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Subject Area: Political Theory
Collection: The Collected Works of John Stuart Mill

CHAPITRE I: CONSIDÉRATIONS GÈNÉRALES - John Stuart Mill, The Collected Works of John Stuart Mill, Volume XXVI - Journals and Debating Speeches Part I [1820]

Edition used:

The Collected Works of John Stuart Mill, Volume XXVI - Journals and Debating Speeches Part I, ed. John M. Robson (Toronto: University of Toronto Press, London: Routledge and Kegan Paul, 1988).

Part of: Collected Works of John Stuart Mill, in 33 vols.

About Liberty Fund:

Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals.


CHAPITRE I

CONSIDÉRATIONS GÈNÉRALES

Importance de la Logique.celui qui voudrait exercer un art mécanique, sans aaucunement connaîtrea la matière sur laquelle il devrait agir,—sans avoir étudié la manière de se servir des machines propres au métier,—ne pourrait pas, à bon droit, s’attendre à un résultat favorable. Si donc dans un art mécanique, une pareille entreprise est ridicule, combien l’ést-elle davantage dans une étude plus importante! et combien ést imprudent celui qui s’occupe d’une branche quelconque de la science, sans jamais avoir sérieusement refléchi sur les différentes opérations par lesquelles l’esprit humain arrive à des connaissances certaines!

Je ne bdisputeb point qu’on n’ait connu des individus, qui par les efforts du génie extraordinaire dont ils étaient doués, ont fait de très grands progrès dans la science, et qui en ont même reculé les bornes d’une distance considérable: sans avoir songé à un examen sérieux de la manière dont l’esprit s’élève à de pareilles hauteurs. Mais il ést très probable que ces hommes extraordinaires ont inventé des méthodes particulières qu’ils ne nous ont point transmises, que peutêtre ils avaient trouvées, pour ainsi dire, à leur insu, et dont ils n’auraient guère su donner une explication satisfesante. On ne doit pas d’ailleurs cbâtirc une règle genérale sur ces exceptions, ni conclure qu’une branche des connaissances humaines, si utile pour l’étude approfondie de toutes les autres branches, n’est pas elle-même digne d’être étudiée, parceque certains individus ont su s’en passer: tout comme on aurait tort de dire qu’il ne faut point étudier les règles de la versification, parcequ’il y a des personnes qui naissent poètes.

On pourrait croire que puisque la faculté du raisonnement, comme celles de marcher et de parler, est naturelle aux hommes, et que nous parlons et marchons tous à peu près avec la même facilité, tous les hommes devraient raisonner avec la même exactitude. Pour être convaincu dde l’inconséquenced d’un pareil argument, il suffit de jeter les yeux sur nos ouvrages de science et de littérature, ou sur nos gazettes publiques. Quelle diversité d’opinions ne trouvons-nous pas dans nos journaux, tant politiques que littéraires et scientifiques! Que de sectes en philosophie et en religion! Que de partis en politique! Ce n’ést pourtant pas à l’intérêt qu’on doit attribuer toute cette différence: car outre qu’elle s’étend à des sujets où l’intérêt ne peut point agir, il ést incontestable que le nombre d’hommes qui soutiennent par des motifs intéressés une opinion que dans leur conscience ils ne trouvent pas conforme à la vérité, ne peut être comparé à celui des honnêtes hommes de parti, qui sont dans l’erreur, par un simple défaut de jugement.

Il ne saurait se présenter des exemples plus frappans de cette différence d’opinions, que ceux qu’on peut tirer du médecin, qui veille sur la santé de nos corps, et du théologien qui s’occupe ede lae salut futur de nos âmes. Plus les sujets sont importans, et moins il y a d’accord entre ceux qui s’en occupent. Ces deux sujets, les plus importans de tous, sont aussi ceux qui présentent la plus grande diversité d’opinions. En médecine par exemple, que de systêmes différens! L’un veut farrangerf en genres et en espèces, toutes les maladies gdontg le corps humain ést hsusceptibleh , tandis que l’autre ne voit partout que des maladies particulières, et n’y trouve aucun rapport suffisant pour qu’on puisse iles rassembler en groupesi . Celui-ci a sa propre manière de guérir toutes les maladies: celui-là en a une autre. Dans ce labyrinthe de systèmes divers, quel parti peut prendre le jeune homme qui commence l’étude de la médecine, sans avoir auparavant acquis une connaissance profonde des principes qui apprennent à distinguer le bon du mauvais raisonnement? Je ne vois que deux jalternatifsj ,—l’une et l’autre également kadversesk à une pratique utile de la médecine. Celui qui suit la première de ces deux routes, ést celui qui ne voyant partout que des diversités d’opinion, incapable lui-même de decider laquelle de toutes les doctrines qu’il entend soutenir, mérite le plus d’attention, commence à les regarder toutes d’un oeil indifférent. Faute d’avoir étudié les principes du raisonnement, il n’a d’autre moyen pour juger d’un raisonnement que d’après les sentimens d’autrui, et, voyant que tous les médecins sont divisés entr’eux, et qu’il n’y en a guère de celèbre qui n’ait son système propre à lui-même, il tombe dans le doute; il croît que tant de disputes prouvent nècessairement l’existence d’incertitudes, il hésite toujours à former une opinion décidée, et devient Sceptique. L’autre, au contraire, séduit par les charmes du système qui lui a été présenté sous la forme la plus attrayante, l’embrasse, sans aucun examen des objections qu’on pourrait y opposer: il cherche avec empressement tous les argumens qu’on peut trouver pour appuyer ce système favori; et enfin, réussissant à se tromper lui-même, il croît son système irréfutable, et devient ce qu’il a fait tout pour être, un Dogmatiste entêté.

