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Subject Area: Political Theory
Collection: The Collected Works of John Stuart Mill

CHAPITRE VII: DE LA DÉFINITION - John Stuart Mill, The Collected Works of John Stuart Mill, Volume XXVI - Journals and Debating Speeches Part I [1820]

Edition used:

The Collected Works of John Stuart Mill, Volume XXVI - Journals and Debating Speeches Part I, ed. John M. Robson (Toronto: University of Toronto Press, London: Routledge and Kegan Paul, 1988).

Part of: Collected Works of John Stuart Mill, in 33 vols.

About Liberty Fund:

Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals.


CHAPITRE VII

DE LA DÉFINITION

Utilité des Définitions.celui qui veut arranger un nombre considérable de papiers n’ira pas les mettre tous séparément: il réunira dans une liasse tous ceux qui traitent du même sujet, et il écrira sur chaque liasse l’indication des papiers qu’elle renferme. C’ést ce que nous fesons avec les mots de nos langues: nous réunissons dans notre esprit un certain nombre d’idées et nous exprimons leur ensemble par un mot. Les définitions servent à nous apprendre le sens qu’on attache à un mot, c.à.d. de quelle collection d’idées ce mot ést l’abrégé. On voit, d’après cela, que la plupart des mots de nos langues sont des résultats de définition, placés pour abréger le discours, et pour éviter les periphrases: tout comme en Sténographie; si l’on a souvent besoin d’une suite de mots, on invente un caractère pour la désigner. On a souvent été obligé de parler d’une figure plane dans laquelle toutes les lignes droites qui partent du centre et qui aboutissent à la circonférence, sont égales: pour éviter cette circonlocution on ést convenu de substituer toujours à cette phrase, le mot cercle. Sans l’invention de pareils mots, le discours serait devenu excessivement prolixe, et même inintelligible: car avant d’arriver à la fin de la phrase, l’esprit aurait été si souvent détourné du but, qu’il ne pourrait plus retrouver le fil du discours. Nous savons combien il ést difficile de comprendre au premier abord, un théorème dont l’énoncé ne tient pas plus d’une demi-page.

Leur origine, dans la nécessité d’imposer des noms aux nouvelles combinaisons d’idées.Il ést des connaissances communes à tous les hommes: ce sont les connaissances essentielles à notre bien être. Tout le monde sait parler, marcher; tout le monde sait enfin pourvoir aux besoins les plus pressans de la vie. Le paysan le plus grossier a quelques notions élémentaires sur les phénomènes de la nature. Quelques hommes ne se contentant pas de ces connaissances communes à tous, cherchent à les etendre et à les développer, les uns sur un sujet, les autres sur un autre. Ces hommes sont appelés savans, et le résultat de leurs observations et de leurs réflexions ést la science. Tout le monde a, par exemple, quelques idées vagues sur le mouvement des astres: des hommes industrieux cherchent à augmenter ces connaissances, delà vient la science de l’astronomie.—Mais il arrive souvent que ceux qui refléchissent un peu profondement sur quoi que ce soit, y trouvent des rapports, des propriétés, etc. qui échappent au vulgaire. Delà vient la répétition fréquente de longues phrases, qui ne laissent pas de beaucoup embarasser le discours, et qui augmentent beaucoup la difficulté d’étudier les sciences. On donne alors un nouveau mot pour répresenter chacune de ces phrases. Chaque science parvient donc enfin à avoir une langue distincte, qui ést particulière à elle-même. C’ést là ce qui a fait hérisser chaque science, et surtout la médecine, de tant de mots techniques, qui dégoûtent les commençans: c’ést un mal, mais un mal nécessaire: on le sent lorsqu’on considère que sans ces mots il serait presqu’impossible de comprendre même les livres élémentaires. Mais s’il ést nécessaire d’inventer des mots, il ést également nécessaire de les expliquer: ce qu’on ne peut faire qu’en indiquant les phrases dont ils sont l’abrégé: et c’ést là ce qu’on appelle définir.—La répugnance que nous avons ordinairement pour les mots nouveaux, empêche ordinairement les métaphysiciens1 non pas les physiciens, ni les mathématiciens, de désigner les nouvelles combinaisons d’idées par des mots de leur invention: Ils aiment mieux se servir de mots qui sont déjà employés dans un sens un peu analogue. Quelle différence entre le sens des mots grandeur, quantité, fonction, en mathématiques et dans la vie ordinaire! du mot produit en mathématiques et dans les arts! Il vaudrait beaucoup mieux en de pareils cas, inventer de mots nouveaux. D’autres, au contraire, ont porté trop loin cette licence: parcequ’ils ont voulu faire croire qu’ils avaient trouvé de nouvelles combinaisons d’idées, lorsqu’ils n’avaient vraiment inventé que des mots.

