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Subject Area: Political Theory
Collection: The Collected Works of John Stuart Mill

Appendix B: LETTRE À CHARLES DUVEYRIER LE GLOBE, 18 APR., 1832, P. 1 - John Stuart Mill, The Collected Works of John Stuart Mill, Volume XXV - Newspaper Writings December 1847 - July 1873 Part IV [1847]

Edition used:

The Collected Works of John Stuart Mill, XXV - Newspaper Writings December 1847 - July 1873 Part IV, ed. Ann P. Robson and John M. Robson, Introduction by Ann P. Robson and John M. Robson (Toronto: University of Toronto Press, London: Routledge and Kegan Paul, 1986).

Part of: Collected Works of John Stuart Mill, in 33 vols.

About Liberty Fund:

Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals.


Appendix B

LETTRE À CHARLES DUVEYRIER

LE GLOBE, 18 APR., 1832, P. 1

For the circumstances and Mill’s bibliographical entries explaining this letter to Le Globe, which later appeared in English in the Monthly Repository, see No. 158, where the footnotes and variants are recorded. Mill had planned to write a series of letters, but as Le Globe ceased publication on 20 Apr., this remains his only contribution to the paper. A letter of 12 Mar., 1832, from Duveyrier (who was in London) to Enfantin was printed in Le Globe, 10 Mar., p. 1; it includes this comment: “Je vous ai dit qu’un des plus forts penseurs de Londres, jeune homme connu dans le monde philosophique, se proposait d’entreprendre une série de lettres sur l’état moral et politique de l’Angleterre, surtout dans ses rapports avec la France. Ces lettres ne peuvent être entièrement écrites au point de vue Saint-Simonien; mais l’auteur appelle lui-même les commentaires du Globe sur toutes les questions à l’égard desquelles il peut conserver encore un jugement différent du nôtre; et cette discussion, avec une puissance scientifique d’un ordre très élevé, ne peut qu’être d’une grande utilité pour les lecteurs du Globe.” This French version (not translated by Mill, and abridged) was headed “Politique. / Angleterre. / (Correspondance particulière.) Lettre à Ch. Duveyrier.”

mon cher duveyrier, vous m’avez demandé de correspondre de temps à autre avec le rédacteur du Globe, afin de lui fournir tous les éclaircissements qu’on ne peut attendre que d’un Anglais bien au courant de vos doctrines. J’accepte votre proposition; j’avais déjà songé moi-même à ce travail, et j’aurais probablement réclamé spontanément tôt ou tard la mission honorable à laquelle vous m’appelez aujourd’hui.

Mais avant de commencer cette correspondance, je dois à moi-même et à ceux auxquels elle est destinée, d’exposer plus amplement même que je ne l’ai pu faire dans nos entretiens particuliers, les motifs qui me la font entreprendre. Je le veux d’autant mieux qu’il y a là une instruction réelle à puiser pour les lecteurs du Globe. Pour un Saint-Simonien qui désire connaître l’Angleterre, il ne peut être indifférent de savoir quelles sont les considérations qui engagent un Anglais non Saint-Simonien, et même ne s’accordant avec les Saint-Simoniens, d’une manière complète, sur aucun point, quoique sur tous les points il partage à un certain degré leurs opinions; quelles sont, dis-je, les considérations qui engagent cet homme à se mettre en rapport avec la société Saint-Simonienne.

