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Front Page Titles (by Subject) CHAPITRE VIII: DU LANGAGE - The Collected Works of John Stuart Mill, Volume XXVI - Journals and Debating Speeches Part I
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CHAPITRE VIII: DU LANGAGE - John Stuart Mill, The Collected Works of John Stuart Mill, Volume XXVI - Journals and Debating Speeches Part I [1820]Edition used:The Collected Works of John Stuart Mill, Volume XXVI - Journals and Debating Speeches Part I, ed. John M. Robson (Toronto: University of Toronto Press, London: Routledge and Kegan Paul, 1988).
Part of: Collected Works of John Stuart Mill, in 33 vols.About Liberty Fund:Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals. Copyright information:The online edition of the Collected Works is published under licence from the copyright holder, The University of Toronto Press. ©2006 The University of Toronto Press. All rights reserved. No part of this material may be reproduced in any form or medium without the permission of The University of Toronto Press. Fair use statement:This material is put online to further the educational goals of Liberty Fund, Inc. Unless otherwise stated in the Copyright Information section above, this material may be used freely for educational and academic purposes. It may not be used in any way for profit.
CHAPITRE VIIIDU LANGAGEnous n’aimons pas à jouir tout seuls. Nous aimons à voir le plaisir d’autrui, et que les autres hommes voient le nôtre. Un de mes amis me dit une fois qu’il voudrait faire un voyage à un autre planète, revenir à la terre pour raconter ce qu’il avait vu, et mourir sur le champ. Il se garda bien de vouloir mourir avant d’avoir raconté aux hommes les merveilles d’un autre planète. Cette loi de la nature s’étend même aux animaux: ceux-ci ont la sociabilité, mais à un plus faible dégré que les hommes. Nécessité d’avoir des signes sensibles de nos idées.Il ne suffit donc pas à l’homme d’avoir des idées. Il faut qu’il puisse les communiquer aux autres: et pour cela, il faut qu’il ait des signes sensibles de ses idées, qui lorsqu’il les présente aux sens des autres hommes, exciteront dans leur imagination ces mêmes idées. Divisions des signes.On distingue les signes en signes naturels, et signes de convention. La chaleur extraordinaire du corps, le dérangement du pouls, le changement de couleur de la langue, sont des signes naturels de maladie: Lorsque le malade décrit au médecin les sensations qu’il éprouve, il emploie, pour les lui faire connaître un signe conventionnel, le langage. On divise aussi les signes en permanens et en fugitifs. Parmi les signes conventionnels, la parole ést un signe fugitif; l’écriture ést un signe permanent. Parmi les signes naturels, le rire, les pleurs, etc. sont des signes fugitifs; le dessin ést un signe permanent. On ne sait pas toujours à quelle classe appartient tel ou tel signe: car il ést des signes d’institution qui sont très analogues aux choses qu’ils représentent. Tels sont ces signes, (>) (<) (=); plus grand, plus petit, égal. On ést convenu de mettre le nombre le plus grand du côté où la distance des deux lignes ést la plus grande; et si les nombres sont égaux, on met les lignes à des distances égales.—Dans la musique, on ést convenu de dire que la voix monte lorsqu’elle va du grave à l’aigu, qu’elle descend lorsque’elle va de l’aigu au grave: et par conséquent dans la musique écrite les notes sont hautes ou basses, à mesure que les sons qu’elles désignent sont aigus ou graves. Il ést bon d’employer les conventions les plus générales qu’on peut, afin d’être compris par le plus de monde qu’on peut. (Je remarquerai ici par parenthèse que nous confondons souvent les signes avec les choses: c’ést une erreur dont on doit se garder. Nous parlons habituellement du nombre huit: cependant huit n’ést pas un nombre, c’ést un chiffre.) Définition du langage.L’ensemble de tous ces signes, soit naturels, soit conventionnels, qui servent à communiquer les idées d’un être sentient à un autre, fait le langage dans le sens le plus étendu. On voit que dans ce sens le langage n’ést point particulier