On peut dire, Mais si nous donnons un mot pour désigner une combinaison d’idées, et si toutes les fois qu’on emploie ce mot, il faut y substituer dans la pensée cette suite d’idées, il n’y a véritablement d’abrégé que le langage. Pour cela il n’y a qu’à s’en rapporter à l’expérience, et à voir si l’on ne se rappelle pas beaucoup plus promptement l’idée d’un cercle lorsqu’on l’a représenté par un seul mot, que si on l’avait appelé “une figure plane bornée” etc. Cette facilité ést dûe à l’association habituelle du mot avec l’idée qu’il représente.—Aussi voyons nous qu’elle ne nous vient que peu à peu: que nous ne nous familiarisons pas tout de suite à l’emploi d’un mot nouveau.

Définitions de mots, et de choses—distinction purement verbale.Il y a des logiciens qui admettent deux sortes de définitions; celles de mots, et celles de choses: ils prétendent que les définitions de mots sont arbitraires, que celles de choses ne le sont pas.2 Pour moi je ne trouve aucune différence entre ces deux sortes de définition, et je me range sans hésiter avec ceux qui n’admettent que les définitions de noms. J’ai écrit quelque chose là dessus dans un journal que je rédige, et cela m’a valu l’honneur d’une réfutation, où l’on me dit qu’en n’admettant que des définitions de noms qui sont nécessairement arbitraires, la morale ést violée, qu’on peut appeler la vertu, vice, et le vice, vertu, que tuer son bienfaiteur pourra alors s’appeler un acte de vertu, faire l’aumône un crime.3 En effet, cela serait très facile, mais alors il faudrait changer l’énoncé de nos lois; il faudrait pendre ceux qui feraient des actes de vertu, et recompenser ceux qui feraient des crimes. Si, au commencement d’un ouvrage, un auteur avertissait le lecteur qu’il appellerait toujours vertu ce qu’on appelle vice, et vice ce qu’on appelle vertu, ce serait certes une grande bizarrerie, mais il n’en résulterait rien de fâcheux pour la morale, car le lecteur averti ferait toujours les corrections convenables.4

Définition complette et incomplette.Une définition ést complette, si elle renferme tout ce qui ést nécessaire pour qu’on puisse en déduire toutes les propriétés du défini. Les définitions des notions abstraites en sont des exemples. En Géométrie, toutes les définitions sont complettes: celle, par exemple, d’un cercle, renferme toutes les propriétés du cercle, car on peut les déduire toutes de sa définition. Celle d’un tout physique ést toujours incomplette: car bien qu’on connaîsse les propriétés qui suffisent à distinguer un objet de tous les autres, on n’en connaît pas pour cela les autres qualités.

Définition explicite et implicite.Une définition ést explicite si elle ést présentée sous forme de définition: elle ést implicite, si sans qu’elle soit directement exprimée, on peut pourtant la deviner en parcourant une phrase. Lorsque j’entends dire par exemple que le tout ést plus grand que sa partie, et qu’il ést égal à l’ensemble de toutes les parties, je devine à l’instant qu’un tout ést ce qui ést composé de parties. D’autres fois on ne peut pas deviner le sens d’un mot par une seule phrase, parcequ’un autre mot, qu’on ne connaît pas, entre dans la phrase; mais on peut deviner tous les deux par le moyen de cette phrase et d’une autre: C’ést comme en algèbre on trouve par deux équations la valeur de deux inconnues. C’ést ainsi qu’en lisant un ouvrage qui emploie, sans les définir, des mots que je ne connaîs pas, je parviens enfin à le comprendre. J’ai peutêtre commencé le livre sans comprendre une grande partie des mots: mais en parcourant beaucoup de phrases où ces mots sont employés, je vois qu’il n’y a que certains sens qui puissent y convenir, et alors si je recommence le livre, je l’étudie avec beaucoup plus de fruit.

