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Front Page Titles (by Subject) 2.: Traité de Logique 1820-21 - The Collected Works of John Stuart Mill, Volume XXVI - Journals and Debating Speeches Part I
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2.: Traité de Logique 1820-21 - John Stuart Mill, The Collected Works of John Stuart Mill, Volume XXVI - Journals and Debating Speeches Part I [1820]Edition used:The Collected Works of John Stuart Mill, Volume XXVI - Journals and Debating Speeches Part I, ed. John M. Robson (Toronto: University of Toronto Press, London: Routledge and Kegan Paul, 1988).
Part of: Collected Works of John Stuart Mill, in 33 vols.About Liberty Fund:Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals. Copyright information:The online edition of the Collected Works is published under licence from the copyright holder, The University of Toronto Press. ©2006 The University of Toronto Press. All rights reserved. No part of this material may be reproduced in any form or medium without the permission of The University of Toronto Press. Fair use statement:This material is put online to further the educational goals of Liberty Fund, Inc. Unless otherwise stated in the Copyright Information section above, this material may be used freely for educational and academic purposes. It may not be used in any way for profit.
2.Traité de Logique
MS, Pierpont Morgan Library. Titled: “Traité de Logique / redigé d’après le Cours de Philosophie / de M. Gergonne / Doyen de la Faculté des Sciences / de l’Academie de Montpellier / avec des Notes / par J. Mill.” The date 1820 is added in another hand in square brackets. In the first four chapters there are corrections in an unknown French hand, which have been recorded in variant notes, where “CH” signifies the correcting hand; all but 153d-d were accepted by Mill. As not published in Mill’s lifetime, not listed in his bibliography. CHAPITRE ICONSIDÉRATIONS GÈNÉRALESImportance de la Logique.celui qui voudrait exercer un art mécanique, sans aaucunement connaîtrea la matière sur laquelle il devrait agir,—sans avoir étudié la manière de se servir des machines propres au métier,—ne pourrait pas, à bon droit, s’attendre à un résultat favorable. Si donc dans un art mécanique, une pareille entreprise est ridicule, combien l’ést-elle davantage dans une étude plus importante! et combien ést imprudent celui qui s’occupe d’une branche quelconque de la science, sans jamais avoir sérieusement refléchi sur les différentes opérations par lesquelles l’esprit humain arrive à des connaissances certaines! Je ne bdisputeb point qu’on n’ait connu des individus, qui par les efforts du génie extraordinaire dont ils étaient doués, ont fait de très grands progrès dans la science, et qui en ont même reculé les bornes d’une distance considérable: sans avoir songé à un examen sérieux de la manière dont l’esprit s’élève à de pareilles hauteurs. Mais il ést très probable que ces hommes extraordinaires ont inventé des méthodes particulières qu’ils ne nous ont point transmises, que peutêtre ils avaient trouvées, pour ainsi dire, à leur insu, et dont ils n’auraient guère su donner une explication satisfesante. On ne doit pas d’ailleurs cbâtirc une règle genérale sur ces exceptions, ni conclure qu’une branche des connaissances humaines, si utile pour l’étude approfondie de toutes les autres branches, n’est pas elle-même digne d’être étudiée, parceque certains individus ont su s’en passer: tout comme on aurait tort de dire qu’il ne faut point étudier les règles de la versification, parcequ’il y a des personnes qui naissent poètes. On pourrait croire que puisque la faculté du raisonnement, comme celles de marcher et de parler, est naturelle aux hommes, et que nous parlons et marchons tous à peu près avec la même facilité, tous les hommes devraient raisonner avec la même exactitude. Pour être convaincu dde l’inconséquenced d’un pareil argument, il suffit de jeter les yeux sur nos ouvrages de science et de littérature, ou sur nos gazettes publiques. Quelle diversité d’opinions ne trouvons-nous pas dans nos journaux, tant politiques que littéraires et scientifiques! Que de sectes en philosophie et en religion! Que de partis en politique! Ce n’ést pourtant pas à l’intérêt qu’on doit attribuer toute cette différence: car outre qu’elle s’étend à des sujets où l’intérêt ne peut point agir, il ést incontestable que le nombre d’hommes qui soutiennent par des motifs intéressés une opinion que dans leur conscience ils ne trouvent pas conforme à la vérité, ne peut être comparé à celui des honnêtes hommes de parti, qui sont dans l’erreur, par un simple défaut de jugement. Il ne saurait se présenter des exemples plus frappans de cette différence d’opinions, que ceux qu’on peut tirer du médecin, qui veille sur la santé de nos corps, et du théologien qui s’occupe ede lae salut futur de nos âmes. Plus les sujets sont importans, et moins il y a d’accord entre ceux qui s’en occupent. Ces deux sujets, les plus importans de tous, sont aussi ceux qui présentent la plus grande diversité d’opinions. En médecine par exemple, que de systêmes différens! L’un veut farrangerf en genres et en espèces, toutes les maladies gdontg le corps humain ést hsusceptibleh , tandis que l’autre ne voit partout que des maladies particulières, et n’y trouve aucun rapport suffisant pour qu’on puisse iles rassembler en groupesi . Celui-ci a sa propre manière de guérir toutes les maladies: celui-là en a une autre. Dans ce labyrinthe de systèmes divers, quel parti peut prendre le jeune homme qui commence l’étude de la médecine, sans avoir auparavant acquis une connaissance profonde des principes qui apprennent à distinguer le bon du mauvais raisonnement? Je ne vois que deux jalternatifsj ,—l’une et l’autre également kadversesk à une pratique utile de la médecine. Celui qui suit la première de ces deux routes, ést celui qui ne voyant partout que des diversités d’opinion, incapable lui-même de decider laquelle de toutes les doctrines qu’il entend soutenir, mérite le plus d’attention, commence à les regarder toutes d’un oeil indifférent. Faute d’avoir étudié les principes du raisonnement, il n’a d’autre moyen pour juger d’un raisonnement que d’après les sentimens d’autrui, et, voyant que tous les médecins sont divisés entr’eux, et qu’il n’y en a guère de celèbre qui n’ait son système propre à lui-même, il tombe dans le doute; il croît que tant de disputes prouvent nècessairement l’existence d’incertitudes, il hésite toujours à former une opinion décidée, et devient Sceptique. L’autre, au contraire, séduit par les charmes du système qui lui a été présenté sous la forme la plus attrayante, l’embrasse, sans aucun examen des objections qu’on pourrait y opposer: il cherche avec empressement tous les argumens qu’on peut trouver pour appuyer ce système favori; et enfin, réussissant à se tromper lui-même, il croît son système irréfutable, et devient ce qu’il a fait tout pour être, un Dogmatiste entêté. Objet de la Logique.Pour éviter l’un et l’autre de ces deux extrêmes, il ést essentiel de trouver des principes tels qu’on puisse s’y rapporter lorsqu’il s’élève des doutes sur la justesse d’un argument. Ces principes font la science de la Logique, qui ést donc pour ainsi dire le vestibule commun de toutes les autres Sciences.—Malgré l’étendue immense du champ des connaissances humaines, il n’ést pourtant aucune science où l’esprit ne compare, ne juge, ne raisonne, ne discute,—où il ne descende du général au particulier, et ne remonte du particulier au général—où il ne rapporte la cause à son effet, et l’effet à sa cause;La définition. où, au défaut de connaissances certaines, il ne les remplace par la conjecture, et ne pèse avec délicatesse les différens dégrés de vraisemblance. Les principes qui dirigent l’esprit dans chacune de ces operations, sont donc d’une application également importante dans toutes les Sciences: et ce sont ces principes qui constituent la Logique. Systèmes de Logique.Mais en entreprenant l’enseignement de cette science si essentielle à l’etude de toutes les autres, j’avoue franchement l’embarras où je me trouve. Ces principes mêmes, dont dépendent toutes les autres branches de la science, sont peutêtre ceux sur lesquels on compte le plus d’opinions diverses. Témoin toutes les sectes qui se sont formées parmi les Logiciens: Pour ne pas entrer dans un détail inutile, je ne citerai que ceux d’Artistote, de Platon, des Scholastiques, de Descartes, de Leibnitz, de Condillac, et de Kant.1Cause de la diversité d’opinion. Cette différence d’opinion provient le plus souvent de la manie de raisonner sur des sujets au delà du pouvoir borné de l’esprit humain. Laissons aux têtes Germaniques toutes ces obscurités, et rendons grâce à notre aimable legèreté qui nous empêche de nous enthousiasmer pour ce que nous ne pouvons pas comprendre. Pour moi, je n’ai jamais appartenu à aucune secte philosophique; je n’ai jamais cherché à me signaler par des spéculations sur des sujets au delà des bornes de l’esprit humain: je ln’entreprends qu’à vous soumettrel des principes dont la démonstration peut être comprise par un esprit ordinaire, et dont les applications pratiques sont dans les affaires journalières de la vie, autant que dans les sciences elles-mêmes, de la plus haute importance. Avant pourtant de commencer l’enseignement de ces principes, je m’arrêterai un instant pour lever une objection qu’on pourrait faire, et qu’il ést très essential de réfuter avant d’aller plus loin. Quelle que soit la partie des connaissances humaines dont on se propose l’étude, il se présente dès le commencement un obstacle, qui, au premier abord, paraît insurmontable. Il consiste dans une espèce de cercle vicieux: on trouve souvent que pour apprendre une science, il faut en quelque sorte la savoir déjà. La Grammaire, par exemple, a pour sujet les parties du discours: elle explique les différences qui existent entre ces parties, et le rôle que joue chacune d’elles dans le discours. Mais pour expliquer à un élève ce que sont le Nom et le Verbe, il faut se servir de Noms et de Verbes, ainsi que des autres parties du discours. Si donc l’élève ne connaît pas la valeur de ces parties, comprendra-t-il l’explication? Et s’il la connaît, à quoi bon lui expliquer ce qu’il sait déjà?—De même, si je veux faire apprendre l’Arithmétique à un élève, je commence par lui enseigner la manière d’écrire les nombres, et non seulement de les écrire mécaniquement, mais avec la connaissance de leur signification. Or un nombre quelconque réprésente le premier chiffre à droite plus le second multiplié par la première puissance de dix, plus le troisième chiffre multiplié par la seconde puissance de dix, etc. Donc pour faire le premier pas dans l’étude de l’Arithmétique, il faut nécessairement connaître les deux opérations de l’Addition et de la Multiplication. On trouvera que la même difficulté existe dans toutes les branches de la science. Comment peut-on apprendre la Logique sans avoir appris à raisonner?Mais il n’y a aucune branche où la difficulté dont je viens de parler soit plus apparente que dans la Logique. Cette science apprend à se servir du raisonnement pour mla découverte des vérités nouvellesm : mais pour expliquer les principes du raisonnement à quelqu’un qui ne les connaît point, il ést sans doute nécessaire de raisonner avec lui. Si donc il sait raisonner, pourquoi le lui apprendre? Et s’il ne le sait pas, comment comprendra-t-il vos argumens? Cette question peut être comparée à celle du premier marteau. Puisqu’on fait les marteaux, pourrait-on dire, par le moyen d’autres marteaux, comment ést-on parvenu à faire le premier? La réponse n’ést pas difficile. Il n’ést point vraisemblable qu’on se soit toujours servi d’un marteau de la même perfection que celui qui s’emploie aujourd’hui: Au contraire, il y a toute apparence que dans les premiers siècles on s’ést servi d’une pierre dont la forme semblait plus commode que celle des autres pierres: par ce moyen là on a fait quelqu’instrument un peu plus maniable, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’enfin on soit parvenu à faire des outils de la même excellence que ceux dont on se sert aujourd’hui. Cette même explication est applicable aux Sciences. L’Astronomie, l’une de celles dont la théorie ést aujourd’hui la plus complette et la mieux établie, a commencé par des hypothèses grossières qu’on perfectionnait ensuite: et c’est delà qu’on ést parti, pour arriver à toutes les découvertes qui enrichissent maintenant la science, et ne laissent plus à la postérité que le travail de perfectionner les résultats. Pour revenir à l’exemple de la Grammaire,—un enfant qui sait parler—bien qu’il n’ait jamais appris les règles qui enseignent à parler correctement,—ne laisse pas que d’avoir quelque notion genérale du rôle que jouent le Nom et le Verbe dans le discours.Nous acquierrons en notre enfance beaucoup de notions imparfaites, que le Logicien s’occupe de perfectionner. La Grammaire fait valoir cette notion vague pour donner une connaissance plus exacte. La même réponse convient à la Logique. Dans notre enfance nous acquerrons sur une grande variété de sujets, des notions imparfaites, que le Logicien s’occupe de corriger et de perfectionner. Condillac a mis en avant ces notions primitives qu’acquierrent les enfans, sans que, pour ainsi dire, nous nous y mêlions du tout,—Condillac, dis-je, a mis en avant ces notions pour accuser nos méthodes. Puisque, a-t-il dit, la Nature donne par elle-même tant de connaissances, nos méthodes devraient continuer, comme la Nature a commencé.2 Quelle ést cette manière d’enseigner qu’il appelle imiter la Nature, c’ést ce que nous verrons dans la suite: il suffit maintenant de remarquer que les enfans n’apprennent par eux-mêmes un si grand nombre de choses que parcequ’ils en sentent vivement l’intérêt. Ils voient quelqu’objet qui leur plaît; ils désirent l’avoir; pour y parvenir, ils apprennent d’abord à se traîner, puis à marcher. Ils desirent posséder quelqu’objet qui n’ést pas à la portée de leurs mains; ils s’aperçoivent que les autres, dans une pareille occasion, prononcent certains sons; ils écoutent ces sons; ils essaient de les imiter, et apprennent ainsi à parler. Mais aussitôt qu’ils ont appris tout ce qui ést essentiel aux besoins de la vie, c’ést à dire ce que le paysan le plus grossier sait aussi bien que le philosophe le plus éclairé, ils ne voient plus rien qui leur inspire le même intérêt: Dès lors, sans nos méthodes, ils n’apprendraient plus rien.—Je ne nie pas qu’il n’y ait des gens qui s’instruisent tout seuls, qui poussent même leurs études jusqu’à un point très haut de la science: mais ces individus sont toujours bien peu nombreux: et pourquoi n’attribuerait-on pas cette différence entre les hommes à l’inégalité naturelle des esprits?* CHAPITRE IIDES IDÉES EN GÈNÉRALun corps peut agir sur un autre corps de deux manières. Si je frappe un objet de ma main, celle-ci agit immédiatement sur l’objet. Si j’abats un mur d’un coup de canon, j’agis médiatement sur le mur: ma main, en allumant la poudre, produit une emission de gaz; le gaz, en se dilatant, fait aller le boulet; celui-ci frappe contre le mur, et le fait tomber. Un corps agit donc médiatement sur un autre corps, s’il ne le modifie que par suite des modifications, qu’il fait éprouver immédiatement à d’autres corps. Les sensations sont communiquées au cerveau par les nerfs. Le cerveau ést le siège de l’âme.Les phénomènes de la sensation offrent un exemple d’action médiate. L’impression, reçue par l’un des cinq organes des sens, est communiquée par les nerfs, de l’organe affecté jusqu’au cerveau, qui paraît être le siège de l’âme, c.