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Subject Area: Economics
Subject Area: Political Theory

En défense de l'economie libérale: réponse à quelques objections, Gaston Leduc - Friedrich August von Hayek, Toward Liberty: Essays in Honor of Ludwig von Mises, vol. 1 [1971]

Edition used:

Toward Liberty: Essays in Honor of Ludwig von Mises on the Occasion of his 90th Birthday, September 29, 1971, vol. 1, ed. F.A. Hayek, Henry Hazlitt, Leonrad R. Read, Gustavo Velasco, and F.A. Harper (Menlo Park: Institute for Humane Studies, 1971).

About Liberty Fund:

Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals.


En défense de l'economie libérale: réponse à quelques objections
Gaston Leduc

1 - l'économie libérale et la personne humaine

On ne peut pas dire du système capitaliste qu'il bénéficie aux yeux de l'opinion, même éclairée, d'un “préjugé favorable”. Parmi les docteurs qui en scrutent l'anatomie et examinent la physiologie pour découvrir quelque motif de s'en plaindre, deux groupes peuvent être distingués: les uns, persuadés que le patient est à bout de souffle, consacrent des volumes entiers à la prédiction de sa mort prochaine. Ce sont les prophètes de la “fin” du capitalisme, de sa “faillite”, de sa “décadence”, de sa “chute”, de son “agonie”, etc…sinon même de son “effondrement”. Les autres, plus circonspects, se bornent à affirmer la réalité d'une “crise” du régime, sans risquer de pronostics trop absolus sur son “sort” futur et croient pouvoir constater, parfois avec regret, que la réalité contemporaine ne correspond que de fort loin aux schémas harmonieux de l'économie néo-classique.

A quoi tiennent les troubles incontestables de l'économie moderne? Constituent-ils la manifestation d'une transformation progressive dans la structure même de l'organisme? Sont-ils le signe d'un vieillissement prématuré, le témoignage de la substitution au capitalisme équilibré du siècle dernier d'une formule nouvelle, inadéquate au laisser-faire? Représentent-ils, comme le soutiennent les adeptes du marxisme, les prodromes certains de l'explosion finale, appelée nécessairement par l'aggravation progressive des contradictions internes du système?

La doctrine libérale ne pouvait pas se dérober à ces questions. Il lui appartenait de répondre à l'opinion de ceux qui soutiennent que le “capitalisme” du XXième siècle encourt des griefs particuliers, qui ne pouvaient valoir contre le “capitalisme du XIXième siècle; elle ne pouvait pas répliquer par le silence au diagnostic de ceux qui, comme Werner Sombart ou comme Keynes, situent l'économie actuelle dans la phase d'un capitalisme décadent ou tardif, en perte de virilité, c'est-à-dire de souplesse et de mobilité. Elle doit s'efforcer de réfuter la thèse de ceux qui considèrent l'ère actuelle comme celle du capitalisme monopoleur, successeur abatardi et taré du capitalisme concurrentiel de l'ère victorienne et des débuts du siècle actuel. Nous pouvons représenter en quelques mots, avant de l'analyser plus en détail, cet aspect défensif du néo-libéralisme, qui constitue d'ailleurs l'enrichissement le plus notable et le plus original de la doctrine traditionnelle. Proclamer la faillite du capitalisme sur la base du désordre actuel de l'économie ne constitue rien de moins qu'un “épouvantable mensonge” (Rueff). Aucun autre système, comme le remarquait déjà Le Trosne, ne permet de réaliser “une liaison aussi parfaite entre les loís de la justice et celles de la reproduction, dont l'accord forme l'ensemble des lois sociales”. Les irrégularités constatées aujourd'hui dans son fonctionnement ne tiennent nullement à la nature des institutions libérales, mais au fait que celles-ci ne sont pas respectées. Elles ne découlent, comme on l'a dit avec esprit, en rien d'un défaut du capitalisme, mais bien d'un manque de capitalisme. Les raisons de l'évolution chaotique de l'économie moderne et de toutes les injustices humaines qu'engendre le désordre des choses ne tiennent pas à des causes inhérentes à l'économie libérale, mais sont la conséquence de faits et d'événements extérieurs au système lui-même. Celui-ci, à l'état pur, ne renferme le principe d'aucune contradiction insurmontable. De sorte que, en définitive, les critiques dont nous allons présenter une analyse sommaire reposent sur une erreur logique flagrante. Elles ne sont justifiées que par l'atrophie et la paralysie provoquée du mécanisme capitaliste, alors qu'on voudrait mettre en cause ses prétendus excès ou insuffisances.