Règles de la définition.Les définitions sont arbitraires, jusqu’à un certain point; car chacun peut être permis de lier ensemble toutes les idées qu’il voudra, et de les désigner par le nom qu’il jugera à propos. Mais de même que celui qui a la liberté de se promener dans une chambre, au lieu d’être attaché par les mains et les pieds, n’ést pas, pour cela, moins prisonnier; de même les définitions, bien qu’en partie arbitraires, sont pourtant soumises à des règles; dont quelques unes sont de rigueur: d’autres ne le sont pas, mais il ést bon de les suivre tant qu’on peut.

1° Il faut définir par des mots connus de celui à qui l’on s’adresse. Cette règle ést de rigueur, car à moins qu’on ne l’observe on n’atteint point le but de la définition, qui ést celui de faire connaître le sens du mot défini. C’ést une difficulté qu’on trouve à tout moment auprès des enfans en bas âge. Encore moins doit-on définir un mot par lui-même ou par ses dérivés. J’ai vu dans un ouvrage sur l’Arithmétique, cette définition, “La Multiplication ést l’opération par laquelle on multiplie un nombre par un autre.”5 Si je sais ce qu’on fait lorsqu’on multiplie, je n’ai pas besoin de la définition.

2° Il faut que la définition renferme tout ce qui ést nécessaire pour fixer le sens du mot défini, et rien de plus. La première partie de cette règle ést de rigueur: car si le mot n’ést pas fixé à une seule signification, la définition ést vicieuse. Mais s’il y a quelque chose de superflu dans une définition, elle n’ést pas pour cela absolument inadmissible.

Pour qu’on puisse observer cette règle, il faut savoir ce qu’il faut pour que la signification d’un mot soit fixée. L’espèce diffère du genre par une propriété qu’on a nommée caractère différentiel: c’ést ce qui la distingue des autres espèces contenues dans le même genre. Et comme nous verrons dans la suite que ce ne sont que des noms d’espèce qu’on peut définir, on a donné pour règle qu’on doit définir par le genre et la différence caractéristique de l’espèce. Mais alors il faut prendre le genre qui se trouve immédiatement au-dessus de l’espèce qu’on veut définir.

3° Il vaut toujours mieux définir par des qualités positives que par des qualités négatives, c.à.d. que pour expliquer un mot, il vaut mieux faire connaître ce qu’il exprime, que ce qu’il n’exprime pas. Il y a pourtant des mots qu’on ne peut définir que négativement: tels sont ces mots néant, rien,infini: la seule définition qu’on puisse donner de l’infini, c’ést ce qui n’a point de fin. Même lorsqu’on peut définir un mot des deux manières,—si la définition par les qualités positives ést très compliquée, et celle par les qualités négatives très simple, celle-ci ést la meilleure.

4° Puisqu’on n’impose des noms que pour abréger le discours, il ne faut donner des noms qu’à des réunions d’idées qu’on ést souvent obligé d’exprimer en mots. Mais celle-ci ést plutôt une règle de nomenclature que de définition.

5° Il ne faut pas donner le même nom à deux choses différentes: Il faut donc que la définition ne puisse s’appliquer qu’au défini. C’ést une régle dont on s’écarte assez souvent: exemple, la définition célèbre que Platon donna de l’homme, un animal à deux pieds sans plumes. On raconte que Diogène dépouilla un oiseau de ses plumes, et le porta dans l’école de Platon, en s’écriant, Voilà l’homme de Platon.6

Mais il n’y a pas de danger à donner plusieurs noms à la même chose: et je crois que les poètes seraient quelquefois fort embarrassés si on les bornait à un seul mot pour exprimer une chose.—C’ést pourtant un abus du droit de donner les noms, que d’avoir pour la même chose, un nom scientifique et un nom vulgaire. Les botanistes nous donnent pour les plantes les plus communes, un nom tout différent du nom vulgaire. Il faudrait employer, ou les noms vulgaires dans la science, ou les noms scientifiques dans le langage ordinaire.

