalité qu’un instrument de fraude, et il le serait bien plus encore si on ne l’avait un peu corrigé en le greffant tant bien que mal sur celui auquel on l’a brutalement substitué. Écoutons encore à ce sujet M. Dupuit:

“Il est commode de dire que le fret du Havre à Bordeaux est de 6 fr. par tonne: on dirait encore qu’il est de fr. 0 06 par kilogramme; mais on ne dirait pas qu’il est de fr. 0,000,006 par gramme, qui est la véritable unitè de poids du système décimal. La tonne, si commode pour l’armateur, serait fort incommode pour les achats de comestibles: on ne peut pas exiger raisonnablement que la ménagére demande un demi-millième de tonne de beurre. Pour venir à son secours, on a consenti à ce qu’elle en demandàt cinq hectogrammes ou cinq cents grammes. Mais aucun des marchés qu’elle a à conclure n’exige qu’elle descende jusqu’au gramme; c’est à peine si elle se soucie du décagramme. Aussi qu’a-t-elle fait? Du kilogramme, elle a fait le kilo, le demi-kilo: c’est sur le demi-kilo que sont basés les prix de presque tous les comestibles: le demi-kilo a été divisé par le boucher et l’épicier en cinq hectos et l’hecto en demihecto et quart d’hecto, et le système métrique s’est arrangé comme il a pu. S’il s’agit de payer maintenant ce demi-kilo de beurre, le système métrique veut qu’on s’exprime en centimes et qu’on dise 85 centimes au lieu de 17 sous. Ainsi voilà notre ménagère qui, ayant acheté trois objets, l’un à 85 centimes, l’autre à 35 centimes et le dernier à 45 centimes, est obligée de tirer un agenda pour faire l’addition de ces trois chiffres formidables qui, convertis en sous, présentent un calcul simple et facile, qu’elle peut faire de tête. Aussi le sou est-il resté, malgré sa proscription officielle.”“Je n’ajouterai rien à cette citation que j’emprunte à un partisan du système métrique. Elle démontre suffisamment, je pense, ce que vaut dans la pratique ce système tant prôné. Mais, dira-t-on, que demandez-vous donc? Voulez-vous supprimer le système metrique? A Dieu ne plaise. Je demande seulement qu’au lieu de l’appliquer à toutes choses et de le rendre obligatoire, on cesse de l’imposer. Je demande qu’on permette aux acheteurs et aux vendeurs de se servir des poids et des mesures qui leur paraissent le plus commodes; je demande la liberté des poids et mesures, voilà tout. Maintenant, s’il est vrai que le système métrique soit, comme l’affirment ses partisans, le plus parfait des systèmes; s’il est vrai qu’il existe entre la mesure du méridien terrestre et le poids du beurre, du sucre ou du café, un rapport mystérieux et ineffable; s’il est vrai que le kilogramme, le décagramme et le gramme soient autant supérieurs à la livre, au quarteron et à l’once, que le chemin de fer peut l’être à la diligence ou au coucon, et le télégraphe électrique au vol des pigeons messagers, le système métrique ne subsistera-t-il pas quand même? ne triomphera-t-il pas aisément de ses rivaux? Que si, au contraire, c’est, dans la pratique, un système faux, incommode et absurde, un système qui met chaque jour l’ignorance à la merci de la friponnerie, un système qui ne facilite guère que les petites rapines et les menus vols, ne doit-on pas souhaiter qu’il disparaisse au plus vite?

“On objectera l’inconvénient de la diversité des poids et mesures. C’est un inconvénient, soit! comme la diversité des langues et des patois en est un autre. Mais n’est ce pas un inconvénient plus grand d’employer un système ou une langue uniforme qu’on ne connaît point ou que l’on connaît mal, que de se servir de plusieurs systèmes ou de plusieurs langues que l’on connaît bien. Qu’un utopiste, ayant à sa disposition un nombre suffisant de baïonnettes s’avise d’imposer au monde l’unité de langue; et qu’afin de ne causer aucune jalousie entre les 3 à 4,000 dialectes qui sont actuellement en usage sur la surface de notre globe, il confie à l’Académie des inscriptions et belleslettres le soin de fabriquer exprès une langue nouvelle, dont il se chargera ensuite d’imposer l’emploi, croit-on de bonne foi qu’il en résultera un accroissement de facilités dans les communications des individus et des peuples? En admettant même que la langue académique fῦt aussi parfaite que possible, s’adapterait-elle également à tous les besoins, à toutes les intelligences, à tous les gosiers? Ce serait une cacophonie universelle, n’est-il pas vrai, une nouvelle tour de Babel, et chacun finirait inévitablement par retourner à sa langue ou à son patois.

