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say to ricardo - David Ricardo, The Works and Correspondence of David Ricardo, Vol. 6 Letters 1810-1815 [1810]

Edition used:

The Works and Correspondence of David Ricardo, ed. Piero Sraffa with the Collaboration of M.H. Dobb (Indianapolis: Liberty Fund, 2005). Vol. 6 Letters 1810-1815.

Part of: The Works and Correspondence of David Ricardo, 11 vols (Sraffa ed.)

About Liberty Fund:

Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals.


say to ricardo

Mon cher Monsieur,

Je me reproche de ne vous avoir pas répondu plus promptement. Nous nous occupons heureusement, vous et moi, de choses de tous les temps, plutôt que de celles du moment actuel, qui ne sont pas gaies, malgré les fêtes que l’on donne pour faire croire aux peuples qu’ils sont heureux. En attendant, ils sont dépouillés par leurs amis et par leurs ennemis; les uns les tourmentent par leur ambition; les autres, par leurs vengeances; et les lumiéres, aussi bien que le courage civil, leur manquent pour résister á propos.

Le sujet des valeurs est, comme vous le dites, difficile et compliqué, et je suis un peu confus qu’avec la prétention que j’ai eue de me mettre á la portée des esprits les plus ordinaires, je ne sois pas entiérement compris des hommes les plus distingués. Il faut que je me sois bien mal expliqué, puisque vous m’accusez d’avoir dit que l’utilitéétait la mesure de la valeur; tandis que je croyais avoir toujours dit que la valeur que les hommes attachent á une chose est la mesure de l’utilité qu’ils trouvent en elle; et quand vous ajoutez: “Riches are valuable only as they can procure us enjoyments; and the man is most rich who has most valuables,” vous tenez exactement le même langage que moi. Je conviens de même, avec vous, que la valeur d’un produit ne peut pas baisser au-dessous de ce que coútent les difficultés de sa production. Si les hommes estiment que son utilité vaut ce prix-lá, ils le produisent; s’ils estiment que son utilité ne vaut pas ce prix-lá, ils ne le produisent pas.

Je m’aperçois que je me suis encore mal exprimé dans un autre endroit (page 95), en disant que: “le comble de la richesse, quelque peu de valeurs qu’on possédât, serait de pouvoir se procurer pour rien tous les objets qu’on voudrait consommer.” Je n’ai point voulu dire comme les stoï¨ciens, et comme vous m’en accusez, qu’on est d’autant plus riche qu’on a moins de désirs, mais d’autant plus, qu’on peut acquérir á meilleur marché les choses qu’on désire, quelles qu’elles soient, c’est-á-dire des maisons, des domestiques, des chevaux, si on les désire; ce qui arriverait, en effet, dans la supposition oú les difficultés des frais de production se réduiraient á peu de chose ou á rien. Cette supposition est inadmissible dans son excés, je le sais; mais, ce qui ne l’est pas, ce sont les différents degrés de bon marché(cheapness) qui s’éloignent ou se rapprochent plus ou moins du bon marché absolu.

Vous avez bien raison en disant qu’un manufacturier qui, pendant la dépréciation de votre papier-monnaie, aurait fait son inventaire en livres sterling, aurait pu croire son capital augmenté, tandis qu’en effet il aurait diminué. Il est bien évident que, lorsque j’ai dit que ce n’est que par un inventaire qu’on peut savoir si le capital qu’on a est accru ou diminué, c’était avec cette restriction nécessaire: en supposant que la monnaie (the currency) qui sert á inventorier n’a pas changé de valeur. Je sens maintenant la nécessité d’exprimer ce qui me paraissait évident, et j’aurai soin de l’exprimer dans les prochaines éditions de mon Catéchisme, si le public accueille ce petit ouvrage.

Que vous dirai-je á l’égard de votre polémique avec M. Malthus? Vous avez l’un et l’autre étudié la question of rent and profits sans doute beaucoup mieux que moi; et puis je vous confesse que ma façon d’envisager les profits, soit d’un capital, soit d’un fonds de terre, rend trés difficile pour moi la tâche de débrouiller cette question. Je ne peux m’empêcher de faire entrer pour beaucoup, dans l’appréciation des profits, le talent, la capacité industrielle de celui qui fait valoir un terrain ou un capital; et je regarde comme comparativement peu important le profit propre, le profit inhérent á ces deux instruments. Au surplus, je dois me défier beaucoup de mon opinion, et je crains de l’énoncer á côtédelavôtre. Je me bornerai donc á souhaiter, avec M. Mill, que vous développiez vos idées dans un ouvrage ad hoc. J’y gagnerai, et le public aussi. Que j’envie votre sort de faire de l’économie politique dans votre belle retraite de Gatcomb-Park! Je n’oublierai jamais les trop courts moments que j’y ai passés, ni les charmes de votre conversation.

Agréez, mon cher Monsieur, les assurances de ma haute estime et de mon sincére attachement,

J.-B. Say.]