Le capitalisme authentique, fondé sur la propriété privée généralisée et les engagements particuliers librement contractés, n'a pas à rougir du sort qu'il réserve à l'individu. Si le jeu des prix y soumet l'homme à des contraintes inéluctables, qui délimitent forcément le champ de ses possibilités, rien cependant n'y parait contraire aux exigences d'un humanisme largement entendu: les droits imprescriptibles de la personne humaine s'y trouvent respectés. On aurait donc tort de parler, comme le faisait naguère Sombart, d'un processus progressif de “dépersonnalisation” de l'économie, ou de dresser les revendications de l'homme devant le capitalisme. Une organisation fondée sur la division du travail social et orientée vers la satisfaction la plus rapide et la moins incomplète de la masse anonyme des désirs humains implique la collaboration et non pas la lutte, la conciliation plus que l'autonomie. Le libéralisme affirme que les antagonismes sociaux ne sont pas la conséquence des défauts inhérents au système capitaliste. Il repousse l'accusation d'immoralité portée par ses adversaires et réplique que les règles de la justice y sont très scrupuleusement sauve-gardées.

2 - Le capitalisme et la lutte des classes.

L'affirmation du dogme marxiste de la lutte des classes, comme conséquence d'une prétendue “division dichotomique” de la société capitaliste en deux groupes d'intérêts opposés: les travailleurs prolétaires, d'une part, et les capitalistes-bourgeois propriétaires, d'autre part, est catégoriquement rejetée par la pensée libérale moderne.

A vrai dire la position des divers auteurs, devant ce problème essentiel dans le conflit des doctrines contemporaines, n'est pas toujours très nette. Le défaut de précision du concept de classe se prête à tous les abus et risque de faire verser tout débat sur des querelles stériles de terminologie.

Les uns contestent la réalité sociale des classes. Les autres en soutiennent l'existence, sans pour cela cesser de croire aux vertus de la liberté économique. Les physiocrates appartenaient à cette seconde catégorie, de même que la plupart des économistes classiques. Ils admettaient même, entre les classes sociales, l'existence d'une certaine hiérarchie, et l'inégalité entre les hommes leur paraissait constituer, au même titre que la propriété et la liberté, un élément fondamental de “l'ordre naturel et essentiel des sociétés politiques”.

Nous réservant d'aborder un peu plus loin la question de l'inégalité des conditions humaines en régime capitaliste, il nous suffira de marquer ici les points sur lesquels se manifeste le plus clairement l'opposition entre le libéralisme et ses adversaires, en ce qui se rapporte tant à la formation qu'à l'évolution des classes dans l'économie moderne. L'argument essentiel de la réplique libérale à l'accusation marxiste nous paraît être le suivant: l'idée d'une division de la société en catégories dont l'unité respective serait constituée par des communautés particulières d'intérêts n'est qu'une fiction. Elle a été inventée pour les besoins de l'agitation politique des masses. Elle peut constituer un merveilleux instrument de propagande démagogique. Mais elle ne correspond à rien de positif. Il faudrait, en effet, administrer les deux séries de preuves suivantes:

  • 1 – l'existence d'une solidarité économique entre les intérêts de tous les membres d'une même classe;
  • 2 – l'existence d'une opposition entre ces intérêts et ceux des membres de toutes les autres classes.

Or ces deux affirmations sont en opposition flagrante avec la réalité. Si l'on considère en effet - ce qui est fort discutable - comme formant une même classe tous les individus qui occupent une position identique dans le processus social de la production fondée sur la division du travail, on n'est absolument pas autorisé à déduire d'une assimilation purement terminologique l'existence d'une solidarité entre tous les titulaires “d'une fonction sociale” déterminée. Bien au contraire, plus l'identité fonctionnelle est parfaite et plus l'exercice de la concurrence tend à différencier les conditions individuelles des différents compétiteurs. La liberté d'action dont joúit chaque individu en régime libéral lui permet précisément d'échapper à cette “servitude de classe” faussement imputée au capitalisme. Ce n'est que par le cloisonnement artificiel des activités, l'instauration des barrières à l'entrée des professions, le contingentement arbitraire du rendement, la course au monopole, provoqués par les tendances restrictives de toute nature étatiste, corporative, ou syndicale, qu'il est possible de faire échec à la mobilité sociale impliquée par l'économie libre de marché et de restaurer la nocivité des classes. Le compartimentage économique des activités, fruit de la spécialisation professionnelle et facteur de productivité accrue, n'a donc pas pour résultat de créer des catégories définies et permanentes. Le salarié d'aujourd'hui peut devenir le patron de demain et le fils du patron actuel sera peut-être à son tour un employé salarié ou un serviteur à gages. Ce grand mouvement de va-et-vient des individus et des générations entre les fonctions économiques, ce grand brassage social, qui conformément au dicton américain d'un “grand-père en manches de chemises fait un petit-fils également en manches de chemises” constitue précisément l'un des aspects essentiels du système de libre entreprise.

