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Subject Area: Political Theory
Collection: The Collected Works of John Stuart Mill

CHAPITRE VI: DE LA DIVISION - John Stuart Mill, The Collected Works of John Stuart Mill, Volume XXVI - Journals and Debating Speeches Part I [1820]

Edition used:

The Collected Works of John Stuart Mill, Volume XXVI - Journals and Debating Speeches Part I, ed. John M. Robson (Toronto: University of Toronto Press, London: Routledge and Kegan Paul, 1988).

Part of: Collected Works of John Stuart Mill, in 33 vols.

About Liberty Fund:

Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals.


CHAPITRE VI

DE LA DIVISION

Utilité de la Division.je suppose que tout-à-coup il se montrait un incendie dans la bibliothèque de la Faculté de Médecine, qui contient des livres d’une très grande valeur. Pour sauver ces livres, on les jeterait par la fénètre, on les emporterait dans une charrette, et on les garderait jusqu’à ce qu’une nouvelle salle fût préparee pour les recevoir. De quelle manière faudrait-il alors s’y prendre pour les arranger? La manière la plus courte, et qui exigerait le moins de travail, ne serait certainement pas de prendre une volume au hasard, et de chercher parmi tous ces livres les autres volumes du même ouvrage: ce serait de séparer cet amas en classes selon le format des livres, puis chaque classe en d’autres classes plus petites selon le sujet, etc. etc. Le même expédient qui facilite tant l’arrangement d’une bibliothèque, ést encore plus essentiel pour bien profiter de l’étude de la nature, qu’on peut regarder comme une immense bibliothèque. Nous avons déjà vu de quelle utilité sont les termes généraux dans cette étude. Or les termes généraux ne sont que des noms de classes. On ne peut donc en tirer aucun avantage, sans une bonne distribution des objets de la Nature en grandes et en petites classes.

L’opération par laquelle l’esprit distribue les objets en classes ést appelée division, distribution, ou dénombrement. Aujourd’hui quelques métaphysiciens se plaisent à y donner le nom d’analyse: mais ce nom a été donné à tant de choses, qu’il vaut mieux, ce me semble, conserver à l’opération que nous allons traiter, le nom qu’elle porte depuis deux mille ans. C’ést pourquoi nous l’appellerons toujours division.

Tout physique et moral.On distingue deux sortes de tout: l’un physique, et l’autre moral. Le tout physique ést composé de parties, dont chacune pourrait encore exister, si l’on ôtait toutes les autres. On les appelle parties intégrantes: et la division qui y répond ést appelée partition. Le tout logique ést composé de parties qui ne peuvent exister que dans un sujet: ce sont les parties subjectives. On emploie l’une ou l’autre division, selon la nature du sujet. Elles sont soumises à des règles, dont la première seule ést essentiellement nécessaire, quoiqu’elles soient toutes d’une grande utilité.

Règles de la Division.1° La division doit être entière, c.à.d. que l’ensemble de tous les membres doit contenir tout ce qui ést contenu dans le tout. Cette règle ne présente aucune difficulté: car lorsque nous divisions le tout en ses parties, quel ést notre objet? C’ést sans doute celui d’en simplifier l’étude en considérant chaque partie séparément. Or si la division n’ést pas entière, nous n’atteindrons pas ce but: car après avoir étudié toutes les parties, nous ne connaîtrons pas le tout. Cette règle est donc de rigueur.

2° Les membres de la division ne doivent pas rentrer les uns dans les autres, c.à.d. que rien ne doit être contenu en même tems en deux membres: car dans ce cas on serait obligé d’étudier deux fois les mêmes individus. Ex. la division des opinions humaines en vraies, fausses, et douteuses: car il faut que tous les individus de cette dernière classe rentrent dans l’une ou l’autre des deux premières. Il ést évident qu’une division peut pêcher contre cette règle sans être absolument inadmissible.

3° Il doit exister entre les membres d’une division un certain dégré d’opposition: car si deux d’entr’eux se ressemblent beaucoup, il vaudrait mieux n’en faire qu’un.

4° Il ne faut pas mettre une grande disproportion entre les membres d’une division: En Géographie, par exemple, il serait ridicule de mettre la France d’un côté, et tous les autres pays de l’autre. En France la division qu’on a adoptée dans les affaires de l’état pèche contre cette règle: Le ministère de l’Intérieur ést beaucoup trop chargé d’affaires, à proportion des autres ministères.