“Que le gouvernement nous laisse donc peser et mesurer nos marchandises à notre guise, comme il nous laisse parler notre langue ou notre patois; qu’il vérifie les poids et les mesures en les ramenant, si bon lui semble, à l’étalon du système métrique, mais qu’il cesse de nous imposer une invention saugrenue dont il ne serait plus question depuis longtemps, si l’on eῦt écouté votre serviteur.

Free Weight.”

[1]Au nombre des critiques les plus judicieuses qui aient été faites du système métrique, nous citerons celle qui parut dans la Revue d’Édimbourg à l’occasion de la publication du rapport sur les opérations de la mesure de l’arc du méridien de Dunkerque à Barcelone par MM. Mechain et Delambre. Tel était cependant l’engouement dont ce système était l’objet, que l’écrivain de la Revue d’Édimbourg, après en avoir signalé les défauts, à la vérité d’une manière incomplète, finit par exprimer des vœux en faveur de l’universalisation des poids et mesures métriques. La traduction de cet article a été publiée dans la Bibliothèque britannique. On nous saura gré d’en reproduire les principaux passages.

“Il est à remarquer que, dans le nombre de nos idées les plus claires, il y en a quelques-unes que ni le langage ni aucun symbole arbitraire quelconque ne peuvent jamais exprimer. Il en est ainsi de certaines idées de quantité; tandis que d’autres, qui ne sont ni plus claires ni mieux déterminées, se trouvent dans le cas contraire.

“Ainsi, par exemple, un homme ne peut donner à un autre la notion précise de la grandeur d’une ligne qu’en la comparant à une ligne déjà connue à l’un et à l’autre des deux individus; sans ce terme moyen de comparaison, tous les moyens ordinaires de communication sont en défaut, et il faut en venir à montrer la ligne elle-même. Il n’en est pas ainsi lorsqu’on connaît ou le rapport ou la position angulaire des grandeurs qu’il est question de désigner; alors la communication verbale peut suffire, et il n’est point nécessaire de recourir à l’exposition des objets eux-mèmes. Nous savons ce qu’un géomètre ancien entendait par un angle droit ou par un angle d’un degré aussi bien que si nous avions sous les yeux un cercle divisé par quelque ouvrier d’Athènes ou d’Alexandrie. Nous savons aussi ce qu’il entend lorsqu’il parle du rapport de deux à un, ou de la diagonale d’un carré à son côté; mais, s’il veut désigner une certaine longueur individuelle, un pied par exemple, un spithame ou un stade, nous ignorons ce qu’il entend à moins qu’il n’ait rapporté cette mesure à quelque étalon commun, demeuré le même dans tout l’intervalle qui a séparé les temps anciens des modernes.

“Cet inconvénient a été ressenti de tout temps, et l’on a essayé d’y remédier en se servant de mesures rapportées à des objets d’une certaine fixité.

“Le pied qu’on trouve comme étalon de mesure chez presque toutes les nations a pour origine la longueur du pied humain, et il est ainsi variable dans des limites qui ne sont pas très rapprochées. On a eu quelquefois recours à d’autres étalons que l’on supposait plus exacts. Chez quelques peuples agricoles, on a déterminé le pouce par la longueur de trois grains d’orge rangés bout à bout, et, chez quelques tribus vagabondes d’Arabie, le diamètre d’un certain nombre de crins de cheval juxtaposés a fourni un échantillon du même genre. On a considéré, chez quelques peuples, une goutte d’eau comme l’unité de poids; chez d’autres, c’est un grain de froment qui l’a représentée; et c’est là sans doute l’étymologie de l’expression actuelle. Quelques auteurs ont voulu nous persuader que les anciens, dans leurs efforts pour trouver un étalon de mesures, avaient été beaucoup au delà de ces tentatives grossières. Paucton prétend, dans sa Métrologie, que la circonférence ou le diamètre de la terre était le terme de comparaison auquel ils rapportaient toutes leurs mesures de longueur. Bailly a soutenu cette opinion avec le génie et les connaissances dont il a fait preuve dans tous ses ouvrages, et il cherche à persuader que le stade a toujours été considéré comme faisant une aliquote exacte de la circonférence du globe, quoique l’étendue indiquée sous ce nom ait été différente chez divers peuples et pour divers auteurs. Mais on ne parviendra par aucun effort de génie à donner à cette supposition un certain degré de probabilité.

