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Subject Area: Economics
Subject Area: Political Theory
Topic: Socialism and the Classical Liberal Critique
Topic: Property

CINQUIÈME SOIRÉE - Gustave de Molinari, Les Soirées de la Rue Saint-Lazare: Entretiens sur les lois économiques et défense de la propriété [1849]

Edition used:

Les Soirées de la Rue Saint-Lazare: Entretiens sur les lois économiques et défense de la propriété (Paris: Guillaumin, 1849).

About Liberty Fund:

Liberty Fund, Inc. is a private, educational foundation established to encourage the study of the ideal of a society of free and responsible individuals.


CINQUIÈME SOIRÉE

SOMMAIRE Droit de preter.—Législation qui reqit le pret a intérèt.—Définition du capital—Mobiles qui poussent l homme a former des capitaux.—Du credit—De l'interet—Élements qui le composent—Travail—Privation.—Risques—Comment ces élements peuvent être réduits—Qu'ils ne peuvent l'etre par des lois—Resultats désastreux de la legislation limitative du laux de l'intérêt.

le conservateur

Chien d'usurier! prêter à un écervelé qui dissipe d'avance son héritage avec des demoiselles de l'Opéra, et à quel taux, juste ciel?

l'Économiste

A qui donc en avez-vous?

le conservateur

A un usurier maudit, qui s'est avisé de prêter une grosse somme à l'un de mes fils.

l'Économiste

A quel taux?

le conservateur

A deux pour cent par mois, vingt-quatre pour cent par an, ni plus ni moins!

l'Économiste

Ce n'est pas trop cher. Songez que vous ètes encore dans la fleur de l'âge, robuste et bien portant. Songez ensuite que la loi interdit formellement l'usure. L'intérêt légal est de cinq pour cent en matière civile, et de six pour cent en matière commerciale.

le conservateur

Eh! c'est précisément parce que l'intérêt légal est de cinq et six pour cent, qu'on ne devrait pas prêter à vingtquatre.

l'Économiste

On prête cependant. Et s'il faut tout vous dire, je tiens pour sῦr que la loi est pour quelque chose dans ces vingtquatre pour ceut.

le conservateur

Comment? Mais la loi ne m'autorise-t-elle pas à poursuivre cet infâme usurier....

le socialiste

Ce vampire du capital....

l'Économiste

Qui prête au dessus du taux légal. Eh! c'est à cause de cela même. Voici ce qui va arriver: Vous allez poursuivre l'usurier chez qui votre fils s'est permis d'escompter son droit a l'héritage. Il sera obligé de se défendre. Le procès sera juge, et il le gagnera faute de preuves suffisantes. Mais ce procès ne lui aura pas moins coùté quelque argent. De plus, sa réputation aura reçu un nouvel accroc. Tous risques auxquels il ne serait point exposé, si la législation qui limite le taux de l'intérêt n'existait point. Or il faut bien qu'un prêteur couvre ses risques.

le conservateur

Oui, mais vingt quatre pour cent?

l'Économiste

Si l'on considère combien les capitaux sont rares aujourd'hui, combien les placements sont chanceux, surtout quand l'emprunteur est un habitué de Breda-Street, combien encore le régime réglementaire a exagéré le prix des procès, on trouvera, en fin de compte, que vingtquatre pour cent, ce n'est pas trop cher.

le conservateur

Vous plaisantez. S'il en était ainsi, pourquoi le législateur aurait-il limité à cinq et six pour cent le taux légal de l'intérêt?

l'Économiste

Parce que ce législateur-là était un pauvre économiste.

le conservateur

Vous voulez donc que l'usure soit desormais permise.

le socialiste

Vous voulez que le travail soit livré sans merci à la tyrannie du capital.

l'Économiste

Je veux, au contraire, que le taux de l'intérêt soit toujours le plus bas possible; et voila pourquoi je supplie le legislateur de ne plus s'en occuper.

le conservateur

Mais si l'on ne met aucun frein à la cupidité des usuriers, où donc s'arrêtera l'exploitation des pères de famille?

le socialiste

Mais si la loi ne borne point la puissance des capitalistes, où s'arrètera l'exploitation des travailleurs?

l'Économiste

Ouf!

le conservateur

Justifiez donc cette doctrine anarchique et immorale du laisser-faire.