D'autre part, il est tout-à-fait inexact de considérer comme antagonistes les intérêts inhérents aux diverses positions et fonctions dont l'ensemble constitue la structure économique de la société. Dans un milieu libre, constate Ludwig Von Mises, “il n'existe pas de classes séparées par des intérêts inconciliables. La société, c'est la solidarité des intérêts”. Les enseignements récents des théoriciens de la répartition du produit social entre les divers groupements de collaborateurs à l'oeuvre de production tendent à prouver en effet que la part imputée à chacun ne vient pas en diminution de celles des autres, mais qu'elle en constitue au contraire la condition essentielle.

Il résulte de ce qui précède que toute considération de lutte des classes, envisagée depuis son origine jusqu'à ses fins, y compris ses moyens d'action, se situe nécessairement hors du domaine de l'économie. La lutte des classes est destructive de richesses et donc anti-économique. C'est un produit de l'idéologie. On ne saurait, en toute bonne foi, en assigner la responsabilité à l'état de choses qu'elle s'acharne à renverser.

3 - l'économie libérale et la guerre des nations.

La guerre des peuples, à défaut de la guerre civile, serait-elle un fruit de l'économie libérale? Ceux qui l'affirment imputeraient donc aux conflits internationaux des causes avant tout d'ordre économique. Les néo-marxistes, Lénine en particulier, ont violemment reproché au capitalisme d'étendre le champ des antagonismes irréductibles jusqu'au domaine des relations internationales et même de chercher dans les rivalités entre les peuples un dérivatif aux menaces d'explosion des économies intérieures des différents pays. L'impérialisme économique, caractérisé par la course aux matières premières, la chasse aux débouchés extérieurs, appuyés au besoin sur l'emploi de la force, la lutte acharnée pour la conquête des colonies et l'asservissement, au moins économique, des contrées sans défense ne représenterait en somme que la forme la plus évoluée, la “dernière étape”, la “phase suprême”, d'une organisation basée sur le principe de l'insatiabilité des chefs d'industries et des manieurs d'argent.

Le libéralisme repousse de toutes ses forces cette accusation rudimentaire. Le militarisme, le bellicisme, le nationalisme agressif et intransigeant, le colonialisme conquérant et brutal sont autant de conceptions politiques qui répugnent à la véritable nature de la société individualiste. Le problème de la guerre et de la paix ne se laisse pas réduire à l'ignoble trafic des “marchands de canons”.

Les véritables responsabilités des guerres internationales ne sont pas le fait d'un système économique déterminé. Cellesci ont des causes d'ordre entièrement politique. Comment pourrait-on considérer une organisation somme toute contemporaine comme l'origine de conflits qui remontent à la plus haute antiquité? Ce n'est certes pas le “degré de capitalisme” des économies des diverses nations du monde qui permet de doser l'ampleur de leur tempérament belliciste respectif. Bien au contraire, l'organisation libérale de l'économie implique et renforce la collaboration pacifique entre les peuples. Montesquieu disait déjà de “l'esprit de commerce” qu'il représente l'esprit de paix. La pratique du libre échange et la libre circulation des capitaux et des hommes réduisent l'importance du facteur national dans la vie des sociétés humaines et préviennent automatiquement les explosions des nations les moins bien dotées en richesses naturelles ou trop bien pourvues en hommes.

Il est possible qu'un conflit armé procure l'enrichissement de quelques spéculateurs heureux. Mais il nuit certainement à l'ensemble des économies des parties en cause, même de celles qui parviennent à assurer la supériorité des armes. Toute guerre est une cause d'appauvrissement général, pour les capitalistes plus encore peut-être que pour les travailleurs. Elle ruine les classes moyennes et décourage l'esprit d'entreprise, même par sa simple menace. Il n'est pas besoin de remonter loin dans l'histoire pour trouver une vérification éloquente d'une telle assertion.