“Les anciens n’avaient aucun moyen de déterminer avec quelque précision l’étendue de la grande unité à laquelle on suppose que ces mesures se rapportent. Si une comparaison de ce genre eῦt existé, elle n’aurait certainement pas pu leur être inconnue à eux-mêmes: cependant nous savons bien que ni Aristote, ni Possidonius, ni Pline, ni aucun des auteurs anciens qui ont cherché à établir la dimension du globe n’ont imaginé que la différence entre leurs propres assertions à cet égard et celles des autres écrivains n’était qu’apparente, c’est à dire qu’en s’accordant avec eux sur la grandeur absolue du globe, chacun ne différait des autres que sur la lougueur de la mesure qu’il employait pour désigner cette étendue.

“On doit au fertile génie du célèbre Huyghens le premier essai qui ait été fait pour établir un étalon de mesure qui fῦt à la fois exact et universel pour tous les lieux et tous les temps. Ce physicien a démontré que les temps des vibrations des pendules dépendent seulement de leur longueur, et que, quelle que soit sa structure, on peut trouver dans le pendule un certain point qui, dans les pendules dont les oscillations se font dans le même temps, est toujours à la même distance du centre de suspension. Il a conclu de cette propriété que le pendule pourrait fournir une unité ou un étalon pour les mesures de longueur, et, quoiqu’il fallῦt lui appliquer une correction parce que la force de gravitation n’est pas la même dans toutes les latitudes, Huyghens ne doute point que la science ne fournît les moyens de déterminer cette correction avec une exactitude suffisante. Picard adopta cette idée, et Cassini, dans son ouvrage De la grandeur de la terre, proposa une autre unité, prise aussi dans la nature, mais moins facilement: c’était la six millième partie d’une minute de degré d’un grand cercle de la terre. Avant lui, Mouton avait imaginé quelque chose de semblable, mais on n’avait point songé à prendre l’un de ces étalons pour base d’un système régulier de mesures qui pῦt s’adapter aux besoins de la science comme à ceux de l’économie publique et domestique, et l’on ne voyait que confusion et perplexité dans les poids et les mesures en usage dans toute l’Europe. Dans chaque sorte de mesure, on admettait des unités d’étendue différente; elles étaient divisées avec peu d’exactitude, et on les comptait diversement dans un méme pays. On éprouvait partout ces inconvénients, on s’en plaignait, on proposait des remèdes, mais on ne cherchait jamais sérieusement à les appliquer. La France était à cet égard dans la même situation que les autres nations; mais il n’était pas probable qu’un système, qui n’avait en sa faveur que l’autorité des temps anciens et l’inactivité du temps présent, pῦt lutter longtemps contre l’esprit de réforme qui devint si général dans ce pays au commencement de la révolution. Indépendamment des objections réelles qu’on pouvait faire au système des poids et mesures, il avait le malheur de paraître lié à toutes les abominations du régime féodal: on résolut donc de l’abolir. . .

“On eut en vue deux objets principaux dans la réforme proposée. Le premier fut de se procurer un étalon naturel pour les mesures linéaires, et par conséquent pour toutes les autres quantités; le second d’appliquer au calcul de ces mesures le même système arithmétique qu’on emploie dans les autres calculs. Il fallait dans ce but adopter, pour l’unité de mesure, la division décimale, et trouver dans les multiples ou sous-multiples décimaux de cette unité toutes les autres mesures que l’usage rend nécessaires; les fractions ordinaires devaient être ramenées à l’expression décimale et on devait ainsi obtenir le grand avantage de réduire à une seule et même échelle arithmétique les entiers et les fractions de toute espèce; avantage tellement évident, si facile à obtenir qu’il y a lieu de s’étonner qu’on n’ait essayé de s’en prévaloir qu’environ mille ans après que l’arithmétique décimale elle-même a été introduite en Europe.

“Mais, en parlant de cette réforme, nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que les académiciens français, quoique se soulevant alors ainsi que tous leurs compatriotes sous cette inertie qui commande aussi puissamment le monde moral que le monde physique et qui donne au passé tant d’influence sur l’avenir; quoique délivrés d’une manière presque absolue de l’action de cette force, les Français, disons-nous, peuvent être accusés cette fois de s’être arrêtés trop tôt dans la carrière des innovations, et d’avoir essayé avec trop de timidité d’abandonner une pratique établie, il est vrai, mais qui n’avait pas la raison pour elle. Nous voulons parler du système de l’échelle arithmétique, dans laquelle ils ont conservé le système décimal au lieu de lui substituer le duodécimal qui, d’après la nature des nombres, lui aurait été si évidemment préférable. La théorie, nous le croyons, ne laisse aucun doute à cet égard; et un être raisonnable, appelé à construire, sans aucun préjugé ni habitude préalable son système de numération, n’hésiterait pas à choisir le duodécimal et à le préérer non seulement au décimal, mais probablement à tout autre. Le nombre 12 est divisible par 2, par 3, par 4 et par 6; cette propriété le rend si propre aux calculs arithmétiques qu’on l’a considéré dans tous les temps comme le plus convenable à adopter pour faciliter les subdivisions de l’unité de poids ou de mesure.