le socialiste

Oui, justifiez cette doctrine bancocratique et malthusienne du laisser-faire

l'Économiste

Que cet accord me charme.... Dites-moi donc, ô digne et excellent conservateur, n'avez-vous pas applaudi à la fameuse proposition de M. Proudhon, relative à la suppression graduelle de l'intérêt?

le conservateur

Moi!!! Mais je l'ai flétrie de toute mon indignation.

l'Économiste

Vous avez eu tort. Vous vous êtes montré souverainement illogique en la flétrissant. Que voulant M. Proudhon? Il voulait faire descendre, par l'action du gouvernement, l'intérèt à zéro.

le conservateur

L'abominable utopiste!

l'Économiste

Cet utopiste se contentait pourtant de suivre les traces de vos législateurs. Seulement, au lieu de s'en tenir à votre limite légale de cinq à six pour cent, il demandait que la limite fῦt abaissée à zéro.

le conservateur

N'y a-t-il donc aucune différence entre ces deux limites? Certes, on peut bien dire aux gens: Vous ne prêterez pas au dessus de cinq ou six pour cent. C'est un taux raisonnable, bonnète! Mais les obliger à prèter pour rien, n'est-ce pas les spolier, les.... Ah! les brigands de socialistes!

l'Économiste

J'en suis bien fâché; mais c'est vous qui les avez engendrés, ces brigands-là. Le socialisme n'est autre chose qu'une exagération radicale, mais parfaitement logique de vos lois et règlements. Vous avez décidé, dans l'intérêt de la société, que la loi disposerait de l'héritage du père de famille; le socialisme décide, dans l'intérêt de la société, que la loi attribuera à la communauté, l'héritage du père de famille. Vous avez décidé que diverses industries seraient exercées ou salariées par l'État, le socialisme décide que toutes les industries seront exercées ou salariées par l'Etat. Vous avez décidé que l'intérêt serait limité à cinq et à six pour cent, le socialisme décide que l'intérêt sera réduit à zéro.

Si vous aviez le droit de limiter le taux de l'intérêt, c'est-à-dire de supprimer partiellement l'intérèt, le socialisme a bien le droit, ce me semble, de le supprimer totalement.

le socialiste

C'est incontestable. Nous avons pour nous le droit, de l'aveu même de nos adversaires, et nous en usons jusqu'au bout. En quoi donc sommes-nous blâmables?

Que les conservateurs gardent des ménagements à l'égard du capital, cela se conçoit. Ils en vivent. Cependant ils ont senti eux-mêmes la nécessité de mettre des limites à l'exploitation capitaliste; et ils se sont protégés contre les plus habiles ou les plus avides de leur bande. Les capitalistes ont proscrit le prêt à gros intérêt en le flétrissant du nom d'usure. Mais, a notre tour, nous sommes venus, et reconnaissant l'insuffisance de cette loi, nous avons entrepris de couper le mal à sa racine et nous avons dit: Que le taux légal de l'intérêt soit désormais abaissé de cinq et six pour cent à zéro. Vous réclamez! Mais si les capitalistes ont pu légitimement demander la suppression de la grosse usure, pourquoi commettrions-nous un crime en demandant la suppression de la petite? En quoi l'une est-elle plus légitime que l'autre?

l'Économiste

Vos prétentions sont parfaitement logiques. Seulement, vous ne réussiriez pas plus à réduire le taux de l'intérêt à zéro que les législateurs du régime impérial n'ont réussi à l'abaisser à un maximum de cinq et six pour cent. Vous n'aboutiriez comme eux qu'à le faire hausser davantage.

le socialiste

Qu'en savez-vous?

l'Économiste

Je pourrais invoquer l'histoire de toutes les lois de maximum, et vous prouver, pièces en main, que chaque fois qu'on a voulu limiter le prix des choses, travail, capitaux ou produits, on l'a invariablement fait hausser. Mais j'aime vous faire voir le pourquoi de cette hausse. J'aime mieux vous expliquer comment il se fait que l'intérêt soit naturellement, tantôt à dix, quinze, vingt et trente pour cent, tantôt à cinq, quatre, trois, deux pour cent et même au-dessous; comment il se fait encore qu'aucune loi ad hoc ne puisse le faire baisser.