à l’homme. Ce ne sont que les langues articulées qui lui sont particulières. Pour former une langue articulée, il paraît que deux conditions sont nécessaires: d’abord, un certain dégré d’intelligence, puis l’organisation nécessaire pour varier les sons de la voix. Ces deux conditions se trouvent réunies chez l’homme: chez les autres animaux il n’y en a tout au plus qu’un seul. Chez les singes il paraît y avoir assez d’intelligence, mais l’organisation leur manque: Les perroquets et quelques autres oiseaux ont l’organisation propre, mais ils ne paraîssent pas avoir assez d’intelligence. Une autre cause pourquoi les animaux n’ont pas le don de la parole, c’ést que leurs besoins sont plus bornés que les nôtres; ils n’ont pas, autant que nous, besoin l’un de l’autre; ils manquent de motifs pour inventer une langue articulée. Diderot a dit quelque part que l’homme n’était qu’un chien couvert d’habits: il a voulu dire par là que sans nos besoins, sans notre luxe, nous n’aurions guère plus d’intelligence que les brutes. C’ést donc à tort qu’on s’écrie contre le luxe: Nous voyons d’ailleurs que les nations qui ont le plus de besoins, le plus de luxe, ont aussi le plus d’intelligence. Le langage ést l’instrument de la pensée.On connaît depuis longtems deux avantages qu’on retire du langage: le premier ést celui de pouvoir communiquer ses idées à autrui: c’ést un usage commun à la langue parlée avec la langue écrite: le second ést particulier à la langue écrite, c’est celui d’aider la mémoire à se rappeler des pensées, et de tenir la conversation avec ceux qui n’existent plus, ou qui sont en des lieux éloignés. Mais il y a un autre usage non moins important qu’on ne connaît que depuis peu: et de tous les services que la Métaphysique doit à Condillac, le plus grand ést peutêtre celui d’avoir mis au jour ce troisième usage. C’ést lui qui a le premier démontré que le langage aide à la pensée elle-même:1 fait dont on peut s’assurer si l’on écoute avec attention une horloge qui sonne, sans se rappeler à l’esprit les noms des nombres: On ne pourra pas dire l’heure qu’elle a sonné: on saura seulement qu’elle a sonné beaucoup de fois. Condillac a dit que nous ne pourrions jamais sans les noms des nombres, compter au delà de trois: et un fait qui confirme cet hypothèse, c’ést que dans la langue d’un tribu de l’Amérique, il n’y a de noms numéraux que ceux-ci, un, deux, trois: au delà de trois il n’y a qu’un seul mot pour désigner tous les nombres: ce mot à la même force qu’a chez nous le mot beaucoup.—La doctrine de Condillac ést encore supportée par le fait que ceux qui ont été dès leur enfance abandonnés dans les bois, et qui n’ont par conséquent appris aucune langue, n’ont presque point d’idées.—Comment pensent donc les sourds et muets? Il ést constaté qu’ils pensent avec des mots écrits.2 Quelques individus même qui ne sont pas privés du sens de l’ouie, pensent avec des mots écrits: c’ést qu’ils ont commencé à lire avant de savoir parler. Mais, me dira-t-on, vous tombez dans un cercle vicieux: car s’il faut une langue pour penser, il faut aussi penser pour former une langue. Je réponds que nos langues n’ont pas toujours été aussi parfaites qu’elles le sont aujourd’hui. Il y a des signes naturels indépendans de toute convention, qui ont donné le moyen de penser assez bien pour former une langue un peu plus parfaite: Celle-ci a donné de meilleurs moyens encore, et c’ést par une progression presqu’insensible que nos langues sont arrivées au point de perfection où elles se trouvent maintenant. La perfection de la langue d’une science en facilite beaucoup l’étude.Les avantages que je viens de signaler sont si importans, que Condillac a été porté jusqu’à dire que toute science se réduit à une langue bien faite:3 Mais il ést probable qu’il a un peu exagéré: qu’il a dit plus qu’il ne pensait. Sans doute, on ne peut point faire une science avant d’en faire la langue: mais il ést également certain qu’on ne peut point faire la langue, avant de faire la science. La nomenclature et la science naissent et se perfectionnent ensemble. La géométrie a une langue encore très imparfaite: malgré cela, elle