Vous imaginerez peut-être que le motif qui m’anime est un désir de contribuer pour ma part au but que vous poursuivez avec tant de succès et qui est d’amener deux nations possédant chacune tant d’éléments de grandeur et de prospérité, à se comprendre l’une l’autre, à se rendre mutuellement justice, et à se conformer à cette volonté de la providence qui a donné à chacune d’elles un caractère différent, leur a, par là même, assigné une mission différente, et leur a ainsi commandé de poursuivre le but commun de l’association humaine par des routes séparées quoique non pas contraires. Certes on ne peut se refuser d’attribuer, avec les Saint-Simoniens, à cette combinaison et cette division d’efforts un caractère providentiel. Pour toute intelligence vaste, pour tout homme qui a soif d’une perfectibilité indéfinie, il y a là sujet de se réjouir. Le philosophe y doit trouver une source féconde d’observations sur l’éducation de la race humaine; et c’est là aussi la plus grande garantie offerte au développement simultané de tous les modes de la nature humaine où chacun doit se faire sa place sans comprimer les autres dans leur croissance.

Vous avez raison de penser que j’ai pour ma part cet objet fort à coeur, et que le zèle que vous mettez vous-mêmes à l’accomplir n’est pas un des moindres liens qui existent entre vous et moi. Je sens même parfaitement qu’au point de vue où vous êtes placés, ce doit être là le résultat le plus essentiel que vous vous promettez de ma correspondance. Et cependant, je dois vous le dire, ce motif n’est pas le seul ni même le plus important à mes yeux, de ceux qui m’engagent à choisir le Globe, autant du moins que vous me le permettrez, pour y déposer l’expression de mes opinions et des mes sentiments; il y a pour moi, dis-je, une raison plus puissante de le faire, et la voici: c’est que parmi les lecteurs de ce journal seulement, et nulle part ailleurs, je puis trouver un public capable de comprendre ces opinions et de sympathiser avec ces sentiments; et les membres de votre société offrent la seule réunion de penseurs et d’écrivains avec lesquels il peut être utile, pour le présent, d’entreprendre de les discuter.

Certes il est peu nécessaire de rappeler ici que les Saint-Simoniens sont maintenant la seule association au monde qui soulève systématiquement par la base toutes les grandes questions sociales. Celles-là même qui ont été fixées il y a long-temps sur un terrain que les révolutions n’ont pas encore entièrement bouleversé; celles-là même sur lesquelles les solutions anciennes, quelques affaiblies qu’elles aient pu l’être dans leur influence pratique, n’ont pas cessé de conserver une autorité généralement reconnue. Vous déclarez que toutes les questions sociales doivent être reprises de nouveau, et tandis que, de ce point de vue, vous proposez sur tous les sujets vos propres solutions, vous appelez tous ceux qui ont capacité à faire de même, vous êtes prêts à écouter, désireux de comprendre tous les hommes.

Si en France même cette tentative nous a exposés à tant de fausses interprétations et de haines, il est tout-à-fait impossible qu’aucune réunion d’écrivains pût d’ici à long-temps se lever en Angleterre et entreprendre de vous imiter. En Angleterre il n’y a, quant à présent, aucune place pour les théories générales: à moins toutefois qu’on ne veuille donner ce nom à ces étroites généralisations d’étroites idées qui n’obligent point les esprits même les moins cultivés à sortir de l’horizon rétréci de leur sphère habituelle. Michel Chevalier a souvent présenté dans le Globe cette idée que l’Allemagne a sur toutes les autres nations une supériorité marquée sous le rapport de la science et de l’intelligence, l’Angleterre, sous le rapport de l’industrie, et la France, à raison du développement sympathique de sa population, sous le rapport de la moralité.1 Ainsi la nation allemande est éminemment spéculative, la nation anglaise est essentiellement pratique, et les Français présentent l’union de ces deux qualités, puisqu’ils possèdent à un degré égal la faculté de construire des théories générales et de réduire les théories en pratique.

Si donc un homme a quelques idées qu’il regarde comme important de communiquer à un public allemand, c’est une recommandation positive en sa faveur que de les présenter comme portion d’un système plus général fondé sur un ensemble de vues historiques, sur une conception de philosophie, de littérature et de beaux-arts; une pareille marche s’accorderait parfaitement avec la tendance de l’esprit germain. Des vues très étendues, et par cette raison même ne comportant qu’une réalisation à distance et graduée, ont plus de chances de trouver accueil dans cette contrée que celles d’une moindre portée. En France même, si le caractère général et systématique d’une idée n’est pas une cause positive de succès, il n’est pas non plus une cause positive de défaveur; mais en Angleterre c’est tout l’opposé.