La virulence du nationalisme au XXième siècle aura fait davantage contre le progrès social que toutes les erreurs accumulées des tentatives de socialisation de l'économie. Mais les conséquences ont été plus catastrophiques encore lorsque socialisme et nationalisme ont conjugué leurs efforts.

4 - “Bellum omnium contra omnes”.

A supposer alors que le capitalisme ne soit pas le principal fautif des luttes des classes ou des guerres entre nations, ne pourrait-on du moins lui reprocher d'instaurer entre les hommes eux-mêmes un état permanent de rivalité et de faire de l'activité économique une lutte pour la vie féroce et implacable, terminée seulement par l'écrasement des plus faibles? La concurrence n'implique-t-elle pas cet état de guerre de tous contre tous que signalait Hobbes et d'où résulterait cette mêlée désordonnée et inhumaine qui choquait tant l'âm sensible d'un Stuart Mill?

Les libéraux répondent par une distinction essentielle entre la lutte et la compétition, entre la brutalité qui détruit et l'émulation qui ne différencie qu'en construisant. Le but de la guerre est d'écraser les vaincus: Vae Victis. Celui de la concurrence est d'aboutir à la réalisation du principe d'économie des forces en éliminant du marché les besoins insusceptibles d'être satisfaits d'une part, et en assignant strictement, d'autre part, à chaque ressource productive l'emploi dans lequel elle peut rendre le plus de services à la société. Il y a place pour tous dans la Communauté sociale du travail, à condition que chacun veuille biense conformer aux exigences de tous, telles qu'elles sont présentées par le tableau des prix.

L'erreur qui consiste à ramener la concurrence à l'extermination provient sans doute de l'illusion qui consiste à la considérer comme restreinte au seul marché de la force de travail et comme spéciale à l'offre de cette ressource productive. Elle devient alors la sous-concurrence. Mais aucun motif quelconque n'interdit d'opposer à la sous-concurrence des employés la sur-concurrence des employeurs et d'étendre l'application du concept à toutes les autres catégories de services et de produits.

On aurait tort, au surplus, de représenter chaque initiative individuelle comme destructrice d'une possibilité équivalente pour autrui. Là où les pionniers de la vie des affaires ne sont pas protégés par des monopoles, toute création nouvelle de leur part ouvre la voie à la foule des imitateurs moins entreprenants. Il suffit souvent de la décision d'un seul pour vaincre l'hésitation des autres: c'est la “marche par grappes”, si bien dépeinte par Schumpeter. Rien ne permet de considérer comme inhumaine l'audace de ceux qui savent oser. Car elle n'aboutit, en fin de compte, qu'à multiplier les richesses pour le plus grand profit de tous.

5 - L'individu contre la société.

On voudrait enfin trouver un antagonisme inhérent à l'économie libérale du fait que l'individu, mu par la recherche de son intérêt particulier, se trouverait ainsi en état de rébellion permanente contre les intérêts de tous ses semblables. Le capitalisme dresserait l'individu contre la société. l'économiste allemand Effertz, suivi par Landry et Oppenheimer, avait beaucoup insisté sur cette prétendue opposition. L'individu rechercherait son profit personnel. Il vise au maximum de sa rentabilité. L'intérêt social exigerait au contraire que soit toujours réalisée la productivité maximum, c'est-à - dire la satisfaction la plus complète du plus grand nombre possible de besoins.

Cette argumentation dissimule un paralogisme flagrant. Elle assimile, pour les opposer, le terme de toute activité économique et l'un des procédés mis en oeuvre pour y parvenir. Elle confond donc le but avec le moyen. Le système capitaliste n'a pas d'autre fin dernière que la production du maximum de richesses, c'est-à-dire, comme disait Pareto, de la plus grande somme “d'ophé-limités pondérées”. Il utilise, pour y parvenir, l'appât du profit personnel. Mais cette organisation n'est point la seule possible. On peut concevoir par exemple une économie dans laquelle l'orientation et la mise en oeuvre des facteurs productifs seraient effectuées de façon arbitraire par des fonctionnaires publics. Le but pourrait demeurer le même, mais le moyen differerait: ce n'est pas “l'économie de productivité” qu'il faut opposer et comparer à"l'économie de rentabilité” mais bien “l'économie bureaucratique” confiée à l'Administration publique.