n’a cessé depuis deux mille ans de faire des progrès rapides et elle en fait aujourd’hui de plus rapides encore. La langue de la chimie ést toujours à refaire. Tout cela prouve qu’une science peut faire beaucoup de progrès avec une langue mal faite. Cependant, la perfection de la langue d’une science, en facilite beaucoup l’étude: et le soin qu’on donne depuis Lagrange à la notation algébrique,4 et les changemens qu’y a faits ce grand mathématicien, n’ont pas peu contribué aux progrès qu’a fait cette science depuis sont tems. En quoi consiste donc la perfection de la langue d’une science? Examen de la langue des nombres.L’idée sur laquelle tout le monde ést le plus d’accord, c’ést l’idée des nombres. Examinons donc la langue des nombres: et commençons par supposer qu’il n’y a point de langue. Il faut alors un signe pour peindre l’unité, et un nom pour la désigner. Si l’on voulait écrire ou nommer plusieurs unités, on pourrait répéter le signe: ce seraient alors des signes presque naturels des nombres. Cette langue aurait aussi l’avantage de ne pas fatiguer la mémoire: aussi le calcul serait-il très facile, car si l’on voulait ajouter cinq à sept, il n’y aurait qu’à mettre cinq chiffres à la suite de sept autres. Mais cette langue ne pourrait pas aller très loin; car il faudrait bien longtems, pour lire ou pour prononcer les noms des grands nombres: aussi n’aurait-on pas d’idée nette de ces nombres.—De cet extrême on pourrait aller à l’autre, et donner un nom propre à chaque nombre. L’avantage de cette méthode serait qu’un grand nombre ne tiendrait pas plus de place qu’un petit. Les désavantages seraient qu’elle chargerait excessivement la mémoire; que d’ailleurs elle ne pourrait pas aller bien loin, car on a calculé qu’il faudrait toute la vie d’un homme pour apprendre dix mille caractères et pour les retenir dans la mémoire: par conséquent on ne pourrait, dans toute sa vie, aller plus loin qu’à dix mille. Aussi les caractères ne pourraient pas être très simples; car il faudrait les beaucoup varier pour réprésenter les nombres hauts: On a pris le parti de combiner les deux méthodes: on a donné un caractère à chaque nombre jusqu’à 9, et l’on a donné aux chiffres deux valeurs, leur valeur absolue, et la valeur qui dépend de leur place, de manière que reculés à gauche d’une seule place, ils acquierrent une valeur dix fois plus grande qu’auparavant. Ces caractères, rassemblés pour servir de signe à un nombre élevé, sont donc des signes composés que notre esprit décompose. Ce système ést parfait quant à l’écriture: mais il y a des bizarreries dans l’énonciation. Pourquoi par exemple ne dirait-on pas trois-dix pour trois fois dix ou trente, quatre-dix pour quarante, etc.? Cela aurait l’avantage que les enfans apprendraient à compter presque d’eux-mêmes: ils n’auraient pas besoin de quelqu’un pour leur dire que trois fois dix font trois-dix. Aussi pourquoi dit-on soixante et dix pour septante? Pourquoi quatre-vingts pour huitante, ou octante? Autrefois l’on disait aussi six-vingts pour cent-vingt: c’ést une grande bizarrerie que de compter par vingtaines, après avoir commencé par dixaines. Pourquoi dit-on seize pour dix-six, quinze pour dix-cinq etc.? Ce système a d’ailleurs quelque chose d’arbitraire; c’ést qu’on pourrait aussi bien compter par huitaines ou par douzaines que par dixaines. Les signes sont tous conventionnels: quoiqu’il ne soit pas difficile de trouver des signes naturels pour le chiffre. Un autre défaut c’ést que les chiffres se ressemblent trop: en écrivant vîte, on peut quelquefois les confondre. Examen de la langue de la musique.La langue de la musique a trois choses à exprimer, l’intonation, la durée, et l’intensité du son. On exprime la première par des notes, qui sont plus ou moins hautes sur l’échelle, selon que les sons qu’elles représentent sont plus ou moins aigus. Pour représenter la durée on n’a pas été aussi heureux. Il ést vrai qu’il y a des rondes, des blanches, etc. mais les signes sont donnés à contresens: les notes les plus chargées d’encre sont souvent celles qu’il faut jouer le plus vîte. On pourrait obvier à cette difficulté en exprimant