à.d. le centre du système sensitif. La manière dont les impressions se communiquent au cerveau peut être comparée à la manière dont quelques araignées font leur toîle: Toute impression sur une partie quelconque de la toîle se reproduit à une espèce de foyer commun, où l’araignée se place et attend que par la secousse elle s’aperçoive de l’arrivée d’une mouche. Perception.L’attention, pour ainsi dire, de l’âme aux sensations ést appelée perception. Il ést clair que la sensation peut exister sans la perception: comme dans le cas de celui qui travaille en hiver sans feu: S’il prend beaucoup d’intérêt à son ouvrage, le froid peut se saisir de ses pieds, sans qu’il s’en aperçoive: et ce n’ést qu’après qu’il a achevé son ouvrage qu’il se trouve avoir les pieds gelés. On a connu des militaires qui dans la chaleur d’une bataille ont reçu sans le savoir de très graves blessures. Ces exemples prouvent qu’il y a non seulement une action de l’organe affecté sur le cerveau, mais aussi une reaction du cerveau sur l’organe, qui rend l’impression plus intense: et c’ést ce qu’on appelle perception. Les modifications même de notre langue peuvent nous faire sentir cette distinction entre la sensation et la perception. Nous disons, par exemple, voir et regarder: toucher et tâter: entendre et écouter. On entend beaucoup de monde qui parle: mais on ne sait pas ce qu’ils ont dit, parcequ’on n’a pas écouté; la sensation n’est pas aperçue. Attention.L’acte par lequel l’âme s’applique à la sensation, et fait réagir le cerveau sur l’organe affecté, ést appelé attention. L’âme ne donne son attention que lorsqu’il y a quelque intérêt. Définition des idées.La manière d’être d’une sensation dans l’esprit a reçu le nom d’idée. Une idée n’ést donc autre chose que l’impression reçue par les sens, et communiquée à l’âme; impression qui porte le nom de sensation lorsqu’elle ést reçue par les sens, mais qui devient idée lorsqu’elle est transférée à l’âme. Théorie physique des Sensations.Les sensations sont reçues et communiquées au cerveau par de petits vaisseaux d’une substance moëlleuse, qui partent du cerveau, et aboutissent à la surface du corps. Ces vaisseaux, appelés nerfs, sont si nombreux qu’il ést impossible de piquer avec l’aiguille la plus fine, une partie quelconque du corps, sans en rencontrer un ou plusieurs. Les vaisseaux de certaines parties du corps, étant plus déliés que ceux des autres parties, et d’une construction peut être un peu différente, donnent lieu à adifférentesa variétés du tact, qu’on appelle goût, odorat, etc. Cette théorie ést confirmée par ce qui arrive aux paralytiques. Dans leur corps, une partie du système nerveux ést devenue incapable d’exécuter ses fonctions: c’ést pourquoi les parties affectées ne jouissent plus de la sensation, quoiqu’elles puissent vivre, et même croître, la circulation du sang n’étant pas interrompue. J’ai tâché de prendre les mots, sensation, perception, attention, idée, dans le sens que j’ai cru le plus usité: ne suivant pas, en cela, l’exemple de quelques métaphysiciens, qui se font une langue à eux seuls, donnant aux termes du langage ordinaire, un sens tout autre que celui qu’on leur donne communément. Théorie de l’attention.Si une impression ést peu forte, la volonté ést une condition indispensable à l’attention: mais il ést fort difficile à l’âme de se refuser aux impressions violentes. Si donc la sensation ést agréable, l’âme s’y donne toute entière, afin d’en tirer le plus grand parti possible: Si elle ést désagréable, sans être forte, l’âme peut ordinairement trouver le moyen de s’en distraire: Mais si la sensation ést forte et pénible, elle ést forcée de s’y prêter, malgré tous ses efforts pour s’en détourner. L’absence involontaire de l’attention ést appelée distraction. Il y a des personnes qui vivent en une distraction continuelle: qui ne peuvent sans la plus grande peine, fixer leur attention. Ce sont des individus qu’il ést toujours fort difficile d’instruire: ils vous font une question, mais avant que votre réponse ne soit achevée, vous voyez sur leur visage qu’ils ne vous écoutent plus. Il y a encore des gens qui fixent volontiers leur attention sur certaines impressions, quoique désagréables: ce sont les mélancoliques. Souvent un objet nous affecte en certaines circonstances bquib ne nous affecte pas en d’autres: cela dépend de l’état actuel de l’âme par rapport aux impressions qu’elle reçoit. On voit très clairement les étoiles dans la nuit: elles brillent du même lustre pendant le jour: mais l’attention ést tellement dirigée vers la lumière, plus forte, du soleil, qu’elle ést nécessairement distraite de celle des étoiles. Si on allumait, le soir, un feu de joie au sommet du Pic St. Loup, tout Montpellier sortirait pour le regarder: mais dans le jour, on n’y ferait pas attention. Il faut donc, en étudiant un phénomène qui n’ést pas très saîllant, prendre garde qu’il ne soit pas masqué par un autre phénomène plus apparent. C’ést pourquoi l’on fait ordinairement les expériences sur la lumière dans une chambre obscure.1 C’ést encore pour cela que les gens qui méditent beaucoup se mettent quelquefois à l’obscurité, afin de n’être pas distraits par la vue des objets extérieurs. Je leur conseillerais aussi de se mettre dans un endroit où ils ne seraient distraits par aucun bruit. Ce ne sont pas des gens fort cméditativesc qui louent des apartemens garnis dans la Rue St. Honoré, par exemple, à Paris, ou dans la Grande Rue de Montpellier. Ceux pourtant qui par leur situation se trouvent exposés à entendre beaucoup de bruit, ceux, par exemple, qui travaillent dans un moulin s’y accoutument enfin de manière à n’en être plus incommodés.2 On raconte qu’Archimède, étant occupé de la solution d’un problème, n’entendit pas le bruit de la prise de Syracuse.3 La sensation dure au moins quelques instans, après que sa cause a disparu: c’ést ainsi qu’on explique un phénomène très connu, savoir qu’un bâton dont le bout ést enflammé, et qu’on fait tourner très rapidement dans l’air, donne l’idée d’un ruban de feu. C’ést dà la même cause, qu’on doit attribuer,d que les sons répetés à de petits intervalles, ese confondent àe un seul. CHAPITRE IIISOURCES OÙ NOUS PUISONS NOS IDÉESSensation la source primitive de nos idées.la source primitive de toutes nos idées ést dans les objets exterieurs. Si je me promène dans un parterre, j’acquiers l’idée de la couleur des fleurs, de leur parfum, du bruit que fait le feuillage des arbres, s’il y en a, et ainsi de suite. La Mémoire ne donne point d’idées; mais elle en rappelle: il semble même que l’âme peut produire à volonté sur le cerveau, une impression pareille à celle que produirait l’objet lui-même dans lequel l’idée a été puisée.De la Mémoire etade ses idéesa . Cependant, que ce soit parceque l’action ést moins efficace, ou parceque nous sommes distraits par d’autres objets, l’impression reproduite, quoique de la même nature, ést toujours moins forte que l’impression primitive. Je puis me figurer le Soleil: l’image que j’en fais dans mon esprit n’a pas btoute la brillanceb du Soleil lui-même, mais elle ne ressemble pas à la Lune: C’ést toujours le soleil, quoiqu’avec moins cd’éclatc . Quelques individus ont la faculté de retenir mieux que les autres, les sensations qu’ils ont éprouvées: Il y en a même qui se reproduisent si vivement l’idée d’un objet, qu’ils pourraient dire avec raison qu’ils le voient. Delà viennent, je crois, la plupart des dvisitationsd surnaturelles: Ceux qui ont perdu un parent ou un ami qu’ils ont beaucoup aimé, croient parfois que cette personne leur ea parue et ils l’ont vue en effet: car l’impression qu’ils reproduisent sur le cerveau est presqu’aussi forte que celle qui serait produite par l’objet lui-même. De l’imagination et de ses idées.L’âme crée quelquefois des phantômes, en revêtissant un objet imaginaire de certaines proprietés qu’il connaît à des objets réels: c’ést ce qui s’appelle imaginer. Mais on ne peut jamais se figurer un objet doué de qualités qu’on ne connaît pas. Un aveugle né, par exemple, peut fort bien se figurer un chien, car il a pu en connaître la forme par le toucher, mais n’ayant aucune idée des couleurs, il ne peut pas se figurer un chien vert. Les songes me semblent du même genre que les phantômes de l’imagination. Il ést aisé de concevoir la manière dont on reçoit des sensations dans un songe, malgré l’absence des objets qui produisent ordinairement ces impressions: car la sensation ne dépend que de la disposition des organes extérieurs, du système nerveux, et du cerveau. Si dans la nuit je me frappe la tête d’une certaine manière contre un mur, j’éprouve la sensation d’une vive lumière: Or il ést certain que tout y ést dans l’obscurité: il faut donc que le coup ait produit sur la rétine et sur le nerf optique la même impression que produirait sur eux un soudain éclair: et l’on sent bien que la même sensation doit en resulter. Je pourrais encore citer la lumière Galvanique. Des idées intellectuelles.Nous n’avons encore traité que les idées qui ont des prototypes, soit dans la nature, soit dans fl’imaginationf . L’âme, en comptant et en comparant ses impressions, donne naissance à une autre espèce d’idées, appelées intellectuelles, et qui ne sont que des idées de rélation. Nos prépositions en sont des exemples: car il n’ést aucun objet qui réponde aux noms dessus, dessous, dedans, dehors, droite, gauche: ces mots ne représentent que les rélations des objets entr’eux par rapport à leur situation dans l’espace.—Les idées morales sont aussi des idées intellectuelles, car elles ne peuvent pas se peindre, à moins que ce ne soit en allégorie. Toutes ont leur source dans la sensation.Elles ont leur source dans la sensation. Quand l’âme a reçu une impression agréable, elle désire la conserver; quand elle a éprouvé une sensation pénible, elle craint de l’éprouver une seconde fois. Delà viennent l’affection et la haine: car on aime les sensations qu’on désire éprouver, ainsi que l’objet qui en ést la cause: mais ce qu’on craint ést regardé avec détestation. Il ne serait pas difficile d’expliquer ainsi les idées les plus métaphysiques.Et nous viennent par tous les sens également. Il ést clair qu’elles pourraient venir par un sens quelconque, à celui qui serait privé de tous les autres sens: car il n’en ést aucun par lequel on ne reçoive des impressions agréables, et d’autres qui ne le sont pas. Il y avait en Ecosse un jeune homme, né sourd, et par conséquent muet:1 il était aussi à peu près aveugle, car bien qu’il pût reconnaître s’il fesait clair ou obscur, il ne pouvait aucunement distinguer les objets par la vue: l’un de ses plus grands amusemens était de s’enfermer dans une chambre, et de regarder la lumière par un trou dans le volet. Bien que cet enfant n’eût que trois sens, le goût, l’odorat et le toucher, cela n’empêcha pas qu’on ne tînt avec lui une sorte de conversation, par des coups plus ou moins forts, qu’on lui donnait sur diverses parties du corps. Par ce moyen on parvint à lui faire sentir s’il avait fait une bonne ou une mauvaise action, et à lui donner d’autres idées morales. Un être né sans sensation ne pourrait avoir aucune idée, même de l’imagination, et serait incapable de penser. Celui qui aurait joui de la sensation, et qui en aurait été privé, ne serait pas dans le même cas. Rien n’empêcherait qu’il ne revêtît un objet imaginaire des propriétés qu’il avait autrefois connues, mais qu’il ne serait plus dans le cas d’observer. Quelles idées nous viennent de chacun des cinq sens?Puisqu’il ést maintenant établi que toutes nos idées viennent de nos sens, c’ést une considération assez intéressante, quelles idées nous viennent de tel sens, et quelles de tel autre? Condillac, dans sa Théorie des Sensations, a supposé, pour résoudre cette question, que l’on donne à une statue inanimée, une âme, sans aucun organe; qu’on lui donne ensuite, un seul sens, l’odorat, par exemple, et dans cette hypothèse, il cherche quelles idées la statue pourrait avoir.2 Après lui avoir donné les cinq sens à leur tour, il lui en donne deux à la fois, puis trois, et ainsi de suite. Nous ne pouvons pas entrer dans tous les détails où nous entraînerait cette manière de traiter le sujet: nous nous contenterons de donner quelqu’idée des connaissances d’une personne qui n’aurait qu’un sens quelconque. Idées reçues par le sens du toucher.Celui qui n’aurait que le sens du toucher pourrait distinguer les objets hors de lui de ceux qui feraient partie de lui-même, parceque en touchant à ceux-ci il éprouverait une sensation double, dans la partie touchante et dans la partie touchée, au lieu que les objets externes ne lui feraient éprouver qu’une seule sensation.3 Il ést clair qu’il aurait les idées de dur et de mou, d’uni et de rabatu, de chaud et de froid. Il pourrait étudier le Calcul, car en comptant ses sensations, il acquierrait l’idée du nombre, et c’ést tout ce qu’il faut pour apprendre à calculer. Il pourrait même devenir Géomètre: mais pour sentir combien gson progrès seroit lentg , il suffit de penser que pour savoir si une ligne ést droite ou courbe, il lui faudrait passer la main d’un bout à l’autre, en se souvenant toujours du dégré dont il aurait plié le bras dès le commencement. Il serait susceptible de plaisir et de peine, et conséquemment de crainte, de désir, etc. Par le goût.Celui qui serait borné au sens du goût pourrait avoir l’idée du nombre, et consequemment étudier le calcul; mais n’ayant pas l’idée de l’extension, (qui ne peut s’acquérir que par le toucher) il ne pourrait pas devenir Géomètre. Il ne saurait pas même qu’il existât des objets hors de lui-même. Le sens du goût n’ést qu’un toucher plus exquis. On peut supposer le cas où tout le système nerveux aurait la même délicatesse que possèdent les nerfs qui communiquent avec les organes du goût: alors toute impression sur une partie quelconque du corps produirait le même effet que si l’on mettait dans la bouche la substance qui en ést cause. De tels individus pourraient prendre un bain de sauce. Par l’odorat.Celui qui n’aurait que le sens de l’odorat pourrait calculer, mais ne pourrait jamais devenir géomètre. Il serait capable d’éprouver le désir, la crainte, etc. Celui qui aurait ce sens répandu sur toute la surface du corps serait un digne objet de pitié: car si l’on touchait à une partie quelconque de son corps, seulement d’une barbe de plume, il éprouverait la même sensation desagréable que si l’on introduisait la plume dans ses narines. Par l’ouie.Un être privé de tous les sens, hors l’ouie, n’aurait que des connaissances très bornées. Il ne pourrait pas même savoir qu’il y eût des objets hors de lui. Il n’en ést pas moins vrai, que cet organe lorsqu’il ést combiné avec les autres prend un dégré d’importance, que celui qui ne le regarderait que comme isolé serait loin d’anticiper. Même en courant les rues et les places, il nous donne le moyen de beaucoup apprendre.—La particularité qui distingue ce sens de celui du toucher, (bien qu’elle soit fondée sur une plus grande délicatesse nerveuse) exige aussi, à ce qu’il me semble, une construction particulière, qui ne saurait se communiquer à toute la surface du corps. Quand même les nerfs de la main hdeviendraith aussi déliés que ceux de l’oreille, je ne crois point pour cela qu’on pût entendre par la main. Je ne nie point que les fortes vibrations de l’air ne puissent produire des impressions sur l’organe du toucher; je crois, par exemple, que si un sourd de naissance plaçait sa main près de la bouche d’un canon au moment qu’on en tirerait un coup, il sentirait une forte secousse: mais cela n’ést pas entendre. Par la vue.Celui qui serait borné au sens de la vue, n’aurait jamais d’autres idées que celles des différentes couleurs. Mais, dira-t-on, un oeil exercé peut juger avec beaucoup d’exactitude de la forme et de la distance des objets. Cela ést vrai: mais cela ne le serait pas, sans une longue étude faite dans notre enfance, et qui consiste à comparer les renseignemens fournis par la vue avec ceux que nous donne le toucher. Il y a toute apparence que l’enfant qui vient de naître, ne voit qu’une surface, colorée de diverses manières: aussi croît-il d’abord que tous les objets qu’il voit sont à la même distance de lui: mais le toucher corrige les méprises où nous mènerait la vue, et nous parvenons enfin à juger de la distance des objets par l’oeil seul. Pour se convaincre de cette vérité, il suffit de penser quels sont les moyens par lesquels nous jugeons de la distance d’un objet. Il y a d’abord sa grandeur apparente: mais cette circonstance ne nous sert en rien, à moins que nous n’ayons reconnu par le toucher quelle ést la grandeur réelle de l’objet. Le dégré de convergence qu’il faut donner aux axes des deux yeux pour les fixer tous deux sur le même point, ést un autre moyen pour juger de la distance de ce point: mais pour cela il a fallu apprendre par le toucher que plus l’objet ést près, et plus il faut donner de convergence aux axes des yeux. Une autre ressource ést la vîtesse avec laquelle un objet paraît changer de place, lorsque nous changeons de position par rapport à lui: mais sans avoir constaté par le sens du toucher que l’objet reste en sa place, nous pourrions croire que c’est en effet lui qui change de position. Il ést donc clair que sans le toucher, nous ne pourrions avoir aucune idée de distance.