Lorsqu’on veut donner un nom à une nouvelle combinaison d’idées on pourrait le faire en prenant les lettres au hasard, ou en les tirant au sort. Mais crainte de dégouter, on les prend d’ordinaire dans les langues étrangères et savantes. Je m’arrêterai ici pour un moment afin de lever une erreur qui ést assez répandue. Beaucoup de monde croient que l’étymologie ést nécessaire aux sciences. Il ést vrai qu’elle ést utile pour suppléer à l’histoire: lorsque celle-ci ne fait pas connaître l’origine d’une nation, les rapports de la langue de cette nation avec les autres langues peut souvent l’indiquer. Ils peuvent aussi beaucoup aider ceux qui veulent étudier le progrès de l’esprit humain. D’ailleurs, un mot dérivé du Grec ou du Latin donne sur le champ à ceux qui connaissent ces langues, l’idée de ce qu’il signifie. Mais on peut toujours suppléer par les définitions au défaut de l’étymologie: Elle n’ést donc pas nécessaire aux sciences.7

On tâche ordinairement de donner à chaque objet nouveau un nom qui en rappellerait quelque proprieté remarquable. Mais on risque alors de donner un nom qui ne sera plus applicable dans un autre lieu ou à un autre époque. Quand Lavoisier inventa la nouvelle nomenclature chimique, il donna le nom d’oxygène à une substance où il croyait voir le principe de l’acidité.8 Des découvertes récentes ont prouvé que l’acidité peut fort bien exister sans l’oxygène:9 ce nom a donc cessé d’être bon. Une objection qu’on fit contre le Calendrier républicain, fut qu’il n’était pas propre à l’usage de tout le monde. Le mot Nivôse désignait un mois où il tombe ordinairement de la neige à Paris, mais où il n’en tombe certainement pas au Cap de Bonne Espérance.

Faut il donner aux idées qui se ressemblent, des noms qui se ressemblent? Il y a là beaucoup à dire des deux côtés. Les uns disent, Oui: car si on les confondait, la méprise ne serait pas grande. Les autres disent, Non: car on ferait beaucoup plus de méprises.

On dit souvent qu’un mot ést mal fait, s’il ést tiré en partie du Grec, et en partie du Latin. Mais cela ne fait rien à l’application du mot. Et il n’y a proprement de mots mal faits que ceux qui sont durs, qui choquent l’oreille.

6° Il n’y a besoin de definir que des mots dont la signification peut être douteuse. Il ést inutile de définir les noms d’objets physiques tels qu’arbre, homme, etc. mais il faut définir le mot gouvernement, le mot analyse, auquel les métaphysiciens ont appliqué tant de significations.

Mais (peut-on demander) quoiqu’il ne soit pas nécessaire, ést-il possible de définir tous les mots? Non, certainement: Car il faut définir chaque mot par d’autres mots dont le sens ést connu: Si donc on définit ceux-ci par d’autres, et ainsi de suite, on arrivera enfin à des noms qu’on ne pourra définir que par un cercle vicieux, en se servant d’autres mots qui renferment dans leur signification celle des mots qu’on veut définir.

Les noms des idées simples ne sont pas susceptibles de définition.Quels sont donc les mots qu’on ne peut point définir? La réponse n’ést pas difficile à faire. Que fait-on lorsqu’on définit un mot? On explique de quelles idées simples, l’idée qu’il désigne ést composée. On ne peut donc définir que les mots qui expriment des idées composées. Ceux qui désignent les idées simples, (les noms des couleurs, par exemple) ne sont pas susceptibles de définition.

Comment en faire connaître le sens?Cependant il faut faire connaître le sens de ces mots: Comment les faire comprendre à un étranger?—Les idées simples sont ou sensibles ou intellectuelles. Pour faire connaître à quelqu’un le sens du nom d’une idée sensible, il faut prononcer le mot, tandis qu’on lui fait éprouver la sensation. Mais il y a ici quelque chose à remarquer. Si pour faire comprendre à un enfant le sens du mot rouge, on met devant lui des fraises, des groseilles, des cerises, etc. il risquera de croire, que le mot rouge désigne ce que nous appelons fruit. Il faut donc beaucoup varier les objets, et lui en présenter qui ne se ressemblent que dans la qualité d’être rouge.

On n’a pas la même ressource auprès d’un homme privé de l’organe qui reçoit la sensation dont il s’agit: Aussi ne pouvons-nous jamais faire comprendre à un aveugle le sens du mot blanc, ni à un sourd de naissance, ce que c’ést que le son.