5° Il ne faut pas mettre trop de membres à une division. Pierre Ramus et quelques autres Logiciens ne veulent permettre que les divisions binaires ou bifurquées:1 Mais on voit bien que la nature du sujet peut quelquefois exiger la division ternaire ou quaternaire. Il y a pourtant des cas où la division binaire peut être utile: M. Lamarck l’a employée avec un très grand avantage dans la Flore Française: il se sert pourtant de la division à plus de deux membres lorsque le sujet l’exige, et il rend par là son témoignage au principe que je viens d’établir.2 Mais il faut bien se garder de mettre à une division plus de membres qu’il n’ést absolument nécessaire: ce serait compliquer le sujet sans aucune utilité.

Application de la Division.On a besoin de la division logique dans une foule de cas. Si par exemple le chef de l’état voulait créer une administration, il faudrait diviser toutes les opérations du gouvernement en un certain nombre de Ministères, puis sous-diviser chaque ministère en bureaux, et ainsi de suite.—On a surtout besoin d’une bonne division logique pour bien profiter des études qu’on fait: sans cela, quelque nombreuses que soient les connaissances qu’on peut avoir acquises, elles restent toujours, faute d’arrangement, inutiles dans l’esprit.

Classification des connaissances humaines.On a quelquefois tâché de faire une classification de toutes les connaissances humaines, et de la réduire en tableau synoptique. Tel ést l’arbre encyclopédique de Bacon, qui a été modifié par les auteurs de l’Encyclopédie.3 Bacon mettait les connaissances humaines sous trois chefs principaux: les connaissances fournies par la mémoire, par la raison, et par l’imagination. Dans la première classe se trouvaient l’histoire (considerée comme un simple énoncé des faits), la géographie, et l’histoire naturelle déscriptive. Dans la seconde classe il mettait la philosophie en général, les sciences du raisonnement, de Dieu, de l’homme, et de la nature. Dans la troisième se trouvaient les beaux arts, les belles lettres, la peinture, la sculpture, et les arts d’imitation. Ce serait un ouvrage très utile qu’une Encyclopédie où l’ordre qu’on suit ordinairement serait renversé. Dans une Encyclopédie ordinaire, on ést censé connaître le nom, et l’on cherche la nature de la chose: dans celle-ci l’on connaîtrait la chose, et l’on en chercherait le nom. Nous avons en histoire naturelle de pareils ouvrages: j’ai une plante devant les yeux, j’en examine les caractères, et par une suite de recherches, j’arrive jusqu’au nom de la plante.

Une application importante de cette classification des connaissances humaines serait dans le cas où l’on voudrait créer un corps enseignant: car il faudrait que ce corps réunît autant que possible tous les genres d’enseignement. Nos Universités sont composées de quatres facultés, 1. de Médecine, 2. de Droit, 3. des Sciences et des Arts, 4. des Lettres. Cette division ést imparfaite: car les sciences morales et politiques n’y sont pas comprises. Aussi ést-elle rentrante: car à ce compte la médecine ne serait pas une science. L’Institut des Sciences et des Arts, société centrale créée après la révolution pour encourager les sciences, et qui, pour qu’elle fût utile, devrait les encourager toutes également, a été de même divisée en quatre académies.4 L’ancienne division, en 1. sciences physiques et mathématiques, 2. sciences morales et politiques, et 3. beaux-arts, valait beaucoup mieux: et il vaudrait mieux encore de faire trois facultés, 1. des lettres, 2. des sciences, 3. des arts. L’histoire et la philosophie des langues serait du département de la première; la médecine, le droit, la chimie, la physique, les mathématiques, les sciences morales et politiques, seraient de la seconde; enfin les beaux-arts, c.à.d. la poésie, la peinture, la sculpture, et la musique, de la troisième. Dans un cas si compliqué une division logique ést difficile à bien faire. La nature ne nous présente que des individus: nous-mêmes nous les arrangeons en classes, mais elle se joue quelquefois de nos divisions.