Savez-vous de quoi se compose le prix des choses?

le socialiste

Vous autres économistes, vous dites communément que le prix des choses se compose de leurs frais de production.

le conservateur

Et de quoi se composent les frais de production?

le socialiste

Selon les économistes encore, les frais de production se composent de la quantité de travail qu'il faut dépenser pour produire une marchandise et la mettre au marché.

le conservateur

Oui, mais le prix auquel les choses se vendent représente-t-il toujours exactement la quantité de travail qu'elles ont coῦté, ou leurs frais de production?

le socialiste

Non! pas toujours. Les frais de production constituent ce qu'Adam Smith a nommé, assez judicieusement a mon avis, le prix naturel des choses. Or, le mème Adam Smith constate que le prix auquel les choses se vendent, le prix courant ne coincide pas toujours avec le prix naturel.

l'Économiste

Oui, mais Adam Smith constate aussi que le prix naturel est comme le point central autour duquel le prix courant gravite sans cesse, et auquel il est irrésistiblement ramené.

le conservateur

D'où cela vient-il?

l'Économiste

Quand le prix d'une marchandise dépasse ses frais de production, ceux qui la produisent ou qui la vendent réalisent un bénéfice exceptionnel. L'appât de ce bénéfice extraordinaire attire la concurrence, et à mesure que la concurrence augmente, le prix s'abaisse.

le conservateur

A quelle limite s'arrête-t-il?

l'Économiste

A la limite des frais de production. Quelquefois aussi il tombe au dessous. Mais dans ce dernier cas, la production cessant de donner un bénéfice suffisant se ralentit d'elle-même, le marché se dégarnit et les prix remontent. Grâce à cette gravitation économique, les prix tendent toujours, irrésistiblement, à prendre leur niveau naturel; c'est-à-dire à représenter exactement la quantité de travail que la marchandise a coῦte. J'aurai occasion de revenir encore sur cette loi, qui est véritablement la clef de voῦte de l'édifice économique.

Je reprends. L'intérèt se compose de frais de production. Autour de ces frais de production gravite incessamment le prix courant de l'intérèt.

le socialiste

Et de quoi, je vous prie, se composent les frais de production de l'intérêt?

l'Économiste

Ils se composent de travail et de risques de pertes ou de dommages, dont il faut déduire...

le conservateur

Quoi donc?

l'Économiste

Du travail et des risques de pertes ou de dommages.

le conservateur

Voilà qui n'est pas clair.

l'Économiste

Cela s'éclaircira tout à l'heure. Et d'abord que prètet-on?

le conservateur

Eh! mais on prète des choses qui ont une valeur.

l'Économiste

Avoir une valeur, c'est, vous le savez, ètre propre à satisfaire l'un ou l'autre des besoins de l'homme. Cette propriété, comment les choses l'acquièrent-elles? Tantót elles la possèdent naturellement, tantôt on la leur donne par le travail.

La valeur que la nature donne aux choses est gratuite. La nature travaille pour rien. L'homme seul fait payer son travail, ou pour mieux dire il échange son travail contre le travail d'autrui. Les choses s'échangent en raison de leurs frais de production, c'est-à-dire en raison des quantités de travail qu'elles contiennent. Ces quantités de travail sont le fondement de leur valeur échangeable. Plus on a de choses contenant du travail et plus on est riche: mieux, en effet, on peut satisfaire à ses besoins, soit en consommant ces choses, soit en les échangeant contre d'autres choses consommables. Si l'on ne veut pas les consommer immédiatement on peut encore les garder ou les prêter.

Ces choses qui contiennent du travail utile s'appellent des capitaux.

Les capitaux s'accumulent par l'épargne.

Deux mobiles excitent l'homme a épargner.

Le premier dérive de la nature même de l'homme. La période du travail ne s'étend guère au delà des deux tiers de la vie humaine. Dans son enfance et dans sa vieillesse l'homme consomme sans produire. Il est donc obligé de mettre en réserve une partie de son travail de chaque jour afin d'élever sa famille et de pourvoir à sa propre subsistance dans sa vieillesse. Tel est le premier mobile qui pousse l'homme à ne pas consommer immédiatement tout le fruit de son travail, à accumuler des capitaux.

Il y en a un autre encore.