—Je crois impossible que le sens de la vue puisse être communiqué à toute la surface du corps: car la vision dépend de la concentration sur un même point de la rétine, de tous les rayons de lumière qui partent d’un point: et si les rayons convergent de manière à se concentrer tant soit peu devant ou derrière la rétine, la vision ne saurait être distincte. Or si tous les points de la main recevaient les rayons qui partaient de chaque point d’un objet, il n’y aurait qu’une impression à peu près uniforme sur toute la surface de la main, et par conséquent il n’y aurait point de vision. Je suis loin de nier qu’on ne puisse concevoir que les nerfs de la main soient assez déliés pour distinguer les couleurs au toucher: Mais reconnaître les couleurs, ce n’ést pas voir. Je dis qu’on peut concevoir la possibilité de distinguer les couleurs au toucher; je ne dis pas que cela soit jamais arrivé: car je crois que tous les exemples qu’on en a cités n’étaient que des impostures. On a cité une certaine Mlle Mitory, en Angleterre, mais pour distinguer les couleurs, elle était obligée de passer la main sur un plâteau de verre: or il ést constant qu’un simple plâteau de verre, qui n’ést ni concave ni convexe, ne peut nullement faciliter la vision: Je crois donc qu’il y a là dedans quelque fourberie. Sur le même principe, je crois impossible que certains insectes, qui ont la crystalline noire, et très dure, puissent jouir de la vision: Car la lumière ne peut point penétrer dans l’intérieur de leurs yeux. On a affirmé que ces insectes voyaient par la surface extérieure de l’oeil: Je n’ai pas besoin de réfuter cette hypothèse, car la vision ést évidemment impossible, à moins que la lumière ne tombe sur la rétine. On demande, A quoi donc servent les yeux à ces insectes? Je répondrai, Pour l’ornement, comme les mamelons à l’homme, qui n’ont point d’autre usage. Des impressions anormales.Certaines impressions, quoique physiques, ne se rapportent à aucun des cinq sens: la faim, la soif, la colique, etc. en sont des exemples. On a quelquefois voulu classer ensemble toutes ces anomalies sous le nom de sens interne:4 mais il ést evident qu’on pourrait tout aussi bien faire un grand nombre de sens internes, car ces impressions ne sont pas toutes reçues par le même organe. Dans toutes les impressions, les extrémités nerveuses sont touchées: et il n’ést point douteux que les différences des sens entr’eux se rapportent aux différens dégrés de délicatesse dont ces extrémités sont douées. Il ést impossible de recevoir par l’un d’entr’eux, les sensations qu’on reçoit habituellement par un autre: Un aveugle de naissance ne peut jamais se former aucune idée de la couleur; non plus qu’un sourd ne peut comprendre ce qu’ést le son. On parlait une fois devant un aveugle, de l’écarlate comme d’une couleur éclatante:Tous les hommes ne sont pas affectés de la même manière par les objets. “Oh,” dit-il, “c’ést peut être comme le son d’une trompette.”5 Nous ne savons pas même si tous les hommes sont affectés de la même manière par un objet. Nous avons à la vérité des noms communs que chacun de nous emploie dans la même circonstance; mais je ne puis savoir, si l’impression que j’exprime par le mot blanc, ést pareille à celle qu’un autre exprime par le même nom: peut être la neige imprime-t-elle, aux yeux de mon voisin, une sensation différente. Il y a des exemples qui mettent hors de doute l’existence d’irrégularités de ce genre. Il y a des personnes qui ne peuvent point souffrir l’odeur d’une rose: il y en a d’autres pour qui la musique ést à peu près ce qu’ést le bruit des charrettes pour les autres. On a connu un jeune homme irenvoyé d’une bonne situationi chez un marchand d’étoffes parcequ’il ne pouvait pas distinguer les couleurs: toutes lui fesaient la même impression, excepté la couleur de rose, qu’il reconnaissait parcequ’elle lui fesait couler des larmes.6 Peut-il y avoir d’autres sens que ceux que nous possédons?On a souvent agité la question, s’il peut y avoir d’autres sens que ceux que nous possédons. Il nous ést tout à fait impossible de répondre à cette question, car nous ne pouvons nous faire aucune idée d’une sensation que nous n’avons jamais éprouvée, non plus que les aveugles ne peuvent se former d’idée de la couleur. On a débité des histoires sur la Catalepsie, qui, si elles étaient confirmées par les témoignages de medecins, habiles et dignes de foi, pourraient faire soupçonner l’existence d’un sixième sens chez des personnes affligées de cette maladie. On a cité, par exemple, un individu qui lisait à travers une muraille: S’il fallait en croire quelque chose, je croirais plutôt un pareil prodige que beaucoup d’autres qu’on a débité sur les Cataleptiques: qu’un homme par exemple ait restitué des passages Grecs sans avoir appris un mot de cette langue, et qu’une fille qui n’avait jamais entendu parler de médecine ni de physique se soit ordonné l’électricité comme remède. J’ai été à même de me convaincre des jongleries qui s’exercent en pareil cas: J’étais allé voir une fille, qui prétendait deviner l’heure en posant une montre sur une certaine partie du ventre. Mais on avait commencé par poser en principe que cette personne n’entendait pas, et par conséquent on ne se gênait pas trop de parler devant elle. Il ést vrai que pour changer les aiguilles de la montre on se retira dans une autre chambre, mais comme il y avait beaucoup de monde, et qu’on se demandait continuellement Sur quelle heure, sur quelle heure, il n’ést pas étonnant que la prétendue malade vînt à en savoir quelque chose. Une autre fois je la vis tomber en convulsion: le médecin, me prenant par la main, me mena au fond du jardin, et me dit que le cor que j’entendais était la cause de ces convulsions. Je lui dis, Voilà une personne qui n’entend pas, et qui fait pourtant attention au son d’un cor auquel personne ne pense. Mais pour sentir la possibilité de pareils prodiges, supposons une île d’aveugles: un voyant arrive dans l’île, et parle aux habitans des sensations qu’il reçoit par la vue: les incrédules savans de ce pays-là le traitent d’imposteur; ils disent, Pour l’éprouver il faut cacher quelque chose dans une boîte, et lui faire deviner ce que c’ést: il la devine, c’ést que la boîte ést de verre, qui pour un aveugle ést comme une boîte de fer blanc. Pourquoi donc ne serait-il pas possible que pour certaines personnes, tous les corps fussent comme le verre, ou plutôt qu’il y eût un fluide assez subtil pour pénétrer les corps les plus opaques? Je puis ajouter que s’il y a de tels individus, ils sont bien malheureux, car il leur ést impossible de communiquer leurs impressions aux autres, ni de faire croire à leurs voisins qu’ils ne sont pas des imposteurs. Cela ést dû en partie à la mauvaise manière dont ils s’expriment: ils ne devraient pas dire Je vois quelque chose que vous ne voyez pas, mais J’aperçois quelque chose que vous n’apercevez pas: car la vision ést particulière aux yeux, et ne se rapporte point à d’autres organes. Diderot a fait quelque part une supposition assez bizarre; il a supposé une société de cinq individus, qui partageraient entr’eux les cinq sens: Il leur donne toujours le langage: Ils s’entendraient parfaitement sur le calcul; car ils pourraient tous compter leurs sensations: mais dès que l’un d’entr’eux commencerait à parler des impressions particulières qu’il jéprouvaitj , les autres s’écrieraient, Voilà sa folie qui le prend.7 CHAPITRE IVCLASSIFICATION DES IDÉESnous avons déjà divisé les idées en sensibles et en intellectuelles. Nous avons dit que les idées sensibles viennent immédiatement des objets extérieurs: nous y avons compris les idées que nous donne l’imagination, parcequ’elles ne sont que de nouvelles combinaisons de celles qui sont venues directement des sens. Mais les idées de la crainte, de l’espérance, etc. qui ne peuvent pas se peindre, et qui ne sont pas tirées immédiatement des objets extérieurs, sont appelées intellectuelles. Des idées distinctes et confuses.Les idées se divisent aussi en distinctes et en confuses. On n’a jamais une idée distincte d’un objet, à moins qu’on ne l’ait bien saisi dans tous les traits principaux. J’ai une idée distincte, par exemple, d’un tableau historique, si je puis l’esquisser sans l’avoir devant les yeux. L’une des causes qui empêchent souvent de réussir dans l’étude qu’on entreprend, c’ést qu’on se contente d’avoir une idée confuse du sujet. En mathématiques, par exemple, on parcourt une proposition sans avoir une idée distincte de l’enoncé: c’ést ce qui empêche aqu’on ne comprenne rien àa la proposition. Des idées complettes et incomplettes.On a une idée complette d’un objet lorsqu’on en connaît en détail toutes les parties. Une idée complette n’ést pas la même chose qu’une idée distincte. On peut avoir une idée bien distincte d’une partie, sans avoir une idée complette de l’ensemble. Ce n’ést guère qu’en mathématiques qu’on peut avoir des idées complettes: pour en avoir d’un objet physique, il faudrait connaître non seulement toutes les propriétés qu’on y a reconnues jusqu’ici, mais celles aussi qui ne sont pas encore découvertes. Des idées simples et complexes.La distinction la plus importante ést celle bentre les idées simples etb complexes. Une idée ést simple lorsqu’on ne peut pas en séparer d’autres idées étrangères les unes aux autres. Pour en donner un exemple,—les idées du tems et de l’espace, de quelque manière qu’on les tourne ou qu’on les retourne, ne peuvent varier que du plus au moins et du moins au plus: elles ne se reduisent point à d’autres idées qu’à elles-mêmes. Mais l’idée du mouvement se résout en deux idées, celle d’un espace parcouru, et celle d’un tems passé à le parcourir. Les idées de tous les objets physiques sont infiniment plus compliquées que celle du mouvement. Celle, par exemple, d’une orange, ést composée des idées d’un certain dégré de mollesse, d’une certaine couleur, saveur, et pesanteur, d’un certain parfum, d’une certain forme, etc. Il y a des idées très composées, mais dont on ne connaît point la composition: telle ést celle du génie, et beaucoup d’autres. Ce serait très utile à la science si l’on pouvait faire un tableau de toutes les idées simples, comme on en fait des corps simples en chimie. On n’aurait plus alors qu’à examiner leurs différentes combinaisons entr’elles: ce qui raccourcirait de beaucoup cette étude, et nous enseignerait d’ailleurs la composition exacte de bien des idées qui se présentent tous les jours à notre esprit, sans que jamais nous pensions à en chercher la composition. Des idées absolues et relatives.Les idées se divisent encore en absolues et en relatives. Une idée rélative ést celle qui ést susceptible de plus ou de moins, c.à.d. de modification de degré. Les idées des différentes couleurs sont absolues: car tous les objets qui sont blancs, rouges, noirs, etc. le sont autant les uns que les autres. Parmi les idées intellectuelles, celle de l’égalité ést absolue, ainsi que celle de la justice, car tout ce qui n’ést pas tout à fait juste ne l’ést pas du tout. L’idée du pouvoir ést au contraire rélative, car on peut être plus ou moins puissant. Les idées de chaleur, de grandeur, etc. en sont de même. Je m’arrêterai ici un moment pour relever une faute qui ést très ordinaire, en parlant de Dieu. On dit qu’il ést infiniment puissant: ici l’on ne fait point de faute, car l’idée de la puissance, étant susceptible de plus et de moins, peut être portée à l’infini. Mais lorsqu’on dit que Dieu ést infiniment juste, on fait une faute, car la justice n’ést pas susceptible de dégré: à moins qu’on ne veuille dire qu’il ést juste dans une infinité de circonstances, ou dans tous les cas possibles: dans ce cas-là on ne fait point de faute. Des idées positives et négatives.On a une idée positive d’un objet, si on le connaît par les propriétés qu’il a: mais quand on sait seulement ce qu’il n’ést pas, on en a une idée négative. Nos idées de tous les objets physiques sont positives: mais l’idée du néant ést négative car qu’ést-ce que le néant? Ce qui n’ést pas, ce qui n’a point de propriétés. En mathématiques, l’idée d’un nombre cprimec ést négative, car c’ést un nombre qui n’a point de facteurs. L’idée de l’infinie ést négative.L’idée de l’infini ést-elle positive ou négative? Il y a deux opinions à ce sujet: les uns font valoir l’étymologie du nom, et disent que l’infini ést ce qui n’ést point fini. Les autres répondent que le nom ne fait rien à la chose, que l’idée d’un nombre impair, par exemple, ést positive, car c’ést un nombre qui divisé par 2 laisse 1 de reste: cependant le mot impair ést négatif. Ceux-là disent que pour avoir une idée de l’infini, il faut d’abord se faire une idée du fini, et puis, faire abstraction des limites: tandis que ceux-ci prétendent que c’ést dans l’infini qu’on puise l’idée du fini, en posant de certaines bornes, et en rejetant tout ce qui ést dehors. Je serais plutôt de l’avis des premiers. Je crois qu’un enfant peut beaucoup apprendre sans se faire aucune idée de l’infini: quant à moi je sais que je n’avais jamais pensé à la chose, tant que le mot n’avait pas frappé mon oreille. CHAPITRE VDES NOTIONS ABSTRAITESDéfinition des notions abstraites.en comparant les objets entr’eux, nous apercevons des qualités communes, qui les rapprochent les uns des autres, et des qualités particulières qui les distinguent entr’eux. Si les ressemblances sont un peu saîllantes, nous pouvons envisager les objets sans avoir égard aux différences, nous pouvons même leur donner un nom, qui sera partagé par tous les objets doués de ces propriétés communes. L’idée générale, s’il ést permis de le dire, que nous formons ainsi de l’ensemble de tous ces objets, ést appelée une idée, ou plus souvent une notion, abstraite: et l’on nomme abstraction, l’opération de l’esprit par laquelle on considère les ressemblances, sans avoir égard aux différences. Pour prendre un exemple, à la portée de tout le monde;—un maronnier, un pommier, un cerisier, etc. se ressemblent à bien des égards: ils ont tous une racine, qui leur sert à pomper la nourriture du sein de la terre; ils ont tous un tronc assez épais, qui se divise en plusieurs branches, dont chacune porte un grand nombre de feuilles; ils ont tous des fleurs, ces fleurs se changent en fruit, etc. Nous fesons abstraction des petites différences dans la couleur des fleurs, dans la forme et dans la qualité des fruits, etc. et ne regardant ces objets que par rapport à leurs ressemblances, nous nous fesons l’idée abstraite d’arbre. Notions abstraites des différens dégrés.On peut encore comparer les idées abstraites entr’elles, en rejetant leurs différences, et en ne considerant que leurs points de ressemblance. On forme ainsi des idées plus abstraites encore. On peut en user de même avec les idées intellectuelles: et en comparant celles-ci aux idées sensibles, on trouve qu’elles se ressemblent en une seule chose—en existence: delà on tire l’idée d’être—c’ést le plus haut dégré d’abstraction.—Ce qui prouve que nous tirons réellement les notions abstraites de la comparaison des objets, c’ést que les enfans en bas âge n’ont pas de ces notions. Ils comprennent très bien ce que veulent dire quatre pommes: mais si vous leur parlez de quatre dans l’abstrait ils ne vous comprennent pas. Ce n’ést que par l’habitude que nous parvenons à séparer l’idée du nombre de l’idée des objets sensibles. Une autre espèce d’abstraction ést cette operation de l’esprit par laquelle nous séparons d’un objet quelqu’une de ses propriétés pour la considérer à part. Des termes généraux.Les termes qui expriment les idées abstraites sont appelés termes généraux, pour les opposer aux noms propres, qui désignent les objets particuliers. Ils sont de la plus grande utilité dans la science: par leur moyen on se dispense d’étudier tous les individus,—travail dont on ne se tirerait jamais: On les connaîtra tous jusqu’à un certain point, lorsque on aura étudié, sur un certain nombre d’individus, les qualités communes à toute une classe: Le botaniste, par exemple, au lieu d’étudier tous les chênes, étudiera sur un seul, les propriétés communes à tous. Mais l’art d’abstraire, comme toutes les autres facultés de l’esprit, ést susceptible d’abus. On s’en sert par paresse, pour s’épargner le travail d’étudier le nombre nécessaire d’individus: à peine a-t-on observé un petit nombre de cas particuliers, qu’on généralise ces cas, et qu’on batisse un système sur un si petit fondement. Delà tant de sectes philosophiques, tant de systèmes différens dans presque toutes les sciences.—Les enfans en bas âge sont très portés à généraliser: souvent ils généralisent trop, et s’apercevant qu’ils se sont trompés, ils donnent, peu à peu, à leurs propositions, les modifications nécéssaires. Je suppose, par exemple, qu’une nourrice étant à la fénêtre avec un enfant, voie passer un cheval: elle prononce le mot cheval. Il en passe un autre, d’une taîlle et d’une couleur différente, elle répète le nom, et l’enfant, à la fin, apprend à le prononcer. Un âne passe: l’enfant s’écrie cheval: c’ést alors qu’on lui fait entendre que ce ne sont pas tous les animaux à quatre pieds, à queue longue, etc. qui soient des chevaux. Ce que font les enfans dans les choses ordinaires de la vie, nous le fesons quand nous voulons faire des découvertes nouvelles: et c’ést par cette espèce de tâtonnement que s’avancent les sciences. L’abstraction n’ést point particulière à l’homme.L’art d’abstraire ést-il particulier à l’homme? Si l’on donne aux animaux la faculté de penser (ce qu’on ne peut guère leur réfuser, à moins qu’on ne pense avec Descartes que ce sont de pures machines,)1 je crois qu’on ne peut guère nier qu’ils ne possèdent la faculté d’abstraire. Quiconque a jamais observé les animaux avec attention, admettra qu’ils possèdent cette faculté, quoiqu’à un moindre dégré que les hommes. Jetez pour la première fois un morceau de merlane à un chat, il s’y approchera, le regardera pendant quelque tems, le goûtera pour savoir s’il ést bon, et enfin le mangera: maintenant donnez-lui en un autre, et il se jètera dessus avec avidité. Il faut donc qu’il ait fait abstraction des petites différences entre les deux morceaux, et qu’il ait formé une idée abstraite de merlane. Les chats aiment ordinairement mieux le poisson que la viande: il faut donc qu’ils aient une idée abstraite de poisson, car si vous leur jetez un morceau d’un poisson dont ils n’ont jamais gouté, ils le préfereront à la viande. Si vous jetez à un chien, un morceau de viande qui ést trop chaud, il attendra pour le manger qu’il soit refroidi. Il a donc séparé dans son esprit l’idée de la chaleur de celle de l’objet.