les notes par des barres qui seraient plus ou moins longues suivant que le son devait durer plus ou moins longtems. Pour l’intensité, on n’a guère de signe aussi naturel. Il y a bien le piano, le forte, etc. On pourrait employer de l’encre de différens dégrés de noirceur selon l’intensité du son: mais cela serait assez difficile, et, de plus, assez ennuyant. Il y a un autre contresens dans cette nomenclature: la double-croche, ést jouée deux fois plus vîte que la simple croche. Pour la vîtesse générale du mouvement, on n’a que des 3/6, des 3/8, ou des Adagio, des Andante, etc. qui ne signifient rien. Il faudrait pour la régler exactement, employer une machine qui battrait regulièrement tel ou tel nombre de fois dans une minute, et qu’on connût le nombre de fois qu’elle devait battre dans une mesure de l’air qu’on voulait jouer. On a fait un pareil instrument: il s’appelle le Métronome. Des nouveaux poids et mesures.Les nouvelles langues des poids et des mesures sont très bien faites. Le mètre, par exemple, ést pris, aussi exactement qu’il ést possible, égal à la dix-millionième partie du quart du méridien terrestre. On le multiplie et on le divise par les puissances du nombre dix. On a de l’un côté des decamètres, des hectomètres, des kilomètres, et des myriamètres; et de l’autre côté, des decimètres, des centimètres, et des millimètres. On en use de même avec les autres poids et mesures. Examen des langues Européennes.Je passe à l’examen de nos langues Européennes. Dans ces langues tout ést conventionnel. Les caractères ne sont pas faits avec la plus grande perfection: Ils se ressemblent trop: et en écrivant vîte on pourrait les confondre. Nos règles grammaticales sont défectueuses, à cause des nombreuses exceptions. Bien des mots ont un grand nombre de significations. Mais il ne faut pas que j’entre dans tous les détails de la Grammaire. Il suffit de donner une vue générale des qualités qu’une langue devrait avoir: C’ést ce que nous ferons dans la suite. On a tâché de raccomoder les langues: mais il y a des défauts radicaux, qui ne pourront se lever que lorsqu’on refera les langues en entier. Projet d’une langue universelle.On a quelquefois tâché d’inventer une langue universelle, qui serait commune aux savans de tous les pays. La langue Latine, qu’ils employaient autrefois pour se faire entendre les uns des autres, suffirait bien pour cet usage, mais elle aurait le désavantage de faire des savans une caste particulière. Pour qu’une langue devînt universelle, il faudrait qu’elle fût facile à apprendre; et il ne faudrait pas employer la violence pour la faire recevoir: ce serait un moyen très-sûr de dégoûter. Structure grammaticale d’une langue philosophique.Pour faire une langue philosophique, il faudrait créer un caractère pour chaque son simple qui ne blesse pas l’oreille: Les caractères se ressembleraient, suivant que les sons qu’ils désignaient se ressembleraient. On en ferait ensuite des syllabes de deux ou de trois lettres: Les mots d’une syllabe répondraient aux choses dont on aurait le plus souvent occasion de parler. Il y auraient trois genres, le masculin et le féminin pour les animaux, le neutre pour tous les autres objects. Les noms seraient tous indéclinables, et l’on exprimerait les cas par des propositions, dont ils ne sont en effet que l’abrégé. Les verbes seraient actifs, passifs, et neutres: Les tems ne seraient que trois, le passé, le présent, et le futur. On pourrait, si on le voulait, subdiviser le passé, en ce qui était passé, présent ou futur, à tel époque. A chaque substantif répondrait un adjectif, un verbe, et un adverbe, tous dérivés du substantif d’une manière uniforme invariable. Une langue tellement construite serait bien facile à apprendre. Mais elle ne saurait jamais devenir tout à fait vulgaire: et elle ne pourrait guère se garantir d’un certain dégré de corruption. Les gens qui ne sont pas instruits gâtent les langues, et en altèrent toute la formation. Une preuve, c’est que les verbes auxiliaires sont dans presque toutes les langues, les plus irréguliers de tous: car ils sont le plus usés par le vulgaire. Moyens de suppléer à une