“On peut citer en preuve l’as, le libra, le jugerum, le pied, dont les divisions ont été duodécimales; et cet avantage, qui n’a point échappé dès les premiers temps, se serait trouvé plus évident à mesure que le perfectionnement des sciences arithmétiques aurait multiplié les occasions de l’apprécier. Il est probable que le nombre dix n’a été choisi comme racine du système décimal que parce qu’il exprime l’ensemble des doigts de l’homme. Ceux qui considèrent la science comme fille de la pure raison doivent s’indigner de ce qu’une considération aussi mécanique, et qui lui est tout à fait étrangère, ait déterminé la forme et l’ordre de l’une des sciences les plus intellectuelles et les plus abstraites.

“C’est surtout dans la division du cercle que l’échelle duodécimale se serait trouvée de beaucoup préférable au système décimal, qui est sujet dans ce cas à de fortes objections. Le nombre qui exprime la circonférence du cercle devrait non seulement être divisible par quarts sans fractions, comme il l’est dans le système français, mais aussi en six parties, car la sixième de la circonférence ayant sa corde égale au rayon, doit être naturellement exprimée par un nombre entier, tant sous le rapport de la construction des instruments que sous celui des calculs de la trigonométrie. Dans la division décimale du quart de cercle, non seulement la sixième partie de la circonférence n’est pas un nombre entier, mais la fraction décimale qui doit l’exprimer est continue et sans terme. Voilà au moins une sorte de difformité qui provient de l’admission stricte de la division décimale; et c’est là peut-être la principale source de la difficulté qu’on a éprouvée à l’introduire dans les calculs trigonométriques et astronomiques . L’admission du nombre 12 pour racine de l’échelle arithmétique aurait levé toutes ces difficultés. . .

“Mais, pour en revenir à l’étalon de mesures naturel et universel, nous devons remarquer que le projet de l’établir et de faire cesser la diversité de poids et de mesures fut l’un des premiers objets dont s’occupa l’assemblée constituante. M. de Talleyrand y proposa et il fut décrété que” le roi serait supplié d’écrire à Sa Majesté britannique pour engager le parlement d’Angleterre à concourir avec l’assemblée nationale dans le but de fixer une unité naturelle de poids et de mesures, et pour que, sous les auspices des deux nations, un nombre égal de commissaires appartenant à l’académie des sciences et à la société royale de Londres déterminassent ensemble la longueur du pendule dans la latitude de 45 degrés ou sous tel autre parallèle qu’on croirait plus convenable, afin d’en déduire un étalon invariable de mesures et de poids. “L’Académie nomma une commission composée de Borda, Lagrange, Laplace, Monge et Condorcet, et leur rapport est imprimé dans les mémoires de l’Académie pour 1788. Ces savants examinent trois unités différentes; la longueur du pendule à secondes, le quart du méridien et le quart de l’équateur. Si l’on se décide pour la première de ces quantités, les commissaires croient que le pendule, qui bat les secondes dans la latitude de 45°, doit être préféré parce qu’il est la moyenne arithmétique entre les pendules à secondes sous toutes les autres latitudes. Mais ils observent que la détermination du pendule dépend d’un élément hétérogène, c’est à dire du temps, et d’une autre quantité qui est arbitraire, savoir la division du jour en 86,400 secondes. Ils paraissent donner la préférence à une unité de longueur qui ne dépende point d’une quantité étrangère à sa nature, et que rien d’arbitraire ne contribue à déterminer.

“Les commissaires sont donc amenés à discuter lequel, du quart de l’équateur ou de celui du méridien, mérite la préférence. Ils se décident pour le dernier comme plus accessible et comme plus susceptible d’être mesuré avec précision. On le choisit en conséquence pour unité fondamentale, et on adopte pour unité des mesures linéaires la dix millionième partie comme étant une longueur convenable dans la pratique. On décide en même temps qu’il convient d’abandonner l’ancienne division du cercle en 360°, d’adopter la division décimale pour le quart de sa circonférence, c’est à dire de diviser ce quart en 100 degrés au lieu de 90, et d’appliquer aux nouveaux degrés la subdivision décimale au lieu de la sexagésimale.