A la rigueur, l'homme peut produire sans capitaux...

le conservateur

Où cela s'est-il vu?

l'Économiste

Croyez-vous que les premiers hommes soient nés avec un arc et des flèches, une hache et un rabot à leurs côtés? A la rigueur, on peut donc produire sans capitaux, mais on ne peut pas produire grand'chose. Pour créer beaucoup de choses utiles moyennant peu d'efforts, il faut des instruments nombreux et perfectionnés; certaines choses exigent, en outre, beaucoup de temps pour être produites. Or, le producteur ne peut vivre pendant ce temps, s'il ne posséde une avance suffisante de subsistances, s'il n'a devers lui un certain capital. On est donc intéressé a épargner du travail, à accumuler des capitaux, afin de pouvoir augmenter sa production tout en diminuant ses efforts, afin de rendre son travail plus fructueux.

le conservateur

C'est cela.

l'Économiste

Mais ce deuxième mobile qui porte à accumuler des capitaux est bien moins général que le premier. Il n'agit que sur les entrepreneurs d'industrie et sur ceux qui aspirent à le devenir?

le conservateur

C'est-à-dire sur tout le monde.

l'Économiste

Non! il y a beaucoup d'ouvriers de manufactures qui ne songent pas à devenir manufacturiers, beaucoup d'ouvriers laboureurs qui n'ont pas l'ambition de diriger une ferme, beaucoup de commis-banquiers qui n'aspirent pas à fonder une banque. Et à mesure que l'industrie se développera sur une échelle plus vaste, il y en aura de moins en moins.

Dans l'état actuel des choses, les entrepreneurs de production sont déjà en minorité. Si ces entrepreneurs étaient réduits à leurs seules épargnes de travail, aux capitaux qu'ils peuvent accumuler eux-mêmes, cela serait tout à fait insuffisant.

le conservateur

Sans aucun doute. Si chaque entrepreneur de production, manufacturier, agriculteur ou négociant se trouvait réduit à ses seules ressources; s'il n'avait à sa disposition que ses propres capitaux, la production se trouverait incessamment entravée faute d'avances suffisantes.

le socialiste

Tandis qu'il y aurait entre les mains des non-entrepreneurs une quantité considérable de capitaux inactifs.

l'Économiste

On a surmonté cette difficulté au moyen du crédit.

le socialiste

Dites qu'on aurait dῦ la surmonter. Malheureusement, la société n'a pas su encore organiser le crédit.

l'Économiste

Le crédit s'est organisé de lui-même, dès le commencement du monde. Le jour ou, pour la première fois, un homme a prêté à un autre homme un produit de son travail, le crédit a été inventé. Depuis ce jour, il n'a cessé de se développer. Des intermédiaires se sont placés entre les capitalistes et les entrepreneurs. Ces marchands de capitaux, banquiers ou agents d'affaires se sont multipliés à l'infini. On a établi des hourses, où l'on vend des capitaux en gros et en détail.

le socialiste

Ah! les bourses...ces vils repaires, où les proxénèles du capital viennent négocier leurs marchés impurs. Quand donc fermera-t-on ces temples de l'usure?

l'Économiste

Fermez donc, en mème temps, le marché des lnnocents, car on y vole aussi... Le prêt des capitaux s'est donc organisé sur une échelle immense, et il est destiné à se développer bien plus encore lorsqu'il aura cessé d'être directement et indirectement entravé.

On accumule des capitaux sous toutes les formes. Mais sous quelle forme les accumule-t-on le plus volontiers? Sous la forme d'objets durables, peu encombrants et facilement échangeables. Certains objets réunissent ces qualités à un plus haut degré que tous les autres, je veux parler des métaux precieux. Le loyer des métaux précieux est devenu, en conséquence, le régulateur de tous les loyers. Lorsqu'on prète son capital sous une forme moins durable et plus aisément dépréciable, on fait payer à l'emprunteur cette différence de durabilité et de dépréciabilité. On loue un mobilier ou une maison plus clier qu'une somme d'argent de même valeur.

Lorsqu'on prète un capital sous forme de métaux précieux, le prix du prèt prend le nom d'interet, lorsque le prêt s'effectue sous une autre forme, lorsqu'on prête des terres, des maisons, des meubles, etc., le prix se nomme loyer.

L'intérêt, c'est donc la somme que l'on paye pour avour l'usage d'une certaine quantite de travail accumule sous la forme la plus durable, la moins encombrante et la plus aisément échangeable.