Objet de la Logique.Pour éviter l’un et l’autre de ces deux extrêmes, il ést essentiel de trouver des principes tels qu’on puisse s’y rapporter lorsqu’il s’élève des doutes sur la justesse d’un argument. Ces principes font la science de la Logique, qui ést donc pour ainsi dire le vestibule commun de toutes les autres Sciences.—Malgré l’étendue immense du champ des connaissances humaines, il n’ést pourtant aucune science où l’esprit ne compare, ne juge, ne raisonne, ne discute,—où il ne descende du général au particulier, et ne remonte du particulier au général—où il ne rapporte la cause à son effet, et l’effet à sa cause;La définition. où, au défaut de connaissances certaines, il ne les remplace par la conjecture, et ne pèse avec délicatesse les différens dégrés de vraisemblance. Les principes qui dirigent l’esprit dans chacune de ces operations, sont donc d’une application également importante dans toutes les Sciences: et ce sont ces principes qui constituent la Logique.

Systèmes de Logique.Mais en entreprenant l’enseignement de cette science si essentielle à l’etude de toutes les autres, j’avoue franchement l’embarras où je me trouve. Ces principes mêmes, dont dépendent toutes les autres branches de la science, sont peutêtre ceux sur lesquels on compte le plus d’opinions diverses. Témoin toutes les sectes qui se sont formées parmi les Logiciens: Pour ne pas entrer dans un détail inutile, je ne citerai que ceux d’Artistote, de Platon, des Scholastiques, de Descartes, de Leibnitz, de Condillac, et de Kant.1Cause de la diversité d’opinion. Cette différence d’opinion provient le plus souvent de la manie de raisonner sur des sujets au delà du pouvoir borné de l’esprit humain. Laissons aux têtes Germaniques toutes ces obscurités, et rendons grâce à notre aimable legèreté qui nous empêche de nous enthousiasmer pour ce que nous ne pouvons pas comprendre.

Pour moi, je n’ai jamais appartenu à aucune secte philosophique; je n’ai jamais cherché à me signaler par des spéculations sur des sujets au delà des bornes de l’esprit humain: je ln’entreprends qu’à vous soumettrel des principes dont la démonstration peut être comprise par un esprit ordinaire, et dont les applications pratiques sont dans les affaires journalières de la vie, autant que dans les sciences elles-mêmes, de la plus haute importance.

Avant pourtant de commencer l’enseignement de ces principes, je m’arrêterai un instant pour lever une objection qu’on pourrait faire, et qu’il ést très essential de réfuter avant d’aller plus loin.

Quelle que soit la partie des connaissances humaines dont on se propose l’étude, il se présente dès le commencement un obstacle, qui, au premier abord, paraît insurmontable. Il consiste dans une espèce de cercle vicieux: on trouve souvent que pour apprendre une science, il faut en quelque sorte la savoir déjà. La Grammaire, par exemple, a pour sujet les parties du discours: elle explique les différences qui existent entre ces parties, et le rôle que joue chacune d’elles dans le discours. Mais pour expliquer à un élève ce que sont le Nom et le Verbe, il faut se servir de Noms et de Verbes, ainsi que des autres parties du discours. Si donc l’élève ne connaît pas la valeur de ces parties, comprendra-t-il l’explication? Et s’il la connaît, à quoi bon lui expliquer ce qu’il sait déjà?—De même, si je veux faire apprendre l’Arithmétique à un élève, je commence par lui enseigner la manière d’écrire les nombres, et non seulement de les écrire mécaniquement, mais avec la connaissance de leur signification. Or un nombre quelconque réprésente le premier chiffre à droite plus le second multiplié par la première puissance de dix, plus le troisième chiffre multiplié par la seconde puissance de dix, etc. Donc pour faire le premier pas dans l’étude de l’Arithmétique, il faut nécessairement connaître les deux opérations de l’Addition et de la Multiplication. On trouvera que la même difficulté existe dans toutes les branches de la science.

Comment peut-on apprendre la Logique sans avoir appris à raisonner?Mais il n’y a aucune branche où la difficulté dont je viens de parler soit plus apparente que dans la Logique. Cette science apprend à se servir du raisonnement pour mla découverte des vérités nouvellesm : mais pour expliquer les principes du raisonnement à quelqu’un qui ne les connaît point, il ést sans doute nécessaire de raisonner avec lui. Si donc il sait raisonner, pourquoi le lui apprendre? Et s’il ne le sait pas, comment comprendra-t-il vos argumens?