Le caractère éminemment pratique des Anglais, ce caractère qui leur donne, en tant qu’hommes d’affaires et industriels, une supériorité incontestable sur toutes les nations de l’Europe, a en même temps pour résultat de les rendre très peu soucieux de tout ce qui ne conduit pas à une pratique instantanée. Les Anglais, même en politique, ne se sont jamais laissé émouvoir par des abstractions; ils ont combattu pour certaines lois spéciales, mais jamais pour un principe de législation. Les doctrines de la souveraineté du peuple et des droits de l’homme n’ont jamais jeté de profondes racines dans ce pays. Il y a eu clameurs publiques pour obtenir certains changements particuliers dans le mode d’élection des membres de la chambre des communes, pour provoquer quelque acte spécial du parlement comme remède à quelque souffrance actuelle, pour faire supprimer quelque taxe particulière, etc. Le public anglais ne pense pas qu’un homme vaille la peine d’être écouté toutes les fois qu’il ne propose pas quelque chose à faire, et même quelque chose à faire immédiatement. Il y a plus, les seules raisons qui puissent en général faire impression sur lui sont celles qui se rattachent aux conséquences directes d’une proposition spéciale.

Celui donc qui désire produire un effet immédiat sur le public anglais doit présenter chaque idée assise autant que possible sur sa propre base, et doit je dirai presque s’efforcer de cacher le lien qui rattache cette idée à une série d’autres idées. Si les lecteurs venaient à soupçonner que cette proposition rentre dans un système, ils en conclueraient que celui qui la présente ne la regarde pas comme étant bonne intrinsèquement et par elle-même, mais comme bonne seulement par sa liaison avec des idées chimériques, ou tout au moins avec des principes auxquels, pour me servir d’une expression vraiment anglaise, ils ne sont pas préparés à donner leur assentiment.

Pour vous qui savez que la politique est une science éminemment progressive, et qu’aucune des grandes questions de l’organisation sociale ne peut recevoir sa solution à moins d’être considérée dans ses rapports avec un ensemble de vues qui plongent loin dans le passé et loin dans l’avenir; pour vous il est à peine nécessaire de faire la remarque qu’il doit y avoir dans votre langage beaucoup de choses qui dans le moment actuel ne peuvent aucunement aller au peuple d’Angleterre. Quand on s’adresse à des Anglais il faut avoir soin de ne jamais les entretenir que du pas qui doit être le plus immédiatement franchi, en ayant soin de tenir dans l’ombre tous ceux qui doivent suivre. Quoique vous ayez à proposer, il faut resserrer votre raisonnement dans les limites les plus étroites; il faut établir l’opportunité de la mesure sur les considérations les plus restreintes possibles, et ne dépenser de vérités générales que ce qui est exactement et absolument indispensable pour arriver à la conclusion particulière dont on a besoin.

Or puisque le peuple anglais demande à être traité de cette manière, il faut bien se prêter à sa volonté, et ceux qui écrivent pour lui doivent prendre le langage le plus capable de l’impressionner. Lors donc que je vois qu’il serait bon que le parlement passât telle ou telle loi demain ou aujourd’hui, et que je crois de mon devoir de contribuer à l’y déterminer, je prendrai à tâche d’exposer au peuple anglais les avantages immédiats qui me paraissent devoir résulter de cette mesure; mais lorsque je désire amener la discussion sur le champ de la science ou de la philosophie, établir quelques principes généraux de politique, ou poser les questions dont la solution doit m’être donnée par d’autres, alors il faut que je m’adresse là où je puis espérer de trouver des lecteurs capables de comprendre et d’aimer de pareilles recherches, et des écrivains capables de s’en occuper.