“On nous permettra de remarquer, àl’égard de la détermination fondamen tale, que les motifs qui font rejeter le pendule ne nous paraissent pas complétement satisfaisants. L’objection tirée de l’hétérogénéité de l’élément du temps est, selon nous, trop abstraite et trop métaphysique pour devoir être prise en considération dans une question purement pratique. L’élément arbitraire, introduit par la division du jour en secondes, formerait une objection plus réelle, si elle ne portait pas avec une égale force sur l’unité même qui a été adoptée: car cet étalon n’est pas le quart du méridien, mais la dix millionième partie de ce quart, et dix millions est sans doute un nombre tout aussi arbitraire et aussi éloigné d’être indiqué par aucune apparence ou aucun phénomène naturel que 86,400, nombre de secondes adopté pour la division du jour. Ce dernier nombre même nous semble avoir plus d’un phénomène naturel en sa faveur. On sait que le battement du pouls de l’homme en santé et parvenu au milieu de sa carrière est fort rapproché de 60 pulsations par minute, c’est à dire de 86,400 par jour. Le pas ordinaire dans les manœuvres militaires se rapproche fort de cette même durée; et celui du voyageur, en comptant les pas de la même jambe, est encore d’une seconde de temps, à très peu près.

“Il faut convenir que, quelque étalon qu’on adopte, on est toujours forcé de lui appliquer quelque division arbitraire que la convenance décide, sans égard à la nature même de la chose. Soit que nous prenions le quart du méridien ou le rayon du globe, ainsi que Cassini l’avait anciennement proposé pour l’unité à laquelle toutes les mesures doivent être rapportées, la portion de cet étalon que nous pouvons convertir en une verge de laiton ou de platine pour la conserver dans nos musées, ou pour l’employer aux mesures actuelles, sera toujours l’objet d’une détermination arbitraire. L’unité réelle, l’étalon pratique est soumis à la même condition, et cela ne doit point contribuer à l’adoption on au rejet d’une quantité linéaire que d’autres considérations présenteraient comme unité convenable.

“On pourrait même objecter au choix qui a été fait qu’il y a dans l’unité adoptée quelque chose de pire qu’un élément arbitraire, c’est à dire une détermination hypothétique et à quelques égards incertaine. Ce n’est point le quart du méridien dans toute son étendue qui est l’objet de la mesure immédiate; on déduit son étendue totale d’une opération partielle et d’après la supposition que le méridien est une ellipse et que le rapport des deux axes est bien connu. On suppose encore que les méridiens sont des courbes semblables et égales, c’est à dire que, dans quelque partie du globe qu’on mesure un arc du méridien, le quart qui en résultera aura la même étendue. Or, on sait bien que ces suppositions ne sont pas vraies en rigueur; et ce qui est bien plus essentiel encore, on sait qu’il faut mesurer non seulement un très grand arc, mais plusieurs grands arcs de méridiens pour obtenir une quantité moyenne passablement exacte. Sous tous ces points de vue, il nous semble que le pendule à 45° aurait mérité une préférence décidée: cette détermination ne dépend d’aucune théorie, d’aucune au moins sur laquelle il reste le moindre doute; on peut la vérifier dans tous les temps; la nature tient toujours là le prototype avec lequel on peut comparer nos étalons, et qui peut les faire retrouver s’ils avaient été détruits par quelque catastrophe. (BibliothÈquebritannique, Sciences et arts, t. XXXV, année 1807.)”

Ces observations au sujet du choix de la mesure de l’arc du méridien de préférence à celui du pendule sont assurément des mieux fondées; mais la mesure de l’arc du méridien était de nature à frapper davantage les esprits, et elle avait en outre l’avantage de procurer de l’ouvrage aux savants qui n’étaient pas moins que les autres travailleurs victimes de la crise révolutionnaire. Mechain et Delambre furent chargés de l’opération, et ils commencèrent cette œuvre plus fastueuse qu’utile dans l’été de 1792. Leurs opérations furent maintes fois entravées par l’hostilité des populations, et plus encore par la dépréciation des assignats qui fit déserter leurs aides. Ils réussirent néanmoins à les mener à bonne fin, et un peu plus tard MM. Biot et Arago furent chargés de les compléter, en poursuivant jusqu’aux îles Baléares la mesure de l’arc du méridien.