Cette question peut être comparée à celle du premier marteau. Puisqu’on fait les marteaux, pourrait-on dire, par le moyen d’autres marteaux, comment ést-on parvenu à faire le premier? La réponse n’ést pas difficile. Il n’ést point vraisemblable qu’on se soit toujours servi d’un marteau de la même perfection que celui qui s’emploie aujourd’hui: Au contraire, il y a toute apparence que dans les premiers siècles on s’ést servi d’une pierre dont la forme semblait plus commode que celle des autres pierres: par ce moyen là on a fait quelqu’instrument un peu plus maniable, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’enfin on soit parvenu à faire des outils de la même excellence que ceux dont on se sert aujourd’hui. Cette même explication est applicable aux Sciences. L’Astronomie, l’une de celles dont la théorie ést aujourd’hui la plus complette et la mieux établie, a commencé par des hypothèses grossières qu’on perfectionnait ensuite: et c’est delà qu’on ést parti, pour arriver à toutes les découvertes qui enrichissent maintenant la science, et ne laissent plus à la postérité que le travail de perfectionner les résultats. Pour revenir à l’exemple de la Grammaire,—un enfant qui sait parler—bien qu’il n’ait jamais appris les règles qui enseignent à parler correctement,—ne laisse pas que d’avoir quelque notion genérale du rôle que jouent le Nom et le Verbe dans le discours.Nous acquierrons en notre enfance beaucoup de notions imparfaites, que le Logicien s’occupe de perfectionner. La Grammaire fait valoir cette notion vague pour donner une connaissance plus exacte. La même réponse convient à la Logique. Dans notre enfance nous acquerrons sur une grande variété de sujets, des notions imparfaites, que le Logicien s’occupe de corriger et de perfectionner.

Condillac a mis en avant ces notions primitives qu’acquierrent les enfans, sans que, pour ainsi dire, nous nous y mêlions du tout,—Condillac, dis-je, a mis en avant ces notions pour accuser nos méthodes. Puisque, a-t-il dit, la Nature donne par elle-même tant de connaissances, nos méthodes devraient continuer, comme la Nature a commencé.2 Quelle ést cette manière d’enseigner qu’il appelle imiter la Nature, c’ést ce que nous verrons dans la suite: il suffit maintenant de remarquer que les enfans n’apprennent par eux-mêmes un si grand nombre de choses que parcequ’ils en sentent vivement l’intérêt. Ils voient quelqu’objet qui leur plaît; ils désirent l’avoir; pour y parvenir, ils apprennent d’abord à se traîner, puis à marcher. Ils desirent posséder quelqu’objet qui n’ést pas à la portée de leurs mains; ils s’aperçoivent que les autres, dans une pareille occasion, prononcent certains sons; ils écoutent ces sons; ils essaient de les imiter, et apprennent ainsi à parler. Mais aussitôt qu’ils ont appris tout ce qui ést essentiel aux besoins de la vie, c’ést à dire ce que le paysan le plus grossier sait aussi bien que le philosophe le plus éclairé, ils ne voient plus rien qui leur inspire le même intérêt: Dès lors, sans nos méthodes, ils n’apprendraient plus rien.—Je ne nie pas qu’il n’y ait des gens qui s’instruisent tout seuls, qui poussent même leurs études jusqu’à un point très haut de la science: mais ces individus sont toujours bien peu nombreux: et pourquoi n’attribuerait-on pas cette différence entre les hommes à l’inégalité naturelle des esprits?*

[a-a]CH connaître aucunement

[b-b]CH nie

[c-c]CH établir

[d-d]CH du peu de justesse

[e-e]CH du

[f-f]CH classer

[g-g]CH auxquelles

[h-h]CH exposé

[i-i]CH en comprendre dans la même classe un nombre d’ailleurs très limité

[j-j]CH alternatives

[k-k]CH contraires

[1 ]The list of great philosophers indicates that “logic” is to be interpreted in a comparatively broad sense: Aristotle (384-322 ), Plato (427-347 ), the mediaeval Scholastic logicians, René Descartes (1596-1650), Gottfried Wilhelm von Leibniz (1646-1716), Etienne Bonnot de Condillac (1715-80), and Immanuel Kant (1724-1804).

[l-l]CH ne veux vous soumettre que

[m-m]CH découvrir de nouvelles vérités

[2 ]Condillac, La logique, ou Les premiers développemens de l’art de penser (1780), in Oeuvres complètes, 31 vols. (Paris: Dufart, an XI [1803]), Vol. XXX, pp. 5-15 (Pt. I, Chap. i).

[* ]Ne dirait-on pas plutôt que ces hommes extraordinaires ont été excités au travail par quelque circonstance qui leur a fait sentir vivement combien l’ignorance ést un grand desavantage, et la science un avantage, dans la vie?