—Il parâit que les animaux ont non seulement des idées abstraites d’objets sensibles, mais qu’ils ont aussi des idées intellectuelles, et même morales. Tout le monde connaît l’histoire du lion qui défendit son bienfaiteur.2 Un autre exemple non moins frappant ést celui du chat d’une pension, qui était accoutumé à venir dîner tous les jours au son d’une cloche: ce chat devint sourd, et n’entendit plus la cloche: voici alors la manière dont il s’y prit: lorsque sa faim le prevenait de l’approche de l’heure du dîner, il se mettait dans la cour, et quand il voyait remuer la cloche, il se rendait sur le champ au réfectoire. Etendue et comprehension d’une idée abstraite.On peut envisager une notion abstraite de deux manières: ou par rapport à son étendue, ou bien à sa comprehension. Elle contient des objects: elle comprend les qualités, qui étant communes à tous ces objets, sont exprimées par le terme général. Une idée donc ést plus étendue qu’une autre, si elle contient tous les objets contenus dans celle-ci, et quelque chose de plus: elle a plus de comprehension, s’il faut qu’un objet ait plus de propriétés pour y être contenu. Plus une idée a d’étendue, et moins elle a de comprehension. L’idée d’arbre, par exemple, ést plus étendue que celle de chêne, car non seulement tous les chênes sont arbres, mais aussi les ormes, les peupliers, etc. Mais l’idée de chêne a plus de comprehension que celle d’arbre, car pour être chêne, il ne suffit pas d’être arbre, il faut encore quelque chose de plus. Des idées de genre et d’espèce.Une idée qui contient d’autres idees abstraites ést dite de genre:—ainsi l’idée d’arbre est de genre, car elle contient les notions abstraites de chêne, de peuplier, de maronnier, etc. Ces dernières sont des idées d’espèce, contenues dans le genre. La plupart des notions abstraites peuvent être en même tems des idées de genre, par rapport à d’autres idées d’une moindre étendue, et d’espèce par rapport à celles d’une étendue plus grande. L’idée d’être ést la seule qui ne puisse jamais devenir espèce, parcequ’il n’y a point d’idée plus étendue que celle-là. Les anciens métaphysiciens l’appelaient genus generalissimum.3 Les espèces qui n’ont au dessous d’elles que des individus, comme le cercle, ne peuvent jamais devenir idées de genre: Ce sont les species infimae ou specialissimae des Scholastiques. Il ést aisé de voir que le nombre de celles-ci n’ést pas susceptible de limitation. Les termes généraux expriment-ils ou non des choses réelles?Nous venons de voir que les termes généraux expriment un certain nombre d’objets. Ils n’expriment aucun de ces objets en particulier, mais bien tous en général. Ils ne sont que l’expression de notre manière d’envisager les choses: cependant on les a souvent confondu avec les choses elles-mêmes. Cette question, Les termes généraux expriment-ils ou n’expriment-ils pas des choses reelles? a été le sujet de beaucoup de disputes, qui ont même failli ensanglanter l’Europe. Les scholastiques était divisés entre les réalistes et les nominaux: Dunscotus, plus connu par le nom de Scot, était le chef des réalistes, Aquinas celui des nominaux.4 Dans ce tems-là chaque métaphysicien se donnait quelque titre expressif de la force de ses argumens: il y avait des docteurs invincibles, inexpugnables, etc. Aquinas prit le titre de Docteur irrefragable,5 Scot celui de subtil. Les nominaux affirmaient que les termes généraux n’étaient que des mots, qui ne se rapportaient à aucun objet réel. Les réalistes croyaient au contraire que les noms généraux exprimaient des essences universelles: que le mot orange exprimait par exemple non pas telle ou telle orange, mais bien une orange universelle, qui était le modèle de toutes. Cette dispute durerait peut être encore si Descartes n’avait fait justice à toutes ces subtilités.6 Ce qui trompa les réalistes, c’ést que nous donnons un nom à chaque chose, d’où ils ont tiré la conclusion que chaque nom exprime une chose. Il ést très évident qu’il n’y a point de chose universelle: les noms seuls peuvent l’être. Qu’expriment donc les termes généraux? Tout bonnement une groupe d’objets qui se ressemblent tous à certains égards. De la substance et de ses modes.Les objets sensibles ne peuvent nous être connus que par leurs propriétés. Il y a pourtant des objets qui peuvent être privés de quelques-unes de leurs propriétés, sans cesser d’être ce qu’ils sont, en autres mots, sans que nous leur réfusions le nom que nous leur accordions auparavant. C’ést pourquoi les Scholastiques ont imaginé un soutien ou support, revêtu de propriétés, qu’ils appelaient substance, en donnant aux propriétés le nom de modes. Ils disaient que si nous pouvions dépouiller une orange de toutes ses propriétés, il y aurait encore une orange. On peut dire que dans le cas même où il existerait une substance sans propriétés, nous ne pourrions jamais la connaître: car nous ne connaissons les objets que par les impressions qu’ils produisent sur nos sens, c’ést-à-dire par leurs propriétés. Ce sujet, ce soutien, n’ést donc qu’un mot. Voici peut être ce qui a trompé ces logiciens. Nous ne refuserions pas le nom d’orange à un corps qui ne différerait de ce fruit qu’en une seule de ses propriétés. Si par exemple je voyais un corps qui ressemblait en tout à une orange, excepté qu’elle fût rouge au lieu de jaune, je dirais, Voilà une orange rouge: nous dirions de même, une orange sans saveur, sans odeur, et ainsi de suite: Cela fit croire aux Scholastiques, que si nous séparions toutes les propriétés à la fois, il y aurait encore quelque chose. Il ést pourtant très clair qu’une orange dépouillée de toutes ses propriétés n’ést plus une orange,—n’ést rien, en un mot. Une preuve convainquante de la futilité de cette distinction du sujet et des attributs, c’ést que ce qui ést attribut peut devenir sujet, et vice versâ; nous disons, par exemple, la neige ést blanche, la blancheur ést éblouissante. Des modes essentiels et accidentels.Les Scholastiques appelaient modes essentiels d’un sujet, les propriétés dont il ne saurait être privé sans changer de nature; ou en autres mots, sans perdre son nom. Les modes accidentels, étaient au contraire ceux dont le sujet pourrait être privé sans changer de nature. L’élasticité, par exemple, ést un mode essentiel aux gaz, car nous ne regardons pas comme des gaz, les fluides qui ne possèdent pas cette propriété. Mais telle ou telle pesanteur spécifique, n’ést qu’un mode accidentel à un gaz: et il n’en serait pas autrement, même dans le cas où tous ceux que nous connaissions auraient la même pesanteur spécifique: parcequ’on pourrait en découvrir d’autres qui en aurait une différente. L’étendue et l’impénétrabilité sont les modes essentiels de la matière: quelques-uns y ajoutent le poids: La couleur en ést un mode accidentel. Mais il ést facile de voir que cela tient à notre manière d’envisager les choses. Si nous jugions à propos de ne plus appeler arbres que les cerisiers, la faculté de porter des cerises deviendrait un mode essentiel aux arbres. Il ést d’ailleurs bien difficile de trouver quels sont les modes essentiels de certains sujets. Quels, par exemple, sont ceux de l’homme? La raison en ést-elle? Non: car on ne refuse pas le titre d’homme aux idiots. Est-ce la faculté de la parole? Les muets ne l’ont pas. Est-ce le pouvoir de marcher à deux pieds? Quelques estropiés ne le font pas: et cependant on donne le titre d’homme à toutes ces exceptions, et l’on aurait beaucoup de peine à trouver un caractère distinctif de l’homme, tel qu’on ne pût pas trouver des hommes qui ne l’eussent pas. Que veut donc dire ce qu’on a tant de fois répété, que les attributs essentiels des choses sont immortels? Ce que tout le monde accordera facilement, savoir que si nous donnons à un objet quelconque un nom auquel nous attachons l’idée d’une certaine propriété, l’objet ne saurait perdre cette propriété sans perdre son nom. Des modes absolus et rélatifs.On appelle modes absolus d’un sujet, ceux qu’il aurait encore si tous les autres corps étaient anéantis: tels sont la forme, la consistence, la dureté ou la mollesse, etc. du sujet. Les modes rélatifs sont ceux qui dépendent d’autres objets, sa situation, par exemple, dans l’espace. De l’espace et du tems.Il y a deux idées d’une nature toute particulière, et qui méritent d’être considérées à part. Je veux parler des idées du tems et de l’espace. Descartes, qui regardait l’univers comme plein de matière, voulait que l’étendue ne fût autre chose que les corps eux-mêmes.7 Condillac ne croyait voir, dans l’espace et dans la durée, que de pures abstractions.8 Nous apercevons, disait-il, qu’on peut placer un objet entre deux corps: nous fesons abstraction de ces deux corps, et nous formons ainsi une idée abstraite de situation dans l’espace. L’espace, disait-il, n’ést que la capacité de recevoir les corps: en sorte que s’il n’y avait point eu de corps il n’y aurait point eu d’espace.9 Kant regardait les idées de l’espace et du tems comme des formes de notre sensibilité, portées au monde avec nous.10 Il ést possible qu’il ait raison jusqu’à un certain point, car si nous supposons tous les corps anéantis, nous retenons encore l’idée de l’espace: Nous ne concevons pas que l’étendue et la durée puissent être anéanties: elles sont infinies et impérissables.—D’autres philosophes ont regardé l’espace et le tems comme des attributs de la divinité. Des idées du présent, du passé et de l’avenir.Trois autres idées assez singulières sont celles du présent, du passé, et de l’avenir. On peut dire que toute notre vie se passe à jeter de l’avenir dans le passé: car le présent n’ést qu’un instant indivisible. On pourrait tirer de ce fait un argument assez bizarre, pour prouver que le plaisir et la peine n’existent pas. A chaque instant nous ne souffrons plus ce qui ést passé, nous ne souffrons pas encore ce qui ést à venir: toute notre souffrance se renferme donc en un instant indivisible: et ne souffrir que pendant un tel instant n’ést pas souffrir du tout: et de même pour la jouissance. On peut réfuter ce raisonnement par le fait que nous accumulons sur le présent tous les maux passés et futurs, par la mémoire qui nous reste des sensations passées, et par la crainte de ce qui ést encore à venir. La matière existe-t-elle?Une question qui a beaucoup de rapport avec ce dont nous venons de parler, c’ést celle de l’existence des objets externes. Les Matérialistes ne veulent voir partout que des corps, tandis que les Idéalistes en nient absolument l’existence. Lorsqu’on regarde dans un miroir, on croît voir beaucoup d’objets; cependant on n’en voit point. Dans le sommeil nous croyons voir, entendre, agir, etc. Ne serait-il pas possible que la vie ne fût qu’un long sommeil, dans lequel nous croyons voir des objets que nous ne voyons pas réellement? Berkeley, savant evêque Anglais, à écrit pour détruire les preuves de l’existence des corps.11 Malbranche même la trouva si difficile à prouver, qu’il disait qu’il n’y croirait pas sans la révélation.12 M. Destutt-Tracy a cru pouvoir la démontrer par les mouvemens voulus et empêchés.13 Les premiers mouvemens d’un enfant, sont, dit-il, sans volonté. Mais lorsqu’il trouve qu’il en ést capable, il en fait de volontaires. Enfin, se trouvant empêché par quelqu’obstacle de faire un certain mouvement, cela lui prouve l’existence des objets externes. Pour moi je ne trouve pas ce raisonnement très concluant. L’enfant serait également en droit de conclure que son bras n’était pas organisé à faire ce mouvement-là. En effet, le cas des paralytiques ést directement opposé à la conclusion de M. Destutt-Tracy, car ils veulent faire un mouvement, et ne le peuvent pas, sans pourtant que l’obstacle vienne de dehors.—Maupertuis croît que c’ést par l’expérience que nous acquerrons la notion de l’existence des corps. Un homme, dit-il, passe dans un lieu, et voit un arbre: il y repasse, et reçoit la même sensation: il en conclut que toujours les mêmes circonstances reproduiront le même phénomène, et que cette succession constante d’un evènement à un autre ne peut se rapporter qu’à des causes externes.14 —Ce qu’il y a de certain, c’ést qu’il serait fort difficile de donner une preuve convainquante de l’existence des corps, et qu’il y a toujours de l’incertitude à cet égard. CHAPITRE VIDE LA DIVISIONUtilité de la Division.je suppose que tout-à-coup il se montrait un incendie dans la bibliothèque de la Faculté de Médecine, qui contient des livres d’une très grande valeur. Pour sauver ces livres, on les jeterait par la fénètre, on les emporterait dans une charrette, et on les garderait jusqu’à ce qu’une nouvelle salle fût préparee pour les recevoir. De quelle manière faudrait-il alors s’y prendre pour les arranger? La manière la plus courte, et qui exigerait le moins de travail, ne serait certainement pas de prendre une volume au hasard, et de chercher parmi tous ces livres les autres volumes du même ouvrage: ce serait de séparer cet amas en classes selon le format des livres, puis chaque classe en d’autres classes plus petites selon le sujet, etc. etc. Le même expédient qui facilite tant l’arrangement d’une bibliothèque, ést encore plus essentiel pour bien profiter de l’étude de la nature, qu’on peut regarder comme une immense bibliothèque. Nous avons déjà vu de quelle utilité sont les termes généraux dans cette étude. Or les termes généraux ne sont que des noms de classes. On ne peut donc en tirer aucun avantage, sans une bonne distribution des objets de la Nature en grandes et en petites classes. L’opération par laquelle l’esprit distribue les objets en classes ést appelée division, distribution, ou dénombrement. Aujourd’hui quelques métaphysiciens se plaisent à y donner le nom d’analyse: mais ce nom a été donné à tant de choses, qu’il vaut mieux, ce me semble, conserver à l’opération que nous allons traiter, le nom qu’elle porte depuis deux mille ans. C’ést pourquoi nous l’appellerons toujours division. Tout physique et moral.On distingue deux sortes de tout: l’un physique, et l’autre moral. Le tout physique ést composé de parties, dont chacune pourrait encore exister, si l’on ôtait toutes les autres. On les appelle parties intégrantes: et la division qui y répond ést appelée partition. Le tout logique ést composé de parties qui ne peuvent exister que dans un sujet: ce sont les parties subjectives. On emploie l’une ou l’autre division, selon la nature du sujet. Elles sont soumises à des règles, dont la première seule ést essentiellement nécessaire, quoiqu’elles soient toutes d’une grande utilité. Règles de la Division.1° La division doit être entière, c.à.d. que l’ensemble de tous les membres doit contenir tout ce qui ést contenu dans le tout. Cette règle ne présente aucune difficulté: car lorsque nous divisions le tout en ses parties, quel ést notre objet? C’ést sans doute celui d’en simplifier l’étude en considérant chaque partie séparément. Or si la division n’ést pas entière, nous n’atteindrons pas ce but: car après avoir étudié toutes les parties, nous ne connaîtrons pas le tout. Cette règle est donc de rigueur. 2° Les membres de la division ne doivent pas rentrer les uns dans les autres, c.à.d. que rien ne doit être contenu en même tems en deux membres: car dans ce cas on serait obligé d’étudier deux fois les mêmes individus. Ex. la division des opinions humaines en vraies, fausses, et douteuses: car il faut que tous les individus de cette dernière classe rentrent dans l’une ou l’autre des deux premières. Il ést évident qu’une division peut pêcher contre cette règle sans être absolument inadmissible. 3° Il doit exister entre les membres d’une division un certain dégré d’opposition: car si deux d’entr’eux se ressemblent beaucoup, il vaudrait mieux n’en faire qu’un. 4° Il ne faut pas mettre une grande disproportion entre les membres d’une division: En Géographie, par exemple, il serait ridicule de mettre la France d’un côté, et tous les autres pays de l’autre. En France la division qu’on a adoptée dans les affaires de l’état pèche contre cette règle: Le ministère de l’Intérieur ést beaucoup trop chargé d’affaires, à proportion des autres ministères. 5° Il ne faut pas mettre trop de membres à une division. Pierre Ramus et quelques autres Logiciens ne veulent permettre que les divisions binaires ou bifurquées:1 Mais on voit bien que la nature du sujet peut quelquefois exiger la division ternaire ou quaternaire. Il y a pourtant des cas où la division binaire peut être utile: M. Lamarck l’a employée avec un très grand avantage dans la Flore Française: il se sert pourtant de la division à plus de deux membres lorsque le sujet l’exige, et il rend par là son témoignage au principe que je viens d’établir.2 Mais il faut bien se garder de mettre à une division plus de membres qu’il n’ést absolument nécessaire: ce serait compliquer le sujet sans aucune utilité. Application de la Division.On a besoin de la division logique dans une foule de cas. Si par exemple le chef de l’état voulait créer une administration, il faudrait diviser toutes les opérations du gouvernement en un certain nombre de Ministères, puis sous-diviser chaque ministère en bureaux, et ainsi de suite.