Méthode et Système.On distingue deux manières de faire les divisions logiques: par méthode, et par système. Les objets sont classés suivant une méthode toutes les fois qu’ils le sont par l’ensemble de leurs propriétés, de telle manière que les objets les plus voisins par leurs propriétés sont aussi les plus rapprochés dans notre classification. Ils sont classés au contraire suivant un système lorsque la division ést fondée sur une seule propriété, sans égard aux autres. Dans les dictionnaires les mots de nos langues sont rangés d’après un système, et c’en ést un très commode pour les recherches, aussi voyons-nous que même les enfans trouvent facilement un mot dans un pareil ouvrage. Dans la grammaire au contraire les mots sont rangés d’après une méthode. Un certain M. Butet à Paris prétendait enseigner les langues avec plus de facilité, en arrangeant les mots de la même manière dont on arrange les plantes dans une méthode naturelle.5 Mais on remarqua qu’il avait fait une foule de mots nouveaux, et qu’il expliquait les mots par d’autres que l’étudiant comprenait tout aussi peu que les premiers.6 La classification des plantes de Linné ést systématique, parcequ’elle ést fondée en entier sur les organes de la reproduction, sans égard aux autres organes.7 Celle de Jussieu ést au contraire méthodique: car il examina toutes les parties de la plante, et rapprocha entr’eux les végétaux qui avaient le plus d’analogie par l’ensemble de leurs caractères.8 Dans les systèmes de Linné, des plantes ou des animaux de nature bien différente, se trouvent souvent l’un auprès de l’autre, s’ils se ressemblent par hasard en ce caractère particulier sur lequel la classification ést fondée: on a remarqué par exemple que la violette n’ést pas éloignée du chène, ni la souris d’un lion: Ce désavantage ést inséparable de la nature d’un système, mais en revanche, il faut avoir bien plus étudié les plantes pour les classer suivant une méthode que suivant un système, aussi les recherches sont-elles beaucoup plus faciles à exécuter par un système que par une méthode.

[1 ]Pierre La Ramée (Petrus Ramus) (1515-72), Dialecticae institutiones (Paris: Bogardus, 1543).

[2 ]Jean Baptiste Pierre de Monet, chevalier de Lamarck (1744-1829), employed the binary method in his Flore Françoise, 3 vols. (Paris: Imprimerie royale, 1778). In the prefatory discourse to his Systême des animaux sans vertèbres (Paris: Deterville, an IX [1801], pp. 31-3, Lamarck explains that binary division is not adequate for this subject, and illustrates in his table on pp. 49-50.

[3 ]Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, ed. Denis Diderot and Jean le Rond d’Alembert, 17 vols. (Paris: Briasson, et al., 1751-65); specifically, Diderot’s “Observations sur la division des sciences, du chancelier Bacon,” Vol. I, pp. li-lii, with reference to Francis Bacon (1561-1626), De augmentis scientiarum (1623), in Works, ed. James Spedding, et al., 14 vols. (London: Longman, et al., 1857-74), Vol. I, p. 540 (Latin), and Vol. IV, p. 337 (English).

[4 ]Arrêté contenant une nouvelle organisation de l’Institut National, Bull. 243, No. 2257 (23 Jan., 1803), Bulletin, 3rd ser., VII, 373-8, set up four academies, of sciences, French language and literature, Classical history and literature, and Beaux-Arts. This scheme reflected Napoleon’s desire to abolish the Academy of Moral and Political Science established with the Academies of Science and of Literature and Beaux-Arts by Constitution de la république française (1795), which provided for the Institut in Article 298, and Loi sur l’organisation de l’instruction publique, Bull. 203, No. 1216 (25 Oct., 1795), Bulletin, 1st ser., VI, 1-13, which established the Academies in Titre 4.

[5 ]Pierre Roland François Butet (1769-1825), Abrégé d’un cours complet de léxicographie (Paris: Renouard, 1801).

[6 ]André Morellet (1727-1819), “Remarques sur un ouvrage intitulé: Abrégé d’un cours complet de léxicographie,” in Mélanges de littérature et de philosophie du 18e siècle, 4 vols. (Paris: Lepetit, 1818), Vol. I, pp. 369-84, esp. 369-71, and 377 ff.

[7 ]Carl Linnaeus (von Linné) (1707-78) sets forth his system of classification in Systema naturae (Leyden: Batavorum, 1735) and in Fundamenta botanica (Amsterdam: Schouten, 1736).

[8 ]Antoine Laurent de Jussieu (1748-1836), Genera plantarum (Paris: Hérissant, 1789).