Si le nom dont il s’agit exprime une idée intellectuelle, il faut examiner dans quelles circonstances nous en fesons usage, et faire hypothèse de quelqu’une de ces circonstances. Pour faire comprendre à un enfant ce que c’ést que la crainte, je lui dirais, Si tu te perds dans un bois vers le commencement de la nuit, tu éprouves de la crainte:—Si tu vois un chien qui s’approche de toi pour te mordre, tu éprouves de la crainte,—et ainsi de suite.

On ne peut donc pas définir les noms des idées simples: mais on peut rappeler dans l’esprit de celui à qui l’on parle, l’idée dont il s’agit. Ces idées sont les mêmes dans tous les pays; aussi les noms qui les expriment sont synonymes dans toutes les langues.

Il y a des idées si composées qu’il faudrait tout un livre pour en expliquer la composition: en supposant même qu’elle fût constatée, ce qu’elle n’ést pas toujours: car nous employons des mots tous les jours sans savoir quelles sont les idées simples dont ils désignent la réunion. Tel ést le mot génie, qui représente une idée très complexe, et dont la composition ést encore loin d’être constatée. Presque toutes nos disputes naissent de ce que nous employons des mots sans être convenus sur leur signification: car il arrive presque toujours que les deux partis prennent le mot en deux acceptions différentes. En géométrie l’on définit toujours les mots avant de les employer, et c’ést ce qui fait qu’il n’y a jamais des disputes sur la vérité ou sur la fausseté d’une proposition géométrique. Mais dans les autres sciences, où l’on ne prend pas la même précaution, il y a des disputes incessantes: et il y en aura toujours jusqu’à ce qu’on ait réfait tout le système de nos idées, et avec lui celui de nos langues et qu’on ait fait un tableau de toutes les idées simples, par lequel on pourra déterminer la composition des idées complexes. On voit delà combien il ést nécessaire de mettre des personnes intelligentes auprès des enfans, même en bas âge: sans cela ils se serviront des mots par habitude, sans en connaître la signification.

Quelquefois la définition qui était bonne à tel époque, sera mauvaise à telle autre: c’ést que le sens des mots change avec le tems. Pour faire des lois invariables, il faudrait avoir une langue invariable: ou bien on pourrait ajouter à chaque code un vocabulaire qui ferait connaître le sens dans lequel on y a employé tous les noms qui expriment des idées complexes et intellectuelles. Moi-même j’ai été témoin d’une dispute venant d’un changement dans le sens d’un mot. Il y avait à Nîmes un procès sur la validité d’un testament. Le plaignant ne voulait pas l’admettre, car il disait qu’il n’était pas signé. Le nom et la signature du testateur y étaient, ainsi que ceux des témoins mais la date n’y était pas: et il affirma qu’on n’avait pas signé, tant qu’on n’avait pas mis la date. Il perdit sa cause, comme il le devait.

On ne définit que les noms de genre et d’espèce.On ne peut définir que des noms de genre et d’espèce.10 Les noms individuels ne sont pas susceptibles de définition: car dès que le moindre changement survient dans les qualités, physiques ou morales, de l’individu, le nom a changé de sens: il n’exprime plus la même combinaison d’idées simples. On ne peut que décrire les individus: mais ce serait un travail bien grand, puisqu’enfin on ne saurait donner qu’une idée très imparfaite d’un individu: car on ne peut pas en énumérer en détail toutes les propriétés.

Les définitions ne sont jamais fausses.Une définition peut être blamâble, ou sujette à la critique: mais elle ne peut jamais être fausse. On peut permettre à chaque écrivain de donner aux noms qu’il emploie, les significations qu’il veut, pourvu qu’il ne s’en écarte pas lui-même. On ne saurait réfuser d’admettre la définition même d’un être imaginaire. Je puis bien donner un nom à un bâton à un bout: je puis définir ce nom: J’ai fait un nom dont on ne fera aucun usage; mais la définition n’ést pas fausse.