—On a surtout besoin d’une bonne division logique pour bien profiter des études qu’on fait: sans cela, quelque nombreuses que soient les connaissances qu’on peut avoir acquises, elles restent toujours, faute d’arrangement, inutiles dans l’esprit. Classification des connaissances humaines.On a quelquefois tâché de faire une classification de toutes les connaissances humaines, et de la réduire en tableau synoptique. Tel ést l’arbre encyclopédique de Bacon, qui a été modifié par les auteurs de l’Encyclopédie.3 Bacon mettait les connaissances humaines sous trois chefs principaux: les connaissances fournies par la mémoire, par la raison, et par l’imagination. Dans la première classe se trouvaient l’histoire (considerée comme un simple énoncé des faits), la géographie, et l’histoire naturelle déscriptive. Dans la seconde classe il mettait la philosophie en général, les sciences du raisonnement, de Dieu, de l’homme, et de la nature. Dans la troisième se trouvaient les beaux arts, les belles lettres, la peinture, la sculpture, et les arts d’imitation. Ce serait un ouvrage très utile qu’une Encyclopédie où l’ordre qu’on suit ordinairement serait renversé. Dans une Encyclopédie ordinaire, on ést censé connaître le nom, et l’on cherche la nature de la chose: dans celle-ci l’on connaîtrait la chose, et l’on en chercherait le nom. Nous avons en histoire naturelle de pareils ouvrages: j’ai une plante devant les yeux, j’en examine les caractères, et par une suite de recherches, j’arrive jusqu’au nom de la plante. Une application importante de cette classification des connaissances humaines serait dans le cas où l’on voudrait créer un corps enseignant: car il faudrait que ce corps réunît autant que possible tous les genres d’enseignement. Nos Universités sont composées de quatres facultés, 1. de Médecine, 2. de Droit, 3. des Sciences et des Arts, 4. des Lettres. Cette division ést imparfaite: car les sciences morales et politiques n’y sont pas comprises. Aussi ést-elle rentrante: car à ce compte la médecine ne serait pas une science. L’Institut des Sciences et des Arts, société centrale créée après la révolution pour encourager les sciences, et qui, pour qu’elle fût utile, devrait les encourager toutes également, a été de même divisée en quatre académies.4 L’ancienne division, en 1. sciences physiques et mathématiques, 2. sciences morales et politiques, et 3. beaux-arts, valait beaucoup mieux: et il vaudrait mieux encore de faire trois facultés, 1. des lettres, 2. des sciences, 3. des arts. L’histoire et la philosophie des langues serait du département de la première; la médecine, le droit, la chimie, la physique, les mathématiques, les sciences morales et politiques, seraient de la seconde; enfin les beaux-arts, c.à.d. la poésie, la peinture, la sculpture, et la musique, de la troisième. Dans un cas si compliqué une division logique ést difficile à bien faire. La nature ne nous présente que des individus: nous-mêmes nous les arrangeons en classes, mais elle se joue quelquefois de nos divisions. Méthode et Système.On distingue deux manières de faire les divisions logiques: par méthode, et par système. Les objets sont classés suivant une méthode toutes les fois qu’ils le sont par l’ensemble de leurs propriétés, de telle manière que les objets les plus voisins par leurs propriétés sont aussi les plus rapprochés dans notre classification. Ils sont classés au contraire suivant un système lorsque la division ést fondée sur une seule propriété, sans égard aux autres. Dans les dictionnaires les mots de nos langues sont rangés d’après un système, et c’en ést un très commode pour les recherches, aussi voyons-nous que même les enfans trouvent facilement un mot dans un pareil ouvrage. Dans la grammaire au contraire les mots sont rangés d’après une méthode. Un certain M. Butet à Paris prétendait enseigner les langues avec plus de facilité, en arrangeant les mots de la même manière dont on arrange les plantes dans une méthode naturelle.5 Mais on remarqua qu’il avait fait une foule de mots nouveaux, et qu’il expliquait les mots par d’autres que l’étudiant comprenait tout aussi peu que les premiers.6 La classification des plantes de Linné ést systématique, parcequ’elle ést fondée en entier sur les organes de la reproduction, sans égard aux autres organes.7 Celle de Jussieu ést au contraire méthodique: car il examina toutes les parties de la plante, et rapprocha entr’eux les végétaux qui avaient le plus d’analogie par l’ensemble de leurs caractères.8 Dans les systèmes de Linné, des plantes ou des animaux de nature bien différente, se trouvent souvent l’un auprès de l’autre, s’ils se ressemblent par hasard en ce caractère particulier sur lequel la classification ést fondée: on a remarqué par exemple que la violette n’ést pas éloignée du chène, ni la souris d’un lion: Ce désavantage ést inséparable de la nature d’un système, mais en revanche, il faut avoir bien plus étudié les plantes pour les classer suivant une méthode que suivant un système, aussi les recherches sont-elles beaucoup plus faciles à exécuter par un système que par une méthode. CHAPITRE VIIDE LA DÉFINITIONUtilité des Définitions.celui qui veut arranger un nombre considérable de papiers n’ira pas les mettre tous séparément: il réunira dans une liasse tous ceux qui traitent du même sujet, et il écrira sur chaque liasse l’indication des papiers qu’elle renferme. C’ést ce que nous fesons avec les mots de nos langues: nous réunissons dans notre esprit un certain nombre d’idées et nous exprimons leur ensemble par un mot. Les définitions servent à nous apprendre le sens qu’on attache à un mot, c.à.d. de quelle collection d’idées ce mot ést l’abrégé. On voit, d’après cela, que la plupart des mots de nos langues sont des résultats de définition, placés pour abréger le discours, et pour éviter les periphrases: tout comme en Sténographie; si l’on a souvent besoin d’une suite de mots, on invente un caractère pour la désigner. On a souvent été obligé de parler d’une figure plane dans laquelle toutes les lignes droites qui partent du centre et qui aboutissent à la circonférence, sont égales: pour éviter cette circonlocution on ést convenu de substituer toujours à cette phrase, le mot cercle. Sans l’invention de pareils mots, le discours serait devenu excessivement prolixe, et même inintelligible: car avant d’arriver à la fin de la phrase, l’esprit aurait été si souvent détourné du but, qu’il ne pourrait plus retrouver le fil du discours. Nous savons combien il ést difficile de comprendre au premier abord, un théorème dont l’énoncé ne tient pas plus d’une demi-page. Leur origine, dans la nécessité d’imposer des noms aux nouvelles combinaisons d’idées.Il ést des connaissances communes à tous les hommes: ce sont les connaissances essentielles à notre bien être. Tout le monde sait parler, marcher; tout le monde sait enfin pourvoir aux besoins les plus pressans de la vie. Le paysan le plus grossier a quelques notions élémentaires sur les phénomènes de la nature. Quelques hommes ne se contentant pas de ces connaissances communes à tous, cherchent à les etendre et à les développer, les uns sur un sujet, les autres sur un autre. Ces hommes sont appelés savans, et le résultat de leurs observations et de leurs réflexions ést la science. Tout le monde a, par exemple, quelques idées vagues sur le mouvement des astres: des hommes industrieux cherchent à augmenter ces connaissances, delà vient la science de l’astronomie.—Mais il arrive souvent que ceux qui refléchissent un peu profondement sur quoi que ce soit, y trouvent des rapports, des propriétés, etc. qui échappent au vulgaire. Delà vient la répétition fréquente de longues phrases, qui ne laissent pas de beaucoup embarasser le discours, et qui augmentent beaucoup la difficulté d’étudier les sciences. On donne alors un nouveau mot pour répresenter chacune de ces phrases. Chaque science parvient donc enfin à avoir une langue distincte, qui ést particulière à elle-même. C’ést là ce qui a fait hérisser chaque science, et surtout la médecine, de tant de mots techniques, qui dégoûtent les commençans: c’ést un mal, mais un mal nécessaire: on le sent lorsqu’on considère que sans ces mots il serait presqu’impossible de comprendre même les livres élémentaires. Mais s’il ést nécessaire d’inventer des mots, il ést également nécessaire de les expliquer: ce qu’on ne peut faire qu’en indiquant les phrases dont ils sont l’abrégé: et c’ést là ce qu’on appelle définir.—La répugnance que nous avons ordinairement pour les mots nouveaux, empêche ordinairement les métaphysiciens1 non pas les physiciens, ni les mathématiciens, de désigner les nouvelles combinaisons d’idées par des mots de leur invention: Ils aiment mieux se servir de mots qui sont déjà employés dans un sens un peu analogue. Quelle différence entre le sens des mots grandeur, quantité, fonction, en mathématiques et dans la vie ordinaire! du mot produit en mathématiques et dans les arts! Il vaudrait beaucoup mieux en de pareils cas, inventer de mots nouveaux. D’autres, au contraire, ont porté trop loin cette licence: parcequ’ils ont voulu faire croire qu’ils avaient trouvé de nouvelles combinaisons d’idées, lorsqu’ils n’avaient vraiment inventé que des mots. On peut dire, Mais si nous donnons un mot pour désigner une combinaison d’idées, et si toutes les fois qu’on emploie ce mot, il faut y substituer dans la pensée cette suite d’idées, il n’y a véritablement d’abrégé que le langage. Pour cela il n’y a qu’à s’en rapporter à l’expérience, et à voir si l’on ne se rappelle pas beaucoup plus promptement l’idée d’un cercle lorsqu’on l’a représenté par un seul mot, que si on l’avait appelé “une figure plane bornée” etc. Cette facilité ést dûe à l’association habituelle du mot avec l’idée qu’il représente.—Aussi voyons nous qu’elle ne nous vient que peu à peu: que nous ne nous familiarisons pas tout de suite à l’emploi d’un mot nouveau. Définitions de mots, et de choses—distinction purement verbale.Il y a des logiciens qui admettent deux sortes de définitions; celles de mots, et celles de choses: ils prétendent que les définitions de mots sont arbitraires, que celles de choses ne le sont pas.2 Pour moi je ne trouve aucune différence entre ces deux sortes de définition, et je me range sans hésiter avec ceux qui n’admettent que les définitions de noms. J’ai écrit quelque chose là dessus dans un journal que je rédige, et cela m’a valu l’honneur d’une réfutation, où l’on me dit qu’en n’admettant que des définitions de noms qui sont nécessairement arbitraires, la morale ést violée, qu’on peut appeler la vertu, vice, et le vice, vertu, que tuer son bienfaiteur pourra alors s’appeler un acte de vertu, faire l’aumône un crime.3 En effet, cela serait très facile, mais alors il faudrait changer l’énoncé de nos lois; il faudrait pendre ceux qui feraient des actes de vertu, et recompenser ceux qui feraient des crimes. Si, au commencement d’un ouvrage, un auteur avertissait le lecteur qu’il appellerait toujours vertu ce qu’on appelle vice, et vice ce qu’on appelle vertu, ce serait certes une grande bizarrerie, mais il n’en résulterait rien de fâcheux pour la morale, car le lecteur averti ferait toujours les corrections convenables.4 Définition complette et incomplette.Une définition ést complette, si elle renferme tout ce qui ést nécessaire pour qu’on puisse en déduire toutes les propriétés du défini. Les définitions des notions abstraites en sont des exemples. En Géométrie, toutes les définitions sont complettes: celle, par exemple, d’un cercle, renferme toutes les propriétés du cercle, car on peut les déduire toutes de sa définition. Celle d’un tout physique ést toujours incomplette: car bien qu’on connaîsse les propriétés qui suffisent à distinguer un objet de tous les autres, on n’en connaît pas pour cela les autres qualités. Définition explicite et implicite.Une définition ést explicite si elle ést présentée sous forme de définition: elle ést implicite, si sans qu’elle soit directement exprimée, on peut pourtant la deviner en parcourant une phrase. Lorsque j’entends dire par exemple que le tout ést plus grand que sa partie, et qu’il ést égal à l’ensemble de toutes les parties, je devine à l’instant qu’un tout ést ce qui ést composé de parties. D’autres fois on ne peut pas deviner le sens d’un mot par une seule phrase, parcequ’un autre mot, qu’on ne connaît pas, entre dans la phrase; mais on peut deviner tous les deux par le moyen de cette phrase et d’une autre: C’ést comme en algèbre on trouve par deux équations la valeur de deux inconnues. C’ést ainsi qu’en lisant un ouvrage qui emploie, sans les définir, des mots que je ne connaîs pas, je parviens enfin à le comprendre. J’ai peutêtre commencé le livre sans comprendre une grande partie des mots: mais en parcourant beaucoup de phrases où ces mots sont employés, je vois qu’il n’y a que certains sens qui puissent y convenir, et alors si je recommence le livre, je l’étudie avec beaucoup plus de fruit. Règles de la définition.Les définitions sont arbitraires, jusqu’à un certain point; car chacun peut être permis de lier ensemble toutes les idées qu’il voudra, et de les désigner par le nom qu’il jugera à propos. Mais de même que celui qui a la liberté de se promener dans une chambre, au lieu d’être attaché par les mains et les pieds, n’ést pas, pour cela, moins prisonnier; de même les définitions, bien qu’en partie arbitraires, sont pourtant soumises à des règles; dont quelques unes sont de rigueur: d’autres ne le sont pas, mais il ést bon de les suivre tant qu’on peut. 1° Il faut définir par des mots connus de celui à qui l’on s’adresse. Cette règle ést de rigueur, car à moins qu’on ne l’observe on n’atteint point le but de la définition, qui ést celui de faire connaître le sens du mot défini. C’ést une difficulté qu’on trouve à tout moment auprès des enfans en bas âge. Encore moins doit-on définir un mot par lui-même ou par ses dérivés. J’ai vu dans un ouvrage sur l’Arithmétique, cette définition, “La Multiplication ést l’opération par laquelle on multiplie un nombre par un autre.”5 Si je sais ce qu’on fait lorsqu’on multiplie, je n’ai pas besoin de la définition. 2° Il faut que la définition renferme tout ce qui ést nécessaire pour fixer le sens du mot défini, et rien de plus. La première partie de cette règle ést de rigueur: car si le mot n’ést pas fixé à une seule signification, la définition ést vicieuse. Mais s’il y a quelque chose de superflu dans une définition, elle n’ést pas pour cela absolument inadmissible. Pour qu’on puisse observer cette règle, il faut savoir ce qu’il faut pour que la signification d’un mot soit fixée. L’espèce diffère du genre par une propriété qu’on a nommée caractère différentiel: c’ést ce qui la distingue des autres espèces contenues dans le même genre. Et comme nous verrons dans la suite que ce ne sont que des noms d’espèce qu’on peut définir, on a donné pour règle qu’on doit définir par le genre et la différence caractéristique de l’espèce. Mais alors il faut prendre le genre qui se trouve immédiatement au-dessus de l’espèce qu’on veut définir. 3° Il vaut toujours mieux définir par des qualités positives que par des qualités négatives, c.à.d. que pour expliquer un mot, il vaut mieux faire connaître ce qu’il exprime, que ce qu’il n’exprime pas. Il y a pourtant des mots qu’on ne peut définir que négativement: tels sont ces mots néant, rien,infini: la seule définition qu’on puisse donner de l’infini, c’ést ce qui n’a point de fin. Même lorsqu’on peut définir un mot des deux manières,—si la définition par les qualités positives ést très compliquée, et celle par les qualités négatives très simple, celle-ci ést la meilleure. 4° Puisqu’on n’impose des noms que pour abréger le discours, il ne faut donner des noms qu’à des réunions d’idées qu’on ést souvent obligé d’exprimer en mots. Mais celle-ci ést plutôt une règle de nomenclature que de définition. 5° Il ne faut pas donner le même nom à deux choses différentes: Il faut donc que la définition ne puisse s’appliquer qu’au défini. C’ést une régle dont on s’écarte assez souvent: exemple, la définition célèbre que Platon donna de l’homme, un animal à deux pieds sans plumes. On raconte que Diogène dépouilla un oiseau de ses plumes, et le porta dans l’école de Platon, en s’écriant, Voilà l’homme de Platon.6 Mais il n’y a pas de danger à donner plusieurs noms à la même chose: et je crois que les poètes seraient quelquefois fort embarrassés si on les bornait à un seul mot pour exprimer une chose.—C’ést pourtant un abus du droit de donner les noms, que d’avoir pour la même chose, un nom scientifique et un nom vulgaire. Les botanistes nous donnent pour les plantes les plus communes, un nom tout différent du nom vulgaire. Il faudrait employer, ou les noms vulgaires dans la science, ou les noms scientifiques dans le langage ordinaire. Lorsqu’on veut donner un nom à une nouvelle combinaison d’idées on pourrait le faire en prenant les lettres au hasard, ou en les tirant au sort. Mais crainte de dégouter, on les prend d’ordinaire dans les langues étrangères et savantes. Je m’arrêterai ici pour un moment afin de lever une erreur qui ést assez répandue. Beaucoup de monde croient que l’étymologie ést nécessaire aux sciences. Il ést vrai qu’elle ést utile pour suppléer à l’histoire: lorsque celle-ci ne fait pas connaître l’origine d’une nation, les rapports de la langue de cette nation avec les autres langues peut souvent l’indiquer. Ils peuvent aussi beaucoup aider ceux qui veulent étudier le progrès de l’esprit humain. D’ailleurs, un mot dérivé du Grec ou du Latin donne sur le champ à ceux qui connaissent ces langues, l’idée de ce qu’il signifie. Mais on peut toujours suppléer par les définitions au défaut de l’étymologie: Elle n’ést donc pas nécessaire aux sciences.7 On tâche ordinairement de donner à chaque objet nouveau un nom qui en rappellerait quelque proprieté remarquable. Mais on risque alors de donner un nom qui ne sera plus applicable dans un autre lieu ou à un autre époque. Quand Lavoisier inventa la nouvelle nomenclature chimique, il donna le nom d’oxygène à une substance où il croyait voir le principe de l’acidité.8 Des découvertes récentes ont prouvé que l’acidité peut fort bien exister sans l’oxygène:9 ce nom a donc cessé d’être bon. Une objection qu’on fit contre le Calendrier républicain, fut qu’il n’était pas propre à l’usage de tout le monde. Le mot Nivôse désignait un mois où il tombe ordinairement de la neige à Paris, mais où il n’en tombe certainement pas au Cap de Bonne Espérance. Faut il donner aux idées qui se ressemblent, des noms qui se ressemblent? Il y a là beaucoup à dire des deux côtés. Les uns disent, Oui: car si on les confondait, la méprise ne serait pas grande. Les autres disent, Non: car on ferait beaucoup plus de méprises. On dit souvent qu’un mot ést mal fait, s’il ést tiré en partie du Grec, et en partie du Latin. Mais cela ne fait rien à l’application du mot. Et il n’y a proprement de mots mal faits que ceux qui sont durs, qui choquent l’oreille. 