Quel sens faut-il attacher à la présence du profit personnel dans un milieu libre? La rentabilité d'une entreprise n'est que la manifestation des ressources productives quis'y trouvent engagées. Cela ne signifie pas autre chose qu'une ratification automatique d'une activité conforme aux exigences de la démocratie des consommateurs tant en ce qui concerne les besoins directement ou indirectement satisfaits que ceux qui se trouvent sacrifiés, du fait que les forces productives utilisées ne sont plus disponibles pour un autre emploi. Le profit est fait de la différence entre la valeur du résultat obtenu et son coῦt. Si l'on admet que celui-cine représente en dernière analyse que la valeur d'un résultat sacrifié on voit que l'existence du profit ne fait que donner l'assurance d'un usage rationnel des ressources productives.

La recherche du bénéfice maximum par le détenteur de ces ressources, soit qu'il les mette en oeuvre par lui-même, soit qu'il les confie à un autre entrepreneur, a précisément pour résultat de les orienter dans la voie dans laquelle leur utilisation aboutira au maximum de productivité pour la Société. Il n'y a donc pas d'opposition entre l'intérêt bien entendu de l'individu et l'intérêt bien compris du corps social tout entier. Ce mobile de l'intérêt personnel, qui semble bien être, comme on a pu le dire, “un postulat autrement solide que celui d'Euclide” suffit à diriger l'emploi des forces nouvellement disponibles et même à dériver celui des forces déjà engagées dans une oeuvre productive, vers les activités les plus propices à la collectivité.

L'antagonisme entre l'intérêt particulier et l'intérêt social n'apparaîtrait seulement que lorsque l'accès à certaines utilisations se trouverait obstrué par suite de manoeuvres ayant pour but d'assurer le monopole de leur position aux individus déjà “dans la place”. Mais le monopole ne peut pas être considéré comme un produit de la liberté économique. Ses causes sont extérieures au système capitaliste dont il est le pire ennemi. Il y a là une constatation sur la portée de laquelle on ne saurait trop mettre l'accent.

D'ailleurs les objections adressées à l'économie individualiste manquent parfois de cohésion et paraissent contradictoires. Si les uns reprochent à l'individu de s'opposer au bien commun par le monopole, d'autres lui font grief par contre de chercher à réaliser sa réussite économique en suscitant des besoins artificiels dans la masse inerte et ignare. Mais comment distinguer les besoins prétendῦment factices des besoins véritables? A supposer même que la foule cède à ses impulsions répréhensibles, ce ne serait pas à l'organisation économique qu'il conviendrait de s'en prendre. Si la formation des penchants du public reste parfois à la charge des producteurs, ce ne peut jamais être qu'à titre supplétif et à défaut de mieux. Un esprit libéral estimera toujours que pour l'éducation du goῦt, la concurrence demeure, malgré tout, de beaucoup supérieure à n'importe quelle action administrative. Quant aux gaspillages attribués aux excès de la réclame et de la publicité, ils ne représentent jamais qu'une part infime par rapport aux dépenses de production proprement dites: en suscitant l'esprit d'invention et la recherche de la nouveauté, ils constituent un facteur essentiel de progrès. Telle est, nous semble-t-il, la réponse qu'il convient de faire aux critiques des détracteurs de l'économie dite “d'abondance” (à la Galbraith). De l'économie libre ou de l'économie contrainte, on peut en effet se demander quelle est celle des deux qui implique la plus grande somme de gaspillages.

6 - Intérêt personnel et devoir social.

Un système qui décide des vocations professionnelles de chacun selon les perspectives de bénéfices et qui ramène les rapports sociaux à la brutale comparaison du Doit et de l'Avoir parait difficilement conciliable avec les exigences de la morale. Les esthètes sociaux et les champions de l'héroisme désintéressé se sont toujours violemment insurgés contre lui. Le capitalisme aurait sanctifié l'égoisme, selon E. Halevy, que la psychologie économique utilitaire a mise à l'impératif. En bénissant le succès personnel comme l'élément unique et nécessaire du bien-être général, la philosophie libérale ne prêcherait qu'une “harmonie des égoismes” et détruirait ainsi la notion du devoir social. Il n'y aurait pas d'autre but à l'existence que celui de s'enrichir, comme le conseillait Guizot aux bourgeois du roi Louis-Philippe. Peut-être même une certaine conception métaphysique des choses n'hésiterait-elle pas à considérer le succès économique comme le témoignage de la faveur divine et la marque d'une prédestination. Mais ces reproches ne touchent pas le fond du problème. Car la pensée libérale se veut indépendante de toute religion et affirme qu'aucun conflit n'est possible avec des dogmes qui distinguent de ce bas-monde le royaume de Dieu. Elle ne serait intolérante qu'avec l'intolérance.