Tantôt cet usage se paye plus ou moins cher, tantôt il est gratuit, tantôt aussi les capitalistes payent une prime à ceux à qui ils confient leurs capitaux.

le conservateur

Plaisantez-vous? Où a-t-on vu des prèteurs payer un intérèt à leurs emprunteurs? Ce serait le monde renversé!

l'Économiste

Savez-vous à quelles conditions les premières banques de dépôt qui furent établies à Amsterdam, à Hambourg et à Gènes recevaient des capitaux? A Amsterdam, les capitalistes payaient d'abord une prime de 10 florins quand on leur ouvrait un compte; ils payaient ensuite un droit de garde annuel de un pour cent. En outre, les monnaies subissant en ce temps-la des dépréciations considérables, la banque prélevait un agio plus ou moins élevé sur la somme déposée. A Amsterdam, l'agio était communément de cinq pour cent. Eh! bien, malgré la dureté de ces conditions, les capitalistes aimaient mieux confier leurs capitaux a la banque que de les garder ou de les prêter directement aux gens qui en avaient besoin.

le socialiste

L'intérêt était alors en moins.

l'Économiste

Vous l'avez dit. Or comme, en tout temps, l'homme qui a accumulé un capital est obligé de se livrer à une certaine surveillance et de courir certains risques en le conservant lui-même; comme il peut arriver qu'il se donne moins de peine et courre moins de risques en le prêtant, l'intérêt peut donc, en tout temps, tomber à zéro ou même au dessous de zéro.

Mais vous concevez aussi que si cette partie négative des frais de production de l'intérêt venait à s'élever très haut; si la conservation des capitaux était soumise à de très gros risques, par le manque de sécurité ou l'exagération de l'impôt; si le prêt n'offrait de même qu'une sécurité insuffisante, l'accumulation s'arrèterait. On cesserait d'épargner des capitaux, si l'on cessait d'avoir la certitude de les consommer soi-mème, du moins en grande partie. L'homme se mettrait à vivre au jour le jour sans souci de sa vieillesse ou de l'avenir de sa famille, sans se préoccuper non plus de perfectionner ou de développer son industrie. La civilisation rétrograderait rapidement sous un tel régime.

Plus la partie négative de l'intérêt est faible, et plus est énergique le stimulant qui pousse l'homme à épargner.

Examinons maintenant la partie positive de l'intérêt.

Celle-ci représente du travail, des dommages et des risques.

Si vous prenez une certaine peine, si vous subissez certains dommages, et si vous courez certains risques en gardant vos capitaux, vous êtes communément obligé de prendre plus de peine encore, de supporter plus de dommages, et de courir plus de risques en les prêtant.

Dans quelles circonstances, vous, capitaliste, êtes-vous disposé à prêter un capital?

C'est lorsque vous n'en avez pas vous-même l'emploi actuellement. Vous le prêtez volontiers jusqu'à l'époque où vous en aurez besoin. Deux emprunteurs, deux hommes qui ont actuellement besoin d'un capital, se présentent à vous: avec lequel des deux ferez-vous affaire? Vous choisirez, n'est-il pas vrai, celui qui vous présentera les meilleures garanties matérielles et morales, le plus riche et le plus probe, c'est-à-dire celui qui vous remboursera le plus sῦrement. A moins toutefois que son concurrent ne vous offre une somme plus forte, auquel cas vous apprécierez la différence des risques et celle des offres, et vous prononcerez. Si vous vous décidez pour le second, c'est que le surplus de l'offre vous aura paru balancer, et un peu au delà, la différence des garanties matérielles et morales.

L'intérêt sert donc à couvrir des risques.

Vous prêtez votre capital pour une période déterminée; mais êtes-vous bien sῦr de n'en avoir pas besoin dans cette période? ne vous peut-il survenir quelque accident qui vous oblige à recourir à votre épargne? n'arrive-t-il pas, aussi fréquemment, que l'on prête un capital dont on a besoin soi-même? Dans le premier cas, le dommage n'est qu'éventuel; dans le second, il est réel; mais éventuel ou réel, ne doit-il pas être compensé?

L'intérêt sert donc à compenser des dommages.

Vous conservez votre capital dans un coffre, dans une grange ou ailleurs. Si vous le prêtez, vous serez obligé de prendre une certaine peine, d'exécuter un certain travail, en le déplaçant, en faisant constater le prêt, comme aussi en surveillant l'emploi du capital prèté. Ce travail doit être rémunéré.

L'intérèt sert donc à salarier un travail.

Une prime servant à couvrir un risque, une compensation servant à couvrir un dommage, un salaire servant à rémunérer un travail, tels sont les éléments positifs des frais de production de l'intérêt.