6° Il n’y a besoin de definir que des mots dont la signification peut être douteuse. Il ést inutile de définir les noms d’objets physiques tels qu’arbre, homme, etc. mais il faut définir le mot gouvernement, le mot analyse, auquel les métaphysiciens ont appliqué tant de significations. Mais (peut-on demander) quoiqu’il ne soit pas nécessaire, ést-il possible de définir tous les mots? Non, certainement: Car il faut définir chaque mot par d’autres mots dont le sens ést connu: Si donc on définit ceux-ci par d’autres, et ainsi de suite, on arrivera enfin à des noms qu’on ne pourra définir que par un cercle vicieux, en se servant d’autres mots qui renferment dans leur signification celle des mots qu’on veut définir. Les noms des idées simples ne sont pas susceptibles de définition.Quels sont donc les mots qu’on ne peut point définir? La réponse n’ést pas difficile à faire. Que fait-on lorsqu’on définit un mot? On explique de quelles idées simples, l’idée qu’il désigne ést composée. On ne peut donc définir que les mots qui expriment des idées composées. Ceux qui désignent les idées simples, (les noms des couleurs, par exemple) ne sont pas susceptibles de définition. Comment en faire connaître le sens?Cependant il faut faire connaître le sens de ces mots: Comment les faire comprendre à un étranger?—Les idées simples sont ou sensibles ou intellectuelles. Pour faire connaître à quelqu’un le sens du nom d’une idée sensible, il faut prononcer le mot, tandis qu’on lui fait éprouver la sensation. Mais il y a ici quelque chose à remarquer. Si pour faire comprendre à un enfant le sens du mot rouge, on met devant lui des fraises, des groseilles, des cerises, etc. il risquera de croire, que le mot rouge désigne ce que nous appelons fruit. Il faut donc beaucoup varier les objets, et lui en présenter qui ne se ressemblent que dans la qualité d’être rouge. On n’a pas la même ressource auprès d’un homme privé de l’organe qui reçoit la sensation dont il s’agit: Aussi ne pouvons-nous jamais faire comprendre à un aveugle le sens du mot blanc, ni à un sourd de naissance, ce que c’ést que le son. Si le nom dont il s’agit exprime une idée intellectuelle, il faut examiner dans quelles circonstances nous en fesons usage, et faire hypothèse de quelqu’une de ces circonstances. Pour faire comprendre à un enfant ce que c’ést que la crainte, je lui dirais, Si tu te perds dans un bois vers le commencement de la nuit, tu éprouves de la crainte:—Si tu vois un chien qui s’approche de toi pour te mordre, tu éprouves de la crainte,—et ainsi de suite. On ne peut donc pas définir les noms des idées simples: mais on peut rappeler dans l’esprit de celui à qui l’on parle, l’idée dont il s’agit. Ces idées sont les mêmes dans tous les pays; aussi les noms qui les expriment sont synonymes dans toutes les langues. Il y a des idées si composées qu’il faudrait tout un livre pour en expliquer la composition: en supposant même qu’elle fût constatée, ce qu’elle n’ést pas toujours: car nous employons des mots tous les jours sans savoir quelles sont les idées simples dont ils désignent la réunion. Tel ést le mot génie, qui représente une idée très complexe, et dont la composition ést encore loin d’être constatée. Presque toutes nos disputes naissent de ce que nous employons des mots sans être convenus sur leur signification: car il arrive presque toujours que les deux partis prennent le mot en deux acceptions différentes. En géométrie l’on définit toujours les mots avant de les employer, et c’ést ce qui fait qu’il n’y a jamais des disputes sur la vérité ou sur la fausseté d’une proposition géométrique. Mais dans les autres sciences, où l’on ne prend pas la même précaution, il y a des disputes incessantes: et il y en aura toujours jusqu’à ce qu’on ait réfait tout le système de nos idées, et avec lui celui de nos langues et qu’on ait fait un tableau de toutes les idées simples, par lequel on pourra déterminer la composition des idées complexes. On voit delà combien il ést nécessaire de mettre des personnes intelligentes auprès des enfans, même en bas âge: sans cela ils se serviront des mots par habitude, sans en connaître la signification. Quelquefois la définition qui était bonne à tel époque, sera mauvaise à telle autre: c’ést que le sens des mots change avec le tems. Pour faire des lois invariables, il faudrait avoir une langue invariable: ou bien on pourrait ajouter à chaque code un vocabulaire qui ferait connaître le sens dans lequel on y a employé tous les noms qui expriment des idées complexes et intellectuelles. Moi-même j’ai été témoin d’une dispute venant d’un changement dans le sens d’un mot. Il y avait à Nîmes un procès sur la validité d’un testament. Le plaignant ne voulait pas l’admettre, car il disait qu’il n’était pas signé. Le nom et la signature du testateur y étaient, ainsi que ceux des témoins mais la date n’y était pas: et il affirma qu’on n’avait pas signé, tant qu’on n’avait pas mis la date. Il perdit sa cause, comme il le devait. On ne définit que les noms de genre et d’espèce.On ne peut définir que des noms de genre et d’espèce.10 Les noms individuels ne sont pas susceptibles de définition: car dès que le moindre changement survient dans les qualités, physiques ou morales, de l’individu, le nom a changé de sens: il n’exprime plus la même combinaison d’idées simples. On ne peut que décrire les individus: mais ce serait un travail bien grand, puisqu’enfin on ne saurait donner qu’une idée très imparfaite d’un individu: car on ne peut pas en énumérer en détail toutes les propriétés. Les définitions ne sont jamais fausses.Une définition peut être blamâble, ou sujette à la critique: mais elle ne peut jamais être fausse. On peut permettre à chaque écrivain de donner aux noms qu’il emploie, les significations qu’il veut, pourvu qu’il ne s’en écarte pas lui-même. On ne saurait réfuser d’admettre la définition même d’un être imaginaire. Je puis bien donner un nom à un bâton à un bout: je puis définir ce nom: J’ai fait un nom dont on ne fera aucun usage; mais la définition n’ést pas fausse. Si donc les définitions ne peuvent pas être fausses, on peut les admettre parmi les principes, quoiqu’en dise Condillac, qui veut que les sensations soient les seuls principes de nos connaissances.11 C’ést une pure dispute de mots:12 car parmi les nombreuses significations du mot principe, il en a celles-ci, 1° la source ou l’origine (et dans ce sens-ci les sensations sont à coup sûr les seuls principes de nos connaissances), 2° une vérité qu’on peut poser comme certaine, et dont on peut déduire d’autres vérités par le raisonnement: et dans ce sens-là on ne disputera guère aux définitions une place parmi les principes de nos connaissances.13 Un secte de métaphysiciens modernes attaquent les définitions: ils disent qu’au lieu de définir, il faut montrer les objets qu’on nomme. Cette manière d’enseigner ést indispensable pour des mots qui ne sont pas susceptibles de définition: Mais pour ceux qui le sont, il vaut beaucoup mieux définir: L’autre méthode à des inconvéniens très graves. On ne peut montrer que des individus; et l’on ne définit que des noms d’espèce et de genre. Celui donc à qui vous montrez un objet, pourrait croire que le nom générique exprime un caractère particulier à l’individu. Si je montre un triangle à quelqu’un, et que par hasard ce triangle soit équilatère, il pourra croire que c’ést un caractère essentiel du triangle d’avoir les trois côtés égaux entr’eux. Condillac dit qu’il faut remplacer les définitions par des analyses.14 Ici il faut faire attention qu’il n’y a que deux espèces d’idées; simples et complexes. On ne peut point analyser les idées simples, non plus que des objets simples. Et l’analyse d’une idée complexe fait connaître la signification du mot qui l’exprime, ou ne le fait pas connaître. Si elle la fait connaître, elle ne diffère point de la définition. Et si elle ne le fait pas, il ést absurde de nous dire que la définition peut être remplacée par l’analyse. CHAPITRE VIIIDU LANGAGEnous n’aimons pas à jouir tout seuls. Nous aimons à voir le plaisir d’autrui, et que les autres hommes voient le nôtre. Un de mes amis me dit une fois qu’il voudrait faire un voyage à un autre planète, revenir à la terre pour raconter ce qu’il avait vu, et mourir sur le champ. Il se garda bien de vouloir mourir avant d’avoir raconté aux hommes les merveilles d’un autre planète. Cette loi de la nature s’étend même aux animaux: ceux-ci ont la sociabilité, mais à un plus faible dégré que les hommes. Nécessité d’avoir des signes sensibles de nos idées.Il ne suffit donc pas à l’homme d’avoir des idées. Il faut qu’il puisse les communiquer aux autres: et pour cela, il faut qu’il ait des signes sensibles de ses idées, qui lorsqu’il les présente aux sens des autres hommes, exciteront dans leur imagination ces mêmes idées. Divisions des signes.On distingue les signes en signes naturels, et signes de convention. La chaleur extraordinaire du corps, le dérangement du pouls, le changement de couleur de la langue, sont des signes naturels de maladie: Lorsque le malade décrit au médecin les sensations qu’il éprouve, il emploie, pour les lui faire connaître un signe conventionnel, le langage. On divise aussi les signes en permanens et en fugitifs. Parmi les signes conventionnels, la parole ést un signe fugitif; l’écriture ést un signe permanent. Parmi les signes naturels, le rire, les pleurs, etc. sont des signes fugitifs; le dessin ést un signe permanent. On ne sait pas toujours à quelle classe appartient tel ou tel signe: car il ést des signes d’institution qui sont très analogues aux choses qu’ils représentent. Tels sont ces signes, (>) (<) (=); plus grand, plus petit, égal. On ést convenu de mettre le nombre le plus grand du côté où la distance des deux lignes ést la plus grande; et si les nombres sont égaux, on met les lignes à des distances égales.—Dans la musique, on ést convenu de dire que la voix monte lorsqu’elle va du grave à l’aigu, qu’elle descend lorsque’elle va de l’aigu au grave: et par conséquent dans la musique écrite les notes sont hautes ou basses, à mesure que les sons qu’elles désignent sont aigus ou graves. Il ést bon d’employer les conventions les plus générales qu’on peut, afin d’être compris par le plus de monde qu’on peut. (Je remarquerai ici par parenthèse que nous confondons souvent les signes avec les choses: c’ést une erreur dont on doit se garder. Nous parlons habituellement du nombre huit: cependant huit n’ést pas un nombre, c’ést un chiffre.) Définition du langage.L’ensemble de tous ces signes, soit naturels, soit conventionnels, qui servent à communiquer les idées d’un être sentient à un autre, fait le langage dans le sens le plus étendu. On voit que dans ce sens le langage n’ést point particulier à l’homme. Ce ne sont que les langues articulées qui lui sont particulières. Pour former une langue articulée, il paraît que deux conditions sont nécessaires: d’abord, un certain dégré d’intelligence, puis l’organisation nécessaire pour varier les sons de la voix. Ces deux conditions se trouvent réunies chez l’homme: chez les autres animaux il n’y en a tout au plus qu’un seul. Chez les singes il paraît y avoir assez d’intelligence, mais l’organisation leur manque: Les perroquets et quelques autres oiseaux ont l’organisation propre, mais ils ne paraîssent pas avoir assez d’intelligence. Une autre cause pourquoi les animaux n’ont pas le don de la parole, c’ést que leurs besoins sont plus bornés que les nôtres; ils n’ont pas, autant que nous, besoin l’un de l’autre; ils manquent de motifs pour inventer une langue articulée. Diderot a dit quelque part que l’homme n’était qu’un chien couvert d’habits: il a voulu dire par là que sans nos besoins, sans notre luxe, nous n’aurions guère plus d’intelligence que les brutes. C’ést donc à tort qu’on s’écrie contre le luxe: Nous voyons d’ailleurs que les nations qui ont le plus de besoins, le plus de luxe, ont aussi le plus d’intelligence. Le langage ést l’instrument de la pensée.On connaît depuis longtems deux avantages qu’on retire du langage: le premier ést celui de pouvoir communiquer ses idées à autrui: c’ést un usage commun à la langue parlée avec la langue écrite: le second ést particulier à la langue écrite, c’est celui d’aider la mémoire à se rappeler des pensées, et de tenir la conversation avec ceux qui n’existent plus, ou qui sont en des lieux éloignés. Mais il y a un autre usage non moins important qu’on ne connaît que depuis peu: et de tous les services que la Métaphysique doit à Condillac, le plus grand ést peutêtre celui d’avoir mis au jour ce troisième usage. C’ést lui qui a le premier démontré que le langage aide à la pensée elle-même:1 fait dont on peut s’assurer si l’on écoute avec attention une horloge qui sonne, sans se rappeler à l’esprit les noms des nombres: On ne pourra pas dire l’heure qu’elle a sonné: on saura seulement qu’elle a sonné beaucoup de fois. Condillac a dit que nous ne pourrions jamais sans les noms des nombres, compter au delà de trois: et un fait qui confirme cet hypothèse, c’ést que dans la langue d’un tribu de l’Amérique, il n’y a de noms numéraux que ceux-ci, un, deux, trois: au delà de trois il n’y a qu’un seul mot pour désigner tous les nombres: ce mot à la même force qu’a chez nous le mot beaucoup.—La doctrine de Condillac ést encore supportée par le fait que ceux qui ont été dès leur enfance abandonnés dans les bois, et qui n’ont par conséquent appris aucune langue, n’ont presque point d’idées.—Comment pensent donc les sourds et muets? Il ést constaté qu’ils pensent avec des mots écrits.2 Quelques individus même qui ne sont pas privés du sens de l’ouie, pensent avec des mots écrits: c’ést qu’ils ont commencé à lire avant de savoir parler. Mais, me dira-t-on, vous tombez dans un cercle vicieux: car s’il faut une langue pour penser, il faut aussi penser pour former une langue. Je réponds que nos langues n’ont pas toujours été aussi parfaites qu’elles le sont aujourd’hui. Il y a des signes naturels indépendans de toute convention, qui ont donné le moyen de penser assez bien pour former une langue un peu plus parfaite: Celle-ci a donné de meilleurs moyens encore, et c’ést par une progression presqu’insensible que nos langues sont arrivées au point de perfection où elles se trouvent maintenant. La perfection de la langue d’une science en facilite beaucoup l’étude.Les avantages que je viens de signaler sont si importans, que Condillac a été porté jusqu’à dire que toute science se réduit à une langue bien faite:3 Mais il ést probable qu’il a un peu exagéré: qu’il a dit plus qu’il ne pensait. Sans doute, on ne peut point faire une science avant d’en faire la langue: mais il ést également certain qu’on ne peut point faire la langue, avant de faire la science. La nomenclature et la science naissent et se perfectionnent ensemble. La géométrie a une langue encore très imparfaite: malgré cela, elle n’a cessé depuis deux mille ans de faire des progrès rapides et elle en fait aujourd’hui de plus rapides encore. La langue de la chimie ést toujours à refaire. Tout cela prouve qu’une science peut faire beaucoup de progrès avec une langue mal faite. Cependant, la perfection de la langue d’une science, en facilite beaucoup l’étude: et le soin qu’on donne depuis Lagrange à la notation algébrique,4 et les changemens qu’y a faits ce grand mathématicien, n’ont pas peu contribué aux progrès qu’a fait cette science depuis sont tems. En quoi consiste donc la perfection de la langue d’une science? Examen de la langue des nombres.L’idée sur laquelle tout le monde ést le plus d’accord, c’ést l’idée des nombres. Examinons donc la langue des nombres: et commençons par supposer qu’il n’y a point de langue. Il faut alors un signe pour peindre l’unité, et un nom pour la désigner. Si l’on voulait écrire ou nommer plusieurs unités, on pourrait répéter le signe: ce seraient alors des signes presque naturels des nombres. Cette langue aurait aussi l’avantage de ne pas fatiguer la mémoire: aussi le calcul serait-il très facile, car si l’on voulait ajouter cinq à sept, il n’y aurait qu’à mettre cinq chiffres à la suite de sept autres. Mais cette langue ne pourrait pas aller très loin; car il faudrait bien longtems, pour lire ou pour prononcer les noms des grands nombres: aussi n’aurait-on pas d’idée nette de ces nombres.