Quant au reproche d'égoïsme, il lui paraît reposer sur une confusion habilement exploitée entre les mobiles de l'action individuelle et ses modalités. Que le permier domaine relève de la morale, rien de moins contestable. Mais cela n'a rien à voir avec l'économie: le capitalisme s'accommode de l'égoisme comme de l'altruisme. Il se concilie même fort bien avec la pratique de l'esprit de charité. Il oblige seulement l'individu à peser les conséquences des options nécessaires impliquées par le milieu économique dans lequel il opère. Il est l'expression de la raison contre l'instinct, de la réflexion contre l'impulsion. Peuton lui reprocher d'affaiblir les élans de l'âme parcequ'il en fait connaître le prix? Il est indifférent à l'ordre des fins poursuivies, qu'elles soient matérielles ou spirituelles, et en assure simplement la plus complète satisfaction. Il ne prive pas l'individu de la possibilité d'accomplir son devoir social. Mieux encore: il lui en facilite singulièrement l'exercice, puisque l'effort le mieux récompensé est toujours celui qui correspond aux nécessités les plus impératives.

Ainsi le libéralisme peut-il se présenter comme l'expression d'une philosophie de l'activité qui, loin de prêcher l'égoïsme, démontre, en mettant l'individu au service de la Sociéte, qu'elle “veut réellement et sincèrement l'amélioration du sort du plus grand nombre.”

7 - Le problème de l'inégalité des conditions.

La doctrine libérale, devant le reproche si fréquemment adressé aux institutions capitalistes d'engendrer une inégalité flagrante et injuste tant dans la répartition des revenus que dans celle des fortunes, reprendrait sans doute volontiers à son compte ces propos qu'un Renan désabusé insérait dans la Préface tardive à la réédition de son “Avenir de la Science”. “L'inégalité est écrite dans la nature. Elle est la conséquence de la liberté de l'individu et la liberté de l'individu est un postulat nécessaire du progrès humain”.

Mais cet aperçu des choses n'envisage qu'une des deux faces de la question. Car s'il est vrai que la liberté engendre l'inégalité, il est non moins exact, comme l'a bien vu Paul Valéry, que “dans une société d'inégaux, la masse s'insurge contre l'inégalité”. l'économie libérale ménage précisément les voies pacifiques de cette insurrection, grâce au jeu de la concurrence. De sorte que, en définitive, les privilèges n'y sont jamais que précaires et provisoires. Toute situation acquise est constamment remise en cause. Aucune autre organisation ne se prête mieux que celle-ci à cette circulation des élites dont Pareto a fait l'une des modalités essentielles du progrès des civilisations humaines.

Le succès économique viendra donc récompenser les activités qui répondent aux nécessités sociales les plus urgentes et absorbent pour ce faire le minimum de ressources productives. Le reproche d'inégalité ne saurait ébranler la conception libérale de l'économie. Celle-ci ne comporte manifestement pas la promesse de rendre tous les hommes également riches, également influents, également honorés et également sages…Elle n'exige pas que tous les participants à la course restent à la même hauteur et finissent ensemble…Elle promet simplement que, si les inégalités extrinsèques dῦes aux privilèges et aux prérogatives sont abolies, les supériorités intrinsèques pourront se manifester” (Walter Lippman).

L'existence d'une élite de la fortune, à laquelle l'individu doué des qualités requises aura libre accès, constitue précisément la garantie que ces qualités seront mises en oeuvre pour le plus grand profit de la société toute entière. L'inégalité des conditions n'est que le prix de la réduction de la pauvreté générale (Robbins) car “la masse à partager n'est pas indépendante de la façon dont on la partage”.