Je vais à vous comme viennent en Europe les littérateurs et les artistes du pays de l’industrialisme pur des Etats-Unis d’Amérique: comme moi ils doivent chercher ailleurs que dans leur propre patrie une place pour leur vocation. Je conçois qu’en philosophie politique l’initiative appartient à la France dans ce moment, non pas tant à raison du nombre de vérités pratiques dont elle est en possession actuelle, qu’à cause de la hauteur bien plus grande à laquelle la discussion y est parvenue, hauteur dont l’Angleterre est encore éloignée de tout l’intervalle qui existe entre 1789 et 1832. Tout homme donc qui peut contribuer en quelque manière à l’élaboration de principes politiques, doit apporter le tribut de ses idées, quelles qu’elles puissent être, à la France, et entre tous vos compatriotes, à vous en particulier qui, sous presque tous les rapports, avez une si énorme avance.

J’ai encore un autre motif pour me mettre en communication avec les lecteurs du Globe. Tout Anglais que je suis, je crois les comprendre mieux que même aucune classe de mes compatriotes; la raison en est que vous avez des opinions bien déterminées sur tous les sujets qui intéressent vivement l’humanité, et loin d’en garder aucune en réserve, vous les produisez publiquement toutes les fois que l’occasion s’en présente: chez nous au contraire, quelles que soient les opinions d’un homme, jamais il ne les livre au public à moins d’y être naturellement amené par quelque évènement du jour. Tout le reste il le garde pour lui, ou le met en réserve pour quelque ouvrage philosophique. Jamais vous ne pourrez dire quelle sorte d’hommes sont ceux que vous voyez lisant le Times ou le Morning-Chronicle, la Revue d’Edimbourg ou le Quarterly Review; tout au plus vous pourrez deviner s’ils sont tories, whigs ou radicaux; souvent même sur ce point vous devinerez mal; combien d’ailleurs cette qualification vous apprend peu des croyances essentielles d’un homme! Vous le savez mieux que personne; mais au contraire qu’un homme lise le Globe, ce fait seul vous révèle en grande partie son caractère, sa manière de penser. Moi en particulier, qui depuis long-temps suis lecteur assidu de ce journal aussi bien que de toutes vos publications, je puis dire que je connais les opinions des Saint-Simoniens, que j’entends leur langage, que je sais enfin de quelle manière mes propres idées doivent être présentées pour trouver accès auprès d’eux. Je n’en pourrais dire autant d’aucune classe de mes compatriotes à laquelle j’essaierais de m’adresser.

A toutes ces raisons pour entrer en correspondance avec vous, permettez-moi d’en ajouter une qui certes à elle seule serait bien suffisante: je veux parler de la haute admiration que je ne puis m’empêcher de ressentir pour le but que vous vous proposez et la manière dont vous y marchez. Lorsque je vois des hommes faire tout ce que font les Saint-Simoniens et sacrifier tout ce qu’ils sacrifient pour une doctrine qui renferme en elle tant de vérité, et qui, bien que je ne puisse l’adopter personnellement, doit, j’en suis convaincu, faire infiniment plus de bien par ce qu’elle a de bon, qu’elle ne peut faire de mal par ce qu’elle a de mauvais; avec ce spectacle devant moi il suffit que de pareils hommes pensent que je puis leur être de quelque utilité, pour que je réponde avec ardeur à leur appel, autant du moins que cette tâche pourra s’accorder avec mes convictions propres, et avec ce que peut m’imposer de travaux et de sacrifices mes devoirs supérieurs envers ma patrie.

J.

[1 ]See, e.g., Chevalier, “Direction nouvelle à donner à la politique extérieure,” Le Globe, 3 June, 1831, p. 1; cf. other articles by Chevalier, ibid., 20 May, 1831, p. 1, 5 Feb., 1832, pp. 1-2, and 12 Feb., 1832, pp. 1-2.