Cependant l’adoption du système métrique provoqua des plaintes telles de la part des populations auxquelles on l’imposait sans aucun égard pour leurs convenances et leurs habitudes, que Napoléon fut sur le point d’y renoncer, et que les anciennes mesures ont dῦ être légalement tolérées jusqu’en 1840. Elles l’ont été également en Belgique jusqu’en 1855; mais, à partir de cette époque, on les a rigoureusement proscrites; si rigoureusement que la Gazette de Liége, ayant annoncé dans l’hiver de 1859-60 que “par suite des dernières pluies le niveau de la Meuse s’était élevé de plusieurs pieds,” elle fut condamnée à l’amende pour avoir contrevenu à la loi du ler octobre 1855, imposant l’emploi exclusif des poids et mesures métriques.

Lors de la présentation de cette loi vexatoire, inspirée comme bien d’autres par le mauvais génie de la contrefaçon, l’auteur de ce livre a publié dans l’Eacute;conomiste belge la première protestation radicale qui ait été faite contre le système métrique. Quoique insérée en forme de Variétés et à l’abri d’un pseudonyme, cette protestation n’en a pas moins excité l’indignation la plus vive chez les partisans fanatiques d’un système si mal à propos considéré comme le nec plus ultra du progrès en matière de poids et mesures.

La voici:

“C’est à la France que nous avons emprunté le système métrique, et s’il faut en croire nos voisins, ce système, une des plus belles acquisitions de 89, est infailliblement destiné à faire le tour du monde. Voilà pourtant soixante années que cette belle acquisition a été faite, et hormis le peuple français et deux ou trois autres qui ont la mauvaise habitude de le contrefaire, nul ne s’est soucié d’abandonner son vieux système de poids et mesures pour le nouveau. Comment cela se fait-il? Envie, routine, préjugés nationaux, répondent en chœur les propagateurs du kilomètre, du centilitre et du décagramme. On ne veut pas du système métrique, parce que c’est une invention française, voilà tout! Est-ce bien sῦr? Peut-on citer un seul exemple, un seul, d’une invention utile qui ait été repoussée, sous le prétexte qu’elle était française, anglaise ou chinoise? Le bateau à hélice est une invention française; n’a-t-il pas été adopté par tous les peuples navigateurs de l’Europe? Les chemins de fer et la télégraphie électrique sont anglais; cela les a-t-il empêchés de faire le tour du monde? Si le système métrique était vraiment une invention utile, s’il constituait un progrès réel, n’aurait-il pas été adopté déjà, spontanément, comme l’ont été l’hélice, les chemins de fer et le télégraphe électrique par tous les peuples de la terre?

“Mais je nie que le système métrique soit une invention utile, je nie qu’il constitue un progrès réel, et, n’en déplaise aux auteurs du projet de loi que la chambre va, sans aucun doute, adopter à l’unanimité, je suis convaincu qu’on finira par l’abandonner partout, même en France. Et voici sur quoi mon opinion se fonde:

“La commission de l’Académie des sciences qui a inventé le système métrique des poids et mesures, comme elle a inventé un peu plus tard, le calendrier républicain, une autre innovation destinée à faire le tour du monde! la commission de l’Académie des sciences, dis-je, a fondé ce beau système sur l’axiome que voici: l’unité pour chaque espèce de mesure est arbitraire. Mathématiquement, cela peut être vrai, commercialement c’est une lourde erreur. Or, c’est de commerce qu’il s’agit lorsque l’on pèse ou que l’on mesure une marchandise en vue de l’échanger, et non point de mathématiques. On choisit avant tout un poids ou une mesure en harmonie avec la nature particulière de la marchandise qu’il s’agit de peser ou de mesurer. On ne s’avise point, par exemple, de prendre pour la tourbe et le charbon de terre la même unité de poids que pour le diamant. On choisit ensuite l’unité que l’expérience démontre être la plus commode, c’est à dire, selon toute apparence, celle qu’on demande le plus. C’est la fraction la plus communément demandée d’une marchandise quelconque qui finit partout et toujours par servir d’unité pour le pesage ou le mesurage de cette marchandise. L’unité de poids ou de mesure n’est donc pas arbitraire, comme l’ont affirmé les têtes mathématiques de l’Académie des sciences. Elle ne l’est pas plus que l’unité de temps, en dépit de leur calendrier républicain. Elle est indiquée par la nature des choses. Cela est si vrai, que les étalons de poids adoptés séparément, sans aucun accord, par le plus grand nombre des nations de l’Europe ne diffèrent pas d’une manière essentielle. Vous en jugerez par le tableau, suivant que j’emprunte à l’article Poids et mesures du Dictionnaire de l’économie politique, article dῦ à un savant ingénieur, M. Dupuit, dont le bon sens proteste contre le système métrique, mais que le préjugé finit toutefois par y ramener:

Pords de l’étalon en kilog.
Autriche, . . . . . . . . . . . . Bavière0,56
Bohëme . . . . . . . . . . . .0,51
Francfort . . . . . . . . . . . .0,50
Danemark, Hanovre, Hollande . . . . . .0,49
Hambourg, Suisse, France ancienne . . . . . .0,48
Espagne, Prusse, Saxe . . . . . . . . . . . .0,46
Angleterre, Portugal . . . . . . . . . . . .0,45
Russie . . . . . . . . . . . .0,41
Sardaigne (donze onces) . . . . . . . . . . . .0,36
États de l’Église, Toscane (douze onces) . . .0,34

“L’unité de poids, cette unité que l’Académie prétendait étre arbitraire, est donc à peu près la même partout. D’où cela vient-il? Cela vient de ce que les besoins de l’alimentation, qui provoquent la demande de la plupart des objets de la consommation usuelle, sont aussi partout à peu près les mèmes. De là, la quasi uniformité de l’étalon des poids et des mesures chez les nations les plus diverses. Mais l’Académie des sciences se composait de mathématiciens, de physiciens et d’astronomes, non de négociants ou d’économistes. Elle prit, en conséquence, pour base de son système, non les besoins des hommes, mais la circonférence de la terre, d’une part, le poids de l’eau distillée de l’autre, et le système métrique, convenablement émaillé de dénominations grecques, selon la mode du temps, fut offert au monde comme l’une des plus merveilleuses inventions du génie humain. Quand je dis offert, je me trompe, c’est imposé que je devrais dire: partout, en effet, où pénétrèrent les baïonnettes, porteuses des idées de 89, le kilogramme, le décagramme, le gramme, sans parler du reste de la famille, furent imposés aux ménagères ahuries par tant de grec. Et quel grec? Un savant helléniste ne s’est-il pas avisé de prétendre que les parrains du système ne connaissaient pas le premier mot de la langue d’Homère? Que kilomètre, par exemple, n’avait jamais signifié mille mètres, mais, ô savants, dressez les oreilles! mesure d’une bourrique.”

“Les dénominations ne font toutefois rien à l’affaire. La question est de savoir si le système et sa nomenclature en grec de cuisine sont commodes ou non, si les transactions s’en trouvent facilitées ou rendues plus difficiles. Eh bien! que nos législateurs se donnent la peine de convoquer dans leurs bureaux un certain nombre de ménagères et de cuisinières, et ils ne tarderont pas à être pleinement édifiés sur ce point. Gageons que sur dix personnes appartenant à cette classe intéressante, qui est chargée de pourvoir à la consommation journalière des familles, ils n’en trouveront pas une qui connaisse suffisamment les poids et mesures dont la loi prescrit l’usage. Gageons que les questionneurs eux-mêmes seraient fort embarrassés si on les mettait à leur tour sur la sellette. Les ménagères, les cuisinières, sans parler des législateurs, connaissent cependant la livre, la demi-livre, le quarteron et l’once, c’est à dire les vieux poids; comment donc se fait-il qu’ils ne s’accoutument point aux nouveaux; que leur intelligence refuse de s’assimiler le kilogramme, ses divisions et ses subdivisions? Cela tient simplement à ce que le vieux système, fondé sur l’expérience, est simple et commode, tandis que le nouveau, fondé sur la mesure de la terre (pourquoi pas aussi bien sur la mesure de la lune?) est horriblement compliqué et quasi inapplicable. Qu’en résulte-t-il? Que le système métrique donne lieu à des fraudes de toute sorte; que les acheteurs, et surtout les acheteuses qui ne le comprennent pas, sont obligés de s’en remettre à la bonne foi du marchand, et que celui-ci fait son beurre à leurs dépens. Le système métrique n’est en réalité qu’un instrument de fraude, et il le serait bien plus encore si on ne l’avait un peu corrigé en le greffant tant bien que mal sur celui auquel on l’a brutalement substitué. Écoutons encore à ce sujet M. Dupuit:

“Il est commode de dire que le fret du Havre à Bordeaux est de 6 fr. par tonne: on dirait encore qu’il est de fr. 0 06 par kilogramme; mais on ne dirait pas qu’il est de fr. 0,000,006 par gramme, qui est la véritable unitè de poids du système décimal. La tonne, si commode pour l’armateur, serait fort incommode pour les achats de comestibles: on ne peut pas exiger raisonnablement que la ménagére demande un demi-millième de tonne de beurre. Pour venir à son secours, on a consenti à ce qu’elle en demandàt cinq hectogrammes ou cinq cents grammes. Mais aucun des marchés qu’elle a à conclure n’exige qu’elle descende jusqu’au gramme; c’est à peine si elle se soucie du décagramme. Aussi qu’a-t-elle fait? Du kilogramme, elle a fait le kilo, le demi-kilo: c’est sur le demi-kilo que sont basés les prix de presque tous les comestibles: le demi-kilo a été divisé par le boucher et l’épicier en cinq hectos et l’hecto en demihecto et quart d’hecto, et le système métrique s’est arrangé comme il a pu. S’il s’agit de payer maintenant ce demi-kilo de beurre, le système métrique veut qu’on s’exprime en centimes et qu’on dise 85 centimes au lieu de 17 sous. Ainsi voilà notre ménagère qui, ayant acheté trois objets, l’un à 85 centimes, l’autre à 35 centimes et le dernier à 45 centimes, est obligée de tirer un agenda pour faire l’addition de ces trois chiffres formidables qui, convertis en sous, présentent un calcul simple et facile, qu’elle peut faire de tête. Aussi le sou est-il resté, malgré sa proscription officielle.”“Je n’ajouterai rien à cette citation que j’emprunte à un partisan du système métrique. Elle démontre suffisamment, je pense, ce que vaut dans la pratique ce système tant prôné. Mais, dira-t-on, que demandez-vous donc? Voulez-vous supprimer le système metrique? A Dieu ne plaise. Je demande seulement qu’au lieu de l’appliquer à toutes choses et de le rendre obligatoire, on cesse de l’imposer. Je demande qu’on permette aux acheteurs et aux vendeurs de se servir des poids et des mesures qui leur paraissent le plus commodes; je demande la liberté des poids et mesures, voilà tout. Maintenant, s’il est vrai que le système métrique soit, comme l’affirment ses partisans, le plus parfait des systèmes; s’il est vrai qu’il existe entre la mesure du méridien terrestre et le poids du beurre, du sucre ou du café, un rapport mystérieux et ineffable; s’il est vrai que le kilogramme, le décagramme et le gramme soient autant supérieurs à la livre, au quarteron et à l’once, que le chemin de fer peut l’être à la diligence ou au coucon, et le télégraphe électrique au vol des pigeons messagers, le système métrique ne subsistera-t-il pas quand même? ne triomphera-t-il pas aisément de ses rivaux? Que si, au contraire, c’est, dans la pratique, un système faux, incommode et absurde, un système qui met chaque jour l’ignorance à la merci de la friponnerie, un système qui ne facilite guère que les petites rapines et les menus vols, ne doit-on pas souhaiter qu’il disparaisse au plus vite?

“On objectera l’inconvénient de la diversité des poids et mesures. C’est un inconvénient, soit! comme la diversité des langues et des patois en est un autre. Mais n’est ce pas un inconvénient plus grand d’employer un système ou une langue uniforme qu’on ne connaît point ou que l’on connaît mal, que de se servir de plusieurs systèmes ou de plusieurs langues que l’on connaît bien. Qu’un utopiste, ayant à sa disposition un nombre suffisant de baïonnettes s’avise d’imposer au monde l’unité de langue; et qu’afin de ne causer aucune jalousie entre les 3 à 4,000 dialectes qui sont actuellement en usage sur la surface de notre globe, il confie à l’Académie des inscriptions et belleslettres le soin de fabriquer exprès une langue nouvelle, dont il se chargera ensuite d’imposer l’emploi, croit-on de bonne foi qu’il en résultera un accroissement de facilités dans les communications des individus et des peuples? En admettant même que la langue académique fῦt aussi parfaite que possible, s’adapterait-elle également à tous les besoins, à toutes les intelligences, à tous les gosiers? Ce serait une cacophonie universelle, n’est-il pas vrai, une nouvelle tour de Babel, et chacun finirait inévitablement par retourner à sa langue ou à son patois.

“Que le gouvernement nous laisse donc peser et mesurer nos marchandises à notre guise, comme il nous laisse parler notre langue ou notre patois; qu’il vérifie les poids et les mesures en les ramenant, si bon lui semble, à l’étalon du système métrique, mais qu’il cesse de nous imposer une invention saugrenue dont il ne serait plus question depuis longtemps, si l’on eῦt écouté votre serviteur.

Free Weight.”

[∗]On a vu plus haut que l’ancienne division a décidément prévalu.