On aurait tort au surplus de s'exagérer l'importance de cette inégalité. Les recherches statistiques poursuivies jadis par Vilfredo Pareto lui avaient permis de conclure que, d'une part, l'inégalité dans la répartition des revenus semblait obéir, dans tous les pays civilisés, à une régularité surprenante, susceptible d'être exprimée dans la forme mathématique et que d'autre part, cette inégalité tend à se réduire au fur et à mesure que s'élève le revenu individuel moyen. Une répartition équivalente des revenus pour tous ne produirait donc qu'une très minime amélioration du sort du plus grand nombre, à supposer que le produit total à partager ne diminue pas du fait de l'opération. Et encore faudrait-il ajouter que l'inégalité des revenus ne se traduit souvent pas par des différences sensibles dans les niveaux de vie comparés des différentes catégories d'individus, du fait que la constitution de l'épargne est effectuée pour la plus grande part sur les revenus les plus élevés. Il y a lieu aussi, bien évidemment, de faire entrer en ligne de compte les prélèvements fiscaux.

C'est le capitalisme qui a crée et développé les “classes moyennes” au sens que l'on attribue d'ordinaire à ce terme bien plus qu'il n'est responsable du “prolétariat”. Comme l'avait jadis si fortement marqué Maurice Bourguin, il serait tout-à-fait inexact de considérer l'indépendance économique comme la condition essentielle du bien-être. “Ce n'est pas la condition de salarié qui fait le prolétaire, c'est la faiblesse de la rémunération et la précarité de l'existence”.

Pourrait-on imputer au capitalisme, comme une responsabilité, le fait de comporter des catégories de revenus qui ne représentent pas la contre-partie directe d'un effort de travail et font ainsi figure, dans la répartition, de “revenus non gagnés"? Est-il exact que dans la sociéte bourgeoise, “ceux qui travaillent ne s'enrichissent pas et ceux qui s'enrichissent ne sont pas ceux qui travaillent"? Que représente donc la part du produit social qui n'est pas “imputée” au travail indépendant et celle du capital. Les profits purs d'entreprise et les rentes ne représentent qu'une part infime du total. Et encore laissons-nous de côté la question des impôts et de leur destination définitive. Cette question du rôle de la fiscalité dans une économie libre de marché est en effet d'une très grande importance. Mais nous ne pouvons l'examiner ici.

Le libéralisme prendrait, s'il en était encore besoin, la défense de l'intérêt du capital. Il en proclame la nécessité économique. Il en reprend, après Bentham et les classiques, la justification sociale et morale. C'est le taux de l'intérêt qui ajuste la demande à l'offre des capitaux disponibles et qui détermine les investissements justifiés. Il est le prix de l'impatience (Fisher) pour l'emprunteur et rétablit pour le prêteur l'équilibre intertemporel de ses évaluations subjectives (Bohm-Bawerk). Il ne s'agit d'ailleurs pas là d'une catégorie particulière à l'organisation capitaliste, mais bien d'une institution nécessaire à toute conduite rationnelle de la vie des affaires.

Quant au profit, coῦt véritable du système (et dont il faudrait déduire les pertes pour le mesurer avec quelque exactitude), il ne représente pas, d'une façon générale, un bénéfice dévolu à l'oisiveté…Le socialiste Jaurès ne s'y trompait point, qui faisait du capitalisme “une force trop vivante et trop ardente pour que ceux en qui il se personnifie puissent s'abandonner à la paresse”.

Cet ensemble des revenus non salariés représente au total un prélèvement extrêmement modéré. “En fournissant l'outillage nécessaire et en supportant tous les risques”, le capital parvient à obtenir environ 20 % du produit total, ce qui n'a vraiment rien d'excessif. D'une façon générale, un régime libéral n'a donc point pour but d'assurer le maintien des privilèges de la richesse au détriment des catégories déshéritées de la population. Bien au contraire: les favorisés de la fortune ont tout à redouter d'une organisation bâtie sur la concurrence et dans laquelle aucune condition ne peut être considérée comme définitivement acquise. Tout avantage obtenu à un moment donné doit être maintenu par l'affirmation durable d'une supériorité reconnue par la Société, qui en tire par ailleurs bénéfice. Aucune ressource productive, détenue provisoirement, ne peut procurer à son propriétaire, une participation au “dividende national” si elle n'est pas susceptible d'assurer en définitive des satisfactions à l'ensemble des consommateurs.

En donnant “à chacun une chance” pour l'aménagement optimum de l'existence au milieu de ses semblables, le capitalisme constitue l'instrument le plus efficace de cette “capillarité sociale”, qui ne cesse de stimuler l'humanité dans sa marche vers un bien-être mieux assuré et plus généralement distribué.