—De cet extrême on pourrait aller à l’autre, et donner un nom propre à chaque nombre. L’avantage de cette méthode serait qu’un grand nombre ne tiendrait pas plus de place qu’un petit. Les désavantages seraient qu’elle chargerait excessivement la mémoire; que d’ailleurs elle ne pourrait pas aller bien loin, car on a calculé qu’il faudrait toute la vie d’un homme pour apprendre dix mille caractères et pour les retenir dans la mémoire: par conséquent on ne pourrait, dans toute sa vie, aller plus loin qu’à dix mille. Aussi les caractères ne pourraient pas être très simples; car il faudrait les beaucoup varier pour réprésenter les nombres hauts: On a pris le parti de combiner les deux méthodes: on a donné un caractère à chaque nombre jusqu’à 9, et l’on a donné aux chiffres deux valeurs, leur valeur absolue, et la valeur qui dépend de leur place, de manière que reculés à gauche d’une seule place, ils acquierrent une valeur dix fois plus grande qu’auparavant. Ces caractères, rassemblés pour servir de signe à un nombre élevé, sont donc des signes composés que notre esprit décompose. Ce système ést parfait quant à l’écriture: mais il y a des bizarreries dans l’énonciation. Pourquoi par exemple ne dirait-on pas trois-dix pour trois fois dix ou trente, quatre-dix pour quarante, etc.? Cela aurait l’avantage que les enfans apprendraient à compter presque d’eux-mêmes: ils n’auraient pas besoin de quelqu’un pour leur dire que trois fois dix font trois-dix. Aussi pourquoi dit-on soixante et dix pour septante? Pourquoi quatre-vingts pour huitante, ou octante? Autrefois l’on disait aussi six-vingts pour cent-vingt: c’ést une grande bizarrerie que de compter par vingtaines, après avoir commencé par dixaines. Pourquoi dit-on seize pour dix-six, quinze pour dix-cinq etc.? Ce système a d’ailleurs quelque chose d’arbitraire; c’ést qu’on pourrait aussi bien compter par huitaines ou par douzaines que par dixaines. Les signes sont tous conventionnels: quoiqu’il ne soit pas difficile de trouver des signes naturels pour le chiffre. Un autre défaut c’ést que les chiffres se ressemblent trop: en écrivant vîte, on peut quelquefois les confondre. Examen de la langue de la musique.La langue de la musique a trois choses à exprimer, l’intonation, la durée, et l’intensité du son. On exprime la première par des notes, qui sont plus ou moins hautes sur l’échelle, selon que les sons qu’elles représentent sont plus ou moins aigus. Pour représenter la durée on n’a pas été aussi heureux. Il ést vrai qu’il y a des rondes, des blanches, etc. mais les signes sont donnés à contresens: les notes les plus chargées d’encre sont souvent celles qu’il faut jouer le plus vîte. On pourrait obvier à cette difficulté en exprimant les notes par des barres qui seraient plus ou moins longues suivant que le son devait durer plus ou moins longtems. Pour l’intensité, on n’a guère de signe aussi naturel. Il y a bien le piano, le forte, etc. On pourrait employer de l’encre de différens dégrés de noirceur selon l’intensité du son: mais cela serait assez difficile, et, de plus, assez ennuyant. Il y a un autre contresens dans cette nomenclature: la double-croche, ést jouée deux fois plus vîte que la simple croche. Pour la vîtesse générale du mouvement, on n’a que des 3/6, des 3/8, ou des Adagio, des Andante, etc. qui ne signifient rien. Il faudrait pour la régler exactement, employer une machine qui battrait regulièrement tel ou tel nombre de fois dans une minute, et qu’on connût le nombre de fois qu’elle devait battre dans une mesure de l’air qu’on voulait jouer. On a fait un pareil instrument: il s’appelle le Métronome. Des nouveaux poids et mesures.Les nouvelles langues des poids et des mesures sont très bien faites. Le mètre, par exemple, ést pris, aussi exactement qu’il ést possible, égal à la dix-millionième partie du quart du méridien terrestre. On le multiplie et on le divise par les puissances du nombre dix. On a de l’un côté des decamètres, des hectomètres, des kilomètres, et des myriamètres; et de l’autre côté, des decimètres, des centimètres, et des millimètres. On en use de même avec les autres poids et mesures. Examen des langues Européennes.Je passe à l’examen de nos langues Européennes. Dans ces langues tout ést conventionnel. Les caractères ne sont pas faits avec la plus grande perfection: Ils se ressemblent trop: et en écrivant vîte on pourrait les confondre. Nos règles grammaticales sont défectueuses, à cause des nombreuses exceptions. Bien des mots ont un grand nombre de significations. Mais il ne faut pas que j’entre dans tous les détails de la Grammaire. Il suffit de donner une vue générale des qualités qu’une langue devrait avoir: C’ést ce que nous ferons dans la suite. On a tâché de raccomoder les langues: mais il y a des défauts radicaux, qui ne pourront se lever que lorsqu’on refera les langues en entier. Projet d’une langue universelle.On a quelquefois tâché d’inventer une langue universelle, qui serait commune aux savans de tous les pays. La langue Latine, qu’ils employaient autrefois pour se faire entendre les uns des autres, suffirait bien pour cet usage, mais elle aurait le désavantage de faire des savans une caste particulière. Pour qu’une langue devînt universelle, il faudrait qu’elle fût facile à apprendre; et il ne faudrait pas employer la violence pour la faire recevoir: ce serait un moyen très-sûr de dégoûter. Structure grammaticale d’une langue philosophique.Pour faire une langue philosophique, il faudrait créer un caractère pour chaque son simple qui ne blesse pas l’oreille: Les caractères se ressembleraient, suivant que les sons qu’ils désignaient se ressembleraient. On en ferait ensuite des syllabes de deux ou de trois lettres: Les mots d’une syllabe répondraient aux choses dont on aurait le plus souvent occasion de parler. Il y auraient trois genres, le masculin et le féminin pour les animaux, le neutre pour tous les autres objects. Les noms seraient tous indéclinables, et l’on exprimerait les cas par des propositions, dont ils ne sont en effet que l’abrégé. Les verbes seraient actifs, passifs, et neutres: Les tems ne seraient que trois, le passé, le présent, et le futur. On pourrait, si on le voulait, subdiviser le passé, en ce qui était passé, présent ou futur, à tel époque. A chaque substantif répondrait un adjectif, un verbe, et un adverbe, tous dérivés du substantif d’une manière uniforme invariable. Une langue tellement construite serait bien facile à apprendre. Mais elle ne saurait jamais devenir tout à fait vulgaire: et elle ne pourrait guère se garantir d’un certain dégré de corruption. Les gens qui ne sont pas instruits gâtent les langues, et en altèrent toute la formation. Une preuve, c’est que les verbes auxiliaires sont dans presque toutes les langues, les plus irréguliers de tous: car ils sont le plus usés par le vulgaire. Moyens de suppléer à une langue universelle.On a supplée au défaut d’une langue universelle par des dictionnaires synonymiques, et par des langues en chiffre. On fait, je suppose, un dictionnaire de tous les mots de la langue Française, avec un numéro affiché à chacun. Les mêmes numéros, dans un pareil dictionnaire de la langue Russe sont affichés aux mêmes noms qui répondent à ces mots français. Lorsqu’un Français veut écrire à un Russe, il commence par arranger sa lettre de la manière simple dont parlent les sauvages, sans aucun égard aux règles de la grammaire, pour obvier à la différence de la tournure des phrases dans les deux langues. Il traduit ensuite sa lettre en chiffres, il l’envoie en Russie, où son correspondant, par un dictionnaire semblable, la traduit dans la langue Russe. Origine des langues.Comment une langue a-t-elle pu se former? C’ést une question que bien des gens trouvent fort difficile à résoudre: c’ést ce qui leur a fait supposer que le langage ést venu directement de l’Etre Suprème. C’ést qu’ils ne considèrent les langues qu’au dégré de perfection où elles se trouvent chez nous: et qu’ils les croient particulières à l’homme. Il ést certain que les animaux ont une manière d’exprimer leurs désirs, qu’on peut appeler en quelque sorte une langue, quoiqu’elle en soit une très imparfaite. L’invention et l’emploi des langues écrites exige un dégré de civilisation déjà assez haute. Chez les Américains, lorsqu’ils furent conquis par les Espagnols, les langues écrites n’étaient pas connues, quoique certaines nations d’entr’eux, les Péruviens par exemple, et les Mexicains, eûssent déjà une société policée. Ils suppléaient par la peinture au défaut du langage. Mais la parole et le geste employés comme signes de la pensée, ne supposent pas un aussi haut dégré de civilisation. On n’a jamais découvert de peuplade, quelque barbare qu’il fût d’ailleurs, qui manquait entièrement de langue parlée. Systèmes sur le progrès des langues.Sur le progrès des langues, il y a deux systèmes; dont l’un ést directement opposé à l’autre. M. Destutt-Tracy pense qu’il n’y a eu d’abord que des interjections, et que nous avons ensuite décomposé la pensée, et donné des noms aux parties:5 d’autres croient que les noms substantifs ont été les premiers mots;6 et que nous avons procédé par composition, en rassemblant les idées en groupes, et en donnant des noms à ces groupes. Pour moi je crois que nous avons suivi tantôt l’une et tantôt l’autre méthode. Il ést impossible, par exemple, que nous ayons formé l’idée de génie par composition, car nous n’en connaissons pas la composition: de l’autre côte, les définitions sont des preuves que nous n’avons pas toujours procédé par analyse; car elles ne seraient pas nécessaires, si nous n’avions pas lié plusieurs idées ensemble, et donné des noms à leurs combinaisons. Histoire de la langue parlée.Il ést probable que les premiers mots ont été des imitations: qu’un animal, par exemple, a été distingué par le son qu’il fesait habituellement. Le langage était alors composé de signes naturels. Il y a encore dans nos langues quelques vestiges de cette formation: mais les mots s’altèrent avec le tems; de manière à ne conserver enfin qu’une très légère trace de leur origine: ainsi, de signes naturels, ils dégénèrent en signes purement de convention. D’ailleurs il faut absolument des signes conventionnels pour désigner les idées intellectuelles, et la plupart même des objets inanimés. Malgré cela, il y a bien des gens qui croient leur langue la langue naturelle. Il y en a beaucoup aussi qui croient leurs noms les noms naturels, parcequ’ils leur sont familiers, et qui font pas conséquent les signatures de manière à ce que personne ne puisse les lire. De même, on imagine que l’oeil juge naturellement des distances: c’ést qu’on a oublié l’apprentissage qu’on a servi dans son enfance, en comparant les impressions reçues par le sens de la vue, avec celles qu’on reçoit par le toucher. De la langue écrite.La première langue écrite a dû être une représentation des objets qu’on voulait rappeler. Cette manière était bonne pour représenter les objets sensibles. Tout le monde pouvait alors lire sans apprendre. Mais comment peindre les idées intellectuelles? On l’a fait par allégorie: et c’ést peut être à cela qu’ést dû le style figuré qui ést si répandu parmi les Orientaux.Ecriture hieroglyphique. Dès qu’on représenta par des allégories les idées intellectuelles, la langue écrite n’était plus à la portée que de ceux qui étaient doués d’assez d’intelligence pour comprendre les allégories. Mais il y en a que les gens les plus instruites ne comprendraient pas. De cette nouvelle complication, quelques hommes sont parvenus à retenir à eux-mêmes le langage écrit, comme le fesaient les prêtres en Egypte. La langue hiéroglyphique a un autre desavantage: pour l’écrire, il faut avoir acquis une certaine facilité de dessiner. Les caractères se sont altérés entre les mains des mauvais dessinateurs. Quelquefois on en a fondu plusieurs en un seul: enfin il n’en ést resté que les premiers lineamens, comme nous le voyons dans l’écriture Chinoise. Des langues alphabétiques.Les langues Orientales sont évidemment fondées sur le dessin. Quelquesuns ont voulu rapporter les langues Européennes à la même origine: mais il y a une longue dissertation dans l’Idéologie de M. Destutt Tracy, qui prouve effectuellement que cette opinion n’ést point soutenable.7 Nos langues semblent dériver plutôt de la musique que du dessin. On a voulu peindre les sons de la voix: on a cherché quels étaient les sons élémentaires, on les a représentés par des caractères, et les sons complexes par les combinaisons de ces caractères. Comparaisons de ces deux sortes de langue.Ces deux espèces de langue ont chacune leurs avantages. La langue hiéroglyphique, dans sa première simplicité, a l’avantage d’être une langue universelle, et d’être facile à lire. Mais elle a aussi ses désavantages. D’abord, on ne peut peindre que des objets sensibles: ensuite, pour peindre un objet, il faut le connaître parfaitement: et l’on a souvent besoin de parler d’objets qu’on n’a jamais vus. La langue alphabétique peut exprimer tant les idées intellectuelles que les sensibles, et cela sans qu’on connaisse l’objet qu’on veut désigner. Mais elle ést très difficile à lire, surtout si aux autres difficultés, on ajoute celle de la prononciation: D’ailleurs, nous croyons souvent avoir compris un livre, lorsque nous en avons lu tous les mots: or il arrive souvent que nous n’en avons presque rien compris, ce qui n’arriverait pas si tous les signes étaient naturels, comme dans l’écriture hiéroglyphique. On a voulu reformer nos langues, et conformer toujours l’écriture à la prononciation. Mais de graves difficultés se présentent ici. D’abord, quelques-uns tiennent aux étymologies, et veulent les conserver: ensuite, notre prononciation peut bien s’altérer: nous n’avons pas de diapason invariable pour la régler: Un chanoine ingénieux que j’ai connu à Nîmes avait eu l’idée d’une machine parlante, qui conserverait les sons, et qui les empêcherait de varier: il avait réussi à construire une espèce d’orgue, qui lorsqu’on tournait la manche, prononçait d’une manière assez semblable à la voix humaine, les voyelles a, e, i, o, u, et les mots papa, maman. Il n’y avait que cet inconvénient-ci, que lorsque la chose devint connue, chaque fois que l’inventeur se promenait dans les rues, les enfans le suivaient, et criaient, a,e,i,o,u, papa, maman: a,e,i,o,u, papa, maman. CHAPITRE IXDE L’ORIGINE DES IDÉESSystème des idées innées. Des idées acquises.nous avons vu tout ce qui a rapport à la nature et à la subdivision des idées: il nous reste à examiner les divers systèmes qu’on a débités sur leur origine. Ils se réduisent à deux principaux. Platon prétend que nous naissons avec toutes les idées que nous aurons jamais de notre vie:1 et que lorsque nous croyons acquérir des idées, elles ne font que se développer en nous: il appelle ces idées que nous avons naturellement dans l’esprit, types intellectuels. Selon lui nous avons aussi, dès notre naissance, des idées que les circonstances empêcheront de se jamais developper dans notre esprit. Descartes et Malebranche ont adopté ce systême, à quelques modifications près.2 Aristote tient au contraire que rien n’ést dans l’esprit qui n’ait été dans les sens.3 Lui-même il n’a pas dans ses ouvrages démontré ce maxime: Locke l’a mis hors de doute:4 Condillac, Bonnal, etc. l’ont encore plus développé:5 Cabanis et Destutt-Tracy l’on porté à un dégré plus haut encore: ils ont adopté l’opinion que penser ést sentir.6 La doctrine de Platon ést appelée celle des idées innées: celle d’Aristote ést la doctrine des idées acquises. Celle de Platon fut d’abord reçue dans nos écoles: mais celle d’Aristote la supplanta, et y domina jusqu’au tems de Descartes. Depuis son tems, les idées innées sont encore en vogue. Examen de ces systèmes.Ce qu’il faut remarquer, c’ést que les partisans des idées innées n’ont jamais démontré leur existence: ils se sont contentés de l’affirmer. Mais il ne faut pas admettre ce système sans preuve. Démontrez-moi que j’ai apporté toutes mes idées au monde, et alors je le croirai: mais je ne le croirai pas auparavant: d’autant plus que cette notion n’ést pas de la moindre utilite dans la pratique. Ce qui a pu égarer Platon, c’ést que lorsque nous décomposons une nouvelle idée, nous la réduisons à des idées simples que nous connaissions déjà depuis longtems. Cela pourrait faire croire que nous apportâmes ces idées avec nous au monde. D’un autre côté, chaque fois que nous voyons un nouvel objet, nous acquerrons une nouvelle idée: il y a donc des idées acquises; car si elles étaient dans nos esprits sans que nous en sûssions rien, ce serait pour nous comme si elles n’y étaient pas. Ce n’ést qu’après avoir vu l’objet, que nous avons la conscience que l’idée se trouve dans notre esprit: où donc y a-t-il des preuves qu’elle s’y trouvait auparavant? Nous avons déjà prouvé que les idées intellectuelles même ont leur source dans les sens. D’ailleurs les noms qui expriment ces idées l’indiquent assez: car ce sont presque tous des allégories, tirées de la sensation. Celles-même d’entr’elles qui sont fantastiques, qui sont imaginaires, ont leur origine dans la sensation: Que quelqu’un fasse tomber par exemple mon chapeau dans la boue, et que je prenne le parti de me couper la gorge avec ce quelqu’un pour venger l’affront: c’ést de l’honneur mal entendue, mais c’ést toujours de l’honneur: et l’on ne niera guère qu’elle ne vienne des sensations. Objections resolues touchant les idées acquises.On objecte que s’il n’y avait point d’idées innées, les hommes ne seraient pas d’accord sur tant de choses. Mais doit-on s’étonner qu’ils soient d’accord? N’ést-ce pas beaucoup plus étonnant qu’ils ne s’accordent pas davantage? N’ont-ils pas la même organisation, les mêmes besoins, les mêmes facultés? On a encore affirmé que les sentimens du