langue universelle.On a supplée au défaut d’une langue universelle par des dictionnaires synonymiques, et par des langues en chiffre. On fait, je suppose, un dictionnaire de tous les mots de la langue Française, avec un numéro affiché à chacun. Les mêmes numéros, dans un pareil dictionnaire de la langue Russe sont affichés aux mêmes noms qui répondent à ces mots français. Lorsqu’un Français veut écrire à un Russe, il commence par arranger sa lettre de la manière simple dont parlent les sauvages, sans aucun égard aux règles de la grammaire, pour obvier à la différence de la tournure des phrases dans les deux langues. Il traduit ensuite sa lettre en chiffres, il l’envoie en Russie, où son correspondant, par un dictionnaire semblable, la traduit dans la langue Russe. Origine des langues.Comment une langue a-t-elle pu se former? C’ést une question que bien des gens trouvent fort difficile à résoudre: c’ést ce qui leur a fait supposer que le langage ést venu directement de l’Etre Suprème. C’ést qu’ils ne considèrent les langues qu’au dégré de perfection où elles se trouvent chez nous: et qu’ils les croient particulières à l’homme. Il ést certain que les animaux ont une manière d’exprimer leurs désirs, qu’on peut appeler en quelque sorte une langue, quoiqu’elle en soit une très imparfaite. L’invention et l’emploi des langues écrites exige un dégré de civilisation déjà assez haute. Chez les Américains, lorsqu’ils furent conquis par les Espagnols, les langues écrites n’étaient pas connues, quoique certaines nations d’entr’eux, les Péruviens par exemple, et les Mexicains, eûssent déjà une société policée. Ils suppléaient par la peinture au défaut du langage. Mais la parole et le geste employés comme signes de la pensée, ne supposent pas un aussi haut dégré de civilisation. On n’a jamais découvert de peuplade, quelque barbare qu’il fût d’ailleurs, qui manquait entièrement de langue parlée. Systèmes sur le progrès des langues.Sur le progrès des langues, il y a deux systèmes; dont l’un ést directement opposé à l’autre. M. Destutt-Tracy pense qu’il n’y a eu d’abord que des interjections, et que nous avons ensuite décomposé la pensée, et donné des noms aux parties:5 d’autres croient que les noms substantifs ont été les premiers mots;6 et que nous avons procédé par composition, en rassemblant les idées en groupes, et en donnant des noms à ces groupes. Pour moi je crois que nous avons suivi tantôt l’une et tantôt l’autre méthode. Il ést impossible, par exemple, que nous ayons formé l’idée de génie par composition, car nous n’en connaissons pas la composition: de l’autre côte, les définitions sont des preuves que nous n’avons pas toujours procédé par analyse; car elles ne seraient pas nécessaires, si nous n’avions pas lié plusieurs idées ensemble, et donné des noms à leurs combinaisons. Histoire de la langue parlée.Il ést probable que les premiers mots ont été des imitations: qu’un animal, par exemple, a été distingué par le son qu’il fesait habituellement. Le langage était alors composé de signes naturels. Il y a encore dans nos langues quelques vestiges de cette formation: mais les mots s’altèrent avec le tems; de manière à ne conserver enfin qu’une très légère trace de leur origine: ainsi, de signes naturels, ils dégénèrent en signes purement de convention. D’ailleurs il faut absolument des signes conventionnels pour désigner les idées intellectuelles, et la plupart même des objets inanimés. Malgré cela, il y a bien des gens qui croient leur langue la langue naturelle. Il y en a beaucoup aussi qui croient leurs noms les noms naturels, parcequ’ils leur sont familiers, et qui font pas conséquent les signatures de manière à ce que personne ne puisse les lire. De même, on imagine que l’oeil juge naturellement des distances: c’ést qu’on a oublié l’apprentissage qu’on a servi dans son enfance, en comparant les impressions reçues par le sens de la vue, avec celles qu’on reçoit par le toucher. De la langue écrite.La première langue écrite a dû être une représentation des objets qu’on voulait rappeler. Cette manière était bonne pour représenter les objets sensibles. Tout le monde pouvait alors