Ces trois éléments se retrouvent, à des degrés différents, dans tous les prêts à intérêt.

le socialiste

On les supprimerait en organisant le crédit.

l'Économiste

Voyons! S'agit-il des risques? Vous aurez beau faire, vous prêtcur, que vous soyez un banquier, un intermédiaire, ou un producteur de capitaux, un épargneur, vous courrez toujours des risques en prêtant.

A moins que:

1° Vous n'ayez affaire à des gens d'une probité absolue et d'une intelligence parfaite;

2° A des gens dont l'industrie ne soit exposée, soit directement, soit indirectement, à aucune catastrophe fortuite.

Jusque-là vous courrez des risques, et on sera obligé de vous payer une prime pour les couvrir.

le socialiste

J'en conviens; mais si l'industrie était moins chan ceuse, cette prime pourrait ètre considérablement réduite.

l'Économiste

Oui, considérablement. Étudiez donc les causes réclles qui rendent l'industrie chanceuse au lieu de fonder des banques d'échange. Etudiez encore les causes qui altèrent la moralité des populations ou dépriment leur intelligence.

le conservateur

Voici un point de vue qui me parait assez neuf. L'intérèt peut donc être plus bas dans un pays où il y a beaucoup de moralité et d'intelligence pratique des affaires que dans un pays où il y en a peu.

l'Économiste

Dites qu'il doit être plus bas. Ne prètez-vous pas plus volontiers à un honnète homme qu'à un demifripon?

le conservateur

Cela va sans dire.

l'Économiste

Eh bien! ce que vous faites, tout le monde le fait comme vous. Le taux de l'intérêt monte à mesure que la moralité baisse; il monte encore à mesure que l'intelligence se deprime ou se fausse. Retenez bien ces maximes économiques, et sachez en faire l'application à propos.

Les risques qui forment indubitablement la partie la plus considérable des frais de production de l'intérêt, peuvent baisser dans une proportion tres forte; mais je doute qu'ils puissent complêtement disparaitre.

le socialiste

Si j'ai bonne mémoire, l'un des chefs de l'école saint-simonienne, M. Bazard, pensait tout le contraire.

l'Économiste

Vous faites confusion. Voici ce que M. Bazard écrivait dans sa préface de la traduction française de la Défense de l'usure de Jérémie Bentham:

“.... Il est permis de conclure que l'intérêt, en tant que représentant le loyer des instruments de travail, tend a disparaître complétement, et que des parties qui le composent aujourd'hui, la prime d'assurance est la scule qui doive rester en se réduisant elle-même, par suite des progrès de l'organisation industrielle, sur la proportion des seuls risques qui peuvent être considérés comme au-dessus de la prévoyance et de la sagesse humaines1 .”

Avec M. Bazard, je doute que les risques du prèt disparaissent jamais complétement; car je ne pense pas qu'on réussisse jamais à supprimer tous les accidents, naturels ou autres, qui menacent les capitaux prètés. Les employeurs de capitaux, ceux qui les exposent à être détruits, auront donc toujours une prime d'assurance à payer pour couvrir ce risque.

le socialiste

Cependant la mutualité....

l'Économiste

Aucune mutualité ne saurait empêcher un risque qui existe de tomber sur quelqu'un. Vous prètez un capital à un fermier dont les bâtiments d'exploitation peuvent être détruits par un incendie, dont les récoltes peuvent être ravagées par la grêle, les charançons, et que sais-je encore? Vous courez en conséquence différents risques. Ces risques doivent être couverts, sinon vous ne prêterez pas.

le socialiste

Mais si le fermier est assuré contre l'incendie, la grêle et les charançons?

l'Économiste

Il n'en payera pas moins une prime annuelle sur le capital que vous lui aurez prêté pour augmenter son matériel d'exploitation ou pour développer ses cultures; seulement, au lieu de vous la payer à vous, il la payera à des assureurs. Il la leur payera moins cher, car c'est leur spécialité d'assurer, et ce n'est pas la vôtre; mais il la leur payera. Les parties de l'intérêt qu'il déboursera annuellement pour avoir l'usage de votre capital seront séparées, mais elles n'en subsisteront pas moins.

le conservateur

Et le loyer, pensez-vous avec M. Bazard qu'il puisse disparaître?

l'Économiste

Le loyer, tel que le définit M. Bazard, c'est la partie des frais de production de l'intérêt, représentant la compensation du dommage et le salaire du travail.