Si donc les définitions ne peuvent pas être fausses, on peut les admettre parmi les principes, quoiqu’en dise Condillac, qui veut que les sensations soient les seuls principes de nos connaissances.11 C’ést une pure dispute de mots:12 car parmi les nombreuses significations du mot principe, il en a celles-ci, 1° la source ou l’origine (et dans ce sens-ci les sensations sont à coup sûr les seuls principes de nos connaissances), 2° une vérité qu’on peut poser comme certaine, et dont on peut déduire d’autres vérités par le raisonnement: et dans ce sens-là on ne disputera guère aux définitions une place parmi les principes de nos connaissances.13

Un secte de métaphysiciens modernes attaquent les définitions: ils disent qu’au lieu de définir, il faut montrer les objets qu’on nomme. Cette manière d’enseigner ést indispensable pour des mots qui ne sont pas susceptibles de définition: Mais pour ceux qui le sont, il vaut beaucoup mieux définir: L’autre méthode à des inconvéniens très graves. On ne peut montrer que des individus; et l’on ne définit que des noms d’espèce et de genre. Celui donc à qui vous montrez un objet, pourrait croire que le nom générique exprime un caractère particulier à l’individu. Si je montre un triangle à quelqu’un, et que par hasard ce triangle soit équilatère, il pourra croire que c’ést un caractère essentiel du triangle d’avoir les trois côtés égaux entr’eux.

Condillac dit qu’il faut remplacer les définitions par des analyses.14 Ici il faut faire attention qu’il n’y a que deux espèces d’idées; simples et complexes. On ne peut point analyser les idées simples, non plus que des objets simples. Et l’analyse d’une idée complexe fait connaître la signification du mot qui l’exprime, ou ne le fait pas connaître. Si elle la fait connaître, elle ne diffère point de la définition. Et si elle ne le fait pas, il ést absurde de nous dire que la définition peut être remplacée par l’analyse.

[1 ]Mill here indicates the insertion of the next seven words from the verso of the previous folio.

[2 ]The so-called “Port Royal logicians,” Antoine Arnauld (1612-94) and Pierre Nicole (1625-95), La logique, ou L’art de penser (1662), dernière éd. (Amsterdam: Wolfgank, 1775), pp. 132-40 (Pt. I, Chap. xi).

[3 ]Joseph Diez Gergonne, “Essai sur la théorie des définitions,” Annales de Mathématiques Pures et Appliquées, IX (1 July, 1818), 1-35; the journal, edited by Gergonne, was founded in 1810. The refutation, not in that journal, has not been located.

[4 ]Again a footnote indicator but no note.

[5 ]Not located.

[6 ]The story concerning Diogenes the Cynic (ca. 412-323 ) is told in Diogenes Laertius (fl. early 3rd century ), “Diogenes,” in Lives of Eminent Philosophers, (Greek and English), trans. R.D. Hicks, 2 vols. (London: Heinemann; New York: Putnam’s Sons, 1925), Vol. II, p. 42.

[7 ]Mill here indicates the insertion of the next two paragraphs from the verso of the previous folio.

[8 ]Antoine Laurent Lavoisier (1743-94) explained his system in Méthode de nomenclature chimique (Paris: Cuchet, 1787), but had named oxygen earlier, in “Considérations générales sur la nature des acides, et sur les principes dont ils sont composés” (1777), in Histoire de l’académie royale des sciences. Année 1778 (Paris: Imprimerie royale, 1781), p. 536.

[9 ]In England, by Humphry Davy (1778-1829), “Some Experiments on a Solid Compound of Iodine and Oxygene, and on Its Chemical Agencies” and “On the Action of Acids on the Salts Usually Called Hyperoxymuriates, and on the Gases Produced from Them,” both in Philosophical Transactions of the Royal Society of London, CV, Pt. 1 (1815), 203-13 and 214-19; in France, by Joseph Louis Gay-Lussac, “Recherches sur l’acide prussique,” Annales de Chimie, XC (1815), 136-231.

[10 ]Again a footnote indicator but no note.

[11 ]Condillac, Essai sur l’origine des connaissances humaines (1746), in Oeuvres, Vol. I, pp. 17-35 (Pt. I, Sect. 1, Chaps. i-ii).

[12 ]Gergonne has in mind Bacon, De augmentis, Works, Vol. I, p. 643 (Latin), Vol. IV, p. 431 (English).

[13 ]The final instance of a footnote indicator but no note.

[14 ]Condillac, La logique, Oeuvres, Vol. XXX, pp. 141-51 (Pt. II, Chap. vi).