lire sans apprendre. Mais comment peindre les idées intellectuelles? On l’a fait par allégorie: et c’ést peut être à cela qu’ést dû le style figuré qui ést si répandu parmi les Orientaux.Ecriture hieroglyphique. Dès qu’on représenta par des allégories les idées intellectuelles, la langue écrite n’était plus à la portée que de ceux qui étaient doués d’assez d’intelligence pour comprendre les allégories. Mais il y en a que les gens les plus instruites ne comprendraient pas. De cette nouvelle complication, quelques hommes sont parvenus à retenir à eux-mêmes le langage écrit, comme le fesaient les prêtres en Egypte. La langue hiéroglyphique a un autre desavantage: pour l’écrire, il faut avoir acquis une certaine facilité de dessiner. Les caractères se sont altérés entre les mains des mauvais dessinateurs. Quelquefois on en a fondu plusieurs en un seul: enfin il n’en ést resté que les premiers lineamens, comme nous le voyons dans l’écriture Chinoise. Des langues alphabétiques.Les langues Orientales sont évidemment fondées sur le dessin. Quelquesuns ont voulu rapporter les langues Européennes à la même origine: mais il y a une longue dissertation dans l’Idéologie de M. Destutt Tracy, qui prouve effectuellement que cette opinion n’ést point soutenable.7 Nos langues semblent dériver plutôt de la musique que du dessin. On a voulu peindre les sons de la voix: on a cherché quels étaient les sons élémentaires, on les a représentés par des caractères, et les sons complexes par les combinaisons de ces caractères. Comparaisons de ces deux sortes de langue.Ces deux espèces de langue ont chacune leurs avantages. La langue hiéroglyphique, dans sa première simplicité, a l’avantage d’être une langue universelle, et d’être facile à lire. Mais elle a aussi ses désavantages. D’abord, on ne peut peindre que des objets sensibles: ensuite, pour peindre un objet, il faut le connaître parfaitement: et l’on a souvent besoin de parler d’objets qu’on n’a jamais vus. La langue alphabétique peut exprimer tant les idées intellectuelles que les sensibles, et cela sans qu’on connaisse l’objet qu’on veut désigner. Mais elle ést très difficile à lire, surtout si aux autres difficultés, on ajoute celle de la prononciation: D’ailleurs, nous croyons souvent avoir compris un livre, lorsque nous en avons lu tous les mots: or il arrive souvent que nous n’en avons presque rien compris, ce qui n’arriverait pas si tous les signes étaient naturels, comme dans l’écriture hiéroglyphique. On a voulu reformer nos langues, et conformer toujours l’écriture à la prononciation. Mais de graves difficultés se présentent ici. D’abord, quelques-uns tiennent aux étymologies, et veulent les conserver: ensuite, notre prononciation peut bien s’altérer: nous n’avons pas de diapason invariable pour la régler: Un chanoine ingénieux que j’ai connu à Nîmes avait eu l’idée d’une machine parlante, qui conserverait les sons, et qui les empêcherait de varier: il avait réussi à construire une espèce d’orgue, qui lorsqu’on tournait la manche, prononçait d’une manière assez semblable à la voix humaine, les voyelles a, e, i, o, u, et les mots papa, maman. Il n’y avait que cet inconvénient-ci, que lorsque la chose devint connue, chaque fois que l’inventeur se promenait dans les rues, les enfans le suivaient, et criaient, a,e,i,o,u, papa, maman: a,e,i,o,u, papa, maman. [1 ]Condillac, Essai, Oeuvres, Vol. I, pp. 173-87 (Pt. I, Sect. IV, Chap. i); cf. La logique, ibid., Vol. XXX, pp. 109-30 (Pt. II, Chaps. ii-iv). [2 ]Louis Gabriel Ambroise, vicomte de Bonald (1754-1840), “Dissertation sur la pensée de l’homme et sur son expression,” Recherches philosophiques sur les premiers objets des connoissances morales (1818), in Oeuvres complètes, 3 vols. (Paris: Migne, 1859), Vol. III, col. 426. [3 ]Condillac, La logique, Oeuvres, Vol. XXX, pp. 131-40 (Pt. II, Chap. v). [4 ]Lagrange, Théorie des fonctions analytiques, passim. [5 ]Destutt de Tracy, Eléments, Vol. II, pp. 23-8 and 74-6 (Chaps. i and iii). [6 ]E.g., Bonald, Recherches, cols. 183-207 (Chap. viii). [7 ]Eléments, Vol. I, pp. 262-71 (Chap. xvi). |

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