Peut-on se dessaisir d'un capital, sans éprouver aucun dommage par suite de son absence? Oui, si l'on est sῦr de n'en avoir pas besoin jusqu'à l'époque où il sera remboursé, ou bien encore de pouvoir le récupérer ou le réaliser sans perte. Ces deux circonstances se présenteront-elles un jour d'une manière régulière, normale, per manente? Arrivera-t-il que tout le capital utilisé dans la production soit remboursable ou réalisable sans perte, à la volonté des prêteurs?

le conservateur

Chimère!

l'Économiste

Je ne serai point si affirmatif. Il faut bien remarquer que tous les capitaux employés ou mème employables dans la production ne constituent pas tout le capital disponible de la société. On ne prête généralement que les capitaux dont on n'a pas besoin actuellement. Eh bien, il pourra arriver qu'on n'en prête plus d'autres. On ne subira plus alors aucun dommage effectif en prêtant. Sera-t-il possible de supprimer, de même, le dommage éventuel? Le roulement des capitaux finira-t-il par s'opérer d'une manière assez parfaite pour que les sorties des capitaux de la production soient régulièrement compensées par les entrées? Voilà ce que je ne saurais dire, mais ce qui est possible. Si la production et la circulation des capitaux n'étaient pas ralenties et troublées par mille entraves, on serait bientôt pleinement édifié à cet égard.

Reste le salaire rémunérant le travail du prèt, la peine que se donne le prêteur en prètant. Ce travail est réel, et comme tout travail réel, il mérite salaire.

Depuis l'invention et la multiplication des banques, ce travail s'est déplacé ou divisé. Le capitaliste qui envoie son argent à une banque ne se donne qu'une très faible peine. En revanche, la banque qui prête cet argent à un entrepreneur d'industrie accomplit un véritable travail et supporte des frais assez considérables. Ce travail doit étre rémunéré, ces frais doivent être couverts. Qui doit les payer? Evidemment celui qui emploie le capital, a charge de les rejeter sur le consommateur de la denrée produite a l'aide de ce capital.

Peut-on supposer que ces frais disparaissent jamais? Non! s'ils peuvent se réduire, par la multiplication du nombre des intermédiaires exerçant spécialement le métier de prêteurs de capitaux, ils ne sauraient s'annuler tout à fait. Une banque doit et devra toujours payer son local, ses employés, etc. Voilà, au moins, une partie des frais de production de l'intérèt qui est indestructible.

le conservateur

Ah! c'est fort heureux.

l'Économiste

Pourquoi donc? La société qui consomme les produits du travail n'est-elle pas intéressée à ce qu'ils se vendent au prix le plus bas possible? Or, l'intérèt du capital figure pour une part plus ou moins forte dans le prix de toutes choses. S'il n'existait pas ou s'il était plus faible, on se procurerait ces choses en échange d'une moindre quantité de travail, puisqu'elles en contiendraient moins.

L'aisance générale des populations croit à mesure que l'intérêt s'abaisse; elle serait à son maximum si l'intérèt venait à tomber naturellement à zéro.

le socialiste

Je saisis parfaitement cette analyse des frais de production de l'intérêt; je vois que l'intérêt se compose de parties réelles qu'il faut couvrir, sans quoi.... sans quoi....

l'Économiste

...les capitalistes ne prêteraient point leurs capitaux, ou si on les forçait à les prèter, ils cesseraient d'en for mer, ils cesseraient d'épargner. Or comme les capitaux, sauf peut-être les métaux précieux et quelques autres denrées, sont essentiellement destructibles, les capitaux actuels de la société, champs de blé, pâturages, vignes, maisons, meubles, outils, approvisionnements disparaitraient d'ici à un petit nombre d'années, si l'on ne prenait soin de les entretenir et de les renouveler par le travail et l'épargne.

le socialiste

Vous avez rendu ma pensée. Je vois aussi que ces différentes parties des frais de production tendent naturellement à se réduire. Mais le prix courant de l'intérêt est-il donc toujours la représentation exacte des éléments ou frais de production de l'intérêt?

l'Économiste

Il en est du capital comme de toute chose. Lorsqu'on offre plus de capitaux qu'on n'en demande, le prix courant de l'intérêt baisse. Néanmoins il ne saurait jamais tomber beaucoup au-dessous des frais de production, car on aime mieux garder un capital que de le prèter à perte. Il peut monter au-dessus, lorsque la demande des capitaux est plus active que l'offre. Mais si la disproportion devient trop forte, les capitaux attirés par la prime de plus en plus considérable qui leur est offerte, affluent bientôt au marché et l'équilibre se rétablit. Le prix courant se confond alors, de nouveau, avec le prix naturel.