juste et de l’injuste doivent être innés, parcequ’ils sont plus vifs dans la jeunesse qu’ils ne le sont dans l’âge mur. D’abord, on peut disputer le fait. Hobbes a appelé le méchant, un enfant robuste:7 et certes si les enfans n’avaient jamais appris ce que sont le juste et l’injuste, ils n’en auraient guère un sentiment aussi vif. Ceux d’entr’eux à qui on a donné le sentiment, l’ont plus vivement que nous: c’ést qu’à force de vivre dans le monde, on s’use un peu là dessus, et l’on se résigne à l’injustice, comme à une chose dans l’ordre de la nature. Les pompes, les cérémonies, sont autant de témoignages rendues à l’opinion d’Aristote:8 elles sont faites pour parler aux sens. Et que de gens n’y a-t-il pas au monde, qui n’ont d’idée nette d’un juge, passée celle de sa perruque et de sa robe? Aptitudes innées.J’ai donc de la peine à croire qu’il puisse y avoir des idées innées. Il peut y avoir une aptitude innée pour recevoir plus facilement et pour retenir plus longtems les idées d’une certaine classe. Je crois qu’il en ést des idées à l’esprit ce qu’il en ést des alimens au corps: Nous n’avons pas des alimens innés: mais chacun de nous ést organisé de manière à digérer plutôt tel genre d’aliment que tel autre. Je crois qu’il en ést de même des idées: et que le systême d’Helvétius qui veut que nos aptitudes originaires soient les mêmes, ést tout à fait insoutenable.9 Quoique je ne croie pas aux idées innées, je ne crois pourtant pas avec Condillac que l’enfant vient au monde sans idées:10 je crois qu’il peut en acquérir dans le sein de sa mère, car on sait qu’il y éprouve des sensations. Dispositions instinctives.Ce que les physiologistes appellent disposition instinctive11 s’oppose au système d’Aristote. Un enfant tette, un poulin bondit, etc. presqu’au moment de naître. Mais pour renverser une théorie il ne suffit pas de montrer un phénomène isolé dont elle ne rend pas raison. Nous ne pouvons pas expliquer ces déterminations naturelles: mais nous aurons peutêtre un jour plus de lumières à cet égard. Système de Kant.Les philosophes Allemands trouvèrent le système d’Aristote trop matérialiste. Ce fut, dit-on, pour cela que Kant inventa son système. Ce métaphysicien croît que les idées de l’espace et de la durée sont innées, ainsi que celles du juste et de l’injuste, et plusieurs autres, qu’il croit être des formes de notre intelligence.12 Pour moi je ne conçois pas comment nous pourrions avoir l’idée de l’espace s’il n’y avait qu’un seul corps au monde; ni comment un être seul dans l’univers aurait celles du juste et de l’injuste, qui me semblent dériver entièrement de convention. De Bonnal.Je ne dirai qu’un mot du système de M. Bonnal, que le langage a précédé la pensée.13 Il ést vrai que le langage nous aide beaucoup a penser: mais aussi sans penser on n’aurait jamais pu inventer le langage. Action de l’esprit sur la matière. Harmonie préétablie de Leibnitz.Une autre question qui a fort agité les philosophes, c’ést de savoir comment l’esprit agit sur la matière, et comment la matière réagit sur l’esprit. Leibnitz nie absolument cette action.14 Un paysan, dit-il, voit deux horloges, dont les aiguilles se meuvent de la même manière, et d’égale vîtesse: il croirait que ces horloges communiquent entr’elles.15 De même, nous voyons que nos actions suivent nos pensées, et nous croyons qu’elles en sont les effets: C’ést une erreur: Dieu a arrangé nos esprits,16 dès le commencement, de manière à recevoir une certaine suite de modifications, et nos esprits à recevoir, aux mêmes instans, des modifications analogues. Ainsi le corps et l’âme sont comme deux horloges qui vont d’une vîtesse égale. Modifiée par Malebranche.On objecta à ce système qu’il détruisait le libre arbitre. Pour obvier à cet inconvénient, Malebranche imagina que le corps avait la liberté de ses modifications: mais qu’à chaque impression, Dieu, qui n’était pas loin, arrangeait l’âme sur le champ de la même manière.17 Il faut avouer que ce système fait jouer à l’Auteur de l’Univers un rôle bien ridicule. L’esprit pense-t-il toujours?Une troisième question qu’on a tâché de resoudre, ést celle-ci, L’esprit pense-t-il toujours? On assure qu’il pense, même dans le sommeil le plus profond: et si nous croyons n’avoir pas rêvé, c’ést que nous avons oublié nos rêves. Pour appuyer cette proposition, on a défini l’esprit, une substance essentiellement pensante, et l’on a dit, Puisqu’il ést essentiellement pensant, il faut qu’il pense toujours. On pourrait, de cette manière-là, prouver tout ce qu’on voulait. Faut-il que je regarde comme démontrée la proposition que l’esprit pense toujours, parceque vous avez jugé à propos de le définir, une substance essentiellement pensante? La conclusion n’ést d’ailleurs pas une suite rigoureuse des prémisses. On dit bien que les corps sont essentiellement mobiles: cependant ils ne sont pas toujours en mouvement. [a-a]CH connaître aucunement [b-b]CH nie [c-c]CH établir [d-d]CH du peu de justesse [e-e]CH du [f-f]CH classer [g-g]CH auxquelles [h-h]CH exposé [i-i]CH en comprendre dans la même classe un nombre d’ailleurs très limité [j-j]CH alternatives [k-k]CH contraires [1 ]The list of great philosophers indicates that “logic” is to be interpreted in a comparatively broad sense: Aristotle (384-322 ), Plato (427-347 ), the mediaeval Scholastic logicians, René Descartes (1596-1650), Gottfried Wilhelm von Leibniz (1646-1716), Etienne Bonnot de Condillac (1715-80), and Immanuel Kant (1724-1804). [l-l]CH ne veux vous soumettre que [m-m]CH découvrir de nouvelles vérités [2 ]Condillac, La logique, ou Les premiers développemens de l’art de penser (1780), in Oeuvres complètes, 31 vols. (Paris: Dufart, an XI [1803]), Vol. XXX, pp. 5-15 (Pt. I, Chap. i). [* ]Ne dirait-on pas plutôt que ces hommes extraordinaires ont été excités au travail par quelque circonstance qui leur a fait sentir vivement combien l’ignorance ést un grand desavantage, et la science un avantage, dans la vie? [a-a]CH plusieurs [b-b]CH et [1 ]A footnote indicator appears here, but there is no note in the manuscript. [c-c]CH portés à la méditation [2 ]The two parts of the preceding clause (“ceux . . . moulin” and “s’y . . . incommodés”) appear in the text in reverse order, but marked for transposition. [3 ]Plutarch (ca. 50-120 ) tells the story of Archimedes (287-212 ) in his Life of Marcellus, in Lives (Greek and English), trans. Bernadotte Perrin, 11 vols. (London: Heinemann; Cambridge, Mass.: Harvard University Press, 1914-26), Vol. V, p. 487 (xix). [d-d]CH par la même raison [e-e]CH paraissent se confondre en [b-b]CH tout l’éclat [c-c]CH de splendeur [d-d][CH proposed:] visions [e-e]CH est apparue [f-f]CH la mémoire [1 ]The case is described by Dugald Stewart (1753-1828), the Scottish philosopher, in Some Account of a Boy Born Blind and Deaf (Edinburgh: reprinted from Transactions of the Royal Society of Edinburgh, 1812); the specific details given below are on pp. 7, 20, and 69. [2 ]Traité des sensations (1754), in Oeuvres, Vol. IV, pp. 1-420, passim. [3 ]Here again there is a footnote indicator but no note. [g-g]CH ses progrès seraient lents [h-h]CH deviendraient [4 ]See Jean le Rond d’Alembert (1717-83), “Eclaircissemens sur différens endroits des Elémens de philosophie” (1767), in Mélanges de littérature, d’histoire et de philosophie (1753), new ed., 5 vols. (Amsterdam: Chatelain, 1759-67), Vol. V, pp. 116-17 (Ec. vii). [5 ]The account is in John Locke (1632-1704), An Essay Concerning Human Understanding (1690), in Works, new ed., 10 vols. (London: Tegg, et al., 1823), Vol. II, p. 191 (Bk. III, Chap. iv, Sect. 11). [i-i]CH privé d’une place avantageuse [6 ]Again a footnote indicator but no note. [j-j]CH éprouverait [7 ]Denis Diderot (1713-84), “Lettre à Mademoiselle ***,” in Oeuvres, ed. Jacques André Naigeon, 15 vols. (Paris: Desray, 1798), Vol. II, pp. 328-32 (Chap. v). [a-a]CH de comprendre [b-b]CH qui divise les idées simples des idées [c-c]CH premier [1 ]Dissertatio de methodo (in French, 1637), in Opera philosophica, 4th ed. (Amsterdam: Elzevir, 1664), pp. 23 ff. (v). [2 ]The story of the slave Androcles is told by Aulus Gellius (b. ca. 130 ) in The Attic Nights (Latin and English), trans. John C. Rolfe, 3 vols. (London: Heinemann; New York: Putnam’s Sons, 1927-28), Vol. I, pp. 420-6 (V, xiv). [3 ]For these terms, see the discussion under “predicables” in Aristotle, Topica, in Posterior Analytics, Topica (Greek and English), trans. Hugh Tredennick and E.S. Forster (London: Heinemann; Cambridge, Mass.: Harvard University Press, 1960), pp. 282-4 (102a-b). [4 ]Joannes Scotus Duns (1265-1308?) and St. Thomas Aquinas (ca. 1225-74). [5 ]Not Aquinas, but Alexander of Hales (ca. 1185-1245) was known as “Doctor irrefragabilis.” [6 ]Descartes, Principia philosophiae (1644), in Opera, p. 16 (I, lix). [7 ]Ibid., pp. 15 (I, lvii) and 25-7 (II, iv, x). [8 ]Condillac, L’art de penser (1775), in Oeuvres, Vol. IX, pp. 111-13 (Pt. I, Chap. viii). [9 ]Condillac, Traité, pp. 223-4 (Pt. II, Chap. viii). [10 ]Kant, Kritik der reinen Vernunft (1781), in Sämmtliche Werke, ed. Karl Rosenkrantz and Friedrich Schubert, 14 vols. in 12 (Leipzig: Voss, 1838-40), Vol. II, pp. 34-54. [11 ]George Berkeley (1685-1753) first expounded his principle in An Essay toward a New Theory of Vision (1709), in Works, 3 vols. (London: Priestley, 1820), Vol. I, pp. 225-316; it is more fully expounded in A Treatise Concerning the Principles of Human Knowledge (1710), ibid., pp. 1-106, and Three Dialogues between Hylas and Philonous (1713), ibid., pp. 255-360. [12 ]Nicolas Malebranche (1638-1715), Recherche de la vérité (1674-78), in Oeuvres complètes, ed. A. Robinet, et al., 20 vols. (Paris: Vrin, 1962-67), Vol. III, pp. 58-9 (Eclaircissement vi). [13 ]Eléments d’idéologie, Vol. I, pp. 115-22 (Chap. vii). [14 ]Pierre Louis Moreau de Maupertuis (1698-1759), “Examen philosophique de la preuve de l’existence de Dieu employée dans l’Essai de cosmologie” (1758), in Oeuvres, new ed., 4 vols. (Lyon: Bruyset, 1768), Vol. I, pp. 393-6 (Sects. xi-xviii). [1 ]Pierre La Ramée (Petrus Ramus) (1515-72), Dialecticae institutiones (Paris: Bogardus, 1543). [2 ]Jean Baptiste Pierre de Monet, chevalier de Lamarck (1744-1829), employed the binary method in his Flore Françoise, 3 vols. (Paris: Imprimerie royale, 1778). In the prefatory discourse to his Systême des animaux sans vertèbres (Paris: Deterville, an IX [1801], pp. 31-3, Lamarck explains that binary division is not adequate for this subject, and illustrates in his table on pp. 49-50. [3 ]Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, ed. Denis Diderot and Jean le Rond d’Alembert, 17 vols. (Paris: Briasson, et al., 1751-65); specifically, Diderot’s “Observations sur la division des sciences, du chancelier Bacon,” Vol. I, pp. li-lii, with reference to Francis Bacon (1561-1626), De augmentis scientiarum (1623), in Works, ed. James Spedding, et al., 14 vols. (London: Longman, et al., 1857-74), Vol. I, p. 540 (Latin), and Vol. IV, p. 337 (English). [4 ]Arrêté contenant une nouvelle organisation de l’Institut National, Bull. 243, No. 2257 (23 Jan., 1803), Bulletin, 3rd ser., VII, 373-8, set up four academies, of sciences, French language and literature, Classical history and literature, and Beaux-Arts. This scheme reflected Napoleon’s desire to abolish the Academy of Moral and Political Science established with the Academies of Science and of Literature and Beaux-Arts by Constitution de la république française (1795), which provided for the Institut in Article 298, and Loi sur l’organisation de l’instruction publique, Bull. 203, No. 1216 (25 Oct., 1795), Bulletin, 1st ser., VI, 1-13, which established the Academies in Titre 4. [5 ]Pierre Roland François Butet (1769-1825), Abrégé d’un cours complet de léxicographie (Paris: Renouard, 1801). [6 ]André Morellet (1727-1819), “Remarques sur un ouvrage intitulé: Abrégé d’un cours complet de léxicographie,” in Mélanges de littérature et de philosophie du 18e siècle, 4 vols. (Paris: Lepetit, 1818), Vol. I, pp. 369-84, esp. 369-71, and 377 ff. [7 ]Carl Linnaeus (von Linné) (1707-78) sets forth his system of classification in Systema naturae (Leyden: Batavorum, 1735) and in Fundamenta botanica (Amsterdam: Schouten, 1736). [8 ]Antoine Laurent de Jussieu (1748-1836), Genera plantarum (Paris: Hérissant, 1789). [1 ]Mill here indicates the insertion of the next seven words from the verso of the previous folio. [2 ]The so-called “Port Royal logicians,” Antoine Arnauld (1612-94) and Pierre Nicole (1625-95), La logique, ou L’art de penser (1662), dernière éd. (Amsterdam: Wolfgank, 1775), pp. 132-40 (Pt. I, Chap. xi). [3 ]Joseph Diez Gergonne, “Essai sur la théorie des définitions,” Annales de Mathématiques Pures et Appliquées, IX (1 July, 1818), 1-35; the journal, edited by Gergonne, was founded in 1810. The refutation, not in that journal, has not been located. [4 ]Again a footnote indicator but no note. [5 ]Not located. [6 ]The story concerning Diogenes the Cynic (ca. 412-323 ) is told in Diogenes Laertius (fl. early 3rd century ), “Diogenes,” in Lives of Eminent Philosophers, (Greek and English), trans. R.D. Hicks, 2 vols. (London: Heinemann; New York: Putnam’s Sons, 1925), Vol. II, p. 42. [7 ]Mill here indicates the insertion of the next two paragraphs from the verso of the previous folio. [8 ]Antoine Laurent Lavoisier (1743-94) explained his system in Méthode de nomenclature chimique (Paris: Cuchet, 1787), but had named oxygen earlier, in “Considérations générales sur la nature des acides, et sur les principes dont ils sont composés” (1777), in Histoire de l’académie royale des sciences. Année 1778 (Paris: Imprimerie royale, 1781), p. 536. [9 ]In England, by Humphry Davy (1778-1829), “Some Experiments on a Solid Compound of Iodine and Oxygene, and on Its Chemical Agencies” and “On the Action of Acids on the Salts Usually Called Hyperoxymuriates, and on the Gases Produced from Them,” both in Philosophical Transactions of the Royal Society of London, CV, Pt. 1 (1815), 203-13 and 214-19; in France, by Joseph Louis Gay-Lussac, “Recherches sur l’acide prussique,” Annales de Chimie, XC (1815), 136-231. [10 ]Again a footnote indicator but no note. [11 ]Condillac, Essai sur l’origine des connaissances humaines (1746), in Oeuvres, Vol. I, pp. 17-35 (Pt. I, Sect. 1, Chaps. i-ii). [12 ]Gergonne has in mind Bacon, De augmentis, Works, Vol. I, p. 643 (Latin), Vol. IV, p. 431 (English). [13 ]The final instance of a footnote indicator but no note. [14 ]Condillac, La logique, Oeuvres, Vol. XXX, pp. 141-51 (Pt. II, Chap. vi). [1 ]Condillac, Essai, Oeuvres, Vol. I, pp. 173-87 (Pt. I, Sect. IV, Chap. i); cf. La logique, ibid., Vol. XXX, pp. 109-30 (Pt. II, Chaps. ii-iv). [2 ]Louis Gabriel Ambroise, vicomte de Bonald (1754-1840), “Dissertation sur la pensée de l’homme et sur son expression,” Recherches philosophiques sur les premiers objets des connoissances morales (1818), in Oeuvres complètes, 3 vols. (Paris: Migne, 1859), Vol. III, col. 426. [3 ]Condillac, La logique, Oeuvres, Vol. XXX, pp. 131-40 (Pt. II, Chap. v). [4 ]Lagrange, Théorie des fonctions analytiques, passim. [5 ]Destutt de Tracy, Eléments, Vol. II, pp. 23-8 and 74-6 (Chaps. i and iii). [6 ]E.g., Bonald, Recherches, cols. 183-207 (Chap. viii). [7 ]Eléments, Vol. I, pp. 262-71 (Chap. xvi). [1 ]Plato, Meno, in Laches, Protagoras, Meno, Euthydemus (Greek and English), trans. W.R.M. Lamb (London: Heinemann; Cambridge, Mass.: Harvard University Press, 1952), pp. 298-322 (80d-86c). [2 ]Descartes, Meditationes de prima philosophia (1641), in Opera philosophica, pp. 15-25 and 31-5 (Meditations iii and v); Malebranche, Recherche de la vérité, Oeuvres, Vol. I, pp. 429-32 (Bk. III, Pt. II, Chap. iv). [3 ]Aristotle, De anima, in On the Soul, Parva naturalia, On Breath (Greek and English), trans. W.F. Hett (London: Heinemann; Cambridge, Mass.: Harvard University Press, 1935), p. 180 (432a), and Posterior Analytics, in Posterior Analytics, Topica, pp. 255-61 (II, xix). [4 ]Locke, An Essay Concerning Human Understanding, Works, Vol. I, p. 82-Vol. II, p. 157 (Bk. II, passim). [5 ]Condillac, Essai and Traité, both passim; Bonald (not Bonnal), Recherches, cols. 167-83 (Chap. vii). [6 ]Jean Pierre Georges Cabanis (1757-1808), Rapports du physique et du moral de l’homme (1802), 2 vols. (Paris: Caille and Rivier, 1815), passim; Destutt de Tracy, Eléments, specifically Vol. I, p. 35. [7 ]Hobbes, “Preface to the Reader,” Philosophical Rudiments Concerning Government and Society (1651), in English Works, Vol. II, p. xvii. [8 ]Aristotle, De anima, p. 180 (432a). [9 ]Claude Adrien Helvétius (1715-71), De l’esprit (1758), new ed., 2 vols. (Paris: Durand, 1758), Vol. I, pp. 247-84 (Discourse III, Chaps. i-iv). [10 ]Condillac, La logique, pp. 5-15 (Pt. I, Chap. i). [11 ]Cf. Cabanis, Rapports, Vol. II, pp. 320-2. [12 ]Kant, Kritik der reinen Vernunft, Werke, Vol. II, pp. 34-54. [13 ]Bonald, Recherches, cols. 61-122, esp. col. 64. [14 ]Leibniz, Système nouveau de la nature (1695), in Opera philosophica, ed. Johann Eduard Erdmann (Berlin: Eichler, 1840), pp. 124-8. [15 ]Leibniz, Second éclaircissement du système de la communication des substances (1696), ibid., pp. 133-4. [16 ]Sic. The sense requires “corps”. [17 ]Malebranche, Recherche, Vol. I, pp. 45-8 (Bk. I, Chap. i, Sect. ii) and 445 (Bk. III, Pt. ii, Chap. vi). [ade ses idéesa]CH des idées qu’elle reproduit |

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