Cet équilibre s'établit de lui-même, à moins que des obstacles factices ne l'empêchent de s'établir. Je vous parlerai de ces obstacles lorsque nous nous occuperons des banques. Mais c'est principalement sur les frais de production qu'il faut agir pour abaisser d'une manière régulière et permanente le taux de l'intérêt. Or ces frais ne sauraient être supprimés, en tout ou en partie, au moyen d'une loi.

le conservateur

Enfin, nous voici revenus au taux légal!

l'Économiste

On ne peut pas plus dire à un capitaliste: “Tu ne céderas point ton capital, au-dessus d'un intérêt maximum de cinq et six pour cent”, qu'on ne peut dire à un marchand: “Tu ne vendras point ton sucre au-dessus d'un prix maximum de huit sous la livre.” Si avec huit sous le marchand ne peut rembourser les frais de fabrication du sucre, et rémunérer son propre travail, il cessera de vendre du sucre. De même, si avec un intérêt maximum de cinq ou six pour cent le capitaliste ne couvre pas les risques du prêt, le dommage résultant de la privation de son capital et la peine qu'il se donne en prètant, il cessera de prêter.

le conservateur

On ne cesse pas cependant. Mon usurier...

l'Économiste

Ou s'il continue à prêter, ne sera-t-il pas obligé d'ajouter à l'intérêt la prime des risques supplémentaires qu'il court en violant la loi? C'est ce que n'a pas manqué de faire votre usurier. Sans la loi limitative du taux de l'intérêt, il n'aurait exigé peut-être que vingt pour cent, ou moins encore.

le conservateur

Quoi! vous pensez que les frais de production de l'intérêt du capital prèté à mon fils s'élèvent bien à vingt pour cent?

l'Économiste

Je le pense. On court de gros risques en prêtant aux jeunes habitués de Breda-Street. Ces aimables escompteurs du droit à l'héritage n'offrent pas, avouez-le, des garanties morales bien solides?

le socialiste

Cependant, à tout prendre, la loi prohibitive de l'usure n'a pu avoir des résultats bien funestes. On s'y dérobe si aisément.

l'Économiste

Détrompez-vous! Beaucoup d'hommes se trouvent dans une situation telle qu'ils ne peuvent emprunter, à moins de payer un gros intérêt. Or la loi ayant interdit le prêt dit usuraire, les gens qui respectent religieusement la loi existante, qu'elle soit bonne ou mauvaise, s'abstiennent de prêter à ces hommes besoigneux. Ceux-ci sont réduits à s'adresser à certains individus qui n'ont point de ces scrupules, et qui profitent de leur petit nombre et de l'intensité des besoins de leurs clients pour surélever encore le taux de l'intérêt.

La loi limitative du taux de l'intérêt établit, vous le voyez, un véritable monopole au bénéfice des prèteurs les moins scrupuleux, et au détriment des emprunteurs les plus misérables. C'est grâce à cette loi absurde, que les prêteurs interlopes ou usuriers égorgent les ouvriers et les petits marchands qui empruntent à la petite semaine, les négociants qui viennent d'éprouver un sinistre, et tant d'autres.

Comprenez-vous maintenant que l'économie politique s'élève, au nom de l'intérêt des masses, contre cette limi tation du droit de prèter, et qu'elle entreprenne la défense de l'usure?

le socialiste

Oui, je le comprends. Je vois que la loi n'empèche pas l'usure; je vois, au contraire, qu'elle la rend plus âpre. Je vois que si cette loi restrictive venait à être abolie, les emprunteurs les plus besoigneux payeraient une prime de moins aux prêteurs.

l'Économiste

Ce serait un bienfait immense pour les classes les plus misérables de la société. Réclamons donc l'abolition de l'intérèt légal, ce sera le meilleur moyen d'avoir raison des usuriers et d'en finir avec l'usure.

[1]Préface de la Défense de l'usure, de J. Bentham.—Mélanges d'Économie politique, t. II, p. 618. Edition Guillaumin.